"Quand la parole manque, alors la musique élève la voix", affirmait Vladimir Jankélévitch. La musique de Titi Robin exprime ainsi ce que les mots peinent souvent à circonscrire : elle dit la haute solitude de lâme, la vérité nue des sentiments profonds, la fragile grandeur de lamour, le rude et nécessaire apprentissage du métier de vivre, ou encore lémotion vive, parfois teintée de violence, que peut éveiller en chacun de nous la beauté du monde. Ces pensées et ces sensations-là, qui ne se conquièrent ... VOIR TOUTE LA PRESENTATION
que dans le périmètre secret de lintimité, sont généralement de celles quon garde par-devers soi ; car le vocabulaire courant échoue à les retranscrire. Par le truchement de ses instruments (guitare, `oud, bouzouq), Titi Robin, lui, réussit pourtant à les partager avec ses frères humains.
Depuis plus de trente ans, ce musicien à lesprit vagabond se baigne à la confluence des cultures gitanes et arabes. Il a navigué en tous sens sur limpétueuse et majestueuse onde poétique qui sécoule depuis les contreforts de lInde jusquaux rives de la Méditerranée en passant par lAsie Centrale. Mais on ne saurait réduire son art à la simple volonté de fusionner des sons et des styles, et encore moins à lambition de concocter une world music de bon aloi. Avec son nouvel album, Kali Sultana LOmbre du Ghazal, Titi Robin prouve plus que jamais que lobjet de sa quête est délaborer un langage éminemment personnel, chevillé au cŒur et ancré dans la chair, épousant les reliefs et les failles dun vaste paysage intérieur. Un langage à nul autre pareil, dont léloquence naturelle et la force dévocation sont dautant plus marquantes quelles peuvent se passer de tout recours au verbe. "En tant quinstrumentiste, je pense que je peux raconter une histoire, dit-il. Mon rapport à la musique est très concret : je dis des choses extrêmement précises, qui sont toujours liées à mon vécu. Si la forme musicale que jutilise peut aider à les rendre plus palpables pour les gens, je vais forcément privilégier cette voie-là. Kali Sultana cristallise cette idée."
Longue suite en deux volets, sept mouvements et trois intermèdes, cet album-fleuve a la force et la fluidité dun poème lyrique et épique. Les motifs mélodiques et rythmiques senchaînent, se répondent et se prolongent, unis par la libre inspiration dune musique qui abolit toute distance entre la geste improvisée et la tradition écrite, la parole individuelle et le souffle collectif, la ferveur de la danse et le recueillement de lintrospection, lattachement au réel et laspiration au rêve. Comme toujours chez Titi Robin, ils tissent la trame dun récit, au centre duquel trône cette fois-ci la figure de la Kali Sultana (la "Reine Noire"). Incarnation féminine de la grâce, idéal de beauté après lequel courent tous les artistes, elle est cette muse universelle, imaginaire et pourtant omniprésente, dont tout créateur rêve dembrasser lindicible et insaisissable splendeur. Parce quil est de ces hommes dont la soif de beauté ne sétanche jamais, Titi Robin la connaît intimement : il était tout désigné pour dresser son portrait et lui inventer une histoire, qui lentraîne au fil de lalbum des confins du désert jusquau cŒur enfiévré des villes. "La Kali Sultana, cest un symbole très chargé, qui a plusieurs visages, plusieurs formes. Elle représente cette beauté quon recherche en tant quartiste, et aussi cette harmonie, cette jouissance de la musique et de la rencontre avec le public quon vise en tant quimprovisateur. Cest une sorte dillumination, quon peut trouver dans lamour, dans lamitié et dans toutes les formes dart. Avec la Kali Sultana, je donne un nom à cette quête. Jai une longue histoire avec cette déesse, qui sest parfois incarnée dans des personnes que jai fréquentées. Elle peut être très violente, mais cette violence permet aussi dexprimer et de résoudre des choses. Dans ma musique, il ma toujours paru très important dexprimer les choses les plus douces comme les plus violentes. Cest aussi la culture gitane qui veut ça : on peut être très sentimental et très aride, marier les épices et le miel. Cet équilibre, on le recherche dans la vie. On le réussit rarement, mais on peut parfois latteindre aussi dans lart."
