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  <title><![CDATA[BONNES FEUILLES - Magazine Qobuz]]></title>
  <link>http://www.qobuz.com/info/-Qobuz-info/Bonnes-feuilles162</link>
  <description><![CDATA[]]></description>
  <language>fr-FR</language>
  <copyright>&#xA9; Qobuz</copyright>
    
    <item>
    <title><![CDATA[Rossini sauvé des eaux]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Rossini-sauve-des-eaux65425</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x298_arton65425.jpg" /><br /><br /><p class="spip">« Lorsqu'il meurt en 1868, la musique de <b>Rossini</b> appartient déjà au passé. Les romantiques, Wagner, les Français, l'ont déjà largement chassée de l'affiche. Dès les années 1850, <b>Rossini</b> le devinait, et à un directeur de théâtre qui croyait lui faire plaisir en l'informant que l'acte III de <i>Guillaume Tell</i> serait donné le soir même, il répondit, très second degré : " <i>Quoi, en entier ?</i> "
<br>
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Pour l'essentiel, ses œuvres ont quitté le répertoire des maisons d'opéra. La très grande majorité des trente-neuf œuvres lyriques a disparu corps et biens. Seuls <i>Le Barbier de Séville, L'Italienne à Alger, Semiramide</i> et <i>Cenerentola</i> ont été régulièrement programmés. Quelques ouvertures ou airs virtuoses ont été donnés de manière isolée lors de concerts. <i>Ermione, Elisabetta, Il Turco</i> ont disparu alors que <i>La Cambiale di matrimonio</i> ou <i>L'Inganno felice</i> étaient considérées comme purement et simplement perdus. <b>Rossini</b>, en somme, était presque devenu l'homme d'un seul opéra, <i>Le Barbier</i>.
<br>
<br> 
Les enregistrements réalisés jusque dans les années 1960 démontrent très souvent une dramatique inadéquation stylistique aux exigences du chant rossinien. Au mieux, les ténors légers mozartiens, comme <b>Luigi Alva</b>, abordent avec un minimum de goût certains airs rossiniens sans en maîtriser les exigences, justifiant par là même les coupes les plus scandaleuses ; plus souvent, des sopranos légers ne voient dans Rosine ou Semiramide que des rossignols inintéressants ; pire, des artistes formés à de tout autres répertoires, y compris wagnérien, vériste ou verdien, se croient autorisés à apporter leurs modifications. L'incompréhension dura plusieurs décennies. Encore en 1958, <b>Tullio Serafin</b>, dont la contribution fut pourtant considérable, écrit à propos de "Cessa di più resistere", l'air d'Almaviva qui doit conclure <i>Il Barbiere</i>, qu'il est "<i>inutile</i>" et que Rossini ne l'a pas écrit "<i>avec une conviction entière</i>". D'où l'idée de couper. Mieux aurait valu reconnaître qu'aucun chanteur du moment ne pouvait en assumer la redoutable difficulté. Le paradoxe est que dans le même temps, certaines compositions rossiniennes sont exploitées au cinéma, dans les dessins animés, dans la publicité naissante. L'ouverture de <i>Guillaume Tell</i>, <i>La Danza</i> et la cavatine de Figaro font l'objet de détournements qui contribuent à une popularité bien superficielle.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><H2>À PARAÎTRE</H2>
<H3>le 21 mars 2012</H3></center>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_264x502_9782330006082.jpg" /></span></center>
Actes sud / Classica - 224 p. - 15 €</center>
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Observé, adulé, Rossini reste pourtant assez largement méconnu et a donné lieu aux interprétations les plus farfelues. Rossini, un bouffon paresseux sauvé par le talent ? Un génie blasé décidant de prendre sa retraite à l'âge de 37 ans ? Voire. Cet ouvrage tente de faire le point, à la lumière de la "Rossini renaissance" amorcée dans les années 1980.
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<center><H3>ACTUALITÉ <br>
SCÉNIQUE</H3></center>
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<i><b>Le Comte Ory</b></i> de <b>Rossini</b> à l'<b>Opéra de Marseille</b>, du <b>20 au 27 mars 2012</b>, sous la direction musicale de Roberto Rizzi Brignoli et dans la mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia. Avec Annick Massis, Marc Laho, Stéphanie d'Oustrac, Marie-Ange Todorovitch... <a href="http://opera.marseille.fr/opera/2116-le-comte-ory"><b>Plus d'infos sur site Opéra de Marseille</b></a>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/png_264x336_le-comte-ory.png" /></span></center>
© Opéra Angers/Nantes - Vincent Jacques</center>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_264x264_0002894775020_600.jpg" /></span></center>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Rossini-Le-Comte-Ory-/Classique/Juan-Diego-Florez/Deutsche-Grammophon-DG/default/fiche_produit/id_produit-0002894775020.html"><b>Ecouter & Télécharger Rossini : Le Comte Ory / Jesús López-Cobos</b></a></center></p></div>

<p class="spip">La vraie renaissance rossinienne, que l'on pourrait tout autant appeler une résurrection, s'est faite en plusieurs temps. Une première période s'ouvre juste après la Seconde Guerre mondiale, avec des initiatives encore isolées et terriblement insuffisantes. On coupe, on massacre, on continue à distribuer absurdement les rôles... ; au moins programme-t-on les œuvres. Ce n'est qu'une première étape, embryonnaire, nécessaire peut-être, satisfaisante sûrement pas.</p>

<p class="spip">Quelques personnalités ont joué le rôle de précurseurs, d'inventeurs presque. <b>Vittorio Gui</b> est de ceux-là. Dès 1925, il donne <i>L'Italiana in Algeri</i>. Il accumule une telle somme d'informations, de données, de documents que la <b>Fondation Rossini de Pesaro</b>, qui a récupéré l'ensemble, offre désormais au public un fonds qui porte son nom. Tout se passe en Italie, au Maggio musicale (Mai musical) de Florence où, dans les années 1950, on donne, avec <b>Tullio Serafin</b>, <a href="http://www.qobuz.com/album/gioachino-rossini-giovanni-federico-schmidt-rossini-g-armida-opera/8021945000742"><i><b>Armida</b></i> avec <b>Callas</b></a>, <i>Tancredi, La Donna del lago</i>. <b>Gianandrea Gavazzeni</b> dirige le <a href="http://www.qobuz.com/album/gianandrea-gavazzeni-rossini-il-turco-in-italia/5099972908051"><i><b>Turco</b></i>, avec <b>Callas</b></a> encore, à Rome, en 1950, dans des conditions quasi artisanales, avec une équipe de chanteurs remarquables (Valletti, Bruscantini, Stabile). À côté du <b>Rossini</b> bouffe, le monde découvre un autre visage du musicien, le <b>Rossini</b> <i>serio</i>. On ne dira jamais assez combien <b>Maria Callas</b> a joué là un rôle déterminant : elle a permis aux maisons d'opéra de reprogrammer certaines œuvres ; musicalement, elle a tout compris, comme le démontrent sa Fiorilla dans <i>Il Turco</i> ou son "Ma..." qui, dans "Una voce poco fà", transforme en une seconde Rosine en diablesse.</p>

<p class="spip">D'autres artistes ont apporté une contribution majeure, et le nom de la soprano australienne <b>Joan Sutherland</b>, dès les années 1960, doit être salué, tout comme celui de son mari, le chef <b>Richard Bonynge</b>. La première <i>Semiramide</i> qu'elle a donnée à la Scala le 17 décembre 1962 est restée dans les mémoires, notamment pour son duo avec la grande <b>Giulietta Simionato</b>. Avec ces deux monstres sacrés, on commence à entendre du <b>Rossini</b>. Des chanteurs aussi remarquables que <b>Sesto Bruscantini</b>, <b>Paolo Montarsolo</b>, <b>Teresa Berganza</b>, <b>Hermann Prey</b>, plus tard <b>Frederica von Stade</b> ou <b>Francisco Araiza</b> ont aussi montré comment chanter <b>Rossini</b> avec respect et talent.</p>

<p class="spip">La mezzo-soprano américaine <b>Marilyn Horne</b> mérite une place à part car elle a accompagné cette renaissance rossinienne. Dans les années 1960, elle fut la partenaire de Sutherland ; dans les années 1980, elle porta <b>Rossini</b> aux sommets grâce à un ambitus exceptionnel, une faculté à vocaliser phénoménale et une présence scénique convenant aussi bien au <i>serio</i> (<i>Tancredi, Arsace, Malcolm</i>) qu'au <i>buffo</i> (Isabella surtout).</p>

<p class="spip">Certes, des trahisons subsistaient encore : dans l'enregistrement de <a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Rossini-Semiramide-/Classique/Dame-Joan-Sutherland/Decca/default/fiche_produit/id_produit-0002894254812.html"><i><b>Semiramide</b></i> pour Decca, <b>Bonynge</b></a> va jusqu'à changer le finale en inventant qu'Arsace tue Assur et non sa mère afin que le personnage éponyme, chanté par son épouse, s'en sorte indemne. Quand <b>Renata Tebaldi</b> s'attaque au <i>Siège de Corinthe</i> à Florence, Rome et Naples, ou lorsque sa traduction italienne, <i>L'Assedio di Corintho</i>, est donnée à la Scala au printemps 1969, pour <b>Beverly Sills</b> et <b>Marilyn Horne</b>, les chefs procèdent à un sévère charcutage. Avec <b>Montserrat Caballé</b> et <b>José Carreras</b> (<i>Elisabetta</i>, en 1975), malgré des qualités, on est encore loin du compte.</p>

<p class="spip">Il faut savoir que le souci philologique est chose récente. C'est le XXe siècle qui a inventé l'opéra- messe, sorte de liturgie exigeant une écoute religieuse. Au XIXe siècle, les airs de sorbet [<i>airs secondaires lors desquels les spectateurs mangeaient... des sorbets</i>], les récitatifs secs n'étaient pas respectés plus que cela. On recomposait les œuvres, on les réutilisait, on réordonnait les morceaux, on importait des pages entières d'autres compositeurs. Alors pourquoi ce retour à la source ? <b>Alberto Zedda</b> répond :  " <i>La bataille que nous menons pour Rossini n'est pas uniquement pour un compositeur mais pour la re-connaissance d'un genre vocal : le bel canto</i>." Avec une <b>Callas</b>, une <b>Sutherland</b>, une <b>Simionato</b>, cela pouvait passer. Avec les autres, non. Le bel canto et <b>Rossini</b> étaient perdus. Il fallait une sorte d'électrochoc.</p>

<p class="spip">Une date importante dans ce long combat est celle du 9 décembre 1969 à la Scala de Milan. <b>Claudio Abbado</b> dirige <i>Le Barbier</i> pour l'ouverture de la saison. Le théâtre a confié une mission à un chef d'orchestre d'à peine quarante ans, <b>Alberto Zedda</b>. Celui-ci s'est rendu compte des nombreuses erreurs qui entachent les partitions diffusées par <b>Ricordi</b>. Alors, après avoir consulté, au prix d'un travail de Romain, les différentes partitions originales, il corrige, rectifie et complète... En récupérant le matériel copieusement annoté, <b>Ricordi</b> râle et manque de lui facturer le tout, avant de se rendre compte des pépites trouvées par le chef. C'est en réalité, tout simplement, la première édition critique d'un opéra italien jamais élaborée. <b>Claudio Abbado</b> la donne, avec une forme de rigidité que l'on ressent fortement à l'écoute de l'enregistrement bien placide conservé chez Deutsche Grammophon. Il n'en demeure pas moins que le pli en est pris : <b>Rossini</b> doit être donné avec sérieux, et c'est à ce prix que l'on en découvrira les beautés. D'abord les fondamentaux, la redécouverte des partitions, le retour aux sources ; ensuite viendra la folie, le retour de l'esprit de <b>Rossini</b>. Il faudra attendre encore près de vingt ans... »
<br>
<br>
<div align=right><b>Jean</b> et <b>Jean-Philippe Thiellay</b><br>
(Extrait de <i><b>Rossini</b></i> chez Actes Sud / Classica)</div></p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_65425</guid>
    <author>Jean Thiellay & Jean-Philippe Thiellay</author>
    <pubDate>Mon, 19 Mar 2012 03:54:21 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Serge Prokofiev. L'irréductible]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Serge-Prokofiev-L-irreductible64978</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x205_arton64978.jpg" /><br /><br /><p class="spip">« Etrange destin que celui de <b>Serge Prokofiev</b>, talent précoce qui fit sensation dans la Russie du dernier tsar par ses œuvres iconoclastes et sa virtuosité pianistique. Curieuse fortune que celle d'un musicien "solaire", salué comme tel par les poètes et les interprètes, mais dont la vie, à l'approche de la trentaine, entra dans une difficulté définitive. Après son départ de Russie au printemps 1918, Prokofiev ne connut plus jamais la facilité de ses débuts. Avec son retour en URSS en 1936, il éprouva le tragique stalinien. 
<br>
<br>
Comme tous les Russes de son temps, ceux qui restèrent comme ceux qui s'en allèrent, <b>Prokofiev</b> fut malmené par le cours de l'Histoire. Il ne s'exila pas, à la différence de ses aînés : Rachmaninov, qui vécut l'éloignement du pays natal dans une nostalgie irréductible, ou Stravinsky qui, lui, finit par trancher les liens avec la Russie. Il ne se rangea pas pour autant du côté des Bolcheviques fin 1917. Il ne fit aucune déclaration publique, à la différence des poètes Blok et Maïakovski ou du metteur en scène Meyerhold, qui accueillirent la révolution comme l'avènement de l'ère nouvelle que la Russie attendait. <b>Prokofiev</b> partit en mai 1918, avec l'idée de revenir bientôt. Il s'éloignait pour étendre sa renommée à l'étranger autant que pour fuir la désorganisation ambiante. Nul serrement de cœur à la frontière. Il s'en allait pour l'un de ces longs trajets qu'il affectionnait depuis l'adolescence, en voyage. Il demeura finalement dix-huit ans à l'Ouest, mais en restant en contact avec la Russie, autant qu'il le put. La question du retour "à la maison", incertain, désiré, le tarauda de longs mois. Il trancha finalement en 1936.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><H2>VIENT DE PARAÎTRE</H2>
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<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_265x506_419zMmogYEL._SS500_.jpg" /></span></center>
Actes sud / Classica - 256 p. - 15 €</center>
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Ce nouveau livre de la collection "Classica", est paru en janvier 2012 à l'occasion de La Folle Journée de Nantes. Laetitia Le Guay y fait cohabiter l'éclat de rire avec la plainte, les déguisements loufoques avec les accents sombres du compositeur. Ce <i>Prokofiev</i>, comme tous les volumes de la collection, est enrichi d'un index, d'une bibliographie et d'une discographie.
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<center><H3>ACTUALITÉ <br>
DISCOGRAPHIQUE</H3>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_3760127221654_600.jpg" /></span></center>
<a href="http://www.qobuz.com/album/abdel-rahman-el-bacha-prokofiev-oeuvres-pour-piano/3760127221654"><b>Ecouter/Télécharger Prokofiev : Œuvres pour piano / Abdel Rahman El Bacha</b></a><br>
<b>Disponible en Studio Master</b></center>
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<p class="spip">Russe, irréductiblement, <b>Prokofiev</b> était porté en même temps par une indépendance farouche. Il aimait bouger, appelé par un désir d'ailleurs et de nouveauté. Singulièrement, il fut le seul compositeur russe de son temps à avoir fait l'aller-retour Russie-Occcident / Occident-URSS. Son parcours a quelque chose de celui de Maxime Gorki, que Staline réussit à convaincre de rentrer, à ceci près que l'écrivain s'était exilé pour des raisons politiques et qu'il fut consacré comme la figure la plus éminente de la littérature soviétique à son retour. <b>Prokofiev</b> partit pour fuir la politique, et fut malmené en rentrant. Son aller-retour ne se compare pas non plus à celui de l'incandescente Marina Tsvetaïeva, qui se trouvait à Paris en même temps que lui et qui rentra en URSS en 1939. Car le désespoir eut raison de la poétesse, qui se donna la mort dès 1941.</p>

<p class="spip">L'aller et le retour, partir et rentrer, mais pour repartir encore : tel fut le mode de vie de <b>Prokofiev</b> aussi longtemps qu'il lui fut possible. En revenant en Russie en 1936, il pensa changer de lieu fixe — Moscou contre Paris —, non pas de façon de vivre. Enfermé à l'intérieur des frontières soviétiques en 1938, le globe-trotter finit par devenir un voyageur immobile. Il refusa pourtant de se fondre dans le moule soviétique : il porta longtemps ses vêtements occidentaux qui tranchaient sur la grisaille ambiante et circulait dans une petite Ford qu'il avait achetée aux États-Unis.</p>

<p class="spip">Être autre que les autres, et à chaque partition différent de soi-même, était une deuxième nature chez <b>Prokofiev</b>. Il fut étiqueté "bolchevik" aux États-Unis. Le cliché, incongru, le faisait sourire et il ne fit rien pour en montrer l'absurdité. À son retour en Russie, il demeura "occidental" pour les autorités, donc suspect. Il fut le second derrière Chostakovitch sur la liste des musiciens mis au rebut lors du grand nettoyage jdanovien de 1948.</p>

