- 1 I. Alla breve
- 2 II. Sehr langsam
- 3 III. Scherzo. Frisch und lebhaft
- 4 IV. Sehr langsam – Belebt
À propos
Symphonie en mi majeur (1878) Cincinnati Philharmonia Orchestra
Direction Gerhard Samuel
1) Mahler (dont il fut le condisciple) : “ Il est complètement impossible de juger ce que la musique a perdu en lui. Sa Première symphonie s’élève à de tels sommets de génie que cela fait de lui – sans exagération aucune – le fondateur de la Nouvelle symphonie tel que je l’entends ”.
2) Bruckner (dont il fut l’élève) : Un jour, Rott fera partie des grands.
3) Brahms (auquel il présenta sa symphonie) : “ beuârk ”… on ne peut pas plaire à tout le monde, surtout lorsque l’on n’a que vingt ans, que l’on est plein d’espoir, puis de déceptions, puis d’amertume, et que l’on est complètement fou.
Toutes ses tentatives de faire jouer sa symphonie (par le chef d'orchestre Hans Richter, 1843-1916, qui l’envoya sur les roses), d’obtenir des subsides (qui lui furent attribués lorsqu’il fut bien trop tard), de remporter des concours (c’est le vieux Brahms qui gagna…), se soldèrent par de cuisants échecs. Conséquence : Rott, prenant le train en 1880 pour assumer un poste minable de chef de chœur fort peu gratifiant, se mit soudain à pointer un pistolet sur un passager qui allumait un cigare, en hurlant que Brahms avait rempli le train de dynamite. Le malheureux compositeur, dans une profonde dépression, se retrouva bien vite à l’asile où il mourut fou peu de temps après, à l'âge de vingt-six ans, non sans avoir détruit la majeure partie de ses œuvres en s'en servant comme papier hygiénique, ultime geste de désespoir.
Mais vous, écoutez donc cet incroyable ouvrage, évident précurseur de Mahler (le Scherzo est incroyablement mahlérien avant l'heure…), à l’orchestration explosive et aux dimensions titanesques. En effet, ainsi que l’annoncèrent Mahler et Bruckner, Rott aurait dû faire partie des très, très grands si sa vie n'avait pas été si courte.
Un jour de la fin du mois d’octobre 1880, un musicien viennois de vingt-deux ans quitta sa ville natale pour gagner, en train, Mühlhausen, où l’attendait un poste de maître de chœur. Ce jeune homme, Hans Rott, avait terminé brillamment ses études d’organiste auprès d’Anton Bruckner, au Conservatoire de Vienne, mais, éprouvant des difficultés à s’établir comme compositeur dans la capitale austro-hongroise, il avait dû, à son corps défendant, chercher un emploi ailleurs. Mais quelque chose se brisa durant la voyage : lorsqu’un passager voulut allumer un cigare, Rott l’en empêcha vigoureusement, brandissant un revolver et clamant que Brahms avait bourré le train de dynamite.
Ces événements tragi-comiques marquèrent la fin d’une brève mais extraordinaire carrière créatrice ; Rott fut interné et, malgré un premier espoir de guérison – il pouvait encore recevoir des amis –, sombra peu à peu dans la dépression, détruisant certaines de ses compositions (dont sa dernière œuvre, un sextuor à cordes), qu’il utilisa comme papier hygiénique avec ce commentaire : « C’est tout ce que valent les œuvres des hommes. » À l’automne de 1881, un diagnostic fit état de « démence hallucinatoire, délire de persécution – la guérison n’est plus à attendre ». À la fin de 1883, les premiers signes de détérioration physique apparurent et, le 25 juin 1884, Rott mourut de tuberculose, sans qu’aucune de ses œuvres eût été publiée ou jouée en public ; sa musique semblait vouée à un oubli encore plus rapide que celui de sa tombe au Zentral-Friedhof.
Contre toute attente, il n’en fut rien. Deux des plus proches amis de Rott, qui veillèrent à son bien-être durant sa maladie, rassemblèrent tous ses manuscrits survivants, après sa mort ; ces œuvres ont finalement rejoint le Fonds musical de la Bibliothèque nationale d’Autriche, à Vienne. Quant à Bruckner, il n’oublia jamais son remarquable élève, dont il évoqua le destin à ses amis et à ses étudiants. Étudier au Conservatoire avait exigé beaucoup d’efforts du jeune organiste. Sa mère était morte en 1860 et son père, Karl Rott, l’un des plus fameux acteurs comiques de la scène viennoise, avait été contraint de se retirer suite à un accident survenu sur les planches en 1874. Il devait mourir en 1876, en ne laissant à Hans que peu voire pas de soutien financier. Reconnaissant les aptitudes du jeune homme, le Conservatoire le dispensa cependant de payer tous les droits de ses trois dernières années d’études (1875-1878). En 1877, Rott sortit diplômé de la classe d’orgue de Bruckner, avec la mention la plus élevée et ce commentaire de son professeur : il jouait Bach excellemment et improvisait merveilleusement.
