Ballade sonore en Mai 68
Les évènements de Mai 68 en France furent laboutissement dune longue période de restrictions économiques, dinégalités sociales et de lourdeurs politiques. Les premiers remous étudiants, dès mars 1968 à la faculté de Nanterre, nont été que les vaguelettes annonciatrices dune lame de fond plus profonde qui allait faire sauter les derniers verrous dune société obsolète et archaïque.
Dans son discours du 14 mai 1968 devant lAssemblée Nationale, le premier ministre ... VOIR TOUTE LA PRESENTATION
Georges Pompidou, reconnaissait lui-même : « Ce nest plus le gouvernement qui est en cause mais notre civilisation elle-même. Tous les adultes, tous les responsables et tous ceux qui prétendent guider les hommes se doivent dy songer. Il sagit de recréer un cadre accepté de tous ».
Pourquoi les étudiants furent-ils les premiers à rejeter ce carcan ? Simplement parce que, plus que tout autre secteur, luniversité, appelée à former les futures forces vives de la Nation, ne répondait plus à leur attente.
Luniversité de 1968 réservait son éducation à une petite élite et dispensait un enseignement jugé inadapté aux besoins dune société en pleine mutation. Cest ce que dénonceront les étudiants en rejetant lenseignement rigide et fermé des « mandarins ».
Pourquoi ce mouvement, jugé minoritaire et provoqué par des « trublions » fut-il rejoint rapidement par les ouvriers, les paysans et bientôt toutes les catégories sociales et tous les secteurs, jusquà ébranler les bases de lEtat?
Parce quà tous les niveaux on constatait les mêmes maux : absence de dialogue, manque de reconnaissance, refus du partage, étatisme et pouvoir personnel.
Le monopole de LORTF et la radio publique en mai 1968
En 1968, la position de la radio publique est complexe. Le général de Gaulle souhaitait que la Radiodiffusion Télévision Française (RTF) devienne une institution autonome, analogue à la BBC au Royaume-Uni.
Contrairement à la RTF, l'Office de Radiodiffusion Télévision Française (ORTF), institué par la loi du 27 juin 1964, n'était pas placé sous l'autorité directe du ministre de l'Information mais sous sa tutelle, afin de contrôler le respect de ses obligations de service public
Pour lEtat, le rôle de la radio publique est donc de divertir, dinstruire et dinformer.
Informer oui, mais jusquà quel point et quelles étaient les limites de la liberté dinformation?
Cest ce quallait expérimenter la première des chaînes dinformation du service public, France Inter, durant ce mois de mai 1968.
La liberté dinformer à France Inter
La rédaction du journal parlé, dirigée à lépoque par Jacqueline Baudrier, décide de relater très tôt « la crise étudiante ». Dès le mois de mars 1968, des reporters, comme Yves Mourousi sont envoyés à Nanterre pour essayer de comprendre ce qui pousse les « jeunes enragés » et leur leader alors inconnu, Daniel Cohn Bendit, à crier si fort leur rejet du système universitaire. Il faut avouer que les journalistes, comme le reste de la société, ne perçoivent pas encore limportance du mouvement qui vient de débuter dans ce « campus à la française, coincé entre une voie ferrée et un bidonville ».
Dès les premiers jours de mai et les premières manifestations, la rédaction prend le parti de couvrir les évènements et essaye danalyser le phénomène. Rapidement, les journalistes partent sur le terrain, dabord à la Sorbonne et à Nanterre ; dans les amphithéâtres où Jean Claude Bourret enregistre les débats animés.
Ensuite en plateau, où lon essaye dexpliquer au mieux les évènements en organisant des débats avec les protagonistes de la crise : les étudiants « modérés » ou « enragés », les recteurs duniversité, les professeurs, les politiques. bientôt, le journal parlé de France Inter devient une tribune, la chaîne nhésitant pas à bouleverser ses programmes pour faire place à lactualité.
Informer ou enflammer ?
A partir des premières manifestations, dès les 3 et 4 mai, puis bien - sûr durant cette triste « nuit des barricades » ; les reporters ne quitteront plus le terrain. Infatigables témoins des évènements et de leur violente dérive.
Ainsi, Marc Alvarez, Pierre Lantenac, Pierre Salviac, Pierre Janin et bien dautres, prennent des risques, se mêlent tantôt aux étudiants, tantôt aux forces de lordre. Et assistent, médusés, à linfernale spirale de lincompréhension et de la violence.