<p class="spip">La musique de <b>Prokofiev</b> est indépendance. Son refus des écoles et des théories se manifesta dès sa jeunesse ("<i>Je déteste l'imitation</i>") et se maintint sa vie durant — autant qu'il fut possible, dans les dernières années, sous l'étau du "réalisme socialiste". Il s'était façonné dans l'effervescence de l'Âge d'argent, période d'incroyable fertilité artistique d'une Russie au bord du cataclysme, où tout était permis dans l'expérimentation des formes et des langages. <b>Prokofiev</b> n'opta pourtant jamais pour le rejet du système tonal. Il se définit dans un rapport à l'héritage classique, qu'il revisitait sans complexe, avec tour à tour facétie, poésie, tendresse, ou sarcasme. Le fracas percussif, le piment de la dissonance, le martèlement rythmique furent les traits les plus marquants d'une écriture qui en a bien d'autres, à commencer par sa richesse d'invention mélodique.</p>

<p class="spip">Vitalité, couleur, attachement à la netteté des formes, lyrisme très large mais non romantique donnent aux partitions cet éclat "solaire" qui frappa tant de contemporains. (...) <b>Prokofiev</b> avait une appréhension heureuse de l'existence. "<i>La lecture de Schopenhauer m'a façonné</i>, écrivait-il à vingt-six ans dans son Journal, <i>mais je ne peux souscrire à sa vision du monde. J'aime la vie, je suis fondamentalement optimiste</i>." Le destin collectif de l'URSS comme l'itinéraire personnel de <b>Prokofiev</b> teintèrent d'accents tragiques sa musique, mais la limpidité y demeura : dans l'attachement à la clarté de la forme, comme dans la quête d'une "simplicité" qui l'avait préoccupé dès le milieu des années 1920.</p>

<p class="spip">Une certaine musicologie a fait la moue à propos de <b>Prokofiev</b> : trop facile, trop tonal. Voire pompier. Jamais aussi intéressant que Stravinsky. L'œuvre a pourtant depuis longtemps trouvé son public. Elle a fasciné Gershwin, qui gardait sur lui la partition du <i>Troisième Concerto</i>. Elle a conquis en leur temps Ravel et Poulenc. Elle a trouvé sa postérité chez des compositeurs qui, tel Alfred Schnittke, revendiquent un "polystylisme" hérité en droite ligne de Prokofiev : "<i>Prokofiev, dès le début de sa carrière, a fait sa marque de fabrique en combinant ce qui ne pouvait pas être combiné. Autrement dit, par la juxtaposition d'orientations stylistiques différentes, mais d'une façon qui maintenait toujours une profonde intégrité et une unité artistique</i>."</p>

<p class="spip">Sans avoir jamais adhéré à aucune utopie, se méfiant de la politique dont il a répété qu'elle ne l'intéressait pas, <b>Prokofiev</b> crée un monde à part, traversé par une énergie singulière. L'œuvre est vaste, avec ses sept opéras et ses sept symphonies, ses concertos pour piano, pour violon, pour violoncelle, ses sonates et ses quatuors, ses ballets, sa musique vocale, ses musiques de film, sans oublier l'incontournable <i>Pierre et le Loup</i>. L'éclat de rire coexiste avec la plainte, les déguisements loufoques avec des accents sombres. Les Tragiques et les Comiques dialoguent, la veine lyrique et la veine épique se côtoient, mais le mot de la fin revient à Arlequin : au costume bariolé, à l'humour, au saut de côté, dans un rapport à l'existence ludique ou théâtral, mais profondément humain. »<br>
<br>
<div align=right><b>Laetitia Le Guay</b><br>
(Introduction de <i><b>Prokofiev</b></i>)</div>
<br>
<br>
</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_64978</guid>
    <author>Laetitia Le Guay</author>
    <pubDate>Tue, 28 Feb 2012 18:49:07 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[La voix de Schubert : le Lied]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/La-voix-de-Schubert-le-Lied63964</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x269_arton63964.png" /><br /><br /><p class="spip">« Le lied allemand naît vraiment en 1814, quand un <b>Schubert</b> de dix-huit ans met en musique la <i>Marguerite au rouet</i> de <b>Goethe</b>. Le poème est déjà là. Voici une voix et, du fait de la voix, un visage. Quoi de plus simple ? On peut chanter ainsi à la maison : le lied est <i>Hausmusik</i>, et l'instrument de musique le plus commun, c'est la voix même que chacun porte en sa gorge, et qui montre ses émotions, pas ses virtuosités. Chacun est capable de chanter ainsi ; et pour l'entendre, qui n'a pas d'oreilles ? Durant ce XIXe siècle, l'Allemagne va pratiquer avec passion cette forme d'expression, la plus naturelle qui soit en art. Sans fausse pudeur, la naïveté ose s'y faire subjectivité, et la subjectivité n'a pas pour destin le mutisme. La toute simple effusion du chant suffit à faire une œuvre ouverte. Les joies et les chagrins de la vie domestique nourrissent cette effusion ; le jardin, la nuit, la forêt toute proche lui donnent bien assez d'images. Pas d'éclats vocaux, rien qui demande un chant travaillé et orné ; et pas de mots spécieux non plus ni surtout littéraires. Le lied veut la poésie du peuple, et le naturel de la voix. <i>Vox populi</i>. Cela ne s'enseigne pas dans les conservatoires, mais peut s'apprendre des oiseaux, du nuage qui passe, des brises ; cela s'invente et s'improvise comme si l'impression et la sensibilité confiaient à la voix, très spontanément, leur expression. Le lied, c'est à la fois le peuple qui chante, et la Nature qui chante. Quelle rencontre ! Les humains ne se connaissaient pas encore, en ce temps-là, la folie de communiquer ; sans être en rien renfermé, c'est chez soi que chacun vivait. Dans ce chez-soi, le lied fait entrer, présence amie, le monde entier. Avec son délicieux <i>Einsame</i>, seul le soir au coin de son feu, et se trouvant bien d'y être seul, <b>Schubert</b> ne nous montre pas seulement une solitude bénie, <i>stille Ländlichkeit</i>, il nous fait aussi le portrait de l'amateur de lieder : un homme sans vains bruits, et qui sait écouter ; attentif à la rumeur du monde ; si personne n'est là, femme ou fille au piano, pour lui chanter quelque chose, il saura entendre le feu qui pétille, les grillons, la nuit.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_266x492_9782330000752.jpg" /></span></center>
<big>Le Lied</big> <br>
<b>poètes et paysages</b><br>
<b>Schubert</b>, <b>Schumann</b>, <b>Brahms</b>, <b>Wolf</b>, <b>Mahler</b>...<br></center>
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<b>Schubert</b>, <b>Schumann</b>, <b>Brahms</b>, <b>Wolf</b> ou <b>Mahler</b> : avec sa verve habituelle, <b>André Tubeuf</b> explore les grands auteurs de lieder, allant au plus profond de cette forme d'expression si naturelle.
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Ce livre est la réédition, révisée, de l'ouvrage paru en 1993.
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Actes Sud - 512 p. - 29 €
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<big><center>PARMI LES ENREGISTREMENTS <br>
LÉGENDAIRES</center></big>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_0002894778989_600.jpg" /></span></center>
<a href="http://www.qobuz.com/album/schubert-lieder-die-schone-mullerin-d795-winterreise-d911-schwanengesang-d957/0002894778989"><big>Écouter/Télécharger Lieder de Schubert par D. Fischer-Dieskau</big></a>
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<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_5099926490151_600.jpg" /></span></center>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Hans-Hotter-baryton-The-Great-Bass-Baritone/Classique/Hans-Hotter/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-5099926490151.html"><big>Écouter/Télécharger Lieder de Brahms, Schubert, Schumann, Lowe, Wolf... par Hans Hotter</big></a>
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<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_0002894334762_600.jpg" /></span></center>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Kathleen-Ferrier-Vol.-9-Schubert-Brahms-Schumann-/Classique/Kathleen-Ferrier/Decca/default/fiche_produit/id_produit-0002894334762.html"><big>Écouter/Télécharger Lieder de Brahms, Schubert et Schumann par Kathleen Ferrier & Bruno Walter</big></a></center>
<br></p></div>

<p class="spip">Ce n'est pas un hasard si <b>Schubert</b>, <b>Schumann</b>, <b>Brahms</b>, <b>Wolf</b>, ces compositeurs qui à eux seuls ont pratiquement constitué le trésor du lied allemand, n'ont pas même essayé l'opéra ou y ont échoué. Leur timbre, leur projection de voix cherchaient d'autres oreilles, moins citadines, pour une autre communication, moins publique. Car l'Allemagne ne fut pas d'emblée une nation ni un pays, mais une langue. <b>Schubert</b> n'aurait pu écrire ses lieder plus tard. À l'époque, il n'apparaissait pas absurde de faire semblant que la lune parlât à un homme dans sa solitude, simple et transparent prétexte pour s'émouvoir, sortir de soi et répondre par un chant. Il chante pour lui-même, sans public, sans accessoires ni afféteries d'opéra surtout ; dans le secret ; on voudrait dire : en silence.</p>

<p class="spip">Un tel siècle n'est plus. Les langues ne sont plus maternelles et comme naturellement chargées d'une mémoire qui sait des chansons ; même l'allemand n'est plus un pays et des paysages. Y a-t-il encore des paysages, du reste ? La lune est un enjeu stratégique, pas une voix à notre oreille ; et moins encore la brise, ou l'oiseau. La merveille est que, ayant réussi son rendez-vous avec ses auteurs de bout en bout d'un siècle, le lied ait en outre réussi son rendez-vous avec son public dans la seconde moitié du suivant. Qui sommes-nous, aujourd'hui, frères si évolués et dénaturés de <b>Schubert</b> et <b>Schumann</b>, pour nous ouvrir à lui avec cette avidité ? Notre solitude ne nous dit pas que le monde est silence, mais qu'il est sourd et ne répond pas. Là, pourtant, le lied nous trouve, et nous touche. Merci au disque, qui nous le porte dans notre isolement. Celui-ci n'est pas plus forcément douloureux que le silence n'est forcément pascalien. Le silence effraie quand les espaces se taisent, à l'infini ; or le disque atteint, il parle. Quelqu'un est là, tout simplement, dans l'absence ; on pourrait croire qu'il est dedans, et que nous découvrons soudain cette part de nous-mêmes, profonde, que nous ne savions pas capable d'un tel chant. C'est un bien doux mystère d'identification, notre dernière naïveté, à nous qui ne croyons plus que la lune nous parle. Le lied avait trouvé sa voix quand la nuit et la brise avaient quelque chose à dire à un <b>Schubert</b>, et même à un <b>Wolf</b>. Mais c'est aujourd'hui qu'il trouve les oreilles qui ont le plus besoin de l'entendre, à présent que ces belles allégories se taisent, sans plus de voix ni de message pour personne. Combien d'astres déjà morts, parmi ceux qui éclairent encore ? Et la musique est comme eux, est l'un d'eux peut-être. Mais qu'importe que Schubert ne soit pas notre contemporain, puisqu'il trouve à nous toucher, et de plus près qu'aucun contemporain ? Est vivant ce qui nous montre que nous le sommes.</p>

<p class="spip">(...)</p>

<p class="spip">C'est <b>Schubert</b> que nous avons rencontré voilà quarante ans et plus, quand il y avait si peu de disques, qu'on en avait une telle faim, et qu'on ne les trouvait qu'un à un ; mais c'est <b>Schubert</b> aussi qui avait été le plus enregistré avant la guerre, car le plus populaire, public et accessible. Quarante ans plus tard, c'est pareil : <b>Schubert</b> en premier, qui suffit (ou pourrait suffire), <b>Schubert</b> qui dit tout, avec ses mots poétiquement humbles ; <b>Schumann</b> dès demain les raffine ; <b>Brahms</b>, retrouvant les mêmes, y fera résonner ce timbre tout autre, qui a vu le Nord et en tremble encore. Eux trois sont comme un, l'écoute les associe et passe de l'un à l'autre sans se dépayser. Il faudra être un peu plus sûr de sa musique, de son allemand aussi, pour surmonter chez <b>Wolf</b> des heurts, des asyndètes, sortir un peu des habitudes du paysage et de la promenade. Qu'au regard de ces quatre-là tous les autres soient marginaux (même d'immenses noms), ou complémentaires seulement, c'est une évidence de l'écoute et de la pratique. Si on entreprenait ici l'histoire du lied allemand, on tenterait des définitions (bien hasardeuses sans doute) ; on convoquerait Reichardt, lointain fondateur, et Zeller, codificateur ; pour se montrer historien, on les écouterait ; les trouvant secs, on se déprendrait de l'entreprise peut-être.</p>

<p class="spip">Nous ferons donc comme il y a quarante ans : nous suivrons le plaisir, la trouvaille, le fil de l'eau. Pas d'itinéraire savant, pas même de chronologie mais la reconnaissance dans son double sens de gratitude et d'exploration ; une identification tâtonnante d'où peu à peu se dégagent des paysages, et même des présences ; des voix (très peu d'aujourd'hui), qui réveillent en nous les images les plus profondes et nourricières, qui autrement seraient perdues. »
<br>
<br>
<div align=right><b>André Tubeuf</b><br>
(Introduction de <i><b>Le Lied</b></i>, <i>poètes et paysages</i>)</div></p>


]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_63964</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Tue, 10 Jan 2012 15:30:00 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Massenet, ce grand méconnu]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Massenet-ce-grand-meconnu62270</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x256_arton62270.jpg" /><br /><br /><p class="spip">« J’avais été surpris d’entendre un estimable professeur de piano d’un grand conservatoire de région, auquel on demandait quel compositeur il aimait le moins, répondre sans hésiter : « <i>Massenet !</i> — <i>Et pourquoi ?</i> lui demandait le journaliste. — <i>Je ne sais pas</i>. <i>C’est</i>… [avec une moue méprisante], <i>c’est salonnard !</i> » À l’époque, je connaissais surtout <i>Werther</i>, l’opéra favori de mon grand-père, qui avait enchanté mon enfance dans le célèbre enregistrement réunissant Georges Thill et Ninon Vallin, et des morceaux choisis de <i>Manon, Thaïs, Hérodiade, Le Jongleur de Notre-Dame, Don Quichotte</i>. Massenet faisait un peu partie des meubles familiers et je n’aurais pas imaginé qu’il ait pu mériter le mépris d’un pianiste.
<br>
<br>
Plus tard, je tentai d’approfondir la question et me rendis compte qu’il avait toujours provoqué des réactions extrêmes. Ses élèves, ses collaborateurs eurent pour lui une admiration sans borne, et
lorsqu’ils en parlaient, c’était avec la ferveur des hagiographes. D’autres ont colporté des anecdotes invérifiables, de bons mots et quelques regrettables contresens, mais surtout l’ont jugé selon des critères inappropriés et sur une connaissance partielle de son œuvre. Quelques-uns enfin l’ont détesté à un incroyable degré, voyant en lui le comble de la bassesse artistique.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big>VIENT DE PARAÎTRE</big></center>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_260x494_9782330002176.jpg" /></span></center>
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Actes Sud/Classica, 192 p., 18 €</center>
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<br>
Ce nouveau livre de la collection «Classica» va nous permettre de
redécouvrir l’immortel mais un peu oublié compositeur de <i>Werther</i>. 
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Comme tous les volumes de la collection «Classica»,
ce Massenet est enrichi d’un index, de repères bibliographiques et
d’une discographie. </p></div>

<p class="spip">Premier préjugé, venu très tôt : il n’est de véritable musique qu’instrumentale ou symphonique. Pour les trop sérieux musiciens qui grandirent dans le sillage béni de César Franck et de son thuriféraire Vincent d’Indy, cette musique manquait de pureté et d’élévation. Aussi sut-on gré à Debussy ou à Chausson d’avoir quitté ou évité la classe de Massenet au Conservatoire, où l’on eût fait d’eux des compositeurs lyriques. Ils purent ainsi, chez le «Père» Franck, s’initier aux joies d’un art supérieur, non pollué par les miasmes vulgaires des théâtres. Si l’on abordait l’opéra, il fallait que ce fût dans une lignée wagnérienne (hors du drame lyrique, point de salut !) et avec un sujet philosophique, comme chez d’Indy, Chausson, Magnard,
Dukas. Légendes celtiques bienvenues. Passions communes s’abstenir.</p>

<p class="spip">Massenet, que Lucien Rebatet qualifiait de « <i>confiseur émotif, maniéré et superstitieux</i> », passe aussi pour le « compositeur de la femme ». Ce poncif cent fois repris a-t-il quelque fondement ? Par femme, on entend bien sûr quelque chose comme la cocotte de 1870-1900, petite femme à la Maupassant, grande courtisane
ou bourgeoise tourmentée comme on en trouve dans tous les romans naturalistes, non Mélisande, Isolde ni Elektra, bien sûr. Sur vingt-cinq œuvres lyriques, douze portent des noms de femmes. La parité
est presque respectée, mais Werther, Des Grieux, Jean-Baptiste, Athanaël, le Cid, Don Quichotte et quelques autres n’ont pas suffi à faire de lui le «&nbsp;compositeur de l’homme ». Bien sûr, chaque opéra comporte des personnages féminins, souvent de belles personnalités théâtrales et lyriques, mais l’on pourrait compter autant de figures masculines. Bref, le poncif ne tient pas. Richard Strauss, Puccini, Verdi, Gounod, Wagner, Mozart pourraient être tout aussi bien des compositeurs-de-la-femme, mais bien évidemment on ne les
qualifie pas ainsi. En soi, ce ne serait pas infamant, mais pour ceux qui le formulent, ce jugement doit bien comporter quelque relent machiste. Compositeur de la femme, cela supposait un art un peu futile comme de la poudre de riz.</p>

