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Ernest Ansermet Stravinski - Françaix
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Qualité Studio Masters
Qualité CD (Lossless 16 bits 44.1 kHz) 11.99€
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ALBUM : 1 disque - 14 pistes - Durée totale : 01:10:00
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  1. 1 Applaudissements Applaudissements
  2. Le Diable boiteux (Jean Françaix)
  3. 2 "C'est la nuit à Madrid" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  4. 3 "Oh ! à moi, à moi, à moi" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  5. 4 "Un petit corps" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  6. 5 "Nos deux voyageurs" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  7. 6 "Quel homme est en cette prison désolée ?" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  8. 7 "Oh ! le ravissant concert" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  9. 8 "Le ciel se remplit de femmes" Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  10. ??Œdipus Rex (Igor Stravinski)
  11. 9 Prologue Jean Vilar, récitant
  12. 10 Acte I Jean Vilar, récitant - Marie-Thérèse Hollet, mezzo-soprano (Jocaste) - Joseph Peyron, ténor (Œdipe) - André Vessières, basse (Tirésias) - Lucien Lovano, baryton (Créon) - Louis Rialland, ténor (le Berger) - Chœur de la RTF - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  13. 11 ?????"Œdipe interroge la fontaine de vérité" Jean Vilar, récitant - Marie-Thérèse Hollet, mezzo-soprano (Jocaste) - Joseph Peyron, ténor (Œdipe) - André Vessières, basse (Tirésias) - Lucien Lovano, baryton (Créon) - Louis Rialland, ténor (le Berger) - Chœur de la RTF - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  14. 12 Acte II Jean Vilar, récitant - Marie-Thérèse Hollet, mezzo-soprano (Jocaste) - Joseph Peyron, ténor (Œdipe) - André Vessières, basse (Tirésias) - Lucien Lovano, baryton (Créon) - Louis Rialland, ténor (le Berger) - Chœur de la RTF - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  15. 13 "Et maintenant vous allez entendre le monologue illustre" Jean Vilar, récitant - Marie-Thérèse Hollet, mezzo-soprano (Jocaste) - Joseph Peyron, ténor (Œdipe) - André Vessières, basse (Tirésias) - Lucien Lovano, baryton (Créon) - Louis Rialland, ténor (le Berger) - Chœur de la RTF - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction
  16. 14 Désannonce Jean Vilar, récitant - Marie-Thérèse Hollet, mezzo-soprano (Jocaste) - Joseph Peyron, ténor (Œdipe) - André Vessières, basse (Tirésias) - Lucien Lovano, baryton (Créon) - Louis Rialland, ténor (le Berger) - Chœur de la RTF - Orchestre National - Ernest Ansermet, direction

À propos

Igor Stravinski : Œdipus Rex, opéra-oratorio - Jean Françaix : Le Diable boiteux / Hugues Cuenod, ténor - André Vessières, basse - Jean Vilar - Marie-Thérèse Hollet... / Chœurs de la RTF - Orchestre National, dir.Ernest Ansermet (Enr. public 3 mai 1951)
Détails de l'enregistrement original : 70:08 – ADD / Transfert 24 bits - Concert enregistré le 3 mai 1951 au Théâtre des Champs-Élysées - Notes en français et anglais
Jean Françaix (1912-1997)
Le Diable boiteux*, opéra comique de chambre pour ténor et basse soli et petit orchestre. Livret de Jean Françaix d’après le roman d’Alain-René Lesage

Igor Stravinski (1882-1971)
Œdipus Rex, opéra-oratorio en deux actes, texte de Jean Cocteau d’après Sophocle, mis en latin par Jean Daniélou *Hugues Cuenod, ténor
*André Vessières, basse
Jean Vilar, récitant - Marie-Thérèse Hollet, Jocaste - Joseph Peyron, Œdipe - André Vessières, Tirésias - Lucien Lovano, Créon - Louis Rialland, le Berger
Chœur de la RTF (Chef de chant : Yvonne Gouverné)
Orchestre National
Direction Ernest Ansermet
Deux suisses à ParisErnest Ansermet

