À l’aube du XIIe siècle, en Occitanie, naît la littérature moderne de l’Europe. Les troubadours chantent l'amour, la joie et la jeunesse, dans une savante alchimie des mots et des sons. Grands
seigneurs ou simples roturiers, ces poètes-musiciens vont animer plus de deux cents ans de vie intellectuelle avec savoir et connaissance (saber e coneissensa). Génie, humour, amour, chants
et courtoisie embellissent leur art. Avec leurs noms et leurs biographies, dont le contenu repose sur de multiples légendes (vidas et razos), ce sont avant tout les cansos
qu’il faut retenir et qui s’imposent aujourd’hui à nous dans un style sûr et inaltérable.
Pendant deux siècles, ces artistes de la parole libre s’inventent une esthétique nouvelle, un art lyrique, l’art de trobar, délibérément exposé en plana lenga
romana, l’occitan, dans les cours occitanes, espagnoles, italiennes, portugaises et celles d’outra mar. Les personnages politiques influents accueillent ces poètes, musiciens et
chanteurs, avec un intérêt certain. Quand les grands de ce monde participent au débat poétique, les troubadours se mêlent au débat politique. Dans ce contexte de convivialité et partage,
convivencia e paratge, naît et s’épanouit le trobar, aujourd’hui considéré, à juste titre, comme le berceau des littératures européennes.
Voici le premier des huit coffrets de cette grande anthologie, contenant chacun 4 CD présentant les cansos de Trobar de 1100 à 1300.
Terre des TroubadoursGérard Zuchetto
« Le monde des troubadours nous apparaît à la fois lointain, merveilleux et hermétique. Les huit cents ans qui nous séparent du Moyen Âge ont créé toutes sortes de légendes
et de clichés et, finalement, folklorisé des poètes-chanteurs, maîtres dans l'art de la poésie, et inventeurs, à plus d'un titre, de la littérature moderne.
Dès le XIe siècle, la poésie de trobar jaillit sous la plume de Guilhem de Poitiers, le premier, l'initiateur, comme un nouveau printemps de joie, d'amour et de
jeunesse, sans complexe, dans l'éxubérance et dans sa langue maternelle : l'occitan !
Cette poésie-là a de l'Antiquité dans l'âme, elle se chante et se déclame sur une composition métrique rigoureuse et, qui plus est, se vante de modulationibu. Les
mélodies ornent les textes de toute la musicalité du chant. Cette nouvelle poésie, qui fait un pied de nez au latin désuet des actes administratifs et de la prière, s'affirme comme étant l'unique
et la meilleure, forgée de motz de valor, mots de valeur, composée dans l'art d'amor et l'art de trobar, poésie libre, qui s'organise et se donne des écoles.
Les hauts lieux du trobar, sont en Limousin, Aquitaine, Languedoc, Auvergne, Provence, Catalogne et nord de l'Italie. L'art des chantadors se structure en
genres : cansos, sirventes, tensos, planhs ou chants religieux… et en courants stylistiques : trobar clus, cobert, fermé, trobar car, clar, raffiné. Les inventeurs,
trobadors, sont au centre d'une réflexion sociale, ils sont le cœur battant – au rythme de l'amour dit courtois – d'une société en pleine mutation, en déséquilibre avec l'ordre religieux de
la lointaine Rome et peu concernée par les affaires du petit royaume de France.
Les seigneurs du Midi, riches de leurs domaines, riches d'une économie en pleine expansion, riches de leurs alliances, pavoisent et laissent libre cours aux divertissements
les plus fous, aux largesses les plus extravagantes, aux conquêtes les plus osées. C'est dans ce contexte que les servants de la cour, les sirvens, jouent l'invention à coups de rimes. Les
chansons se composent au gré de l'inspiration, et s'envolent vers leurs dédicataires, les femmes, mariées et nobles, les domnas, à la fois prétexte et sujet principal.
Mais qu'en savons-nous ? Cette fin'amor, l'amour raffiné, l'amour plus que l'amour, cette quête d'absolu, d'amour-amitié, ne cache-t-elle pas une autre ambition ? Les
indications sont différentes selon les poètes. Lisons entre les lignes. Tout ne peut être compris. Nous savons que les trobadors, ou leurs interprètes, les joglars, parcourent
l'Europe du nord au sud et chantent, devant un public connaisseur, des compositions forgées avec métier, paroles et musiques, sur de belles razos, de beaux thèmes, des récits fantastiques,
des gaps, qui portent dans les cours une idée nouvelle.
Education sentimentale, artistique et culturelle : les troubadours se mêlent de tout, ouvertement : ils critiquent les rois, aiment leurs dames, dénoncent l'Inquisition,
participent aux croisades en Orient ou effectuent des pèlerinages à Compostelle. Leurs chansons sont au cœur de la vie sociale et la vie sociale est au cœur de leurs chants.
Quatre grands manuscrits, copiés à partir du XIIIe siècle, nous donnent à découvrir plus de deux cents ans de trobar, poèmes retranscrits à la plume d'oie et
quelquefois pourvus de mélodies ou finement ornés d'enluminures colorées. Peut-on vraiment comprendre les mots du trobar quand tant de mains les ont copiés, recopiés et déformés ? Une
certaine harmonisation des graphies des textes, loin d'être une standardisation, nous a semblé nécessaire, pour permettre au lecteur d'aujourd'hui de reconnaître les motz de trobar et de
pénétrer un jeu poétique qui s'est étalé sur deux siècles d'intertextualité. Mais laissons-nous rêver en lisant et en écoutant le chant de ces inventeurs talentueux. Au-delà des mots et de
l'histoire incertaine, jaillit, entre les lignes, la personnalité artistique de chaque troubadour, auquel nous devons rendre la parole. Du gai trobar de Bernart de
Ventadorn au gai saber de la Sobregaia Companhia de Tolosa, la lyrique de trobar est art de vivre, de science et de savoir, d'habileté et d'invention, de maestria. Car
la maîtrise et le talent de ces doctors de trobar sont une affaire de cœur, d'amour et d'esprit ! N'est pas troubadour qui veut. Vers e vers. À la fois vers et vrai. Une poésie entre
vérité et mensonge. L'équivoque est facile, l'art est difficile. »
Gérard Zuchetto
(Texte extrait de Terre des troubadours, Editions de Paris-Max Chaleil, 1996)
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Critique
Le dernier volume publié de la série « La Tròba » (le troisième sur dix coffrets annoncés) est consacré à huit troubadours d'inégale importance où le poids des « classiques » du pays toulousain (Peire Vidal, Raimon de Tolosa et surtout Raimon de Miraval qui occupe à lui seul deux des cinq CD du coffret) est équilibré par des figures beaucoup moins représentées dans les anthologies comme Perdigon, le troubadour des...