<p class="spip">Un préjugé encore. Massenet se caractériserait par un don mélodique particulier. Le compliment est ambigu. Dans la boîte aux critères, le don mélodique est sûrement une qualité (innée?) pourvu qu’elle
s’appuie sur une science sévère. Alors, oui, Massenet a inventé de belles mélodies : la phrase qui souligne l’entrée de Werther chez le bailli, celle que chante le violon solo quand le regard de Des Grieux croise pourla première fois celui de Manon, la suave courbe de l’air de Salomé dans <i>Hérodiade</i> (« <i>Il est doux, il est bon</i> »), la toute simple Légende de la sauge du <i>Jongleur de Notre-Dame</i>, la voluptueuse <i>Méditation de Thaïs</i> et des dizaines d’autres. Mais enfin, l’on trouve cela chez tous les compositeurs de premier plan et
même de second. Et puis l’écriture de Massenet a bien d’autres qualités. Pourquoi donc mettre ainsi en exergue celle qui est réputée la plus facile, la plus spontanée, si ce n’était pour minimiser ce
qui, chez lui, relève de l’art et de l’imagination créatrice ? (…)</p>

<p class="spip">Si l’on veut apprécier Massenet à sa juste valeur, qui n’est ni celle d’un inventeur de premier plan ni celle d’un obscur tâcheron, mais d’un archiviste de la sensibilité bourgeoise, il faut partir de son temps et de son lieu. Décrire d’abord une carrière réussie : Prix de Rome à vingt et un ans, reçu à l’Opéra-Comique à vingt-cinq, à l’Opéra à trente-cinq, professeur au Conservatoire et membre de l’Institut à trente-six : aucun autre compositeur du XIXe siècle n’aura parcouru aussi vite le <i>cursus honorum</i>. Poser ensuite une question toute simple : qu’est-ce qu’un compositeur en France sous le Second Empire et la IIIe République ? Comment devient-on compositeur (en général) et Massenet (en particulier) ? S’agit-il seulement de mettre en œuvre un savoir-faire académique ? Quelle est la part d’inspiration, de profondeur personnelle dans sa musique ? (…) Et, en un temps où l’on commençait à poser le progrès comme critère universel, Massenet a-t-il évolué ? (…)</p>

<p class="spip">Après un siècle, il nous faut donc rebâtir mentalement tout un système d’évaluation esthétique pour estimer, goûter et retrouver la clé de cet art que l’on croyait facile. On a bien fait ce travail pour les musiques baroques et l’on sait aujourd’hui apprécier un opéra de Campra ou de Marais, ce qui eût été impossible il y a cinquante ans. Alors pourquoi pas Massenet ? C’est qu’il est encore un peu trop proche. Il sent parfois le «78-tours», la carte postale où un monsieur moustachu se penche sur une jeune femme extasiée d’amour. Et il n’y a pas si longtemps, des représentations de <i>Manon</i> ou <i>Werther</i> sur les scènes provinciales permettaient mal de se faire une idée précise de cet art souvent exquis et fragile. Mais progressivement, on y vient. La «Massenet-Renaissance» vint d’abord des pays anglo-saxons. Les Américains y furent en pointe, ainsi qu’un fameux couple australien, Dame Joan Sutherland et M. Bonynge. L’admirable travail effectué à Saint-Étienne pendant deux décennies par Jean-Louis Pichon et son équipe, avec la Biennale Massenet, a permis tout simplement d’en savoir un peu plus (qui connaissait jusqu’alors <i>Amadis, Cléopâtre, Panurge</i> ou <i>Ariane</i> ?).</p>

<p class="spip">Alors, Massenet est-il un grand génie méconnu que l’on va redécouvrir dans sa splendeur ? Comme les peintres Bouguereau, Gérôme, Cabanel, Gervex, Meissonnier, que l’on redécouvre
aujourd’hui après tant d’années d’un mépris que l’on croyait définitif, il fut un artiste très (trop?) près de son temps — qu’il nous aide à comprendre — mais aussi un créateur scrupuleux, excellent technicien, précurseur des musiques de film et du théâtre musical par
son souci d’imaginer, à chaque instant, le geste musical convenant à la situation dramatique. Et dans ses meilleurs moments, il fut même un authentique poète lyrique. »<br>
<br>
<br>
<div align=right><b>Jacques Bonnaure</b><br>
Extraits tirés de <i>Massenet</i></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_62270</guid>
    <author>Jacques Bonnaure</author>
    <pubDate>Tue, 22 Nov 2011 22:18:41 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Une biographie de Moussorgski par Xavier Lacavalerie]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Une-biographie-de-Moussorgski-par61227</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x288_arton61227.jpg" /><br /><br /><p class="spip">LE GÉNIE DES ÉCHECS<br>
<br>
<br>
Il paraît qu'un des ancêtres de <b>Modeste Moussorgski</b> qui vécut au XVe siècle, un certain Roman Vassiliévitch, se vit affubler d'un étrange sobriquet : "moussorga", nom commun qui désigne une chose ou une personne de peu d'importance et de peu de consistance, un médiocre, un raté. Par la vertu de la transformation du nom en adjectif, opération qui fournit en Russie certains noms de famille, le "moussorgski" ou le "moussorgskoi", c'est donc "l'homme de peu" ; enfin, disons quelqu'un qui n'a pas placé sa vie sous le signe d'une réussite manifeste, peut-être simplement par sagesse, peut-être faute d'ambition, ou par manque de chance. 
<br>
<br>
<b>Modeste Moussorgski</b>, en bon musicien, était aussi un orfèvre de la langue et un solide connaisseur d'étymologie et de philologie. Il n'aimait pas beaucoup son nom de famille à cause de sa connotation un peu péjorative, même s'il lui plaisait de rappeler, à qui voulait l'entendre, que son nom n'avait rien à voir avec le mot "mousor" (ordure, gravat), encore moins avec le verbe "mousorit" qui possède différents sens dépréciatifs (mentir, divaguer, salir, dire n'importe quoi...) ; mais qu'il venait au contraire d'une ancienne racine grecque, "moussorgos", c'est-à-dire le barde, le chanteur qui s'accompagne de la lyre, celui qui a commerce avec les muses ("mousê"). Étymon autrement plus gratifiant pour un compositeur, on en conviendra sans peine ! Quoi qu’il en soit, il faut inscrire ce signifiant-là dans la longue dynastie des ancêtres du compositeur. Distingué parmi la lignée
des enfants de l’échec, notre Moussorgski se voit, qui plus est, affublé du prénom peu courant de «Modeste» — qui le place sous le double signe de la culture française (pour ses parents et lui-même,
ce prénom fait sens puisqu’ils parlent couramment notre langue) et de l’effacement, du retrait, du manque d’ambition et de réussite.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_267x498_SS500-2.jpg" /></span></center>
<br>
Actes Sud / Classica<br>
192 pages - 18 €</center>
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<br>
Dans son nouvel essai biographique, l'auteur s’attache à renouveler en profondeur notre approche du compositeur.
Comme tous les volumes de la collection « Classica », ce Moussorgski est enrichi d’un index, de repères bibliographiques et d’une discographie.<br>
<br>
<br>
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<p class="spip">Alors, forcément, son existence entière semble placée sous le signe indien d’un ratage permanent. Parlons d’abord de son louvoiement professionnel. Destiné, comme son frère, au métier des armes, il
démissionne en comptant sur la (relative) fortune familiale pour assurer sa subsistance matérielle et se consacrer entièrement au métier de compositeur. Au bout de quelques années, il doit pourtant déchanter. Par un oukase qui fera date dans l’histoire de la Russie, le tsar Alexandre II abolit le servage le 19 février 1861, faisant entrer son pays dans l’ère de la modernisation mais entraînant la ruine de
tous les propriétaires terriens, obligés désormais soit de monnayer les services de leurs anciens esclaves, soit de leur rétrocéder une partie de leurs terres, soit même de liquider leurs biens, devenus
d’un coup beaucoup moins lucratifs. En quelques années, la situation financière de Moussorgski se dégrade et devient critique, d’autant qu’il se brouille définitivement avec toute la famille de son père
et embrasse une vie de fonctionnaire sans gloire dans différents ministères du tsar. Il végète ainsi jusqu’à l’âge de quarante-deux ans, vivant parfois au crochet des autres, dans une instabilité permanente
et une misère noire, avant de connaître la fin sordide que l’on sait, au fin fond d’un hôpital, dans le service des aliénés et des alcooliques.
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</div>Mais plus que sa vie d’échec, il faut surtout souligner son existence de compositeur « raté », de tâcheron du papier réglé, quasiment incapable de mettre le moindre point final au bas d’une partition. Ses réussites magistrales sont pourtant nombreuses — suffisamment, en tout cas, pour que lui soit décerné le statut de compositeur majeur du XIXe siècle européen. Mais pour un poignant cycle de mélodies (<i>Chants et Danses de la mort</i>) ou pour une fulgurante suite pianistique (<i>Les Tableaux d’une exposition</i>), combien de ratés, de projets abandonnés, de tentatives avortées, d’essais malheureux, de brouillons inachevés, éparpillés et définitivement perdus ?
<br>
<br>
Nous ferons grâce, ici, du détail de toutes les pages définitivement enterrées par le compositeur, tous ces <i>Œdipe à Athènes</i>, ces <i>Défaite de Sennacherib</i> et autres <i>Intermezzo in modo classico</i>, destinés à beaucoup plus de grandeur. Signalons tout de même un vague projet d’opéra d’après <i>Hans d’Islande</i> de Victor Hugo, ambition irréaliste pour un jeune homme de dix-sept ans, aussi doué fût-il ; une première tentative, beaucoup plus avancée celle-là, quand il décida de se lancer dans la composition d’un <i>Salammbô</i> après une lecture enthousiaste du roman de Gustave Flaubert. Il écrit une sorte de livret hybride, auquel il ajoute quelques textes poétiques «empruntés» à Heinrich Heine et à quelques autres poètes russes, émiette l’action dans une série de tableaux plus ou moins à grand spectacle, dans lesquels la fille d’Amilcar cède la première place au personnage de Mathô; il rebaptise l’ensemble <i>Le Libyen</i>, pour finir par conclure, au bout de quelques mois d’un travail acharné, que… « <i>delenda est Carthago</i> », qu’il lui faut détruire Carthage, renoncer à son Libyen, à sa jolie Salammbô et à cet opéra décidément impossible à composer. Remarquez, rien ne sera perdu : Moussorgski réutilisera certaines esquisses orchestrales, des fragments de chœurs et une bonne partie du matériau musical pour des œuvres ultérieures, ses mélodies (<i>Le Chant du Baléare</i>, mélodie orientale, 1864) et surtout pour ses futurs opéras, <i>Boris Godounov</i> notamment.
<br>
<br>
À ce même chapitre des œuvres magistralement ratées qui ne virent jamais le jour, il faut inscrire un opéra, <i>Le Mariage</i>, projeté sous le coup de l’enthousiasme qu’il ressentit à la lecture du roman réaliste de Nikolaï Gogol (1809-1852) ; ou encore cet autre ouvrage lyrique intitulé <i>Pougatchevna</i> — dont on ne retrouva qu’un chant kirghize griffonné à la hâte sur un bout de papier réglé ; et, dans une moindre mesure, son ambitieux opéra en trois actes intitulé {Sorotchinskaïa
yamarka} (<i>La Foire de Sorotchinski</i>), d’après un épisode des <i>Soirées dans une ferme près de Dekanka</i>, du même Gogol.<br>
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<div align=right>Extraits de <i>Moussorgski</i> <br>
par <b>Xavier Lacavalerie</b><br>
chez Actes Sud / Classica</div>
</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_61227</guid>
    <author>Xavier Lacavalerie</author>
    <pubDate>Thu, 20 Oct 2011 15:23:47 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Ricardo Viñes Affinités électives]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/LIVRES/Ricardo-Vines-Affinites-electives59654</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x239_arton59654.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Le 22 novembre 1888 est consignée dans le Journal de Viñes sa première rencontre avec celui qui va occuper une place prépondérante dans sa vie, Maurice Ravel, dont la mère est d'origine basque. (...) Outre le lien, important, que constituent ainsi des origines partiellement communes, les garçons (ils ont tous deux treize ans) se rejoignent dans leurs goûts artistiques. De plus, leurs personnalités ne sont pas dissemblables. Ravel est un être pudique, secret, soucieux de son apparence, profondément sensible à la poésie des mots, à l'art pictural. Il en est de même pour Viñes, malgré un tempérament qui l'amène souvent aux excès. Il deviendra non seulement le complice de Ravel pour toutes les découvertes artistiques qu'ils seront amenés à faire, mais son double en musique en quelque sorte, puisqu'il sera le créateur, même parfois l'instigateur, de pratiquement toutes les pièces pour piano de son camarade. Lors de leur rencontre initiale, Viñes note simplement : « <i>Le soir, nous sommes allés pour la première fois chez ce garçon à cheveux longs qui se nomme Mauricio, 73, rue Pigalle, 5e étage.</i> » Puis « <i>Mauricio m'a donné une toupie, une trompette et quelques images (chromos).</i> » </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/png_270x315_Vines.png" /></span></center>
<br>
<i><b>Ricardo Viñes, un pèlerin de l'Absolu</b></i><br>
de <b>Mildred Clary</b><br>
avec la collaboration de Nina Gubisch- Viñes<br>
Actes Sud/Classica - 304 p. + 1 CD<br>
77 illustrations - 37 €
<br>
<br>
Ricardo Viñes, qui fut l'ami et l'interprète des plus grands compositeurs du début du XXe siècle, a marqué un tournant dans l'histoire de l'interprétation pianistique. Son Journal, lui, offre une mine de renseignements sur la vie parisienne des années 1880-1910. C'est ce Journal que Mildred Clary a choisi comme fil conducteur de son livre.
<br>
<br>
Dans cet ouvrage, réalisé avec la collaboration de la musicologue Nina Gubish Viñes, petite nièce de Ricardo Viñes, Mildred Clary propose non pas un livre de musicologie, mais un récit vivant du parcours de cet artiste, grâce à un choix d’extraits de son journal. 
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Ce livre-disque est illustré de nombreuses iconographies et d’un CD d’archives de Ricardo Viñes au piano (Scarlatti, Gluck, Albéniz, Turina, Debussy, Borodin, de Falla…), ainsi que d’une interview radiophonique de Viñes lui-même s’exprimant à propos de Debussy. 
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<div align=left><a href="http://player.qobuz.com/#!/playlist/47773"><small><b>Écouter dans le Qobuz player Ricardo Viñes,</b></small></a></div><div style="width:186px;background-color:#FFFFFF;float:left;margin:15px 15px 0 0" id="qobuz_player_widget">
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<b><small>interprète et compositeur.</small></b><br>
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<small>Ricardo Viñes joue 2 pièces de Debussy. 
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Les 4 pièces de Viñes qui suivent sont jouées par Jordi Masó et Jordi Camell. </small>
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<p class="spip">Durant toute sa première période parisienne, Viñes se borne à noter les faits dans son Journal, ne se livrant que rarement à une appréciation, un commentaire ; tout au plus signale-t-il une distinction physique : «<i> Le soir chez Madame Ravel (maman du garçon à cheveux longs)</i> ». Ravel est qualifié de "<i>chevelu</i>" ! Bien plus tard, la grande Colette se souviendra d'avoir été frappée, elle aussi, lors de sa première rencontre avec lui chez madame de Saint-Marceaux, par ce détail : « <i>Des favoris — oui des favoris ! — de volumineux cheveux outraient le contraste entre sa tête importante et son corps menu.</i> » (...)</p>

<p class="spip">Pour le moment, les deux garçons partagent leurs découvertes de partitions nouvelles, de livres ou de tableaux ; découvertes assorties de divertissements qui relèvent encore de l'enfance : « <i>En sortant de classe, Ravel et moi sommes allés acheter des papiers de couleur et avons fait des paniers en papier</i>. » Malgré une maturité certaine sur le plan artistique, Viñes s'amuse de peu : « <i>Je me suis acheté une boule en caoutchouc qui, lorsqu'on presse dessus fort, fait psst !... comme pour appeler quelqu'un. Elle m'a coûté 25 centimes</i> ». Ou encore : « <i>Nous avons beaucoup ri avec Maurice et son frère, en dessinant sur papier, qui la tête et le tronc, qui les jambes et ainsi, cela faisait des silhouettes assez grotesques !</i> »</p>

