Jean-Philippe Viret
Peine perdue
Les arbres sans fin
En un rien
Esthétique ou pathétique ?
7 à voir
Dans la peau d'un autre
Ailée au sud
Si peu de choses
Jean-Philippe Viret, contrebasse
Edouard Ferlet, piano
Fabrice Moreau, batterie
Samedi 14 juin, 19h. La conversation touche à sa fin au café lEtoile de Montreuil, quand Jean-Philippe Viret, invité à définir les caractéristiques de son trio, lâche soudain, comme en dernier recours : « Ah oui Une chose encore On ne la pas fait exprès mais quand on met bout à bout les titres de nos albums, curieusement ça « écrit » quelque chose Une phrase Enfin un fragment un morceau de phrase On est encore dans linachevé bien sûr. Au milieu du parcours Mais sil ne fallait quune raison ... VOIR TOUTE LA PRESENTATION
On se pique au jeu. Quatre albums ont paru déjà depuis le tournant des années 2000 : trois en collaboration étroite avec le producteur Philippe Ghielmetti pour les labels Sketch et Minium ; un autre plus confidentiel, édité exclusivement au Japon Un cinquième aujourdhui vient sinscrire à leur suite, ouvrant à son tour de nouvelles perspectives On essaie : « Considération : Étant donné Lindicible (Autrement dit) Le temps quil faut » Et de fait, aussitôt jetés sur le papier les titres se disposent en une ligne sinueuse et accidentée. Comme une sorte de vers libre au lyrisme abstrait. Une sentence précieuse aux allures mallarméennes qui dans le même geste poserait un à un les éléments de sa propre énigme et se proposerait simultanément den résoudre le mystère Ce nest bien sûr quun détail (pointé avec pas mal de malice par le contrebassiste ) : un petit jeu poétique autour de quelques mots choisis pour leur sens, leur son, leurs couleurs et leur plasticité. Mais nen dit-il pas plus long finalement que bien des grands discours sur lextrême singularité dun trio engagé depuis plus de dix ans maintenant dans un projet artistique dont la « différence » tient principalement (comme lindique explicitement le titre de ce dernier opus, emprunté à Cioran) en ce quil a choisi en toute connaissance de cause et depuis lorigine de se donner « le temps quil faut » pour constituer un groupe, pour faire de la musique, bref, pour parvenir à ses fins, fussent-elles à ce jour encore obscures et toujours à venir ? Car une chose est certaine : cest dans cette façon unique de privilégier la durée, de jouer sur la forme et ses métamorphoses, de mettre constamment en scène de façon très « romanesque » le déploiement progressif et concerté de compositions sinueuses toutes en plis et replis, tours et détours, quil faut chercher le secret de cette petite formation qui, sans jamais se référer explicitement à aucune des grandes traditions du trio (se mettant ainsi à labri de tout mauvais procès en conservatisme), tire une part essentielle de sa séduction déchapper tout autant aux mirages de l « air du temps » et autres effets de mode. Non dailleurs que Viret et son complice Edouard Ferlet, les deux têtes pensantes de la formation assurant depuis sa fondation une sorte de co-direction artistique harmonieuse et complémentaire, les ignorent ou sen désintéressent, des modes qui façonnent aujourdhui la scène jazz internationale. Mais puiser dans la sono mondiale une chanson pop à la mélodie accrocheuse, imaginer un petit arrangement raffiné calé sur un groove pneumatique puis laisser sépancher un piano brillant, tout en lignes fluides et virtuoses : comment ne pas voir dans cette tentation à laquelle tant de jeunes groupes succombent une sorte de « régression esthétique » par rapport à linteraction généralisée entre les instruments mise en Œuvre dans les grands trios historiques et notamment celui de Bill Evans avec Scott La Faro, à lorigine de la vocation du contrebassiste ? « On se définit tout autant par ce que lon fait que par ce que lon se refuse de jouer » lance Viret qui sy connaît en parcours choisi et éclectique. De ce côté-là, pas de problème identitaire : le trio sait très précisément où ne pas saventurer Mais alors comment définir plus précisément les intuitions esthétiques originales qui font de ce groupe lun des plus passionnants de la jeune scène jazz européenne ? Reprenant une nouvelle fois à la source la plupart des orientations artistiques développées dans les disques précédents en les menant insensiblement encore un peu plus loin, dans des zones poétiques jusqualors juste effleurées, « Le temps quil faut » tout en séductions instantanées et raffinement structurel est peut-être à ce jour lalbum le plus à même doffrir quelques réponses tangibles à cette interrogation. Ouvrant de façon très concrète une nouvelle ère dans lhistoire du trio en présentant pour la première fois Fabrice Moreau à la batterie en lieu et place dAntoine Banville, « Le temps quil faut », Œuvre-charnière de fait, apparaît dans le même temps comme un chef-dŒuvre de maturité sinscrivant très clairement dans le droit-fil de ses prédécesseurs en donnant à entendre un groupe qui na peut-être jamais offert la sensation dêtre à ce point maître de son langage. Ce paradoxe apparent permet certainement de saisir léquilibre fragile et toujours remis en jeu entre rupture et continuité, tradition et modernité, qui depuis lorigine façonne le discours dune formation qui semble sêtre donnée comme mot dordre de « creuser son sillon » quoi quil advienne. Et de fait on retrouve ici tout ce qui fait le charme inimitable du trio : un travail incessant sur les miroitements de couleurs, les jeux de reflets, les nuances de timbres (tout ce qui rattache le son du groupe à la tradition française) ; le sens du motif et de son évolution « narrative » ; cette façon de donner à chaque pièce une forme spécifique intégrant limprovisation comme un élément constitutif de son développement et non un simple jeu de variations virtuoses sur un thème prétexte ; ce goût pour le collectif enfin, chaque membre du trio étant invité dans le cadre de compositions écrites spécifiquement pour ses qualités, à exprimer pleinement son individualité sans jamais perdre de vue la forme globale et lidentité sonore de la formation. Sur des compositions raffinées et volontiers mélancoliques (sept de Viret, trois de Ferlet et une de Moreau) le trio développe un univers lyrique, hyper mélodique et extrêmement audacieux sous le poli formel, faisant évoluer climats et humeurs de façon subreptice en harmonies subtilement tordues et rythmes savamment déstructurés le groupe naimant rien tant que dissimuler ses audaces formelles et la subtilité de ses structures mouvantes derrière un sens de la mesure et de la clarté expressive poussées à lextrême. A larrivée cette musique réfléchie et complexe, secrètement tourmentée sous le calme apparent, sonde sans en avoir lair au plus intime de notre inconscient et ramène à la surface de ses miniatures impressionnistes, sous forme de ritournelles énigmatiques et autres harmonies précieuses, des émotions intemporelles et universelles qui restituent à notre présent une « profondeur » dont il semblait avoir perdu le secret. Stéphane Ollivier Masquer la suiteDU MÊME LABEL : MELISSE
DU MEME GENRE Jazz / Blues