Quitte à pondre un gros anachronisme, on peut affirmer que l’opéra Le disgrazie d’Amore porte en lui de nombreux germes d’opéra bouffe, d’opérette, quand bien même il fut écrit en 1667.
L’auteur du livret Francesco Sbarra ainsi que le compositeur Antonio Cesti s’y moquent ouvertement des mythes anciens des dieux païens, ainsi que les ravages de l’amour sur les âmes trop sensibles.
Ils raillent également la mode des cosmétiques à outrance, le rôle pervers de l’argent, la tartuferie ambiante, bref, tout le monde en prend pour son grande – mais comme les dieux ainsi moqués sont
ceux des païens, l’honneur de l’Eglise est sauf ! Pour souligner le trait, Cesti fait appel à maints trucs musicaux et orchestraux, voire même aux effets sonores, et il
semble que la scénographie de l’époque usa de mille techniques de théâtre pour rendre le spectacle aussi extravagant que possible. Il est à noter que c’est là l’une des œuvres de l’ultime maturité
de Cesti, qui peut déjà s’enorgueillir d’une bonne quinzaine d’opéras régulièrement joués, admirés et dûment pastichés par ses contemporains. Adulé de son vivant, il tomba un peu dans l’oubli par
la suite, éclipsé par Monteverdi. Il faut dire qu’à la différence de son illustre aîné, il roula sa bosse à travers l’Europe, au gré des engagements auprès des cours en tout genre (après une
première partie de vie plus ou moins consacrée à l’Eglise) : Vienne, Innsbruck, Florence, Venise, de sorte qu’il trouva sans doute moins de temps et d’occasions d’assurer sa
promotion. Pourtant, ce sont des œuvres extraordinairement puissantes, vivantes, qui n’ont rien à envier à celles des compositeurs contemporains d’opéras et de cantates
mythologiques ; sans doute le temps de Cesti est-il venu, et bientôt, espérons-le, les scènes françaises sauront s’emparer de cet épatant bonhomme.