<p class="spip">En août 1890, Viñes et Ravel ont l'occasion, grâce à la basse française Pol-Henri Plançon, de se rendre à un concert où ce dernier se produit. Ce sont des fauteuils d'orchestre, « <i>et seulement pour hommes</i> », précise Viñes. « <i>Nous sommes entrés dans la salle et alors, nous avons vu quelles bonnes places nous avions, fauteuils Nos. 188-190, 3e et 4e rangs. L'opéra que l'on représentait était Roméo et Juliette de Charles Gounod... J'ai passé une soirée magnifique. Quel opéra !</i> » Une autre expérience lyrique va les marquer profondément. Le dimanche 1er novembre 1896, ils se rendent à un concert de l'après-midi des Concerts Lamoureux. Leur amour commun de <i>Tristan</i> abat tous les barrages de l'émotion chez l'un comme chez l'autre : « <i>On a joué le</i> Prélude <i>de</i> Tristan <i>et, quelle coïncidence, au moment où je me disais, terriblement ému, qu'il n'y avait rien dans la création d'aussi sublime et divin que ce superbe</i> Prélude, <i>à ce moment Ravel m'a touché la main en me disant : " C'est toujours comme ça, chaque fois que je l'entends</i>..." <i>et, effectivement, lui qui paraît si froid et cynique, lui, Ravel, le super excentrique décadent, Ravel tremblait convulsivement et pleurait comme un enfant, mais profondément, car par à-coups des sanglots lui échappaient. Jusqu'ici, malgré la haute opinion que j'avais de l'intellectualité de Maurice Ravel, comme il est tellement et tellement renfermé pour les moindres choses de son existence, je croyais que, peut-être, il y avait un peu de parti pris et de chic dans ses opinions et goûts littéraires ; mais depuis cet après-midi, je vois que ce garçon est né avec des inclinations, des goûts et des opinions et que, lorsqu'il les exprime, il ne le fait pas pour avoir l'air snob et suivre la mode, mais parce qu'il les sent vraiment, je profite de cette occasion pour déclarer que Ravel est un être des plus malheureux et méconnu, car il passe aux yeux du vulgaire pour un raté, alors qu'il est en réalité une intelligence et un artiste supérieurs, un pauvre être déplacé et qui serait digne d'un sort merveilleux. Il est, de plus, très compliqué ; il y a en lui un mélange de catholique du Moyen Âge et d'impie satanique, mais avec aussi l'amour de l'art et du beau qui le guide et lui fait ressentir candidement, comme il l'a démontré aujourd'hui en pleurant à l'écoute du</i> Prélude <i>de</i> Tristan et Isolde. <i>Ce</i> Prélude <i>a produit sur moi le même effet ; seulement moi, je pleure en dedans ! Ce qui est peut-être encore plus intense qu'extérieurement ; mais je suis tellement habitué à cela ! Déjà ! Et j'affirme que le</i> Prélude <i>de</i> Tristan et Isolde <i>est l'œuvre la plus splendide, surhumaine, merveilleuse, colossale, tendre, voluptueuse, religieuse, idéale (...) qui ait jamais existé depuis que le ciel est ciel, que les astres les plus éloignés ont tourné sur leur axe, et qui jamais existera jusqu'à l'éternité des siècles à venir.</i> »</p>

<p class="spip">Dès leurs premières rencontres, Viñes et Ravel passent de nombreuses heures à comparer leurs idées pianistiques : « <i>Nous ne sommes pas sortis de la journée et pourtant nous l'avons passée très bien, presque tout le temps au piano, essayant des accords nouveaux, jouant les idées que nous avions, Maurice et moi, etc. Ils m'ont forcé à rester dîner. Édouard</i> [le frère cadet de Ravel] <i>était allé à une exposition de vélocipèdes au Champ-de-Mars. Après dîner, nous sommes sortis sur le balcon et nous avons contemplé diverses constellations</i>... »</p>

<p class="spip">Ils mettent en chantier les <i>Valses romantiques</i> d'Emmanuel Chabrier dans le but de les faire entendre à une audition de Charles de Bériot. Auparavant, ils se rendent chez l'auteur pour avoir son conseil. Nous sommes alors le 8 février 1893. « <i>Il a dit que nous jouions très bien, avec beaucoup de goût.</i> » Chabrier meurt un an plus tard. Viñes et Ravel se rendent à son enterrement, ce dernier, soucieux, comme il le sera toujours, de sa tenue vestimentaire ! « <i>Lundi 17, j'allais chercher Ravel pour l'enterrement de ce pauvre Chabrier. Quand nous sommes arrivés devant la maison du défunt, Ravel voulut retourner chez lui pour changer de costume et de chapeau car il ne se trouvait pas assez "comme il faut. À l'enterrement, il y eut une quantité de gens et tout ce que Paris compte de musiciens célèbres, bien qu'en ce moment tout le monde ait été à la campagne. Il y eut aussi une compagnie d'Infanterie de Marine, parce que Chabrier était chevalier de la Légion d'honneur. Nous avons assisté à la courte cérémonie religieuse qui eut lieu à Notre-Dame-de-Lorette, il n'y eut ni messe ni musique, seulement du plain-chant, car ainsi l'a voulu Chabrier dans son testament. Nous sommes allés au cimetière Montparnasse.</i> » Ils redoublent d'ardeur pour jouer cette musique. « <i>Ravel m'a fait connaître</i> Sulamite, <i>qui est une pure merveille, du Chabrier de la dernière manière, la meilleure, la plus complète et complexe, la plus raffinée.</i> »</p>

<p class="spip">L'année 1897 est celle de toutes les découvertes, et de la musique de César Franck notamment. Ensemble ils la déchiffrent. Mais des compositeurs bien plus anciens les passionnent également : deux grands Italiens de la Renaissance, Giovanni Pierluigi da Palestrina et Francesco Soriano, entre autres. Dans le Journal de Viñes, il n'existe quasiment pas de référence à Liszt, chose étonnante, car nous savons que la découverte de sa musique eut également beaucoup d'importance pour lui, tout comme pour Ravel, lequel, en 1912, s'indigna du peu d'intérêt que le public manifestait pour ce compositeur. Plus tard, Viñes signa deux grands articles sur le prêtre hongrois, dont l'un titré <i>Liszt précurseur</i>.<br>
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<div align=right><b>Mildred Clary</b></div></p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_59654</guid>
    <author>Mildred Clary</author>
    <pubDate>Fri, 23 Sep 2011 20:35:34 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA["La Visite de Wagner à Rossini" enfin réédité]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/La-Visite-de-Wagner-a-Rossini58671</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x193_arton58671.png" /><br /><br /><p class="spip">Voici donc un document exceptionnel enfin réédité par <b>Actes Sud</b>, avec une préface et des notes de notre collaborateur <b>Xavier Lacavalerie</b>. <b>Edmond Michotte</b> y relate la visite que fit, en sa présence et une cinquantaine d'années auparavant, le jeune compositeur <b>Richard Wagner</b> à l'illustre <b>Gioacchino Rossini</b>. Les deux hommes vont se lancer dans une <i>disputatio</i> passionnante, chacun argumentant pied à pied sur la réforme de l'opéra et sur les conceptions wagnériennes de la "musique de l'avenir", qui donne tout son intérêt à ce petit texte : car, avec la finesse d'esprit qui le caractérise, <b>Rossini</b> comprend vite qu'il a en face de lui un théoricien inspiré et un interlocuteur de première force qui sait parfaitement ce qu'il veut — et où il va. Dans l'extrait choisi, il est question de <b>Mendelssohn</b>, de <b>Beethoven</b> et, très vite... d'opéra !
<p class="spip">&nbsp;</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><span class="spip_documents"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/gif_131x25_vient_paraitre-3.gif" /></span>  
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<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_273x525_Copie_de_9782742797707.jpg" /></span></center></center>
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<i><b><big>La Visite de Wagner à Rossini</b></i><br>
par</big> <b><big>Edmond Michotte</big></b><br>
Préface de <b>Xavier Lacavalerie</b><br>
Notes d'Edmond Michotte et Xavier Lacavalerie<br>
Actes Sud / Classica - 112 p. - 15 €<br>
<br>
Quand le compositeur Edmond Michotte publie ses souvenirs de la visite que Wagner fit à Rossini un demi-siècle plus tôt, des centaines d'ouvrages sont déjà parus sur ll'auteur du Ring. Il n'empêche, cet opuscule inattendu est un régal !</p></div></p>

<p class="spip"><b>WAGNER</b> — C'est Mendelssohn qui, le premier, a fait connaître la <i>Passion [selon saint Matthieu]</i> de Bach aux Allemands, par une exécution magistrale qu'il dirigea lui-même à Berlin. </p>

<p class="spip"><b>ROSSINI</b> — Mendelssohn ! Oh ! quelle nature sympathique ! Je me rappelle avec plaisir les bonnes heures que je passai dans sa société à Francfort, en 1836. (...) Ce fut Ferdinand Hiller qui me fit faire la connaissance de Mendelssohn. Combien je fus charmé de l'entendre exécuter sur le piano, entre autres, quelques-unes de ses délicieuses <i>Romances sans paroles</i>. Puis il me joua du Weber. Je lui demandai alors du Bach, beaucoup de Bach. (...) Au premier abord, Mendelssohn parut stupéfait de ma demande. "<i>Comment</i>, dit-il, <i>vous Italien, vous aimez à ce point la musique allemande ?</i> — "<i>Je n'aime que celle-là</i>", répliquai-je ; puis j'ajoutai, d'une façon un peu trop sans-gêne : "<i>Quant à la musique italienne, je m'en f...iche !</i>" Il me regarda ahuri ; ce qui ne l'empêcha pas de jouer admirablement, et avec une rare complaisance, plusieurs fugues et autres pièces du grand Bach. J'appris par Hiller qu'après nous être séparés, Mendelssohn lui dit en rappelant ma boutade : "<i>Ce Rossini est-il vraiment sérieux ? En tout cas, c'est un très drôle de corps !</i>"</p>

<p class="spip"><b>WAGNER</b> (<i>riant de bon cœur</i>) — Je comprends, maestro, la stupéfaction de Mendelssohn ; mais m'est-il permis de vous demander comment se termina votre visite à Beethoven ?</p>

<p class="spip"><b>ROSSINI</b> — Oh ! elle fut courte. Cela se comprend, tout un côté de la conversation devant se faire par écrit. Je lui dis toute mon admiration pour son génie, toute ma gratitude pour m'avoir admis à pouvoir la lui exprimer... Il me répondit par un profond soupir et par ce seul mot : « <i>Oh ! un infelice !</i>»</p>

<p class="spip">Il me demanda après une pause quelques détails sur les théâtres en Italie... sur les chanteurs en renom... si l'on y jouait fréquemment les opéras de Mozart... si j'étais satisfait de la troupe italienne de Vienne ?...</p>

<p class="spip">Puis, en me souhaitant une bonne interprétation et le succès de <i>Zelmira</i>, il se leva, nous reconduisit jusqu'à la porte et me redit encore : « Surtout, faites beaucoup "<i>del Barbiere</i>" ».</p>

<p class="spip">En descendant cet escalier délabré, je ressentis de ma visite à ce grand homme une impression tellement pénible (...) que je ne pus maîtriser mes larmes. (...)</p>

<p class="spip">Le même soir, j'assistai précisément à un dîner de gala chez le prince de Metternich. Encore tout bouleversé de cette visite, de ce lugubre "un infelice" qui m'était resté dans l'oreille, je ne pus, je l'avoue, me défendre intérieurement d'un sentiment de confusion, de me voir par comparaison traité avec tant d'égards, dans cette brillante assemblée de Vienne ; ce qui m'amena à dire hautement et sans ménagement tout ce que je pensais de la conduite de la Cour et de l'aristocratie vis-à-vis du plus grand génie de l'époque, dont on se souciait si peu et qu'on abandonnait en une pareille détresse. (...) J'ajoutai que ce serait si facile, moyennant un engagement de souscription très minime, si toutes les familles riches intervenaient, de lui assurer une rente assez large pour le mettre sa vie durant à l'abri de tout besoin. Cette proposition n'obtint l'appui de personne.</p>

<p class="spip">Après le dîner, la soirée se termina par une réception qui amena dans les salons de Metternich les plus grands noms de la société viennoise. Il y eut également concert. Sur le programme figurait un des derniers trios parus de Beethoven... toujours lui, lui partout, comme on le dit de Napoléon. Le nouveau chef-d'œuvre fut religieusement écouté et obtint un resplendissant succès. En l'entendant au milieu de toutes ces magnificences mondaines, je me disais mélancoliquement qu'à ce moment le grand homme achevait peut-être, dans l'isolement du réduit où il vivait, quelque œuvre de haute inspiration (...).</p>

<p class="spip">N'ayant pas réussi dans mes tentatives pour créer une rente annuelle à Beethoven, je ne perdis pas toutefois courage. Je voulus essayer de réunir les fonds nécessaires, afin de lui acheter une habitation (...) ; mais (...) le résultat final fut très médiocre. Il fallait donc aussi abandonner ce second projet. On me répondit généralement : « Vous connaissez peu Beethoven. Le lendemain du jour où il sera propriétaire d'une maison, il la revendra. Il ne saura jamais s'accommoder d'une demeure fixe ; car il éprouve le besoin de changer de quartier tous les six mois et de servante toutes les six semaines. » Etait-ce une fin de non-recevoir ?</p>

<p class="spip">Mais en voilà assez (...) de moi et des autres, qui sommes le passé et même le trépassé. Parlons un peu du présent et, si vous le voulez bien, monsieur Wagner, surtout de l'avenir, puisque dans la publicité votre nom apparaît presque toujours inséparable de cette épithète. (...) Et d'abord, dites-moi, êtes-vous définitivement fixé à Paris ? Quant à votre opéra <i>Tannhäuser</i>, je suis persuadé que vous arriverez à le faire représenter. On fait trop de bruit autour de cet ouvrage pour que les Parisiens veuillent renoncer à la curiosité de l'entendre. La traduction est-elle faite ?</p>

<p class="spip"><b>WAGNER</b> — Elle n'est pas encore achevée : j'y travaille activement avec un collaborateur très habile et surtout fort patient. Car il s'agit, pour la parfaite compréhension de l'expression musicale, d'identifier, pour ainsi dire, chaque mot français avec le sens correspondant du mot allemand sous la même notation. C'est un labeur ardu et de réalisation difficile.</p>

<p class="spip"><b>ROSSINI</b> — Mais pourquoi, à l'instar de Gluck, Spontini, Meyerbeer, n'écririez-vous pas d'emblée un opéra de toutes pièces sur un <i>libretto</i> français ? Vous êtes maintenant à même de vous rendre compte sur place du goût qui prédomine ici et du tempérament particulier, inhérent à l'esprit français, pour les choses de théâtre ? C'est ce que j'ai fait moi-même lorsque, après avoir quitté l'Italie et délaissé ma carrière italienne, je suis venu me fixer à Paris.</p>

<p class="spip"><b>WAGNER</b> — En ce qui me concerne, maestro, je ne crois pas que ce soit réalisable. Après <i>Tannhäuser</i> j'ai écrit <i>Lohengrin</i>, puis <i>Tristan et Isolde</i>. Ces trois opéras (...) présentent une gradation logique dans mon concept de la forme définitive et absolue du drame lyrique.</p>