Le jeune Rott aurait pu envisager une carrière d’organiste mais il se voyait compositeur et retourna au Conservatoire pour terminer le cursus de composition avec le maussade et suranné professeur Franz Krenn – lequel, bien que conservateur, attirait un certain nombre de jeunes musiciens résolument progressistes qui, à l’instar de Rott, voyaient en Wagner et Bruckner des modèles à suivre. Principal événement de la dernière année de cours, le concours de composition, pour lequel Rott présenta un mouvement symphonique (le futur premier mouvement de sa Symphonie en mi majeur), devait conclure avec bonheur sa carrière estudiantine. Au lieu de cela, il inaugura une série d’amères déceptions qui assombrirent la vie de Rott, jusqu’à la fin. Le jury, profondément hostile aux nouveaux courants musicaux, tourna en dérision l’évidente dette wagnérienne du mouvement. Hors de lui, Bruckner hurla aux membres du jury qu’un jour ils entendraient de grandes choses de Rott – une prophétie qui, hélas, resta lettre morte.
En un sens, le jury avait raison : fort du précédent créé par la première version de la Symphonie n° 3 de Bruckner, Rott répondit à l’influence de Wagner en incorporant dans son mouvement symphonique d’explicites références à la musique du maître. Sans se laisser décourager par la réaction critique suscitée par ce premier mouvement, Rott consacra l’essentiel de son énergie créatrice à l’achèvement des trois mouvements restants – en juin 1880, il conclut le finale par une évocation de Die Walküre, achevant l’œuvre sur une note résignée et paisible.
Son enthousiasme patent pour Wagner n’empêchait pas Rott d’admirer Brahms, comme l’atteste clairement la référence, dans le dernier mouvement de sa symphonie, au fameux thème principal du finale de la Symphonie n° 1 de Brahms. Mais, tout comme son admiration pour Wagner, son estime pour Brahms se traduisit par un rejet. À défaut d’un poste viennois, Rott fut contraint d’accepter l’emploi qui lui était proposé à Mühlhausen. Désespérément désireux de rester dans la capitale des Habsbourg, il envisagea toutefois trois pistes, espérant que l’une, au moins, lui permettrait de parvenir à ses fins. Il postula donc au Ministère des Arts et de l’Éducation en vue d’obtenir des appointements de l’État et approcha Hans Richter, qui dirigeait les concerts de l’Orchestre philharmonique, dans l’espoir de le voir interpréter sa symphonie ; enfin, il envisagea de se présenter au concours Beethoven – un concours annuel réservé aux diplômés du cours de composition du Conservatoire. Comme l’un des juges de ce concours était Brahms, Rott lui rendit visite en septembre 1880 pour lui jouer sa symphonie et ainsi gagner son soutien. En vain : il essuya une rebuffade.
Le Ministère ne s’étant pas manifesté et Richter ayant, peu après, également rejeté la symphonie, Rott dut affronter l’inévitable et prendre le train pour Mühlhausen. Six mois plus tard – six mois trop tard –, le Ministère lui accorda une subvention qui lui aurait permis de se consacrer à la composition.
Hormis Bruckner, un participant – un lauréat, même – au funeste concours de 1878 se souvint de Rott : Gustav Mahler. Condisciple de Rott dans la classe de Krenn, il admirait tant les dons musicaux de son ami qu’il emprunta, en 1900, la partition de sa Symphonie afin de la relire soigneusement pendant les vacances d’été. Nathalie Bauer-Lechner nous rapporta son appréciation enthousiaste :
Il est totalement impossible d’estimer ce que la musique a perdu avec lui. Sa première symphonie … s’élève à de telles hauteurs de génie qu’elle fait de lui – sans exagération – le fondateur de la Nouvelle Symphonie telle que je l’entends … Sa nature intime est tellement apparentée à la mienne que lui et moi sommes comme deux fruits d’un même arbre, produits par la même terre, nourris du même air. Nous aurions eu une infinité de choses en commun.
Les liens musicaux entre la Symphonie de Rott et l’œuvre symphonique de Mahler sont saisissants. L’énorme et complexe Scherzo de la Symphonie, mais aussi la lente section d’ouverture du finale, regorgent ainsi d’anticipations, d’une exactitude déconcertante, du style mahlérien, cependant que l’ensemble des quatre mouvements recèlent des idées musicales qui ressurgissent dans les symphonies de Mahler. Dans une certaine mesure, l’explication avancée par Mahler pourrait être la bonne : peut-être ces multiples similitudes découlent-elles d’un héritage musical commun. Mais les étroits liens thématiques, par trop précis, nous invitent à ne pas nous satisfaire de cette seule explication : ils semblent davantage indiquer une réutilisation et une exploitation créatrice, conscientes ou non, du matériau de Rott par Mahler.
La dimension mahlérienne de la symphonie de Rott est frappante, de même que ses dettes wagnérienne et brahmsienne sont manifestes, mais, au-delà même de ces réalités,
l’œuvre présente un caractère bien à elle, à commencer par la manière dont elle est structurée. Rott semble avoir eu à cœur de repenser la façon dont une œuvre à grande échelle et à plusieurs
mouvements pourrait être assemblée, une question à laquelle il apporta des réponses intéressantes et novatrices. À première vue, sa symphonie paraît se conformer au plan quadripartite standard,
mais les conventions sont constamment subverties.
