Faisant suite à nos précédents coffrets salués par la presse spécialisée et généraliste (Diapason d'Or, Coup de cœur de la Revue du Son, 4 étoiles du Monde de la Musique...), ce disque est le
deuxième volet de la collection "Les organistes du Roy et leurs contemporains".
Louis Claude Daquin fut l'un des plus grands organistes du 18e siècle, dont il était dit : "Il a porté son art jusqu'au degré suprême / Du Dieu de l'harmonie il tient ses
talents / Marchand l'a reconnu pour un autre lui-même / Et Paris l'a nommé le Heros de son temps". Organiste virtuose, il fut titulaire de l'orgue de la Chapelle royale du Château de Versailles de
1739 à 1770. Son nouveau Livre de Noëls (1757) – le seul ouvrage qui nous soit parvenu – comporte douze Noëls qui rivalisent en finesse, virtuosité et perfection d'écriture et d'où se dégage
une émotion profonde et jubilatoire.
Maria Tchebourkina, organiste à la Chapelle royale du Château de Versailles, nous offre une interprétation fulgurante, magistrale, lumineuse et sensible de ces douze Noëls
qui constituent l'intégrale de l'œuvre pour orgue de Louis Claude Daquin, enregistrés pour la première fois sur l'orgue de la Chapelle royale du Château de Versailles, dans ce cadre que le
compositeur fréquenta et anima pendant plus de trente ans en tant qu'organiste du Roi.
Comme pour les précédents coffrets, nous avons porté, avec notre ingénieur du son, une très grande attention à la restitution naturelle des timbres de l'orgue, afin de
capter la poésie, la puissance, la finesse, la grandeur, la majesté de l'instrument ainsi que la spiritualité et la virtuosité des Noëls de Daquin.
Des jeux pour NoëlMarina Tchebourkina
Le Nouveau Livre de Noëls de Louis Claude Daquin (1757) est le seul recueil de pièces d'orgue du compositeur qui nous soit parvenu. Nous savons que Daquin est
l'auteur, entre autres pièces pour orgue, de deux Te Deum, d'autres Noëls, de Carillon, où les accords les plus singuliers et les plus sçavants furent variés avec un art
infini, ainsi que de deux Livres d'orgue contenant des fugues à deux ou trois dessus, des pleins jeux à deux pédales, des quatuor, des trio, des duo où les dessus et les basses travaillent
tour à tour, des grands chœurs à quarte et cinq, remplis d'imitations ingénieuses, et des transitions inattendues, des chromornes à deux tailles etc. La grande finesse et
l'émotion profonde qui caractérisent les Noëls présentés dans ce Nouveau Livre de Noëls rappellent le style des maîtres du Grand siècle. Élève de Louis Marchand (1669-1732), c'est
certainement de son maître que Daquin a hérité, en partie, de cette pureté et noblesse d'expression. Néanmoins, par leur caractère brillant et leur extrême virtuosité, les Noëls de Daquin
s'affirment comme des œuvres typiques de la deuxième partie du XVIIIe siècle. Après la création en 1725 du Concert Spirituel, le Nouveau Livre de Noëls annonce un nouveau style à l'orgue
français : le style de concert. Ces douze Noëls de Daquin font appel à des genres variés liés à des registrations de différents types : Grand jeu, Tierce en taille,
Dialogue, Duo, etc. Les Grands jeux présentent une période transitoire entre le Grand jeu de Couperin et Marchand, d'une part, et celui de la deuxième partie du XVIIIe siècle, dont les principales
caractéristiques furent formulées par Dom Bédos de Celles (1709-1779) en 1766-1770.
Le Grand jeu de la fin du XVIIe siècle est caractérisé par la présence – en plus des jeux d'anche, du Prestant 4 et du Cornet – d'un Bourdon 8, ainsi qu'éventuellement, des
jeux de Tierce et d'un Tremblant fort. Voici, par exemple, la définition qu'en donne Jacques Boyvin (v.1649-1706), en 1689 :
Pour les petits Dialogues, au Positif, le Cromhorne avec le fond comme cy dessus, au Grand Corps la Trompette, Clairon, et le Cornet avec le fond. On tire les Claviers,
on y met point de tremblant.
Au grand Dialogue la même chose comme dessus, mais on adjoutte, Nazar, Quarte, et Tierce, Cromhorne même s'il y en a, au Positif on y adjoûte le Nazar quelques uns y
mettent la Tierce, il y faut le tremblant à vent perdu. On les touche à quatre Chœurs, le troisième Chœur est le Cornet séparé et le Quatriesme est le Cornet d'Echo.
À la même époque, André Raison (cv.1650-1710), en 1688, et Gaspard Corrette (1671-v.1732), en 1689, apportent une définition analogue du Grand jeu. Près d'un
siècle plus tard, voici la définition d'un Grand jeu par Dom Bédos :
Pour le Grand Jeu : on mettra au Grand Orgue le grand Cornet, le Prestant. toutes les trompettes et les Clairons, s'il y en a plusieurs. On mettra également au Positif
le Cornet, le Prestant. la Trompette, le Clairon et le Cromorne (on retranchera ce dernier, s'il n'y a dans le Grand Orgue qu'une Trompette et qu'un Clairon). On mettra les claviers ensemble :
les pédales feront comme au Plein-Jeu. Si l'on a besoin du Récit, on ouvrira le Cornet ainsi que l'Echo.