<p class="spip">Ma manière a subi les effets inévitables de cette gradation. Et s'il est vrai qu'aujourd'hui, je sens la possibilité d'écrire d'autres ouvrages dans le style de <i>Tristan</i>, je m'avoue absolument incapable de reprendre ma manière de <i>Tannhäuser</i>. Or donc, si j'étais amené à devoir composer pour Paris un opéra sur texte français, je ne pourrais et je ne devrais suivre une autre voie que celle qui m'a conduit à écrire <i>Tristan</i>. Dès lors, un ouvrage qui comme celui-ci renfermerait une telle perturbation des formes habituelles de l'opéra resterait à coup sûr incompris et n'aurait aucune chance, dans l'état actuel des choses, d'être accepté par les Français.<br>
<br>
<div align=right><b>Edmond Michotte</b> (1831-1919)<br>
Extrait de <i>La Visite de Wagner à Rossini</i></div></p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_58671</guid>
    <author>Edmond Michotte</author>
    <pubDate>Sun, 24 Jul 2011 16:27:49 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Lettres de compositeurs à Saint-Saëns, d'Eurydice Jousse et Yves Gérard]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Lettres-de-compositeurs-a-Saint37927</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x333_arton37927.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT I</b><br>
Lettre 52, page 90</big></font><br>
<br>
Mon cher Maître, <br>
Vous prêchez un converti. Je vous l’assure, car si j’ai admiré Wagner – plus que je ne l’aime…j’ai comme vous trouvé que son empreinte avait pesé sur toute une génération de musiciens français. Quant à faire une campagne pour réinstaller son répertoire à l’Opéra après la guerre, je vous jure que je n’y ai jamais songé ! Au contraire, je m’emploie de mon mieux, dans ma modeste sphère de l’Opéra, à aider notre directeur M. Rouché à reconstruire ce répertoire d’œuvres françaises que l’on a par trop <i>négligées</i> depuis vingt ans, à tel point que la plupart des jeunes musiciens français n’écrivent plus pour l’Opéra.<br>
À propos de cette question Wagner, j’imagine que l’on a dû vous rapporter des <i>propos contradictoires</i> - que l’on m’aura tous attribués – qui ont fait l’objet de grandes discussions chez des amis à moi il y a quelques jours. <br>
Je vous assure que je suis autrement préoccupé de la situation de mes fils, l’un en Alsace dans l’infanterie, l’autre pilote dans une escadrille au front et que mes pensées vont vers eux et vers notre beau pays de France, que je mets comme vous bien au-dessus des préoccupations musicales. <br>
Croyez, mon cher Maître, à mes sentiments de respect et d’affection </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big>Lettres de compositeurs à Saint-Saëns</big>,<br>
<b>d’Eurydice Jousse et Yves Gérard</b><br>
<br>
<b>Éditions Symétrie</b>, 2009<br>
<br>
<small>Les extraits ci-contre sont reproduits avec l'aimable autorisation des Éditions Symétrie</small><br>
<br>
<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_200x283_saint_saens_bouquin.jpg" /></span></center><br>
<br>
Des simples billets de Berlioz, Bizet, Wagner aux correspondances fournies de Gounod (affectueuse), Liszt (aux conseils avisés) ou Widor (amusée ou mordante) ; de la lettre torrentueuse de Stamaty en 1846 - proposant un programme d'études pour le jeune Saint-Saëns - à celle argumentée de d'Indy, en 1919, défendant ses convictions musicales, ce sont plusieurs générations de créateurs notoires, à des titres divers, qui sont représentées par près de six cents documents tirés des archives personnelles de <b>Camille Saint-Saëns</b> (1835-1921) accumulées au cours d'une étonnante carrière de soixante-quinze ans comme pianiste, organiste et compositeur à la réputation internationale.<br>
<br>
<br>
<big>Découvrez le site <br>des <a href="http://www.symetrie.com/">Éditions Symétrie</a></big></center></p></div>
<div align=right><font color=#c0a778><b>Henri Büsser, le 24 sept[embre] 1917</b></font></div>
<br>
<small>Lettre, encre noire, 2 pages écrites, 2 pages blanches, 13,7 x 18,2 cm<br>
Enveloppe : Monsieur Camille Saint-Saëns / rue de Courcelles 83 / Paris (17e)</small><br>
<br>
<center>-----------------------</center>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT II</b><br>
Lettre 59, page 100</big></font><br>
<br>
Ceci est absolument confidentiel, mon cher Saint-Saëns. Vous savez qu’il y a quelque dix-huit mois, l’idée de protéger les arts s’empara d’Offenbach <small>(1)</small>. Vous savez non moins que celui-ci s’empressa le lendemain de rejeter l’idée de la veille comme prenant du temps, un jury, de l’argent. Cependant, le coup était porté, l’affaire était lancée, les journaux le proclamaient mécène, il fallait agir. Agir, jamais, mais laisser dans la succession Vizentini cette dette criarde, toujours, et ce dernier que j’ai vu paraît disposé à donner suite au projet que lui a facétieusement repassé son facétieux prédécesseur. Le jury serait convoqué pour le commencement d’octobre et vous en ferez certainement partie ou du moins on sollicitera votre concours <small>(2)</small>. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’au premier appel, une nuée de pauvres diables de compositeurs, moitié naïfs, moitié pannés, est venue s’abattre rue Réaumur avec des rames de papier sous le bras.<br>
<center><small>Dans la galère offenbachique<br>
Nous sommes pas mal de rameurs (3)</small></center>
Ce n’est pas que je sois ravi de ce que j’ai déposé dans la boutique, mais je persiste à croire qu’il vaut mieux l’y laisser puisque ca y est <small>(4)</small>. Je sais, mon cher ami, qu’en matière musicale comme en toutes autres, dès que l’on vous interroge, vous placez sur le champ votre main sur la conscience et que pour l’en soulever, le seul aimant c’est le bon droit. Toutefois et au cas seulement où d’autres de vos amis ne se trouveraient pas parmi les rameurs en question, je viens vous prier de vous rappeler le concours Diaz <small>(5)</small>, qui a dû vous éclairer suffisamment sur le peu de sincérité que laissent dans le cœur des hommes, voire même quand ils jugent, l’ambition personnelle, la crainte de se nuire, l’esprit de parti. Bref, un concours, à l’heure qu’il est, c’est la faveur réglementée, se cachant sous un mot honnête. Hurlerez-vous avec les loups, non évidemment ; défendez-vous une oie que d’autres auront intérêt à engraisser ? Non encore, et cependant, vous ferez quelque chose. Quoi qu’il en soit, je vous serai reconnaissant, le cas échéant, de vous emparer de ma copie ou bien de me recommander à celui de vos confrères sous les griffes duquel tomberait ce papier réglé. Méfiez-vous néanmoins, chacun de ces messieurs prendra les paperasses des bonshommes auxquels ils s’intéressent [sic] et je désirerais vivement que mon manuscrit passât par vos mains. <br>
Veuillez m’écrire quelques mots à ce sujet, mon Cher ami, et croyez-moi votre très reconnaissant et bien dévoué
<div align=right><font color=#c0a778><b>Emmanuel Chabrier, le 21 7bre 1875</b></font></div><br>
            J’irai jeudi chez Jules*, l’homme aux concerts, lui jouer mon histoire pour cor <small>(6)</small>. Il trouvera ça très laid, alors j’irai chez un autre. Voilà dix ans que je fais ce métier-là ; ça me connait.<br>
<small>*car le siècle est aux Jules. Jules Pasdeloup, Jules Massenet, Jules Simon, Jules Barbier, Jules Sandeau, Jules Claretie, Jules Armigues, Jules Janin, Jules Ferry, Jules Cohen, Jules Noriac, Jules Prével</small><br>
<br>
<small>Lettre, encre noire, 3 pages écrites, 1 page blanche, 13,4 x 20,8 cm</small><br>
<small>(1) En septembre 1874, Jacques Offenbach avait ouvert un double concours d’opéra-comique et de comédie en vers, avec prime de 1 000 F pour chaque lauréat et la représentation assurée aux matinées de la Gaîté-Lyrique. Le changement de direction dans ce dernier théâtre (Albert Vizentini remplaçant Offenbach en novembre 1875) et surtout le changement de genre déterminèrent l’annulation de ces concours en 1876. <br>
(2) Il ne semble pas y avoir eu de réunion. <br>
(3) Parodie de Victor Hugo : « Dans la galère capitane/Nous étions quatre-vingt rameurs » (« Chanson de pirates », <i>Les Orientales</i>, VIII). <br>
(4) L’édition de la correspondance générale de Chabrier propose <i>Fisch-Ton-Kan</i>. Il s’agit d’une opérette sur un livret de Paul Verlaine, composée en 1863, mais restée inachevée. Il semble donc curieux que Chabrier puisse proposer un tel ouvrage. Chercherait-il à placer <i>L’Étoile</i>, opéra-bouffe en trois actes sur un livret d’Eugène Leterrier et Albert Vanloo, qui sera créé à Paris, aux Bouffes-Parisiens le 28 novembre 1877 ? <br>
(5) Il s’agit d’un concours pour un ouvrage destiné à l’Opéra, remporté en 1867 par Eugène Diaz de la Peña (1837-1901) avec <i>La Coupe du roi de Thulé</i>. Une lettre de Saint-Saëns à Albert Soubies, datée du 17 décembre 1917 (collection particulière), évoque ce concours de « triste mémoire » : « Savez-vous que Massenet, Bizet, et d’autres encore non négligeables avaient concouru pour cette coupe, et que Perrin [directeur de l’Opéra] a trouvé moyen de faire donner le prix à Diaz pour complaire à une dame de ses amies ? Bazin fut complice dans cette affaire. Il a su faire entendre aux membres du jury qu’il y aurait danger pour leur avenir de l’Opéra s’ils ne votaient pas selon le désir du maître ! Il n’y eut que deux voix contre, la mienne et celle de Duprato. » <br>
(6) Le <i>Larghetto</i>, composé en 1847, présenté au célèbre chef d’orchestre Jules Pasdeloup (1819-1887) qui dirigeait depuis 1863 les Concerts Pasdeloup au Cirque d’hiver. La première aura lieu finalement à la Société des compositeurs en 1878 avec Henri Garigue au cor. </small><br>
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<center>-----------------------</center>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT III</b><br>
Lettre 36, page 72</big></font><br>
<br>
Monsieur et cher grand Maître,<br>
Les journaux m’apprennent ce matin que le théâtre du Château-d’Eau est rendu au drame, sa destination première<small>(1)</small>.<br>
Raison nouvelle d’affirmer la nécessité artistique de l’Union internationale des compositeurs<small>(2)</small>.<br>
Dans son présent, elle est utile : <br>
a) <i>à l’art</i>, en opposant les maîtres étrangers aux maîtres français ;<br>
b) <i>aux maîtres français</i>, en créant ces grandes assises musicales qu’on trouve partout excepté en France ;<br>
c) <i>aux jeunes</i>, en les plaçant à leur vraie place ; sous les auspices des maîtres ;<br>
d) <i>aux concerts symphoniques et aux théâtres subventionnés</i> en leur indiquant des auteurs ou des ouvrages dont le succès à l’union crée de légitimes espérances de succès chez eux-mêmes ;<br>
e) <i>aux écoles se rattachant aux beaux-arts</i>, en permettant à ses élèves, à titre gratuit, d’entendre, d’apprécier, de populariser des chefs-d’œuvre des maîtres contemporains.<br>
Dans son avenir, elle est utile et dans son avenir très approché :<br>
f) <i>à la vraie création d’un troisième théâtre lyrique</i> auquel elle doit incontestablement fournir capitaux, salle et clientèle.<br>
Tout cela, Monsieur et cher Grand Maître, vous le savez mieux que moi, votre expérience vous le dit mieux que la mienne, constitue une œuvre absolument nouvelle, originale, féconde, digne de l’attention de tous ceux qui s'intéressent à l’art et rien qu’à l’art, sans parti pris d’écoles ou de systèmes. <br>
Cette nouveauté est la seule difficulté que je redoute, non pas beaucoup, dans la mission que je me suis imposé le devoir de mener à bonne fin. <br>
De toutes ces idées, Monsieur et bien cher Maître, vous êtes non pas seulement le partisan, mais bien le défenseur justement écoute. <br>
Pourquoi donc n’ai-je plus le plaisir de recevoir de vous un rendez-vous qui me permette de vous dire et mes espérances, mes démarches et les résultats déjà obtenus ? Pourquoi paraître oublier que nous marchons absolument d’accord. J’en étais si heureux. Je suis toujours à vos ordres. <br>
Sentiments respectueusement dévoués </p>
<div align=right><font color=#c0a778><b>A. Bruneau, le 29 novembre 1884</b><br>
31 rue Fortuny (ancien 33)</font></div>
<br>
Les journaux les mieux informes annoncent la demande d’une subvention municipale pour l’opéra. <br>
Je ne croirai à pareille faute qu’après l’avoir vue. <br>
La subvention ainsi accordée ne fera pas monter un ouvrage de plus ne servira pas les intérêts artistiques du vrai peuple malgré la réduction du prix des places, et sera <i>la mort sans phrase</i> du troisième théâtre lyrique désormais sans subvention possible. <br>
N’est-ce pas votre avis ?</p>
<div align=right><font color=#c0a778>A. B.</font></div>
<br>
<small>Lettre, encre noire, 4 pages écrites, 18,4 x 22,8 cm</small><br>
<small>(1) De 1869 à 1884, le théâtre du Château d’Eau ne donne que des drames, des fééries et des vaudevilles. Sous la direction d’Ulysse Bessac, il revient au mélodrame en novembre 188, après les activités de l’Opéra populaire, nom porté par le théâtre du Château-d’Eau entre le 8 mai 183 et le 29 novembre 1884 (voir Nicole Wild, <i>Dictionnaire des théâtres parisiens au XIXe siècle, les théâtres et la musique</i>, collection Domaine musicologique, Paris : Aux amateurs de livres, 1989, p. 73 et 345) <br>
(2) En 1882, le violoniste Louis Bruneau (1822-1892), père d’Alfred Bruneau avait fondé l’Union des compositeurs, qui devint l’Union internationale des compositeurs. Elle organisa des concerts dans la salle des fêtes du Trocadéro et compta parmi ses membres Ernest Reyer, puis Charles Gounod, présidents de cette société, ainsi qu’Ernest Chausson, Le Borne et Augusta Holmès. </small><br>
<br>
<center>-----------------------</center>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT IV</b><br>
Lettre 6, page 33 <small>(6)</small></big></font><br>
<br>
Honoré Maître<br>
J’ai le plaisir de vous annoncer que je prépare pour le jour de Noël votre <i>Oratorio de Noël</i> <small>(7)</small>. Il y a longtemps que j’aurais voulu le faire et enfin je pourrai réaliser mon désir. Malheureusement, il y a peu de place sur la tribune des nouvelles orgues de la cathédrale et j’ai été forcé de restreindre le nombre des chanteurs et l’orchestre. Mais j’espère obtenir une exécution satisfaisante. En tout cas, tous les exécutants sont pleins de bonne volonté <small>(8)</small>. Je saisis l’occasion pour vous demander si vous voudriez me rendre un service. Un élève à moi, un jeune Français autrefois élève au Conservatoire à Paris <small>(9)</small>, a écrit une musique mélodramatique pour <i>Une nuit de mai</i> d’Alfred de Musset. Je la trouve sincère et poétique et j’ai montré la partition à Risler qui a dirigé l’œuvre à l’un des concerts d’abonnement. Malheureusement, une partie de la presse a été presque cruelle pour M. Lermyte – ainsi s’appelle le jeune musicien. Il est vrai que M. Lermyte a eu le grand tort d’intituler sa pièce : <i>poème symphonique</i>, et cela, sans me consulter. Les mêmes critiques – il s’agit surtout d’un ancien élève à moi – ont donné à entendre au comité qu’il n’aurait pas dû se laisser imposer cette pièce. Evidemment, ceci est à mon adresse. En soi-même cela n’a pas d’importance, mais vis-à-vis du public et vis-à-vis du comité des concerts cela n’est pas indifférent. Or la seule chose pour trancher la question serait l’appréciation de la pièce de M. Lermyte par un maître incontestable. <br>
C’est pourquoi je me permets de vous demander si vous pouvez consentir à examiner cette pièce et à me dire ce que vous en pensez. <br> 
J’espère pour M. Lermyte et un peu pour moi que vous pourrez faire bon accueil à ma demande, et je vous prie, honoré maître, d’agréer l’assurance de ma haute considération<br>
<div align=right><font color=#c0a778><b>Otto Barblan, le 19 déc[embre 1907]</b><br>
Genève, 19 rue de Candolle</font></div>
<br>
En plus – malgré mon conseil – il n’a pas fait réciter le poème. Cela explique en partie les critiques dans quelques journaux. Mais à mon avis on a été trop violent pour le jeune auteur et on lui a fait du tort. Aussi, il en était navré. En attendant, j’ai pu l’encourager et actuellement il travaille de nouveau sérieusement. <br>
<br>
<small>Lettre, encre noire, 8 pages écrites, 11,4 x 18 cm<br>
Enveloppe : Monsieur Camille Saint-Saëns / 17 rue de Longchamp / Paris<br>
Réexpédiée deux fois : <br>
4 place de la Madeleine / Paris / Maison Durand <br>
Luxor / Égypte</small><br>
<small>(6) Année restituée d’après le cachet postal <br>
(7) L’<i>Oratorio de Noël</i> op. 12 de Camille Saint-Saëns, pour soprano, mezzo-soprano, contralto, ténor, baryton, choeur, avec accompagnement de quintette à cordes, harpe et orgue (1858), créé le 25 décembre 1858 à l'Eglise de la Madeleine. Au sujet de l’<i> Oratorio de Noël</i>, voir aussi la lettre suivante du 19 octobre 1910. <br>
(8) Otto Barblan est alors directeur de la Société de chant sacré depuis 1892, poste qu’il occupera jusqu’en 1938 <br>
(9) Organiste à la Cathédrale Saint-Pierre de Genève depuis 1887 (poste qu’il occupera jusqu’en 1942), Otto Barblan était également professeur de composition et d’orgue au Conservatoire de Genève depuis 1892. Il s’agit d’André-Léon Lermyte (1882-1963) qui fut effectivement élève au Conservatoire de Paris où il reçut une première médaille de solfège en 1896 et une troisième médaille en 1897 dans la classe préparatoire de piano. </small><br>
<br>
<center>-----------------------</center>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT V</b><br>
Lettre 2, page 28</big></font><br>
<br>
Cher et excellent maître,<br>
Je voudrais bien dire à mon deuxième concert <small>(5)</small> le premier morceau du <i>Concert en ut</i> de Bach, à 3 pianos <small>(6)</small>
Précédé de la <i>Sicilienne</i> de l’autre <i>concerto</i> à 3 pianos <small>(7)</small>.<br>
Je voudrais prendre le troisième <i>cembalo</i> ; Fissot <small>(8)</small> jouerait le deuxième ; et si vous vouliez, me traitant avec autant de bonté que vous l’avez fait mes trois premières années, vous charger du premier piano, vous me rendriez véritablement très heureux <small>(9)</small>. Répondez-moi par un <i>oui</i>, je vous prie, et je vous laisserai tranquille pour le restant de mes jours ; sauf cependant pour le morceau à 2 pédaliers <small>(10)</small>, que vous me donnerez, je l’espère toujours, l’occasion d’exécuter avec vous, avant de passer de vie à trépas.<br>
Votre vieil et affectionné admirateur <br>
<div align=right><font color=#c0a778><b>Alkan aîné, le 15/1/[18]77</b></font></div>
<br>
<small>Lettre (11), encre noire, 1 page écrite, 13,6 x 21,6 cm</small><br>
<small>(5) Il s’agit du « Deuxième Petit Concert » de la quatrième année qui aura lieu le 7 mars 1877. <br>
(6) <i>Concerto pour trois claviers en ut majeur</i> BWV 1064 <br>
(7) <i>Concerto pour trois claviers en ré mineur</i> BWV 1063. Le deuxième mouvement, en <i>fa</i> majeur, porte en effet l’indication « <i>alla siciliana</i> ». <br>
(8) Alexis Henri Fissot (1843-1896) sera professeur de piano au Conservatoire de Paris de 1887 à sa mort. Il joue à plusieurs reprises avec Charles-Valentin Alkan au cours des « Petits Concerts ». <br>
(9) Saint-Saëns ne participera pas au concert. C’est finalement avec Wilhelmine Szarvady (1834-1907) et Henri Fissot que Charles-Valentin Alkan interprétera les mouvements choisis des deux concertos de Bach. <br>
(10) Extrêmement attiré par le piano-pédalier pour lequel il laisse un certain nombre de compositions et diverses transcriptions, Alkan consacre dans ses « Petits Concerts » une large place à cet instrument dont il posséda pendant quinze ans, de 1873 à 1888, un exemplaire du facteur Erard. Dès 1853, Alkan s’était imposé comme le pionnier de l’écriture polyphonique et il avait représenté la maison Erard pour un prototype de clavier à pédalier à l’Exposition Universelle de 1855. La formulation « morceau à 2 pédaliers » employée par Alkan dans sa lettre est pour le moins curieuse et suppose la présence de deux pianos à clavier de pédales. Ce « morceau à 2 pédaliers » est-il une œuvre qu’Alkan projetait d’écrire en vue de l’exécuter avec Saint-Saëns ou une œuvre déjà créée qu’il comptait reprendre ? Dans ce cas, il pourrait s’agir du <i>Bombardo-Carillon</i> pour clavier de pédales à quatre pieds seulement qu’Alkan écrivit en 1872 pour l’exécuter à l’un de ses « Petits Concerts » avec Elie-Miriam Delaborde (1839-1913) ou de la <i>Fantaisie pour deux pianos à clavier de pédales</i> de Saint-Saëns jouée au quatrième concert de 1875. <br>
(11) La lettre est écrite sur un programme coupé dans la moitié de sa longueur : « Quatrième et dernière année : (en partie récapitulative). Six petits concerts de musique classique pour piano seul, à 2 et 4 mains ; piano concertant, ou avec accompagnement, et piano à clavier de pédales ; donnés par M. Ch. Valentin Alkan Aîné ; les mercredis soir : 21 février ; 7 et 21 mars ; 4 et 18 avril, et 2 mai 1877, à 9 heures très précises. » Il existe également deux autres programmes pour la deuxième saison : celui pour le concert du 5 mars 1874 (deuxième concert) et celui pour le concert du 2 avril 1874 (quatrième concert). Saint-Saëns n’y figure ni comme auteur ni comme interprète. </small><br>
<br>
<center>-----------------------</center>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT VI</b><br>
Lettre 13, page 43</big></font><br>
<br>
Mon cher Saëns [sic]<br>
Mademoiselle Thimont, qui a déjà obtenu quelques leçons de vous, serait bien reconnaissante si vous vouliez bien lui donner encore quelques conseils dont elle comprend la valeur : laissez-moi solliciter votre intérêt pour elle et vous prier de ne pas tout à fait l’abandonner au milieu de toutes vos préoccupations. <br>
Mille amitiés dévouées. <br>
N’oubliez pas de me faire savoir le jour, l’heure et le lieu de la répétition de votre cantate<small>(12)</small>. <br>
<div align=right><font color=#c0a778><b>H. Berlioz, le 15 juillet 1867</b></font></div>
<br>
<small>Lettre (13), encre noire, 1 page écrite, 3 pages blanches, 13,4 x 20,8 cm<br>
(12) Le comité de composition de l’Exposition Universelle de 1867 avait décerné le 11 juin, à l’unanimité et au premier tout de scrutin, le prix unique à Saint-Saëns pour <i>Les Noces de Prométhée</i> op. 19, cantate pour soli, chœur et orchestre, paroles de Romain Cornut fils. Le jury était composé entre autres d’Auber, Ambroise Thomas et Berlioz. Selon le règlement, la cantate aurait dû être créée au concert pour la remise des prix de l’Exposition, le 1er juillet 1867, mais elle ne fut finalement pas jouée. Après de véhémentes protestations du compositeur, elle fut enfin donnée le dimanche 1er septembre suivant, au cirque de l’Impératrice, en partie aux frais de l’auteur, aidé d’une subvention de l’Etat. <br>
(13) Publié dans : Hector Berlioz, <i>Correspondance générale</i>, vol. VII, p. 573 (lettre n° 3261)</small><br>
<br>
<center>-----------------------</center>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big><b>EXTRAIT VII</b><br>
Lettre 29, page 64 <small>(1)</small></big></font><br>
<br>
Cher Maître<br>
Ma sœur, très malade, a dû être transportée à Arcachon <small>(2)</small>. Elle ne peut vous écrire elle-même, tout effort lui étant interdit et d’ailleurs bien difficile, mais elle espère que vous voudrez bien faire ce que je viens vous demander de sa part. <br>
Elle serait très heureuse d’avoir votre signature et peut-être quelques mots sur la photographie que je me permets de vous envoyer <small>(3)</small>. 
Excusez-moi de vous le demander, mais cette épreuve est très dure pour elle, car elle est alitée depuis des mois, le sera sans doute pendant des mois encore et je désire tant ce qui peut lui faire plaisir. <br>
Celui qu’elle attend de vous est très grand. J’espère que vous voudrez bien ne pas le lui refuser et je vous prie de croire, cher et illustre Maître, à notre fervente admiration, à notre profond respect. <br>
<div align=right><font color=#c0a778><b>Nadia Boulanger, fin janvier – début février 1917</b></font></div>
<br>
Je ferai reprendre la photographie samedi, si vous voulez bien, car je pars le soir pour Arcachon<br>
<br>
<small>Lettre sur papier à en-tête « 36, rue Ballu/Téléph : Louvre 03-25 », encre noire, 1 page écrite, 1 page blanche, 17,9 x 26,6 </small><br>
<small>(1) Datation approximative restituée d’après la réponse de Saint-Saëns à la lettre de Nadia Boulanger, datée du 10 février 1917. <br>
(2) Née le 21 août 1893 à Paris, Lili Boulanger décédera, à l’âge de vingt-quatre ans, le 15 mars 1918 à Mézy-sur-Seine. Il semble qu’elle soit restée à Paris jusqu’au 18 janvier 1917. Elle s’installe ensuite à l’hôtel des Pins à Arcachon dans l’espoir que l’air de la mer améliore son état de santé. Elle ne rentrera à Paris qu’au début du mois de juin. Voir Jérôme Spycket, <i>A la recherche de Lili Boulanger, essai biographique</i>, Paris : Fayard, 2004, p. 338-342. <br>
(3) La photographie envoyée par Nadia Boulanger fut jugée par Saint-Saëns « si désagréable » que, ne voulant pas leur « faire une tête pareille » (Camille Saint-Saëns, lettre du 10 février 1917), il la remplacera par une autre avant de les autographier toutes les deux. Voulant réconforter sa sœur, Nadia avait ainsi demandé des dédicaces à plusieurs musiciens, dont Debussy, Roger-Ducasse, Dubois….</small><br>
<br>
<center>-----------------------</center>
<br>
Des remerciements chaleureux à la Collection Château-Musée de Dieppe et aux Éditions Symétrie qui nous ont permis la reproduction de ces sept lettres</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_37927</guid>
    <author>lascar</author>
    <pubDate>Sun, 20 Dec 2009 18:56:10 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Misha Aster : Sous la baguette du Reich (III)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Misha-Aster-Sous-la-baguette-du34428</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x349_arton34428.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><i>« Oui, notre musique allemande… Voyez-vous, ils ont beau avoir tant de trésors, dans le reste du monde, et être plus riches en pétrole, en charbon et en or, au royaume de la musique, ils sont tous comme de misérables boutiquiers devant notre trône. Ce n’est qu’au cœur de l’Allemagne que pouvait naître Bach, le cantor de Saint-Thomas, et qu’encore aujourd’hui les Thomasiens peuvent chanter. Entendez-vous ce son pur et chaste ? Et Bach n’est qu’un maillon dans la longue lignée des grands ! Il y avait aussi son contemporain, Friedrich Haendel, qu’ils appelaient l’ours allemand, là-bas en Angleterre, où il vivait. Et Gluck, et Haydn. Et Mozart : il suffit de prononcer son nom pour qu’un éclat doré baigne toute chose terrestre. Et tous les autres… Quelle richesse nous avons, quelle richesse. Franz Schubert, le chanteur de lieder… L’homme des Maîtres chanteurs et de Tristan… Johannes Brahms… Et Anton Bruckner – avec lui, vous savez, j’ai chaque fois l’impression que le ciel s’ouvre et que je vois les anges faire de la musique, les grands et les petits, et les angelots avec leurs jambes nues et dodues. Et Dieu, le Seigneur, au beau milieu… Ah ! et les grands de notre époque, quand c’est toi qui nous les fais entendre, Wilhelm Furtwängler : Reger, Strauss, Pfitzner. Je crois aux miracles éternels de la musique allemande. La musique a été sacrée pour moi, elle qui propose et résout les énigmes du monde… Ses sons retentissants sont comme la voix de l’éternité. »  </i>(1).<br>
<div align=right>(Extrait du scénario du film de 1943<br>
intitulé <i>Die Philharmoniker</i>)</div>
<p class="spip">&nbsp;</p>
Pour ce qui était du répertoire musical, les nazis ne cachaient pas leurs préférences, qui dérivaient d’un mélange incohérent de jugements esthétiques, de principes idéologiques et de goûts personnels. Ils se fondaient sur des critères d’interprétation influencés par la politique, c’est-à-dire qu’ils partaient du postulat idéologique d’une unité entre la « grande » musique et la musique populaire ou légère. Leurs faveurs allaient donc aux classiques allemands et aux musiciens contemporains qu’ils considéraient comme leurs héritiers. Eux seuls à leurs yeux représentaient l’authenticité des racines « nationales et germaniques » de l’Allemagne. Dans la pratique, cela signifiait que leur répertoire d’élection était constitué pour l’essentiel par les compositeurs allemands célèbres du XVIIIe et du XIXe siècle, auxquels s’ajoutaient les contemporains écrivant dans un langage musical proche du romantisme. Cette classification unissait l’idée pseudo-scientifique de la continuité d’une culture allemande suprême à la fiction d’un combat entre des valeurs allemandes mythiques et des influences étrangères « dégénérées ». Ce n’était évidemment pas un hasard si elle reflétait aussi les goûts individuels des dirigeants du parti et de l’État.</p>