Léquilibre, ici, satteint notamment par lindéfectible complicité qui lie Titi Robin à ses partenaires. Elaboré lors de plusieurs résidences (à Châteaubriand, Angers et Reims) et sur scène, Kali Sultana repose tout entier sur ses échanges privilégiés avec ce premier cercle de musiciens qui, depuis de nombreuses années, fait corps avec lui : le bassiste Kalou Stalin, laccordéoniste Francis Varis et le percussionniste Ze Luis Nascimento, auquel sadjoint ici le clarinettiste et saxophoniste Renaud Gabriel Pion. "Chacun a pris la parole, coloré le projet, apporté sa personnalité, sa culture. Cest aussi pour ça que cette musique ne parle pas du tout de musique : elle parle de nos vies. Le moment de lenregistrement, cest toujours une concentration de vécu, tous les sentiments sont exacerbés. La musique de Kali Sultana est comme un fleuve avec tous ses affluents, toutes les rivières qui se jettent dans son lit et charrient des choses qui flottent en surface ou se diffusent en profondeur. Chacun a sa part dans le résultat final, peut-être plus encore dans ce projet-là, car il y a eu un travail de longue haleine sur les mélodies, les rythmes, la matière même de la musique. Je suis vraiment fier de la cohésion densemble."
Parmi les éléments qui donnent tout son liant à la musique de Kali Sultana, il y a cette section de cordes (deux altos et un violoncelle), dont les parties, arrangées par Renaud Gabriel Pion et Francis Varis, viennent se poser comme un voile sur les formes modelées par Titi Robin et son groupe. "Javais déjà utilisé des cordes dans lalbum Ces Vagues que lamour soulève et dans la BO du film La Mentale. Mais elles prennent cette fois plus de place : elles font vraiment partie de laventure, y compris sur scène. Les solistes donnent corps à la Kali Sultana : leurs interprétations, leurs mélodies et leurs rythmes, cest sa chair. Ensuite, on ne peut pas non plus la laisser aller nue dans le désert, dans les villes ou sur les scènes
Les cordes lhabillent donc, sans masquer pour autant sa grâce, sa beauté naturelle. Elles sont là pour renforcer sa noblesse, et pour la rassurer aussi, parce qu'on se sent toujours fragile quand on est nu."
Dans ce projet majoritairement instrumental, une voix émerge à deux reprises dans la seconde partie de Kali Sultana dans le troisième mouvement et dans la Rumba Sultana, qui précède lépilogue. Avec ces mélopées entonnées dune voix vibrante, Maria Robin, la fille de Titi, donne un surcroît dintensité à une musique qui, tout au long du disque, célèbre la primauté du chant. "Le chant, cest pour moi la forme dexpression la plus pure. Cest pour ça que jai beaucoup accompagné des chanteurs et des chanteuses. Moi, je ne suis pas chanteur, mais dans ma pratique jessaie quon oublie linstrument. Je nai pas de respect particulier pour la virtuosité : au contraire, je travaille de manière à être suffisamment habile pour faire oublier la technique et pour que les gens, après mavoir entendu, aient limpression que je leur ai parlé, que je leur ai chanté quelque chose. Avec Kali Sultana, je voulais défendre lidée que ma musique est un chant, et en même temps javais envie que la voix et le texte surgissent à un moment donné. Ça se cristallise autour de la voix de Maria, et ça prend dautant plus dimportance quelle apparaît peu."
Dans ses multiples détails comme dans sa construction densemble, le récit de Kali Sultana reflète ainsi les visions et les aspirations dun musicien qui, détape en étape, creuse toujours plus profondément dans la matière même de ses désirs, de ses expériences et de ses élans. Et cest précisément en sondant le cŒur brûlant de son être que Titi Robin parvient à exalter chez ses auditeurs ce quils ont de plus vivant, de plus sensible. "Je suis à la recherche dune forme de musique idéale, qui serait vraiment le miroir de mon ciel intérieur. Il ny a pas plus grande solitude que dans nos sentiments les plus profonds. Mais la magie de lart, cest que lexpression du plus intime peut créer des ponts avec dautres solitudes. En général, les gens le sentent : il y a un écho dans le public, chez ceux qui écoutent le disque, ça crée des liens. Cette intensité-là génère une jouissance incroyable, qui aide à vivre celui qui la provoque comme ceux qui la reçoivent. Cette recherche est sans fin. Est-ce quon est plus juste quauparavant ou que demain ? On ne sait pas, mais cette recherche fait quon est vivant, comme quand on recherche lamour et la beauté." Masquer la suite