Lorsqu'il est vraiment réussi, un album tient par une seule chose : l'histoire qu'il raconte. Une histoire qui vous happe dès sa première note pour vous mener jusqu'à la dernière, sans que vous
ayez jamais l'envie de décrocher, que vous soyez toujours pris par le désir de poursuivre l'écoute, pour savoir comment tout cela va se conclure. Pour son nouvel album, Milky Ways, Joakim est
parvenu à faire exactement cela, à saisir l'attention et ne plus la laisser tomber, jamais.
Pour faire simple, on pourrait dire que l'album juxtapose avec bonheur toutes les envies actuelles de Joakim : on y croise aussi bien des moments de calme amène (Glossy Papers, élégante vignette
quasi planante) que des instants de regimbement profond (le morceau d'ouverture assène 8 minutes un maelström sonore irrésistible et saturé, mêlant doom et implosions soniques - du rock primitif
mais toujours racé et percutant, sous double influence lunaire croisée de Sunn O))) et John Carpenter - on n'a rien entendu de plus violemment beau, soniquement terroriste et taillé au couteau
depuis des années). Mais il ne fait pas que cela. Il part bien au-delà et surprend à chaque minute, à chaque instant, par sa musicalité profonde, son addition de mélodies entêtantes (le single
Spider ne quitte plus la tête, une fois découvert), sa simplicité de façade (chaque morceau est prenant, tout seul, que ce soit le mélancolique Glossy Papers ou le robotique Love & Romance
& A Special Person) et sa complexité d'ensemble qui en fait un album tout en contrastes, en cassures, en petites digressions inattendues, en envols et saut périlleux récurrents.
Milky Ways est aussi inspiré par les concerts de Joakim et son groupe, menés après la sortie du précédent disque, Monsters and Silly Songs, et enregistré avec ce même esprit live, cette même
recherche d'une osmose entre un compositeur et ses musiciens. Milky Ways est ainsi : un disque de groupe, mais retouché, reformaté en studio, de la même façon dont les disques de Can étaient
réorchestrés par le bassiste Holger Czukay, après coup.
Et puis, ce qui touche aussi, presque au coeur, c'est la présence d'une voix. Maquillée, filtrée ou simplement posée là, la voix de Joakim est une nouveauté qui renouvelle son univers musical. Une
nouveauté par sa récurrence et par ce qu'elle injecte dans la musique : un degré supplémentaire d'intimité, de proximité et de familiarité. Il y a là comme dans les morceaux de Kraftwerk, peu de
mots. Mais ils vont droit au coeur, à l'essentiel. Et font en sorte que Milky Ways vous happe un peu plus encore que les autres albums de Joakim.
Ce n'est sans doute pas un hasard si ce disque sort en 2009. Il est le compagnon idéal d'une petite poignée d'albums faits en France cette année et qui sont les plus excitants entendus depuis
longtemps : celui de Krikor (sorti sur le label de Joakim, Tigersushi) et celui d'Etienne Jaumet (que sort Versatile). Une trilogie ou plutôt une nouvelle Trinité qui est en pleine réécriture de la
musique d'ici. Dans quelques années, on n'écoutera plus qu'eux, on aura oublié le reste et on l'on continuera surtout à explorer le Milky Ways de Joakim en y découvrant toujours des aspects
différents, des facettes inouïes.