On peut difficilement imaginer une réunion plus dissemblable que celle suscitée ici par Ernest Ansermet et ses interprètes. Pourtant, et à y regarder de plus près, les deux œuvres présentées sur ce disque s’inscrivent dans la perspective de la première moitié du siècle dernier, à l’époque où la tragédie grecque et le XVIIIe siècle français étaient «à la mode» à Paris. Les rapports entre la capitale et le grand chef d’orchestre suisse ont d’ailleurs été marqués par l’ambiguïté. Ansermet découvre Paris en 1905 lorsqu’il s’inscrit à la Sorbonne pour y préparer une thèse de mathématiques. Mais son amour de la musique est déjà si fort qu’il s’inscrit également au Conservatoire dans la classe de contrepoint de Gédalge et celle d’histoire de la musique de Bourgault-Ducoudray. Courant les concerts et l’opéra, il se rend vite compte qu’il ne consacrera pas sa vie au calcul intégral…

Après un séjour à Berlin où il assiste aux répétitions d’Arthur Nikisch, il revient à Paris en 1910 et fait la connaissance de Claude Debussy à l’issue de la première exécution des Rondes de printemps, dirigée par le compositeur. Le jeune homme discute beaucoup avec le compositeur et obtient de lui des changements d’instrumentation dans les Nocturnes. La carrière d’Ernest Ansermet commence avec succès en Suisse au point qu’elle attire l’attention de Stravinski, venu y séjourner. Lorsque la guerre éclate en 1914, Ansermet est appelé à Paris par Serge de Diaghilev afin de remplacer Pierre Monteux pour diriger les spectacles des Ballets Russes. Va suivre alors une impressionnante série de créations qui assiéront la réputation mondiale d’Ansermet : Parade de Satie (et son scandale orchestré par Jean Cocteau), Le Tricorne de Falla, Chout de Prokofiev et, naturellement, les grandes œuvres du nouveau Stravinski : Le Chant du rossignol, Pulcinella, Renard et Les Noces, ainsi que L’Histoire du Soldat qui sera créée à Lausanne.

Ansermet écrit dans la Revue musicale d’Henry Prunières ; il est aimé des compositeurs qui sont devenus ses amis, Stravinski en tête, mais aussi Maurice Ravel, Albert Roussel, Frank Martin, Arthur Honegger, Serge Prokofiev, Paul Hindemith, Alban Berg, Benjamin Britten et de tant d’autres dont il joue les œuvres nouvelles. En 1928, il est appelé à créer l’Orchestre Symphonique de Paris dont il partage la direction avec Louis Fourestier et Alfred Cortot. Cette nouvelle formation est aussitôt mal vue des autres associations parisiennes, et les jalousies personnelles s’accumulent. On commence à en vouloir à cet «étranger» qui dirige un peu trop (et peut être un peu trop bien) à Paris. Alors qu’à la demande d’Ida Rubinstein et de Maurice Ravel, Ansermet doit créer le Boléro, les syndicats empêchent les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de jouer sous sa baguette, malgré le soutien très appuyé de Maurice Ravel, Henri Sauguet, Georges Auric, Arthur Honegger et Darius Milhaud. C’est finalement Walter Straram qui dirigera cette prestigieuse création.

Les rapports entre Paris et ce champion de la musique française qu’est Ernest Ansermet, sont, on le voit, assez curieux. Bien sûr, il sera fait commandeur de la Légion d’Honneur, mais il ne lui sera jamais réservé, en France, un accueil comparable à celui que lui feront Berlin, Vienne, Londres ou New York. Le présent enregistrement réalisé en concert à Paris est donc particulièrement précieux.