Il y a plusieurs organistes, qui ne touchent presque jamais le Grand Jeu, sans y faire jouer le Tremblant fort. Il est remarquable que ce ne sont jamais les plus habiles,
et qui ont le plus de goût ; ceux-ci sentent bien que cette modification du vent barbouille et gâte la belle harmonie : les Tuyaux n'en parlent pas si bien. ni si nettement. Ce Tremblant leur ôte
tout le tendre, le velouté de leur son : ils perdent cette harmonie pleine et mâle qu'un bon facteur expert en son art. a tant pris de peine à leur faire rendre. Le Cromorne surtout en est le
plus affecté : le Tremblant défigure tout ce qu'il a d'agréable dans son harmonie : ce jeu ne fait alors que nasarder : on fera donc très bien de n' s'en servir presque jamais au Grand jeu, à
l'exemple des plus grands Organistes, qui naturellement doivent être le modèle des autres.
Dans le processus d'évolution de la registration à l'orgue, les Grands jeux de Daquin (
Noëls I, IV VI, VIII, X et
XII – six des douze
Noëls), constituent une étape intermédiaire. C'est Michel Corrette (1707-1795) qui. donnant en 1737 une définition, tout à fait classique, d'un Grand jeu, précise : «
on peut supprimer
les Bourdons ». Nous ne pouvons pas affirmer que le Bourdon 8 soit supprimé dans les Grands jeu de Daquin, car le compositeur le demande dans le
Noël III : « Cromhorne avec le Bourdon »
(plage 3). Les jeux de Tierce peuvent être également présents dans les Grands jeux de Daquin, car, dans ce mélange, il existe deux mentions pour le clavier du Positif (comme dans les Grands jeux de
Marchand) :
Cromhorne ou
Positif – cette dernière indication pouvant laisser supposer la présence des jeux de Tierce. En revanche, le compositeur précise bien, pour la plupart de ses
Noëls sur les Grands jeux, qu'ils doivent être joués «
sur les jeux d'anches, sans tremblant ». L'autre tendance de la deuxième partie du XVIIIe siècle est la
mise en valeur des jeux de Tierce, avec une Grosse Tierce. La Tierce en taille est à la base du
Noël XI, avec le Duo (en 8') dans sa partie centrale (plage 11). Le
Noël II (2) et le
Noël VII (plage 7) font entendre le dialogue entre la Tierce et le Cornet, ainsi que le trio de Cornet, Tierce et Pédale de Flûte, — la Tierce étant placée en taille (chez François Couperin
(1668-1733), dans le
Dialogue en trio du Cornet et de la Tierce, ainsi que dans la partie centrale de l'
Offertoire de la
Messe des Paroisses, la Tierce se trouve au dessus).
Les dernières variations de ces deux
Noëls offrent un Trio avec une Grosse Tierce à la Pédale, — mélange décrit par Dom Bédos quelques années plus tard :
Le premier dessus sur le Cornet de Récit ; le second dessus sur le Jeu de Tierce du Positif ; et la basse sur les Pédales de Flûte ou du jeu de Tierce.
Quoique ces deux dessus dans ce mélange soient d'une harmonie assez approchante l'une de l'autre, ils sont cependant d'un bon goût. Ils laissent la liberté de parcourir le
Clavier avec une certaine étendue : on n'y est pas aussi gêné que si les deux mains travaillaient sur le même clavier, dans le cas ou l'on veut que les deux dessus soient de la même harmonie.
Le jeu de Tierce à la Pédale devait être très répandu à cette époque, car parmi les dix mélanges pour Trio évoqués par Dom Bédos, huit font appel au jeu de
Tierce à la Pédale.
Le
Noël V utilise les jeux de Tierce dans le cadre d'un Duo ; nous retrouvons également des Duos, avec différents types de jeux de Tierce, dans le
Noël II
(plage 2) et le
Noël XI (plage 11). De plus, on entend dans
Noël V, — sans qu'aucun changement de jeu n'intervienne dans toute la pièce —, différentes combinaisons utilisant les
Tierces du Positif en 8', celles du Grand Orgue en 16', le Cornet du Récit ainsi que celui de l'Écho, le
Noël se terminant sur le jeu de Tierce en 16' aux deux mains.
Les deux pièces restantes de ce
Nouveau Livre de Noëls de Daquin, les
Noëls III et
Noël IX présentent, l'un, un dialogue poétique entre le Cromorne et
le Cornet, avec des tierces "déchaînées" dans la partie centrale (plage 3), et l'autre, un discours inspiré sur les flûtes (plage 9). Subtiles, virtuoses, emplis d'émotion et
des couleurs de son temps, les
Noëls de Louis Claude Daquin sont aujourd'hui les seuls témoins, à l'orgue, du génie du compositeur, dont les compositions et improvisations ont résonné,
pendant de nombreuses années, à la Chapelle royale du Château de Versailles.
Marina Tchebourkina
Traduction : Mary Pardoe
(Extrait du livret)
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