L’arc-en-ciel des musiques
Les vrais musiciens ont quelque chose à se dire, et ce « dire » est secret. Souvent, ils l’ignorent eux-mêmes, mais ils le savent. La rencontre des frères Ferré,
Boulou et Elios, avec leur récent partenaire, Alain Jean-Marie (piano), et Gilles Naturel (contrebasse), a quelque chose de naturel.
Eux deux, à la guitare, partagent un timbre, une éducation, un savoir de famille qui ne s’invente pas. Alain Jean-Marie et Gilles Naturel comptent parmi les
musiciens les plus unanimement estimés de leurs pairs. Ces critères suffiront. L’accent de chacun de ces quatre-là est singulier, autonome, reconnaissable et aimable comme un visage, comme une
voix, comme un être. Leur langue est commune : assez pour s’offrir aux vibrations spontanées, à la grâce immédiate, à la parole donnée.
Un album, comme un concert, est affaire de répertoire, de construction, d’ assemblage ; de cet intime sentiment du rythme d’ensemble qui fait les scansions, les
alternances et les curiosités. Le répertoire dont il est constitué répond à la modestie ordinaire des Ferré, à leur immense respect de la musique : on ne relève qu’une seule composition de chacun
d’entre eux, en un temps où la mode s’est répandue de composer pour se hisser soi-même au plus haut, et toucher au passage les droits… Le répertoire de The Rainbow of Life est subtilement agencé.
Il permet les audaces, rend justice à des auteurs et à des thèmes mal connus du public sous cet angle, et donne à voir la palette des couleurs qui justifie la vie. Voilà pour les qualités de fond
qui n’expliquent pas à elles seules sa grâce, sa justesse, et sa précision.
Les titres sont à prendre au sérieux. Ils n’ont jamais le même sens pour celui qui les trouve (on trouve un titre, on le cherche, parfois il s’ impose) et pour ceux
qui l’écoutent. The Rainbow of Life : l’arc-en-ciel de la vie est à prendre au pied de la couleur. Spectre, déclinaison, nuancier, enchaînement des fondamentales, co-présence… Le morceau
d’ouverture (composé par Elios Ferré) porte ce nom de Rainbow of Life. Il ne ment pas. Dans sa mobilité, avec ses ruptures, ses dégagements, ses surprises aussi, il ne ment jamais.
La musique des Ferré, Elios et Boulou, ne ment jamais. Elle ne le peut pas. C’est plus fort qu’elle. Il y a quelque chose d’intègre, de loyal et de naïf sur fond de
grande science musicale à leur démarche. Ce n’est pas du jazz abandonné à son destin. C’est une musique faite de croisements, d’équations, d’une grande mobilité de rôles comme mobilité morale.
Les fugues et fuites, le passage du rôle de soliste à celui d’accompagnateur ont la fluidité de la conversation – du grand art perdu de la conversation. Pour l’amateur de près, ces inversions
d’activité (du solo à la pompe) ont un « je ne sais quoi » de délicieux.
On s’étonne de petites et grandes choses dont on a perdu la clef : l’entrée tardive du piano (Avant de mourir), la gravité sans emphase, comme une tristesse et un
hommage, de Laurent – composé par Boulou et dédié au charmant et si doué Laurent Goddet, qui choisit de quitter ce monde) ; on s’ enchante aussi bien de l’intrusion d’une chanson poignante (Dis,
quand reviendras-tu ? de Barbara) dans un répertoire d’un équilibre et d’une progression soignée, qui répond parfaitement à son annonce.
Rainbow, Over the rainbow : l’arc-en-ciel en français où s’enchaînent toutes les couleurs possibles, en suspension dans l’air sans appui repérable. Ce spectre
solaire va chercher du côté des compositeurs les plus précieux, auxquels les Ferré ne tremblent pas de se mesurer : Lennie Tristano à deux reprises, George Russell, Lee Konitz. Ils les jouent et
les donnent à jouer en quartet sans batterie avec amour et précision. L’exactitude est aussi ce qui caractérise leur démarche, bien peu tournée sur elle-même ou sur le narcissisme d’interprète.
C’est donc d’autre chose qu’il s’agit, de sa générosité, de son ouverture au monde et de ses sorties possibles. À quoi les Ferré et leurs demi-frères, Alain et Gilles, ajoutent ce que peu de
musiciens osent faire – ou alors, ils se déguisent et s’abritent dans des faux fuyants aux airs baroques ; ils osent ajouter des enchaînements, des associations libres, une Offrande musicale de
Bach ou un Choral, du même, greffé à une ballade surexposée d’Ennio Morricone.
C’est alors un geste de reconnaissance adressé par les musiciens à l’amour de la musique. Un geste qui nous autorise, nous, mortels qui aurons, en conscience, plus
aimé les musiciens que la musique, à leur signifier, pour tant de liberté candide et de soin apporté à l’acte artistique, à leur adresser un fraternel signe de gratitude. Aux guitaristes, pour
leurs échanges de confiance ; à Alain Jean-Marie pour ses échappées somptueuses dans l’art le plus exigeant du clavier ; à Gilles Naturel pour l’assise bondissante qu’il assure avec entrain.
Si la musique ne suscite pas ça, cette communauté de cœur tournée vers ce qui la transcende, si elle n’incite pas quatre partenaires à se livrer jusqu ’au bout, elle
n’est qu’une poupée décorative. Quand elle se manifeste soudain, sans qu’on sache si le miracle (que la physique explique clairement) va durer bien longtemps, ou même si l’on est sûr de l’avoir
bien vu – comme fait l’enfant, le nez en l’air devant un arc-en-ciel –, on doit l ’accueillir comme une chance et une invitation à regarder autrement le ciel et la terre.
- Francis Marmande