HUGUES CUENOD

Né en 1902, — ce disque est conçu comme un cadeau pour son centième anniversaire — le ténor suisse Hugues Cuenod s’installe à Paris à la fin des années vingt. Il y débute en 1928 dans un concert aux côtés du compositeur Florent Schmitt. Lancé dans la capitale, il enchaîne les engagements les plus divers, chantant du cabaret, enregistrant des opérettes et des negro spirituals ou interprétant des Cantates de Bach sous la direction de Vincent d’Indy. Sa rencontre avec Nadia Boulanger va bouleverser sa vie. La célèbre pédagogue l’ouvre à un répertoire nouveau dans lequel Monteverdi occupe une place prépondérante. À Paris, Hugues Cuenod connaît également une brève expérience de comédien, tourne quelques films avec Raimu et d’autres artistes de cette lointaine époque. Il n’oublie pas sa Suisse natale où il chante régulièrement et où il retournera vivre juste avant l’Occupation.

Cuenod participe à la première exécution suisse des Noces de Stravinski sous la baguette d’Ernest Ansermet. C’est d’ailleurs en pensant à la voix particulière d’Hugues Cuenod que Stravinski compose la Cantate qu’ils enregistreront ensemble à Hollywood. Il se lie d’amitié avec le compositeur dont il crée, à Venise, l’opéra The Rake’s Progress avec Elisabeth Schwarzkopf. En 1987, il fait des « débuts » très remarqués au Metropolitan Opera de New-York, aux côtés de Placido Domingo et d’Eva Marton, dans Turandot, de Puccini, sous la direction de James Levine et dans une mise en scène de Franco Zeffirelli. Hugues Cuenod est alors âgé de… 85 ans !


Hugues Cuenod et Le Diable boiteux

Le Diable boiteux est l’une de ses œuvres fétiches. Il en a réalisé, dans les années cinquante, le seul enregistrement commercial jusqu’à aujourd’hui avec la basse Doda Conrad et le compositeur au pupitre. Cet enregistrement est oublié et indisponible depuis longtemps, si bien que la présente production vient combler une réelle lacune. Hugues Cuenod a beaucoup chanté Le Diable boiteux. À Palerme, suite à la défection de Doda Conrad, il a même assumé les deux rôles lors d’un concert, en choisissant l’une des voix lorsque les deux personnages étaient censés chanter ensemble. «Ce n’était pas vraiment un tour de force, dira-t-il plus tard avec modestie, car j’avais parfaitement en mémoire les deux rôles, à force de les avoir entendus si souvent. J’ai obtenu un franc succès, mais j’ai récolté beaucoup plus que je n’avais semé. En réalité, ce n’était pas très difficile : cela demandait simplement un peu de sang-froid, pour changer de registre et d’esprit au bon moment !»


LES ŒUVRES

LE DIABLE BOITEUX

En 1937, Jean Françaix reçoit la commande d’un opéra de chambre de la Princesse Winnaretta de Polignac, connue pour ses activités de mécène des arts et en particulier de la musique. Les salons bourgeois sont encore à cette époque des cénacles essentiels pour la créativité artistique parisienne. La princesse invite de nouveaux interprètes de talent comme Dinu Lipatti, Hugues Cuenod, Doda Conrad, Lili Kraus. Elle commande aussi une quantité de créations aux nombreux compositeurs qui gravitent autour d’elle. Jean Françaix est alors un jeune compositeur de vingt-cinq ans. Il a déjà derrière lui quelques œuvres qui ont vite établi sa réputation comme le ballet Scuola di ballo, dansé par Massine en 1933 sur la scène du Casino de Monte-Carlo, ou le Concerto pour piano qu’il a créé lui-même à Berlin, en 1936, avec l’Orchestre Philharmonique sous la direction de Hans Rosbaud. La critique allemande encense ce jeune compositeur en qui elle semble percevoir une sorte d’archétype de «l’esprit français». C’est d’ailleurs ce même pays qui éditera les œuvres de Jean Françaix, chez Schott, et qui continue à le jouer et à l’enregistrer aujourd’hui.

