Conscient des ravages de la pauvreté sur la population romaine de son temps, le prêtre Joseph Calasanz fonda en 1597 l’Ordre des Piaristes, congrégation des Pauvres Clercs de la Mère de Dieu pour
les Ecoles Pies, autrement dit les Piaristes, dont l’objectif principal était l’éducation des garçons des classes les plus pauvres. La misère se n’encombrant pas de frontières, la Congrégation
trouva rapidement à s’étendre à toute l’Europe, en particulier en Bohême et en Moravie. Ses membres faisaient grand cas de la musique dont l’une des missions était l’éducation musicale, parfois
poussée jusqu’au professionnalisme – des musiciens tels que Benda ou Brixi y firent leurs classes.
Les Piaristes de Slaný eurent l’intelligence de rassembler une considérable bibliothèque musicale, et si la collection semble maintenant abîmée au-delà de tout espoir, la
Capella Regia de Prague a puisé son programme dans le répertoire habituellement joué au Collège piariste de cette ville. On pourra y découvrir le baroque tchèque, plus ou moins contemporain de
Bach, mais nettement plus influencée par l’Italie – voire même la France – que vers les plus touffues polyphonies à l’allemande. Il se dégage de cette musique, pourtant religieuse, un charme infini
assez extraordinaire, qui n’est pas sans évoquer celui de certains cristaux de Bohême !
Enregistré dans la chapelle du Collège Piariste de Slaný, ce programme comporte plusieurs œuvres inédites et somptueuses chantées par la Capella Regia de Prague – superbe
ensemble tchèque d’instruments anciens – et le chœur de garçons Pueri Gaudentes, l’un des plus beaux chœurs d’enfants du monde.
Musique des Piaristes de SlanýJiří Sehnal
En 1631, le cardinal Franz von Dietrichstein, évêque d’Olomouc (Olmütz), introduisait l’ordre des Piaristes dans sa ville de résidence, Mikulov, en Moravie. Cet ordre (dont
le nom complet était Ordo Clericorum Regularium Pauperum Matris Dei Scholarum Piarum/Ordre des Clercs Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Écoles Pies) avait été fondé à Rome en 1621 par
saint Joseph de Calasanz ; il avait pour mission l’éducation et la formation de garçons issus de familles pauvres. Le collège de Mikulov fut le tout premier collège piariste fondé hors
d’Italie.
Il était caractéristique des Piaristes de s’installer en dehors des grands centres et d’admettre dans leurs écoles des garçons de couches sociales défavorisées. Outre la
religion, la lecture, l’écriture et les mathématiques, les Piaristes accordaient une grande importance à l’éducation musicale de leurs élèves, pour s’assurer une musique de qualité dans les églises
de l’ordre. Leurs écoles gagnaient rapidement la faveur de la noblesse et du peuple ordinaire, si bien qu’en 1745, les Piaristes étaient déjà implantés en treize endroits de Bohême et de
Moravie.
Les cours de musique étaient une composante fixe du règlement de l’école. Le responsable de la musique était le magister (chef de la maîtrise et de la musique) ; il
se faisait aider par des élèves avancés en musique. Dans certains collèges, des séminaires musicaux spéciaux avaient été constitués, dont les pupilles étaient logés et nourris gratuitement. Sur les
cent ans de son existence, le plus célèbre de ces séminaires, constitué à Kroměříž, forma plus de 300 excellents musiciens. Des compositeurs aussi importants que F. X. Brixi, J. A. Benda et J. C.
F. Fischer, ont également reçu les bases de leur formation chez les Piaristes. Non seulement les Piaristes étaient d’excellents pédagogues musicaux, mais ils se
distinguaient aussi comme compositeurs, et leurs œuvres témoignent de leurs critères artistiques rigoureux.
Trente-six compositeurs piaristes nous sont connus, pour la plupart actifs au XVIIIe siècle. Parmi les plus prolifiques, on compte Václav Kalous, entré dans l’ordre sous le
nom de Simone a s. Bartholomæo (1715-1786) et Antonín Jan Nep. Brosmann, qui reçut le nom de Damasus a s. Hieronymo (1731-1798). Comme on peut le voir, les noms de religieux des Piaristes se
composaient toujours des noms de deux saints (ainsi, par exemple, le nom de religieux de Václav Kalous se traduit Simon de saint Bartholomée). Le collège piariste de Slaný
(non loin de Prague) fut fondé dès 1658 par le comte Bernard Ignác Martinic (†1685) et sa construction fut entreprise l’année suivante. Dès 1663, six prêtres y étaient actifs ; en 1711, ils étaient
dix prêtres et quatre frères. L’église des Fiançailles de la Vierge Marie fut mise en chantier en 1674, pour n’être complètement terminée qu’en 1729. Assez tôt, dès 1668, les Piaristes de Slaný
commencèrent à construire leurs archives musicales. En 1713, le recteur P. Tobias Thomas a s. Elia en réalisa l’inventaire, révélant environ 560 pièces. Le catalogue des pièces, qui a été
régulièrement complété jusqu’en 1751, nous est parvenu, mais pas une seule des partitions possédées à Slaný ne s’y est conservée. L’inventaire montre clairement que le collège entretenait des
contacts musicaux avec Prague, Olomouc et Kroměříž. Si les pièces de notre album faisaient partie du répertoire cultivé à Slaný, leur enregistrement a donc été effectué à partir de sources
provenant d’autres archives. Parmi les plus anciens compositeurs piaristes connus, Vojtěch Pelikán, dont le nom de religieux était P. Adalbertus a s. Michaele
(1643-1700), fut étroitement lié à Slaný. Il y occupa la fonction de recteur entre 1677 et 1683 puis, après une période d’activité à Mikulov et à Litomyšl, de nouveau à partir de 1699. Il mourut
soudainement en chemin vers la localité voisine de Smečno, le 29 octobre 1700, et fut enterré le lendemain dans la crypte de l’église piariste de Slaný. Sa Messe en l’honneur de saint
Adalbert s’est conservée dans la copie qu’en avait faite Pavel Vejvanovský en 1672, à Kroměříž. Le manuscrit ne porte pas le nom de baptême de l’auteur, mais le style de la pièce répond à
l’époque de sa composition. C’est une musique marquée de traits encore archaïques, rappelant l’œuvre d’un Adam Michna z Otradovic. Doué d’un talent exceptionnel, Johann
Ferdinand Richter (sous son nom de religieux : Andreas Oswald a s. Cæcilia, 1687-1737), œuvra à Horn (Autriche), Rastatt (Allemagne), Mikulov, Strážnice et, à partir de 1733, à Ostrov nad Ohří.