Le premier mouvement est une forme sonate réduite qui fait office d’introduction essentiellement vouée à présenter et à développer tant le premier thème (qui revient
cycliquement dans le Scherzo et à la fin du Finale) que la tonalité mère. Le mouvement lent, commencé en la majeur, s’achève non sur une reprise de son matériau d’ouverture dans cette même
tonalité, mais sur un thème de type choral complètement nouveau, en mi majeur (lequel jouera, à son tour, un rôle crucial en deux endroits du finale).
Le Scherzo dilate la forme ternaire traditionnelle en repoussant sans cesse la reprise attendue de la section d’ouverture après le trio ; de plus en plus
d’idées thématiques sont ajoutées au développement contrapuntique tourbillonnant, source d’un élan vers l’avant extraordinairement insistant.
Le finale rompt presque entièrement avec les modèles symphoniques bien connus tout en approchant, à certains égards, un schéma parfois utilisé par Mahler : deux
vastes sections lentes flanquant un passage central marqué par une musique plus rapide. Ce passage central est conçu comme une sorte de prélude et fugue, dont le thème pourrait avoir été emprunté
à Brahms, tandis que le plan et certaines textures doivent beaucoup au passé d’organiste du compositeur, notamment à son amour de la musique de Bach. L’infiltration progressive du thème cyclique
issu du mouvement d’ouverture au gré des pages conclusives de l’œuvre est l’une des trouvailles les plus ingénieuses et les plus imaginatives de Rott.
Mahler s’avéra perspicace dans son évaluation critique de cette œuvre : « Il est vrai que [Rott] n’a pas encore réalisé pleinement ses desseins ici. C’est comme si quelqu’un courait pour lancer le plus loin possible et qu’il atteignait imparfaitement la cible. Mais je sais où il voulait en venir. » Malgré les influences à demi assimilées et les traces d’inexpérience, il est véritablement possible d’appréhender ce que Rott recherchait. La fertilité de son imagination musicale, son souci de maîtriser, de manière novatrice, la musique à grande échelle, sa puissance émotionnelle, sa sincérité : toutes ces qualités compensent indubitablement les incertitudes passagères. Face à une telle réalisation, on ne peut que se demander ce que Rott aurait pu accomplir si sa carrière n’avait été si tragiquement brève.
Dépourvu du premier mouvement, l’autographe de la Symphonie de Rott est incomplete ; par bonheur, ce mouvement manquant nous est parvenu grâce à la partition d’un
copiste et à deux corpus de parties orchestrales – le travail sur l’un d’entre eux, qui contient également les deuxième et troisième mouvements, fut probablement abandonné lorsqu’il devint
évident que Richter n’interpréterait pas l’œuvre. L’édition utilisée pour le présent enregistrement fut préparée par Paul Banks et repose sur la grande partition autographe et, pour le premier
mouvement, sur le matériau du copiste.
L’œuvre est écrite pour un orchestre brahmsien légèrement augmenté : doubles bois avec contrebasson, quatre cors, trois trompettes, trois trombones, timbales,
triangle et cordes. Le traitement de l’orchestre doit cependant beaucoup à Wagner et les cuivres, notamment, sont traités comme des instruments complètement chromatiques, auxquels revient un rôle
important. L’écriture de Rott va de l’inspiré (surtout le trio et la section lente d’ouverture du finale) au congestionné (dans quelques tuttis). Dans ce dernier type de passages, les équilibres
appropriés sont difficilement faisables avec les signes dynamiques de Rott. Pour tenter de présenter la partition aussi fidèlement que possible, nous avons doublé les bois supérieurs dans les
tuttis (avec parfois un piccolo pour assumer les portions davantage stratosphériques des parties de flûte de Rott) et recouru à six cors (ce qui nous a permis de renforcer d’importantes lignes de
cor, mais aussi de répartir les parties ardues entre les interprètes).
Autrement, Gerhard Samuel a ajusté les équilibres (grâce à des modifications de dynamique dans des voix subsidiaires) au cours de longues répétitions intensives qui le
virent aussi résoudre maintes questions soulevées par la réalisation pratique de la partition. Autre particularité de l’écriture de Rott : le rôle prépondérant dévolu aux timbales et au
triangle ; on a estimé que ce dernier, surtout, dominait trop la texture. Aussi la partie de timbales est-elle utilisée telle qu’elle (même si certaines notes sont exécutées sans les
roulements indiqués), alors que celle du triangle a été quelque peu abrégée.
La Symphonie en mi majeur de Rott fut jouée pour la première fois à Cincinnati par l’Orchestre philharmonique de Cincinnati, sous la direction de Gerhard Samuel, le 4 mars 1989. La première européenne se déroula à Paris le 10 mars, avec les même artistes, qui se rendirent ensuite à Londres, où ils donnèrent l’œuvre à St James’s Church, Piccadilly, le 12 mars. Cet enregistrement fut réalisé dans les deux jours qui suivirent, les 13 et 14 mars 1989.
Paul Banks
Traduction Hyperion 2004
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