Françaix jette son dévolu sur le Diable boiteux, un roman d’Alain-René Lesage, publié pour la première fois en 1707 d’après un roman espagnol du XVIIe siècle. Il met en scène une vaste galerie de personnages observés dans les mille et un travers de leur vie quotidienne. Cette enquête morale, picaresque à souhait, de tous les vices de la société ne pouvait que correspondre à la verve comique de Jean Françaix. Point d’espagnolade facile dans cette partition, mais une musique volubile et malicieuse écrite sur mesure pour ses deux créateurs : Hugues Cuenod qui peut utiliser à merveille son registre de falsetto comique et la basse Doda Conrad, à la fois récitant et personnage (Don Cléophas Zambullo). Cet opéra comique de chambre utilise un instrumentarium restreint (flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, percussion, harpe et quintette à cordes). Il est comique d’imaginer l’austère Nadia Boulanger créant cette œuvre dans le salon huppé de l’avenue Henri-Martin !

On a beaucoup reproché à Jean Françaix d’être resté toute sa vie dans les limites étroites de la tonalité. Il s’en explique avec humour : « Je voudrais bien être le diable boiteux de Le Sage et pouvoir soulever les toits des maisons particulières pendant certaines émissions de musique contemporaine. Je tiens le pari qu’au bout de dix minutes, il ne reste à l’écoute que quatre ou cinq personnes, dont l’auteur et les membres les plus dévoués de sa famille. La vraie musique contemporaine ne triomphera que… lorsqu’elle ne le sera plus, dans un demi-siècle, lorsque le temps l’aura libérée des chapelles et des navets. Je vise ici les faux Stravinski qui forment actuellement les neuf dixième des œuvres soi-disant contemporaines, sous des appellations diversement contrôlées. Il y a vingt ans sévissaient les faux Debussy : rien de nouveau sous le soleil ! * »