Ce canon musical s’imposait par le biais des articles tendancieux de la presse contrôlée par le parti ou l’État, à la faveur de manifestations officielles mettant à l’honneur les valeurs culturelles prônées par le régime, et enfin grâce au soutien efficace de personnalités telles que Hitler, Goebbels, Göring, Rosenberg ou Ley. À travers leurs discours, leurs écrits politiques et leurs porte-parole médiatiques, on connaissait les préférences et les exclusions musicales des nazis bien avant leur accession au pouvoir. Ce qui explique le nombre remarquablement limité des cas où le gouvernement, après l’arrivée de Hitler au poste de chancelier, précisa explicitement ce qui pouvait ou ne pouvait pas être joué. Les préjugés antisémites allaient de soi, mais même dans les autres cas la sélection du répertoire ne nécessita guère d’interventions officielles.</p>
En ce qui concerne l’Orchestre Philharmonique de Berlin, cette conception de la programmation musicale était d’abord la conséquence d’un contrôle politique direct. Cela dit, l’intervention des politiciens dans ce domaine se limitait habituellement aux concerts placés ouvertement sous le signe du nazisme, comme les rassemblements du parti ou les cérémonies patronnées par l’État. Rentraient dans cette catégorie les participations de l’orchestre aux Journées du parti à Nuremberg, les diverses manifestations musicales et artistiques à Munich et Düsseldorf, ou encore les célébrations d’anniversaires. Ces circonstances particulières imposaient une norme esthétique définie, mais à l’intérieur de laquelle une certaine liberté de choix subsistait. En 1937, par exemple, le Reichskulturverwalter Hans Hinkel écrivait à Karl Böhm : « À la demande de M. le ministre du Reich Goebbels, vous avez été désigné pour diriger cette année lors du congrès de la Reichsmusikkammer, le 26 novembre au matin dans la Philharmonie, l’introduction musicale (Symphonie). Je vous prie à cet effet d’entrer en contact avec moi le plus tôt possible et de me faire savoir vos propositions pour le choix d’un morceau  (2). »</p>
Même si le contexte était spécialement contraignant, puisque le congrès de la Reichsmusikkammer était après tout comme la fête du RMVP lui-même, c’était au chef d’orchestre de faire des suggestions précises. Böhm composa un programme d’œuvres de Schumann et Wagner à la fois festives et compatibles avec les critères nazis.</p>
En 1943, Hitler voulut entendre certaines de ses œuvres favorites interprétées par l’Orchestre philharmonique sous la direction de Furtwängler : « Le Führer souhaite que le programme présente également la symphonie brucknérienne en relation avec celles de Beethoven 3. » Objectivement, le ministère, le gouvernement ou le Parti avaient parfaitement le droit de passer de telles commandes. Après tout, ils possédaient l’orchestre et payaient ses factures. Pour ce genre de manifestations, ils lui fournissaient même le cadre où se produire. C’était évidemment un luxe incroyable pour les dignitaires du régime que de disposer à leur gré d’un instrument tel que l’Orchestre philharmonique. Du moins le chef et l’orchestre étaient-ils libres de choisir les œuvres de Bruckner et de Beethoven qu’ils désiraient interpréter.</p>
<br>
<br>
<b>Notes pour l’extrait ci-dessus :</b><br>
<small><small>(1)</small> ABPhO <i>Philharmoniker</i>, Entwurfn, MV 1943<br>
<small>(2)</small> BArch R56 I/126 Hinkel à Böhm. L'Orchestre Philharmonique de Berlin, sous la direction de Böhm, donne des œuvres de Wagner et le Concerto pour violon de R. Schumann pour le congrès annuel de la RMK, au Deutsches Opernhaus. Soliste : G. Kulenkampff (violon)<br></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_34428</guid>
    <author>lascar</author>
    <pubDate>Mon, 05 Oct 2009 16:42:58 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Misha Aster : Sous la baguette du Reich (II)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Misha-Aster-Sous-la-baguette-du33995</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x322_arton33995.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Avec les chefs le dirigeant le plus fréquemment, il [l’Orchestre Philharmonique de Berlin] nouait des relations étroites et jouait souvent le même répertoire durant plusieurs saisons. C’était notamment le cas avec Furtwängler. Il demeurait la personnalité musicale de référence pour l’orchestre, continuait d’avoir une influence considérable sur la programmation et avait droit à plus de répétitions que n’importe quel autre chef. Outre ces séances régulières de travail, Furtwängler avait le privilège de pouvoir disposer de la formation pour jouer ses propres compositions. En 1942, par exemple, quand il termina sa seconde symphonie, il programma une série de séances exceptionnelles et des répétitions par sections avant la première (18). </p>
Outre les fatigues habituelles des répétitions, des voyages et des concerts se combinant avec le haut niveau d’exigence de l’orchestre, travailler avec Furtwängler, chez qui le perfectionnisme allait de pair avec un caractère imprévisible, constituait une source particulière de tension pour les musiciens. « Ce n’est pas le chef le plus accommodant qui est le meilleur pour l’orchestre, écrivait Lorenz Höber. Furtwängler en est la preuve, lui qui exige davantage des forces de chaque musicien que n’importe quel autre chef (19). » Comme Furtwängler était le collaborateur le plus régulier de l’orchestre, les musiciens n’avaient guère de répit. Cette pression constante était parfois difficile à supporter pour eux, mais elle contribuait de façon décisive à l’excellence musicale de l’orchestre. (extraits des p. 172-173)</p>
Quand Hitler exprima le désir d’entendre Furtwängler diriger Bruckner au Deutsches Museum de Munich, par un caprice qui avait les allures d’un ordre (20), une lettre précisa : « Le mieux serait évidemment que l’Orchestre philharmonique de Berlin pût venir à chaque fois avec Furtwängler à Munich, [car il] est peu souhaitable pour Furtwängler de diriger l’Orchestre philharmonique de Munich. Il lui faudrait en effet avoir une série de répétitions avant chaque concert, [afin] d’établir le lien d’intimité indispensable avec les musiciens (21). » Cette observation était riche d’enseignements. Tout d’abord, elle révélait qu’il ne faisait pas de doute que Furtwängler ne transigerait pas avec les répétitions, même pour un concert imposé par un caprice. D’autre part, on voit s’exprimer ici la nécessité d’un « lien d’intimité » entre le compositeur, le chef et l’orchestre, de même qu’une révérence évidente pour la grande musique et les grands musiciens. Hitler ne se donnait pas seulement le plaisir d’avoir un célèbre orchestre à ses ordres, il respectait dans une certaine mesure l’art lui-même. </p>
(…) </p>
Malgré  leur importance, les répétitions spéciales et les concerts imposés ne représentaient qu’une petite part des activités de l’Orchestre philharmonique de Berlin. La grande majorité de ses apparitions avait lieu dans le cadre de ses concerts pour le public berlinois. Contrairement à ceux qui étaient commandités par les politiciens, ces concerts n’avaient pas qu’une fonction de distraction mais étaient indispensables à la santé musicale, financière et institutionnelle de la formation. En outre, le régime tenait à ce que l’Orchestre philharmonique justifiât sans cesse son statut exceptionnel par des succès artistiques. </p>
À l’origine, l’Orchestre philharmonique n’organisait pas lui-même ses concerts. S’il constituait une coopérative musicale autonome, il n’avait ni infrastructure administrative professionnelle ni salle attitrée. Il chargeait donc des partenaires d’établir les programmes des concerts, de vendre les billets et d’assurer la publicité. Ce système lui donnait beaucoup de souplesse dans la programmation et d’indépendance dans la gestion, mais limitait sa capacité à survivre sans l’assistance d’imprésarios, d’agents ou d’autres producteurs spécialisés. La municipalité de Berlin subventionnait des « concerts populaires » à tarif réduit qui avaient lieu à la Philharmonie et dans diverses salles de la banlieue. L’agence Backhaus coordonnait les séries de concerts à bas prix du dimanche et du mardi. Pour le reste, l’orchestre devait l’essentiel de ses engagements à des entreprises ou des individus disposés à payer ses services (63). </p>
Le principal partenaire de l’orchestre dans ce domaine était la Konzertagentur Wolff & Sachs. Hermann Wolff avait soutenu l’orchestre dès sa création, en 1882, et il avait contribué de façon décisive durant ces premières années à obtenir la collaboration de musiciens célèbres, tels Hans von Bülow, Joseph Joachim et Richard Strauss. </p>
Les Concerts philharmoniques, la plus prestigieuse des séries pour abonnés de l’orchestre, étaient organisés par Wolff & Sachs. Ces dix concerts étaient le point culminant de la saison de l’Orchestre philharmonique, aussi bien musicalement que financièrement. Pour les diriger, l’agence engagea successivement Hans von Bülow, Arthur Nikisch et Wilhelm Furtwängler. Ces grands chefs étaient sous contrat avec l’agence, non avec l’orchestre. Seul le rôle majeur de ces concerts dans la saison de la formation explique que von Bülow, Nikisch puis, à partir de 1922, Furtwängler furent considérés de facto comme les directeurs musicaux du premier « Konzertinstitut » d’Allemagne (64). </p>
L’intuition visionnaire de Hermann Wolff, puis, après sa mort, de sa veuve Louise, qui fit progresser l’Orchestre philharmonique grâce à son travail avec les plus grands chefs d’orchestre et solistes de l’époque, fut reconnue comme déterminante pour l’épanouissement artistique de la formation. Financièrement, en revanche, cette association était un handicap pour l’orchestre (65). L’agence Wolff & Sachs encaissait 20 % des recettes des Concerts philharmoniques et touchait des commissions (Vermittlerrabatte) pour l’organisation des concerts et l’engagement des artistes (66). La société Bote & Bock, que Wolff & Sachs et l’Orchestre philharmonique employaient pour assurer la vente des billets, percevait de son côté de 5 à 6 % pour ses services (67). </p>
Si ces arrangements financiers peu avantageux étaient supportables en période de prospérité économique, il devint évident vers 1930 que ce système ne pouvait durer. En avril 1930, l’orchestre essaya d’organiser par ses propres moyens un Concert philharmonique, « de sorte que la direction devait se charger elle-même de toutes les dépenses pour financer le chef d’orchestre, les solistes, le loyer de la salle, la publicité, le bureau de location, etc. (68) ». Le résultat fut une hausse significative du bénéfice (69). Fort de cette expérience, l’orchestre négocia un nouvel arrangement avec Wolff & Sachs. Il obtint des conditions plus favorables, mais les Concerts philharmoniques restèrent sous le patronage de l’agence. Cet accord fut jugé extrêmement « désavantageux » par la direction renouvelée après 1933 (70). </p>
Quand le régime nazi devint partie prenante des affaires de l’Orchestre philharmonique, la question des relations de la formation avec des agents extérieurs fut examinée en détail. Il apparut que le réseau complexe d’intermédiaires dans l’organisation des activités handicapait l’orchestre et le lésait financièrement. De plus, il était impensable qu’on pût louer les services d’un Reichsorchester (71). Pour que l’orchestre devînt comme prévu un instrument de propagande efficace, au moins dans sa patrie, une rationalisation et un réajustement de ses activités étaient indispensables. Il fut recommandé en particulier de le doter d’une structure de production autonome, y compris pour la direction musicale, qui serait responsable devant le RMVP. Le Reichssparkommissar chargé d’évaluer les besoins de l’orchestre en relation avec la Gleichschaltung alla jusqu’à proposer d’exclure toute coproduction et tout recours à des agents extérieurs (72). Le RMVP serait ainsi l’unique mécène et l’Orchestre philharmonique l’unique organisateur des concerts. </p>
En tant que chef attitré des Concerts philharmoniques et « führer » autoproclamé de l’orchestre, Furtwängler était indispensable à toute réforme de la structure de programmation. En principe, il soutenait l’idée « que tous les concerts devraient à l’avenir être organisés de façon autonome par la direction de l’orchestre (73) ». Ce système le confirmerait dans sa prérogative d’établir la programmation globale de l’orchestre à son goût, tandis que le soutien financier du régime, en rendant la formation indépendante des agents commerciaux, permettrait peut-être une plus grande souplesse dans les choix artistiques. </p>
Furtwängler se demandait pourtant si l’infrastructure de l’orchestre serait suffisante pour organiser une série telle que les Concerts symphoniques. « Personnellement, je ne suis pas absolument pour l’élimination de toute initiative privée, sous la forme d’offres d’agences de concerts au cas par cas (74) », répondit-il au Reichssparkommissar. Et il préconisa de conserver les relations avec Wolff & Sachs en complément aux possibilités d’organisation croissantes de l’orchestre. Furtwängler avait au moins deux autres raisons pour prendre cette position. Tout d’abord, sa loyauté envers la famille Wolff, qui l’avait choisi de préférence à Richard Strauss comme successeur de Nikisch à la tête des Concerts philharmoniques, en 1922 (75). Ensuite, ses inquiétudes pour l’avenir des Wolff, car ils étaient juifs. Le lien entre l’Orchestre philharmonique et l’agence Wolff & Sachs était en soi incompatible avec les projets du régime pour la formation, mais il était d’autant plus urgent de mettre fin à cette dépendance que le principal imprésario de l’orchestre, Louise Wolff, était d’origine juive du côté de son père (76). </p>
Au début de la saison 1934-1935, Wolff & Sachs ainsi que toutes les autres agences de production berlinoises furent exclues de la programmation de l’Orchestre philharmonique. En avril 1934, la Reichsmusikkammer retira leur licence aux Wolff et leur entreprise fut dissoute. En apprenant la nouvelle, le célèbre violoniste et pédagogue Carl Flesch, exilé à Londres, écrivit à Louise Wolff :<br> 
<div align=right><small>Chère amie, la nouvelle à la fois de votre quatre-vingtième anniversaire et de la liquidation de votre agence nous a réjouis d’un côté, effondrés de l’autre […] En tout cas, vous pouvez mettre fin à votre entreprise avec la certitude apaisante d’avoir apporté une contribution immense à la vie musicale allemande. L’agence Wolff & Sachs n’était pas une maison de production ordinaire, elle a exercé une influence stimulante et fécondante si bien que, non seulement dans son domaine mais dans l’histoire de la musique des quarante dernières années, elle s’est acquis une place d’honneur (77) . </small></div><br>
Brisée par la perte de cet établissement que son mari avait créé et auquel elle avait elle-même voué une si grande part de sa vie, Louise Wolff mourut quelques mois plus tard. (extraits des p.185-189)<br>
<br>
<br>
<b>Notes pour l’extrait ci-dessus :</b><br>
<small><small>(18)</small> BJB Dienstplan 21.1.42 : « Les 4, 5 et 6 mars sont réservés à des répétitions avec M. Furtwängler (nouvelle œuvre) » ; Dienstplan 10.4.42 : « 18.4.10H. Philh. Répétition Furtwängler (exécution de la symphonie de Wilhelm Furtwängler)<br>
<small>(19)</small> BArch R55/245 Bemerkungen zue Gewinn-und Verlustrechnung zum 31.3.1935<br>
<small>(20)</small> BArch (BDC) RK O002 Vormerkung, Gauleiter Paul Giesler München, 1.5.43<br>
<small>(21)</small> BArch (BDC) RK O002 Hermann Giesler au Gauleiter des Gaues München/Oberbayern, Paul Giesler, 28.7.43<br>
(…)<br>
<small>(63)</small> Avgerinos, <i>70 Jahre einer GmbH</i>, p. 31<br>
<small>(64)</small> BPM Furtwängler Bericht, 25.3.47<br>
<small>(65)</small> BArch R55/1148 RMVP-Reichsfinanzministerium Betr. Reichssparkomissar, 22.3.34<br>
<small>(66)</small> <i>Ibid.</i><br>
<small>(67)</small> <i>Ibid.</i>
<small>(68)</small> BArch R55/1146 Bericht über die Prüfung der Bilanz des BPhO, 31.3.31<br>
<small>(69)</small> <i>Ibid.</i>
<small>(70)</small> BArch R55/1148 RMVP-Reichsfinanzministerium Betr. Reichssparkomissar, 22.3.34<br>
<small>(71)</small> BArch R55/1148 Furtwängler au RMVP Betr. Reichssparkomissar, 22.3.34<br>
<small>(72)</small> <i>Ibid.</i><br>
<small>(73)</small> <i>Ibid.</i><br>
<small>(74)</small> <i>Ibid.</i><br>
<small>(75)</small> BPM Furtwängler Bericht, 25.3.47<br>
<small>(76)</small> BArch Namenskarte Vedder, 28.11.33 (cité in Prieberg, Handbuch, p. 5507) : "Louise Wolff est soi-disant chrétienne, ses filles sont à moitié juives. Le travail des filles suscite des oppositions de toutes parts, et notamment l’administratuer de l’Orchestre philharmonique (M. Hôber). Le contrat avec le Philharmonique (dix concerts Furtwängler) a été résilié pour cette saison. Le renouvellement du contrat semble incertain. Furtwängler veut soutenir Mme Wolff et laisser les concerts à l’agence. L’administratuer Höber est contre ce renouvellement au cas où aucun changement n’interviendrait dans la question du propriétaire et dans le problème des filles." Ces remarques ne manquent pas de perspicacité, mais il faut se rappeler en les lisant que Rudolf Vedder était un important agent berlinois qui avait lui-même des vues sur les Concerts philharmoniques.<br>
<small>(77)</small> ABPhO A Flesch 1, Carl Flesch à Louis Wolff, 19.5.35</small><br>
<br></p>]]></description>
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    <author>lascar</author>
    <pubDate>Mon, 28 Sep 2009 01:20:55 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Misha Aster : Sous la baguette du Reich (I)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Misha-Aster-Sous-la-baguette-du33743</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x218_arton33743.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Le 7 février 1933, le maire adjoint de Berlin, Heinrich Sahm, adressa une nouvelle lettre au ministère de l’Intérieur du Reich, en exprimant l’espoir qu’il fût possible de trouver une solution commune à la crise de l’orchestre en 1933 <small>(20)</small>. Au cours des semaines suivantes, on assista à un changement lent mais significatif dans l’attitude du gouvernement. En principe, le ministère de l’Intérieur du Reich n’apportait toujours aucun soutien aux orchestres, mais à partir de la mi-mars des exceptions apparurent dans la correspondance officielle : « <i>En dehors de l’Orchestre philharmonique de Berlin […] l’État n’accordera des subventions dans l’année à venir qu’à l’Orchestre philharmonique de Breslau, en considération surtout de l’importance politique de sa situation frontalière, ainsi qu’à l’Orchestre symphonique national-socialiste du Reich</i> (NSRO) <small>(21)</small>. »</p>
Les arguments défendus pendant des années par l’orchestre quant à son importance nationale pour l’Allemagne n’étaient plus un sujet brûlant. Non seulement le nouveau gouvernement national-socialiste les reconnaissait, mais il en soulignait la valeur. Même si l’orchestre de Breslau et le NSRO n’avaient certes rien à voir avec les concurrents habituels de l’Orchestre philharmonique de Berlin sur le plan musical, le nouveau régime honorait la formation berlinoise en la comptant parmi les symboles musicaux d’importance nationale qui participaient d’une redéfinition radicale de la politique culturelle.</p>
L’un des premiers signes majeurs de cette nouvelle politique culturelle, conséquence de l’arrivée au pouvoir de Hitler, fut la création du ministère de l’Instruction populaire et de la Propagande (RMVP), sous la direction du Gauleiter de Berlin, Joseph Goebbels, un fidèle de Hitler. Doté d’un pouvoir étendu, le nouveau ministère exerçait non pas un contrôle mais une influence sur des domaines variés, allant de l’Éducation nationale aux sports, des programmes radiodiffusés au financement des arts plastiques. Même si son nom ne l’indiquait pas, le RMPV correspondait à un véritable ministère de la Culture, dont l’existence avait fait cruellement défaut à la république de Weimar. Bientôt, il joua un rôle essentiel dans la suite des aventures de l’Orchestre philharmonique de Berlin.</p>
La dimension nationale et internationale de la formation berlinoise ne laissait manifestement pas Goebbels insensible. Pour cet homme nourri d’idéologie nationale-socialiste, la culture était non seulement l’expression d’un caractère national mais un moyen privilégié pour conditionner celui-ci. En outre, l’Orchestre philharmonique apportait au reste du monde le meilleur de la culture musicale allemande. Bien qu’il continuât officiellement de relever du ministère de l’Intérieur, après le changement de gouvernement intervenu en 1933, Goebbels considéra son RMVP comme un partenaire essentiel pour l’avenir de l’orchestre.</p>
Le 23 mars 1933, des fonctionnaires du RMVP et du ministère de l’Intérieur du Reich se rencontrèrent afin de discuter des possibilités de coopération dans le financement de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Comme le RMVP ne disposait pas d’un budget indépendant à l’époque, les représentants de Goebbels n’avaient pas grand-chose à offrir. Il fut cependant décidé que la question serait traitée par la suite à un niveau plus élevé : « <i>On propose d’élaborer une ordonnance prévoyant que le chancelier du Reich attribue les domaines d’activité [concernant l’Orchestre philharmonique] au ministère de la Propagande</i> <small>(22)</small>. »</p>
Au cours des semaines suivantes, la situation progressa rapidement. Le principal chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin, Wilhelm Furtwängler, se tourna vers Goebbels pour lui demander de l’aide afin de préserver l’existence de la formation. Le ministre de la Propagande en profita pour manifester clairement son intention d’assumer la responsabilité de l’orchestre <small>(23)</small>.</p>
Toutefois, le ministère de l’Intérieur regimbait. Coopérer était une chose, mais obtenir un transfert total de compétences légalement établies posait bien d’autres problèmes <small>(24)</small>. Lors d’une réunion organisée par le ministère de l’Intérieur, le 8 avril 1933, les politiciens se livrèrent à une véritable partie de poker. Outre des représentants des ministères de l’Intérieur, de la Propagande et des Finances du Reich, deux magistrats de Berlin et des émissaires des ministères prussiens de l’Intérieur et des Finances participèrent à cette entrevue, sans oublier Furtwängler <small>(25)</small>. Il fut bientôt clair que la Prusse, malgré l’urgence des problèmes matériels de l’orchestre berlinois, était hors d’état de garantir son soutien. La Ville de Berlin cherchait elle aussi à se désengager d’une institution trop coûteuse. Du fait du tarissement des autres sources de financement, la radio nationale, la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft, était devenue le principal mécène de l’orchestre.</p>
Le ministère de la Propagande présenta un document écrit garantissant l’existence de l’orchestre. Le ministère de l’Intérieur répliqua en proposant de presque doubler sa subvention, qui passerait de 65 000 RM à 120 000 RM. Il fut décidé que la ReichsRundfunk-Gesellschaft, qui n’était pas représentée dans cette réunion mais dépendait du ministère de la Propagande, ferait passer sa contribution de 75 000 RM à 155 000 RM. Le maire de Berlin, Wilhelm Hafemann, en profita pour suggérer qu’une telle générosité rendait nécessaire que le Reich s’occupât seul désormais de l’avenir de l’orchestre <small>(26)</small>. Sur cette proposition, on leva la séance qui avait vu les enchères monter de façon impressionnante.</p>
Néanmoins, loin d’améliorer la situation de l’Orchestre philharmonique, ces manigances politiques aggravèrent dramatiquement ses problèmes. La Ville de Berlin fixa un plafond à ses subventions annuelles et mit fin à tout financement d’urgence <small>(27)</small>. Le Vorstand de l’orchestre, Lorenz Höber, adressa un message découragé au ministère de l’Intérieur. Il soulignait « <i>qu’il ne serait pas non plus dans l’intérêt du gouvernement du Reich que l’Orchestre philharmonique de Berlin s’effondre</i> <small>(28)</small> ». Le ministère de l’Intérieur répondit en invitant Höber à demander secours au ministère de la Propagande. Lequel fit savoir qu’il n’avait pas d’argent <small>(29)</small> et renvoya Höber au ministère de l’Intérieur <small>(30)</small>. Les fonctionnaires municipaux de Berlin n’étaient pas disposés à renforcer leur aide alors qu’eux-mêmes se heurtaient à des réponses évasives du gouvernement central <small>(31)</small>. On était vraiment en plein cauchemar administratif.</p>
Décidé à survivre, l’orchestre partit en tournée et saisit l’occasion pour jouer une nouvelle fois la carte du nationalisme : « <i>La GmbH de l’Orchestre philharmonique de Berlin prie respectueusement le ministère de l’Intérieur du Reich d’empêcher l’effondrement de la formation alors qu’elle revient d’une tournée qui lui a valu une fois encore des succès artistiques sans précédent, notamment en France</i> <small>(32)</small>. »</p>
Sans le vouloir, l’orchestre faisait ainsi le jeu de Goebbels. Lorsque les musiciens rentrèrent après cette tournée, le ministère de la Propagande l’avait emporté pour l’essentiel dans son conflit avec le ministère de l’Intérieur. Goebbels veilla personnellement à ce que le ministère des Finances du Reich éponge les dettes les plus urgentes de l’orchestre ainsi que son déficit courant <small>(33)</small>. On entreprit des négociations afin d’officialiser une relation durable entre l’Orchestre philharmonique de Berlin et le RMPV. Manifestement soulagé, Höber écrivit : « <i>La seule question, désormais, est de savoir comment notre société [la GmbH] sera intégrée au ministère</i> <small>(34)</small>. »</p>
Dans ce contexte, Höber pensait sans doute au précédent de l’Arbeitsgemeinschaft de 1929. L’idée était que le RMPV « <i>entre dans la société, puis qu’un contrat soit conclu entre le Reich et la société afin de garantir l’avenir de cette dernière</i> <small>(35)</small> ». Le modèle de l’Arbeitsgemeinschaft, qui avait suggéré pour la première fois que l’État pourrait entrer dans la GmbH, fournit le cadre de base à l’élaboration définitive du statut de l’orchestre. Comme en 1929, l’orchestre désirait assurer sa sécurité financière tout en préservant son indépendance. Mais si l’État à l’époque visait surtout à exercer un contrôle budgétaire, il avait désormais en vue une conception beaucoup plus vaste de la politique culturelle, où l’orchestre devait jouer son rôle.</p>
Et, contrairement à ce qui se passait en 1929, l’État avait cette fois tous les atouts en main. La Ville de Berlin s’étant retirée de la partie, l’orchestre était isolé et vulnérable. Or Goebbels n’était pas intéressé par un partenariat mais par une prise de contrôle. À rebours des vœux de l’orchestre, ce ne fut pas le RMPV mais le Reich lui-même qui entra dans l’Arbeitsgemeinschaft de 1933, et au lieu d’une simple participation majoritaire il s’agissait d’un véritable monopole. L’orchestre aux abois n’avait guère le choix. Les musiciens acceptèrent de vendre au Reich leur capital le plus précieux – la GmbH. Ils passaient ainsi du statut d’actionnaires à celui de fonctionnaires.
<br> 
<div align=right>(Extraits du <i>Chapitre I</i>, <i>La naissance de l’Orchestre du Reich</i>, p. 27 à 31)</div>
<br>
<br>
<br>
Sous le régime nazi, les membres de l’Orchestre philharmonique furent soumis à un rythme de travail intensif. L’orchestre avait toujours eu un emploi du temps chargé de répétitions, de concerts et de tournées, mais à partir de 1933 ses activités se multiplièrent. Outre ses traditionnelles séries de concerts à Berlin et ailleurs en Allemagne, l’Orchestre philharmonique devait accomplir un nombre croissant de tournées, de concerts exceptionnels et de cérémonies patronnées par le gouvernement. La formation comptant plus de cent musiciens, il était possible d’obtenir un peu de répit par un système de roulement certaines semaines, mais en dehors des premiers musiciens, qui bénéficiaient de périodes prévues pour se produire hors de l’orchestre1, la journée hebdomadaire de repos promise par les contrats d’engagement n’existait souvent que sur le papier <small>(2)</small>.
<br>
<br>
La saison de l’Orchestre philharmonique durait habituellement de la troisième semaine d’août à la première semaine de juillet. Pendant la saison, l’orchestre répétait et jouait en moyenne un nouveau programme tous les deux jours. En 1934-1935, les musiciens eurent 331 répétitions et donnèrent 178 concerts, soit un total de 509 séances de travail pour la saison <small>(3)</small>. En 1936-1937, l’orchestre donna 205 concerts en Allemagne, auxquels s’ajoutèrent 365 répétitions et apparitions à l’étranger, pour un total de 570 séances de travail <small>(4)</small>. En 1939-1940, il se produisit 191 fois et eut 257 répétitions, soit 448 séances de travail <small>(5)</small>. La diminution du nombre de répétitions entre 1937 et 1938 s’expliquait en partie par l’accroissement des tournées, dont les programmes avaient déjà été répétés <small>(6)</small>. En dehors des six semaines de vacances d’été, l’orchestre eut en moyenne 1,5 séance de travail par jour à partir de 1934-1935.<br>
<br>
<div align=right>(Extraits du <i>Chapitre IV</i>, <i>L’Orchestre philharmonique au travail</i>, p. 168 et 169)</div></p>

