plus unanimement estimés de leurs pairs. Ces
critères suffiront. L’accent de chacun de ces quatre-là est singulier,
autonome, reconnaissable et aimable comme un visage, comme une voix, comme
un être. Leur langue est commune : assez pour s’offrir aux vibrations
spontanées, à la grâce immédiate, à la parole donnée.
Un album, comme un concert, est affaire de répertoire, de construction, d’
assemblage ; de cet intime sentiment du rythme d’ensemble qui fait les
scansions, les alternances et les curiosités. Le répertoire dont il est
constitué répond à la modestie ordinaire des Ferré, à leur immense respect
de la musique : on ne relève qu’une seule composition de chacun d’entre eux,
en un temps où la mode s’est répandue de composer pour se hisser soi-même au
plus haut, et toucher au passage les droits… Le répertoire de The Rainbow of
Life est subtilement agencé. Il permet les audaces, rend justice à des
auteurs et à des thèmes mal connus du public sous cet angle, et donne à voir
la palette des couleurs qui justifie la vie. Voilà pour les qualités de fond
qui n’expliquent pas à elles seules sa grâce, sa justesse, et sa précision.
Les titres sont à prendre au sérieux. Ils n’ont jamais le même sens pour
celui qui les trouve (on trouve un titre, on le cherche, parfois il s’
impose) et pour ceux qui l’écoutent.
The Rainbow of Life : l’arc-en-ciel de la vie est à prendre au pied de la
couleur. Spectre, déclinaison, nuancier, enchaînement des fondamentales,
co-présence… Le morceau d’ouverture (composé par Elios Ferré) porte ce nom
de Rainbow of Life. Il ne ment pas. Dans sa mobilité, avec ses ruptures, ses
dégagements, ses surprises aussi, il ne ment jamais.
La musique des Ferré, Elios et Boulou, ne ment jamais. Elle ne le peut pas.
C’est plus fort qu’elle. Il y a quelque chose d’intègre, de loyal et de naïf
sur fond de grande science musicale à leur démarche. Ce n’est pas du jazz
abandonné à son destin. C’est une musique faite de croisements, d’équations,
d’une grande mobilité de rôles comme mobilité morale. Les fugues et fuites,
le passage du rôle de soliste à celui d’accompagnateur ont la fluidité de la
conversation – du grand art perdu de la conversation. Pour l’amateur de
près, ces inversions d’activité (du solo à la pompe) ont un « je ne sais
quoi » de délicieux.
On s’étonne de petites et grandes choses dont on a perdu la clef : l’entrée
tardive du piano (Avant de mourir), la gravité sans emphase, comme une
tristesse et un hommage, de Laurent – composé par Boulou et dédié au
charmant et si doué Laurent Goddet, qui choisit de quitter ce monde) ; on s’
enchante aussi bien de l’intrusion d’une chanson poignante (Dis, quand
reviendras-tu ? de Barbara) dans un répertoire d’un équilibre et d’une
progression soignée, qui répond parfaitement à son annonce.
Rainbow, Over the rainbow : l’arc-en-ciel en français où s’enchaînent toutes
les couleurs possibles, en suspension dans l’air sans appui repérable. Ce
spectre solaire va chercher du côté des compositeurs les plus précieux,
auxquels les Ferré ne tremblent pas de se mesurer : Lennie Tristano à deux
reprises, George Russell, Lee Konitz. Ils les jouent et les donnent à jouer
en quartet sans batterie avec amour et précision. L’exactitude est aussi ce
qui caractérise leur démarche, bien peu tournée sur elle-même ou sur le
narcissisme d’interprète. C’est donc d’autre chose qu’il s’agit, de sa
générosité, de son ouverture au monde et de ses sorties possibles. À quoi
les Ferré et leurs demi-frères, Alain et Gilles, ajoutent ce que peu de
musiciens osent faire – ou alors, ils se déguisent et s’abritent dans des
faux fuyants aux airs baroques ; ils osent ajouter des enchaînements, des
associations libres, une Offrande musicale de Bach ou un Choral, du même,
greffé à une ballade surexposée d’Ennio Morricone.
C’est alors un geste de reconnaissance adressé par les musiciens à l’amour
de la musique. Un geste qui nous autorise, nous, mortels qui aurons, en
conscience, plus aimé les musiciens que la musique, à leur signifier, pour
tant de liberté candide et de soin apporté à l’acte artistique, à leur
adresser un fraternel signe de gratitude. Aux guitaristes, pour leurs
échanges de
confiance ; à Alain Jean-Marie pour ses échappées somptueuses dans l’art le
plus exigeant du clavier ; à Gilles Naturel pour l’assise bondissante qu’il
assure avec entrain.
Si la musique ne suscite pas ça, cette communauté de cœur tournée vers ce
qui la transcende, si elle n’incite pas quatre partenaires à se livrer jusqu
’au bout, elle n’est qu’une poupée décorative. Quand elle se manifeste
soudain, sans qu’on sache si le miracle (que la physique explique
clairement) va durer bien longtemps, ou même si l’on est sûr de l’avoir bien
vu – comme fait l’enfant, le nez en l’air devant un arc-en-ciel –, on doit l
’accueillir comme une chance et une invitation à regarder autrement le ciel
et la terre.
- Francis Marmande Masquer la suite