ARGUMENT DU DIABLE BOITEUX
Une nuit très sombre à Madrid. Les sérénades, chantant les peines ou les plaisirs, font trembler les pères et alarment les maris jaloux…
Soudain, d’une lucarne sort brusquement un jeune étudiant, Don Cléophas Zambullo. Il essaie d’échapper à trois ou quatre spadassins qui veulent le tuer s’il ne veut épouser la dame avec laquelle ils viennent de le surprendre. Poursuite, Zambullo disparaît dans un grenier. Les spadassins perdent sa trace.
Quel étrange lieu que ce grenier ! Partout, des fioles, des sphères, des cadrans, toutes les caractéristiques de la demeure d’un magicien. Seigneur Zambullo n’est pas trop rassuré… d’autant plus qu’une voix tremblotante se fait entendre : quel diable soupire dans ce grenier ?
C’est un petit démon enfermé depuis six mois dans une fiole de verre par un sortilège de magicien. Il demande à Zambullo, — en lui assurant qu’il n’aura pas à payer les pots cassés, — de le délivrer en jetant la fiole par terre. D’abord réticent, l’étudiant, sur la promesse qui lui est faite qu’on lui révèlera les secrets du monde, les défauts des hommes, leur ridicule et leur malice, obéit enfin et brise l’ampoule.
Une liqueur noirâtre s’en échappe, et, en s’évaporant, laisse apparaître un Cupidon monstrueux, le visage long et noir, deux crocs de moustaches rousses, un turban de crépon rouge relevé d’un bouquet de plumes et, entre deux béquilles, deux jambes de bouc. C’est le fameux Diable boiteux, qu’un confrère jaloux précipita autrefois du haut d’une falaise, lui démantibulant une jambe !
Aussitôt libéré, le Diable boiteux invite Zambullo à se cramponner à son manteau et l’enlève ainsi sur le clocher de San Salvador. La vue nocturne de Madrid est admirable. Le Diable s’en mêle et, par un prestige, fait disparaître tous les toits de la ville de sorte qu’on peut voir l’intérieur des maisons comme celui d’un pâté sans croûte ! Et les investigations les plus indiscrètes commencent.
C’est d’abord, dans une humble maison, un jeune romantique qui pleure sa bien aimée. Zambullo, qui allait s’apitoyer, se fait rappeler à l’ordre pour excès de pitié, sentiment incompatible avec une vie heureuse.
Quel est cet homme dans une prison ? C’est un petit-maître à danser bien marri : il a fait faire un faux-pas déplorable à sa meilleure élève !
Dans cette salle, quel spectacle réjouissant ! Une vieille coquette prend son bain de lait ; ses cheveux et ses dents l’attendent sur sa toilette.
Et ce vieux colonel poudré ôtant son œil postiche qui se dispose à se mettre au lit avec le reste !
Chut ! Ne dérangeons pas la fille de cet avocat qui prépare son examen ! Le sujet traite de l’honnête homme : la pauvrette dépeint son père ; et, bien entendu, elle sera refusée.
Quelle mauvaise langue est donc ce Diable boiteux !... Bah ! Un fripon spirituel n’est-il pas meilleur compagnon qu’un vertueux catholique très ennuyeux ?
Nos deux voyageurs écoutent maintenant une délicieuse sérénade donnée par le comte Alcis de Belflor. Il escalade un balcon et découvre sa maîtresse endormie. Il l’éveille. Fatiguée, l’esprit brouillé : « Encore ! dit-elle. Ah ! je t’en prie, Ambroise, laisse-moi reposer ». Galant homme, Belflor aussitôt redescend : son rival Ambroise vient justement de revenir.
Loin de perdre contenance, souriant, il lui dit : « Votre maîtresse, cher Ambroise, vous prie de la laisser en repos ».
Mais le ciel s’emplit de femmes courant et volant ! Voici la Reine du Sabbat, voici l’horrible Lucifer et son escorte de teigneux, de manants — et même de gentilshommes et de grandes dames, lesquels portent masque pour ne pas être reconnus ! C’est l’heure de la messe noire : pendant une sarabande frénétique, on immole un nouveau-né.
Qu’y a-t-il ? Voici que le Diable boiteux se trouble, s’affole, cherche à se dissimuler derrière Zambullo ! C’est que là, à droite, il vient d’apercevoir dans la foule hurlante un homme barbu, le magicien ! Catastrophe ! Ce maudit magicien reconnaît son prisonnier, trace un cercle et, de nouveau, l’enferme dans une petite fiole de verre !
Zambullo est fort surpris de se trouver dans son lit : il fait grand jour ! Faut-il donc déjà se lever ? Il se contente de refermer un peu plus les rideaux, se retourne avec lassitude, et fort tranquillement se rendort.

ŒDIPUS REX

Les témoignages discographiques d’Ernst Ansermet dirigeant Stravinski sont très nombreux. Ils font partie de l’histoire de la musique, puisque l’interprète et le compositeur se connaissaient et se respectaient. Ansermet représente une référence de style absolue pour la musique de son temps. Il existe un enregistrement commercial d’Œdipus Rex (avec Hugues Cuenod qui ne figure pas dans le présent enregistrement de concert), réalisé pour Decca, en 1955, mais il n’a jamais été réédité jusqu’à ce jour.