<p class="spip"><small>
<b>Chapître I</b>  <br>
<small>(20)</small> BArch R55/1146 Oberbürgermeister Sahm au RMdI, 7.2.33<br>
<small>(21)</small> BArch R55/1137 RMdI Dr Donnevert, Vermerk, 17.3.33<br>
<small>(22)</small> BArch R55/1146 RMVP v. Keudell betr. Philharmonisches Orchester, 6. 4. 33<br>
<small>(23)</small> BArch R55/1146 Herrn Staatssekretär, 6. 4. 33<br>
<small>(24)</small> <i>Ibid.</i> : « Pour des raisons de fait et aussi de politique intérieure, je me prononce contre la cession de l’Orchestre Philharmonique. » <br>
<small>(25)</small> BArch R55/1146 Vermerk über die Besprechung betr. Philharmonisches Orchester, 19.42.33<br>
<small>(26)</small> <i>Ibid.</i> <br>
<small>(27)</small> BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI, 11.5.33<br>
<small>(28)</small> BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI Pfundtner, 7.4.33<br>
<small>(29)</small> BArch R55/1146 RMdI Wöllke, 10.5.33 : « Le ministère de la Propagande a déclaré ne pas avoir d’argent et a estimé par ailleurs que tant que l’Orchestre dépendait de nous, même non officiellement, ce serait à nous de nous en occuper. » <br>
<small>(30)</small> BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI, 11.5.33 : « Lors d’une séance au RMPV, hier, M. le Directeur au ministère Greiner a reconnu que l’Orchestre philharmonique de Berlin dépendait toujours du ministère de l’Intérieur pour son budget » <br>
<small>(31)</small> BArch R55/1146 Oberbürgermeister Sahm au RMVP, 13.5.33 : « Comme me l’a appris M. le Président Laubinger, à l’avenir la subvention du Reich pour l’orchestre ne sera plus l’affaire du ministère de l’Intérieur mais de votre ministère. » <br>
<small>(32)</small> BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI, 11.5.33<br>
<small>(33)</small> BArch R55/1146 RMVP v. Keudell, Vermerk, 12.6.33<br>
<small>(34)</small> BArch R55/1147 BPhO Höber, Wolff au RMdI, 30.5.33<br>
<small>(35)</small> <i>Ibid.</i><br>
<small>(36)</small> GstA IB 2287 Oberbürgermeister Sahm au Preussisches Finanzministerium, 22.10.33 ; le RMVP ne put obtenir du ministères de Finances d’assurer un bdget à l’orchestre avant l’hiver 1933. <br>
<small>(37)</small> BArch R55/1147 BPhO Höber au RMVP v. Keudell, 30.6.33<br>
<br>
<b>Chapître IV</b> <br>
<small>(1)</small> BArch R55/197 BPhO Projektieter Inhalt des Vertrages mit Konzertmeister Kolberg, 5.11.34<br>
<small>(2)</small> PCH BphO Anstellungs- und Besoldungsordnung, 1.8.34<br>
<small>(3)</small> BArch R55/245 Bemerkung zue Gewinn-und Verluchstrechnung zum 31.3.1935<br>
<small>(4)</small> PJB Philharmonische Blätter 1936-1937, n°1<br>
<small>(5)</small> BArch R55/197 Bericht des künstlerischen Leiters 1938-1939<br>
<small>(6)</small> BArch R55/247 Erläuterung zu den Einnahmen, 1938-1939<br><br></small></small></p>]]></description>
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    <author>lascar</author>
    <pubDate>Mon, 21 Sep 2009 17:01:53 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Stravinsky par Tansman (troisième extrait)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Stravinsky-par-Tansman-troisieme33306</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x221_arton33306.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Écrit en 1947, jamais réédité depuis sa parution, l’ouvrage d’Alexandre Tansman sur <b>Igor Stravinsky par Alexandre Tansman</b> est le fruit de l’amitié développée entre les deux musiciens à la faveur de leur exil américain, à Hollywood, durant la Seconde Guerre mondiale. Guidé par une intime connaissance de l’œuvre de Stravinsky, il offre une analyse critique d’une acuité et d’une humanité inégalées parmi les innombrables essais consacrés au compositeur russe. <i>« La fréquentation de Stravinsky a contribué à ne chercher dans la musique que de la musique, à la traiter en art autonome et absolu, à retrouver une tradition esthétique que le néoromantisme et l’expressionnisme ont quelque peu effacée... »</i></p>