Seul s’est conservé de lui un recueil de Psaumes pour les vêpres Psalmodia Harmonica sive Psalmi Vespertini, édité en 1733 par Johann Jakob Lotter à Augsbourg. Le compositeur l’a dédié au
margrave Ludwig Georg von Baden, qui avait eu le mérite de faire restaurer le collège piariste de Rastatt. Actif à Rastatt entre 1715 et 1729, Oswald subit sans nul doute l’influence de l’œuvre de
J. C. F. Fischer, qui y exerçait la fonction de maître de chapelle. Excellent compositeur encore, Antonín Maschat (Mašát), qui reçut le nom de religieux de Remigius a
s. Erasmo (1692-1747), brillait tant en musique qu’en philosophie et en théologie. Il fut successivement actif à Horn en Autriche, à Stará voda en Bohême et à Lipník nad Bečvou en Moravie, où il
mourut. Le compositeur le plus jeune de notre CD est Jan Offner, désigné sous le nom de religieux de Wolfgangus ab Omnibus Sanctis (1720-1759).
Les Piaristes de Slaný tenaient en haute estime les œuvres de Johann Caspar Ferdinand Fischer (1656, Krásno u Lokte-1746, Rastatt). Lui aussi commença par être un
temps l’élève des Piaristes, à Ostrov, et il resta en contact avec l’ordre sa vie durant. À partir de 1689, il fut maître de chapelle au service du célèbre homme de guerre Ludwig Wilhelm von Baden
à Ostrov. En 1715, il suivit la cour du margrave Ludwig Georg von Baden à Rastatt, où il entra en contact avec P. Oswald. L’œuvre vocale de Fischer était restée jusqu’ici dans l’ombre de son œuvre
pour orgue (rappelons qu’il fut le premier, avant J. S. Bach, à tenter l’expérience d’écrire un cycle de préludes et fugues dans toutes les tonalités). La réappréciation à sa juste valeur de son
œuvre d’église est toute récente, puisqu’elle n’a commencé que ces dernières années.
Jiří Sehnal
Marianne Frippiat
© Supraphon 2008 – Reproduction interdite
Le mot du chef
Le choix du verset initial du Psaume 112 comme titre de cet album n’était pas fortuit. Bien que les paroles
Laudate Pueri Dominum (« Enfants, louez le Seigneur ») ne
soient pas directement une devise de l’ordre piariste, ils expriment parfaitement l’activité et la mission de cette congrégation qui prenait soin d’enfants issus de conditions pauvres. Pour cet
enregistrement, nous avons invité un chœur de garçons, afin de donner à l’auditeur d’aujourd’hui une idée de la sonorité et de la couleur qui caractérisaient à l’époque la production musicale des
Piaristes. Car la participation à la vie musicale faisait partie du « cahier des charges » des garçons. L’espace joua un rôle non moins important dans la réalisation de cet
enregistrement. Celui-ci a été effectué dans la chapelle du Lycée piariste de Slaný, où ces pièces étaient réellement chantées autrefois, et pour laquelle une grande partie d’entre elles ont sans
doute été composées. En outre, c’est dans la crypte de cette chapelle que repose le compositeur qui était le plus important de l’Ordre au XVIIe siècle, P. Vojtěch Pelikán. Pour la messe de ce
compositeur, nous avons également utilisé l’orgue baroque datant de l’époque d’activité du collège. Encore un mot sur les sources, pour conclure. Bien que les archives du
Collège piariste de Slaný soient irrémédiablement perdues, nous avons réussi à retrouver quelques pièces qui, par un heureux concours de circonstances, avaient été prêtées au XVIIIe siècle et ont
ainsi été transférées de Slaný dans une autre église, où elles se sont conservées jusqu’à nos jours. C’est de ce fonds que provient par exemple l’
Alma Redemptoris Mater de Jan Offner,
découvert dans l’église voisine de Zlonice. Nous avons identifié la plupart des autres pièces d’après leur description dans l’inventaire qui nous est parvenu du Collège de Slaný et les avons
trouvées dans d’autres archives.
Robert Hugo
© Supraphon 2008 – Reproduction interdite