Paris se transforme en champ de bataille sous leurs micros ! Ils décrivent une ville en état de siège : les barricades « dailleurs fort bien construites » ; les premières voitures incendiées (du jamais vu à lépoque) ; le dépavage des rues; les grenades lacrymogènes qui les font pleurer et tousser au micro ; les charges de CRS ; les slogans devenus célèbres. Toute la nuit, France Inter libère son antenne pour permettre aux auditeurs de suivre les évènements en direct !
A côté des radios périphériques, comme Europe 1 ou Radio Luxembourg, France Inter sera elle aussi au cŒur des évènements. Ce zèle ne va pas échapper aux autorités. Dans son allocution à lAssemblée Nationale du 14 mai 1968, Georges Pompidou déclare « Je ne peux pas ne pas souligner le rôle, en pareil cas difficilement évitable, mais néfaste de radios, qui sous prétexte dinformation, enflammaient quand elles ne provoquaient pas! Entre la diffusion du renseignement et la complicité ; entre le souci de recueillir les explications des manifestants et lappel à la manifestation, il ny a quun pas et qui fut franchi parfois allègrement ».
Dès la mi-mai, France Inter assiste à lextension de la crise, les journalistes sont sur tous les fronts, à Paris et en province ; dans les usines ; auprès des paysans ; avec les syndicalistes ; à lAssemblée, interrogeant et relatant sans relâche. En quelques jours la France est paralysée par plus de sept millions de grévistes.
Au cŒur de la rédaction, lorage gronde
le 22 mai les journalistes de France Inter demande la démission de Jacqueline Baudrier et la remplace par « un comité des cinq » composé de Jacque Garat, Edouard Guibert, Roger Michaud, Henri Pajaud et Jean Raynal, comité garant de lobjectivité de linformation.
Le 23 mai, le ministère des PTT retire les moyens de diffusion des radios, en confisquant les célèbres voitures HF qui permettaient jusqualors aux journalistes de faire leurs reportages en extérieur. Cette mesure est largement commentée à lantenne et jugée comme une « censure hypocrite » du pouvoir.
Quà cela ne tienne ! France Inter réussit à établir un dispositif dune douzaine de reporters dans tout Paris, permettant ainsi aux auditeurs de suivre les manifestations du 24 mai et les terribles émeutes qui suivirent dans la nuit. Comment ? Tout simplement en faisant appel à la gentillesse des auditeurs, en leur demandant douvrir leurs portes, de prêter leurs balcons et leurs téléphones. Linformation continue vaille que vaille ! Les journalistes sont désormais devenus les acteurs de ces moments incroyables où lon cru que le monde allait changer.
Un témoignage sorti de loubli
Longtemps ces heures radiophoniques incroyables sont restées dans loubli. Personne ne semblait se souvenir du rôle éminemment important joué par la radio publique en ce joli mois de mai 1968, seule source dinformation après lextension de la grève à la télévision.
Pourtant la vague de liberté sest vite échouée sur la rive de lordre. La plupart des journalistes que vous entendrez ont payé le prix de cette liberté dinformer.
Dès la fin des évènements, 102 journalistes de laudiovisuel ont été remerciés, mutés, mis en congés forcés ou en retraite anticipée
Il fallait à tout prix éteindre la flamme des revendications.
De même, dans les services darchivage de lépoque, on avait jugé, inintéressants voire dangereux, ces reportages témoins du souffle libertaire balayant une société en désir de mutation.
Ces documents sonores, témoignages irrévocables et vivants de cette page de lhistoire de notre pays furent conservés, certes, mais sans traitement documentaire et sombrèrent dans loubli pendant 40 ans ! Près de 250 documents, soit une centaine dheures viennent dêtre exhumées. Ce qui a été séléctionné ici est par conséquent inédit.
En plongeant dans ce « chaos constructif », vous pourrez redécouvrir ce patrimoine radiophonique inconnu jusqualors et vous faire votre propre opinion sur ces heures inoubliables de la radio publique, se posant comme témoin actif et privilégié de son époque.
Florence Dartois, documentaliste à la Phonothèque de lINA
et née le 22 mars 1968 ! Masquer la suite
Mai 68. Marguerite, 28 ans, écoute la radio. France Inter surtout. José Artur, Le masque et la plume, le jeu des mille francs
interruptions des programmes et directs : sirènes, cris, explosions, les luttes, le vacarme, ça vole, ça pleut, ça pleure. Les grenades lacrymogènes, les commentaires et les toux des reporters in situ
Jean Claude Bourret, Pierre Lantenac, Yves Mourousi s'échappent de la radio dans la cuisine.
Marguerite n'est pas sur les barricades, ne lance ni pavé ni cocktail molotov, ...
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