Le début du XXe siècle n’a pas échappé à ce «retour à l’antique» qui est un des thèmes favoris en même temps qu’une préoccupation permanente des artistes occidentaux depuis le début de la Renaissance. C’est de cette recherche qu’est né fortuitement l’opéra, de même que, en peinture, cet amour de l’Antiquité fascinera des artistes comme Piranèse ou Hubert Robert qui vont influencer tout le mouvement romantique jusqu’aux grandes toiles d’Arnold Böcklin, au tournant du nouveau siècle. Dans les années vingt, alors que commence la redécouverte des opéras de Monteverdi, c’est Arthur Honegger qui semble avoir ouvert la voie de ce retour à l’antiquité avec son Roi David, oratorio biblique écrit en 1921. Ces adaptations modernes du monde antique en musique devaient se poursuivre avec Stravinski et Milhaud notamment. Un tel courant ne pouvait échapper à Stravinski, en pleine effervescence de sa période «néo-classique». Il préféra le latin pour son opéra-oratorio car, écrit-il, «c’est une joie d’écrire de la musique sur un langage conventionnel, quasi rituel, d’un niveau si élevé qu’il s’impose de lui-même. On ne le sent plus dominé par la phrase, par le mot dans sa signification étroite.» Stravinski demande à son ami Jean Cocteau d’écrire le texte qui sera traduit en latin par Jean Daniélou. Seul un récitant résumera la tragédie grecque — dans un style littéraire qui nous paraît aujourd’hui un peu ampoulé. C’est secrètement que le poète et le musicien se mirent au travail pour faire une surprise à Serge Diaghilev qui devait fêter, en 1927, le vingtième anniversaire de son activité dans le théâtre.

Le compositeur conçoit son œuvre à la manière d’un oratorio classique, ainsi qu’il l’explique lui-même :
Première partie : Chœur - Air de Créonte - Air d’Œdipe - Chœur (reprise du chœur initial) - Air de Tirésias - Duetto Tirésias - Œdipe - Chœur final.
Seconde partie : Chœur (reprise du chœur final de la première partie) - Récitatif et air de Jocaste - Duetto Jocaste-Œdipe - Air du Messager - Air du Berger - Air d’Œdipe - Duetto du Berger et du Messager - Récitatif d’Œdipe - Scène finale : récit de la mort de Jocaste par le Récitant, le Messager et le chœur (reprise du chœur initial).

Œdipus Rex est austère, presque monolithique, semblable aux bas-reliefs stylisés et hiératiques des marbres antiques. Elle raconte la terrible tragédie de Sophocle d’une manière froide et imperturbable. C’est l’homme aux prises avec les forces obscures qui nous gouvernent et contre lesquelles il nous est impossible de lutter. Comme le spectacle-cadeau prévu pour Diaghilev coûtait trop cher, Œdipus Rex fut finalement créé en version de concert le 30 mars 1927 au Théâtre Sarah-Bernhardt (l’actuel Théâtre de la Ville), grâce au soutien de la Princesse de Polignac. Présenté entre deux ballets (Renard et Mavra) l’œuvre nouvelle déconcerta un public venu essentiellement pour la danse. La critique se montra elle aussi complètement déroutée par cette musique qui parodiait Verdi sous des airs de faux Haendel ! Otto Klemperer, dirigeant l’œuvre l’année suivante en Allemagne, allait redonner une nouvelle chance à cette partition qui a largement conquis le monde depuis.


Jean Vilar

En 1951, année de l’enregistrement proposé ici, Jean Vilar est nommé à la tête du TNP à Paris. On ne peut s’empêcher d’être frappé par la proximité de pensée de ce rénovateur du théâtre français et du dépouillement recherché par Stravinski pour son opéra-oratorio. Ce travail d’épure est bien le souci premier des deux créateurs à cette époque-là. Jean Vilar dit le texte de Cocteau avec une totale absence d’emphase et d’émotion. Les phrases du poète lues par le comédien ont la clarté et la concision des inscriptions funéraires gravées sur les stèles de marbre antique.

François Hudry
Paris, le 26 avril 2002
© Ina mémoire vive 2002 - Reproduction interdite.

François Hudry est l’auteur de :
Ernest Ansermet, pionnier de la musique (préface d’Armin Jordan) L’Aire/PUF, Lausanne, 1983 ; traduction en italien, 1998.
D’une voix légère, entretiens avec Hugues Cuenod (préface de Dominique Fernandez) La Bibliothèque des Arts, Lausanne/Paris, 1996 ; traduction en anglais : "With a Nimble Voice", translated by Albert Fuller Pendragon Press, New-York, 1999.

* Propos cités par Denis Havard de la Montagne sur le site internet officiel de Jean Françaix.

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