<p class="spip">Pour <b>Tansman</b>, la « révolution réactionnaire » imprimée par <b>Igor Stravinsky</b> (1882-1971), sa quête insatiable – et exemplaire – d’une perfection purement musicale, fait de lui l’un des géants de l’art occidental, l’égal d’un Bach ou d’un Léonard de Vinci.</p>

<p class="spip">Né en Pologne et établi à Paris, intime de Ravel, Prokofiev, Bartók, des chefs Arturo Toscanini et Serge Koussevitzky, mais aussi de Vladimir Jankélévitch ou Charlie Chaplin, le compositeur <b>Alexandre Tansman</b> (1897-1986) fut un témoin privilégié des bouleversements politiques et esthétiques de son temps. Son œuvre, riche de plus de trois cents partitions dans tous les répertoires (parmi lesquelles l’opéra Le Serment), mêle les influences slave et française (<b>Alexandre Tansman</b> épousa la pianiste Colette Cras, fille du compositeur Jean Cras). Par son lyrisme et son humanisme, elle porte la marque d’un esprit cultivé, mais surtout farouchement indépendant, qui reste l’une des grandes figures de l’histoire musicale du XXe siècle.</p>


<p class="spip"><b>Qobuz vous propose de déguster en exclusivité trois chapitres extraits de cet ouvrage passionnant. Troisième et dernier extrait :</b></p>


<p class="spip"><center><p class="spip"><b>VIE ET ŒUVRES D'IGOR STRAVINSKY</b></p></center></p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b>Chapitre XVII</b></p></center></p>

<p class="spip">C’est dans <i>L’Histoire du soldat</i> que la plupart des critiques voient la rupture de Stravinsky avec sa période dite « russe », et son choix d’un nouveau vêtement de musicien cosmopolite et vagabond, tournant le dos à son passé. Cette évolution devait, dans leur opinion, aboutir nécessairement à un dessèchement de son invention et de son imagination, avec une certaine froideur cérébrale. Pour d’autres, il est vrai, il revient à <i>Pulcinella</i> d’avoir complètement égaré le compositeur… C’est une bien curieuse manière de rompre que de commencer par un chef-d’œuvre définitif ! Or, le « russisme » d’un Stravinsky dépasse de beaucoup la simple utilisation d’un folklore comme prétexte de travail. Il est fondé sur des complexes psychologiques bien trop profonds pour qu’il puisse être tenté par un acte de volonté d’ailleurs très improbable. Stravinsky, à notre opinion, n’a jamais cessé d’être foncièrement russe, comme il n’a jamais cessé d’être un musicien occidental universel. Si pour certains le « russe » se confond avec la barbarie perpétuellement déchaînée, la proverbiale « âme slave », ou avec un pittoresque extérieur et factice, genre images d’Épinal, Stravinsky avait évidemment terminé ce stage.</p>

<p class="spip">Sans rien abandonner, mais enrichie par un renouvellement logique et naturel, <i>L’Histoire du soldat</i> apporte quelque chose de vraiment nouveau dans l’art stravinskyen. Elle l’apporte sur un plan tout différent, sur un plan, justement, dont la reconnaissance lui sera la plus marchandée – celui de la sensibilité.</p>

<p class="spip">Un phénomène extrêmement curieux où l’objectivité extrême de réalisation aboutit à un renouvellement sensible. Une musique apparemment gaie, entraînante, tout en rythme et en mouvement, porte en elle un élément d’une infinie tristesse, d’une solitude pathétique dans son inexpression : la solitude de la chambre de <i>Petrouchka</i> et du palais de l’Empereur de Chine dans le <i>Rossignol</i>.</p>

<p class="spip">Non que Stravinsky ait abandonné quoi que ce soit de son absence subjective, mais on y perçoit la présence sensible de l’homme. <i>L’Histoire du soldat</i> est une œuvre « humaine », et c’est à ce point de vue, plutôt que sur la base tout extérieure de la substitution d’un prétexte à un autre, qu’il faut concevoir son immense signification : l’humanisation, toujours sur un plan a-personnel, de la sensibilité stravinskyenne.</p>

<p class="spip">Je sais que ce phénomène psychologique n’est pas facile à analyser ou à faire comprendre à l’aide de mots. Mais je pense que tout auditeur sensible de <i>L’Histoire du soldat</i>W a dû éprouver l’effet nostalgique et pathétique de cette musique irrésistible, ce souffle de tendresse, a-personnelle mais présente, qui animera – du moins pour ceux qui ne cherchent pas la sensibilité dans les effusions sentimentales, le pathétique dans la grandiloquence, la puissance dans l’intensité du bruit – toute la production future du compositeur à travers le lent de l’<i>Octuor</i>, certains airs de <i>Mavra, Œdipus Rex, Apollon Musagète</i>, la <i>Symphonie de psaumes</i>, pour aboutir à l’émotion saisissante de la fin de la <i>Symphonie en ut</i> ou du trio de son andante, de certaines pages des <i>Danses concertantes</i> et de la <i>Symphonie en trois mouvements</i>. Tendresse due à l’élévation du sentiment, humanité de la solitude, de l’apaisement ou de la sérénité, froideur apparente dont le frémissement est d’autant plus sensible et précieux.</p>

<p class="spip">La structure purement musicale et l’interdépendance des éléments sont dans <i>L’Histoire du soldat</i> d’une réussite étonnante. Il est vraiment impossible de discerner si la mobilité des rythmes et l’individualisation des timbres, dont l’effet miraculeux est fonction de l’économie, ont donné naissance aux courbes mélodiques et aux aboutissements harmoniques, ou si ce sont ces mélodies, provenant de l’amalgame des éléments les plus hétérogènes, qui sont nées avec leur encadrement et leur mise en œuvre.</p>

<p class="spip">Les sept instruments sont tous traités en virtuose, mais nullement en acrobate. Les instruments offrent chacun des traits de virtuosité, mais jamais des « trucs » qui modifieraient leur individualité. Ils sont traités en soli, en combinaisons à deux, à trois, créant ainsi, non des sonorités composites, mais des timbres autonomes (dans le sens de l’effet sonore unique et point de la fonction musicale). Dans leur combinaison, ils semblent créer les timbres d’un instrument nouveau : je pense aux dialogues du violon avec la contrebasse, de la clarinette ou du cornet à pistons avec le violon, qui « portent » leur matière mélodique comme dans les registres d’un instrument spécifique et font en même temps partie du jeu dramatique tout en gardant leur personnalité.</p>

<p class="spip">L’œuvre est conçue en numéros séparés, comme une musique de scène, une suite, se déroulant simultanément à l’action récitée par un lecteur et jouée par des protagonistes. Il s’agit donc encore, plus ou moins, d’un mimodrame joué, récité et mis en musique, d’où le titre <i>Histoire</i>. Les numéros : <i>Air de marche, Intermède du violon, Pastorale, Petit concert, Danses, Choral</i>, portent un cachet de thématisme à développement en miniature. L’œuvre est de plus unifiée par l’accentuation de certains traits instrumentaux, par l’utilisation de la qualité du timbre comme d’un thème ou d’une cellule.</p>

<p class="spip">Ainsi que nous l’avons déjà remarqué, la ligne mélodique semble souvent conçue en fonction des instruments porteurs et de leur virtuosité même. Un certain chromatisme de passage y est introduit, non pas celui que nous connaissons par <i>L’Oiseau de feu</i> ou par certaines pages du <i>Rossignol</i>, mais celui qui est apparenté au jazz dans sa forme primitive et équivoque, ou à celui des <i>Sonates pour violon seul</i> de Jean-Sébastien Bach. La courbe même du mélos de <i>L’Histoire du soldat</i> fait souvent penser à ces Sonates, avec les écarts disloqués de leurs intervalles qui proviennent souvent d’un renversement à l’octave d’un son adjacent, leur caractère discursif, leur chromatisme de mouvement. La mélodique stravinskyenne se déploie ici en longueur ; sa polyphonie est plutôt l’aboutissement des mélodies que celui des thèmes contrepointés ou superposés. L’harmonie devient plus resserrée, plus condensée, jusqu’à indiquer le futur appui d’une homophonie d’<i>Œdipus Rex</i> par une marche d’accords.</p>

<p class="spip">Nous avons déjà insisté sur le rythme, qui est l’élément fondamental de <i>L’Histoire du soldat</i>, la source du mouvement mélodique et harmonique comme du timbre, l’élément unifiant de la polyphonie sonore, à laquelle il participe comme partie intégrante. Le rôle de la batterie n’est plus seulement de scander l’accent. Elle est un « homme-multiple » qui joue, un groupe presque mélodique qui, par la qualité de son timbre percutant, conserve sa fonction d’ordonnateur du temps. Car le rythme est partout, dans les notes, dans leurs intervalles, dans les silences, dans les courbes et les dessins, dans les harmonies qui en résultent, dans le timbre. Il embrasse et alimente toute l’action musicale sans la dominer, mais en lui prêtant sa raison d’être.</p>

<p class="spip">Ainsi, nous semble-t-il, <i>L’Histoire du soldat</i> n’est nullement une « œuvre de rupture ». Bien au contraire, en renouvelant la sensibilité de l’art stravinskyen, elle ne renie rien de son passé. En marquant une certaine étape dans l’évolution de Stravinsky, elle manifeste un nouvel aspect de sa personnalité indivisible. Cette sensibilité qui, tout en subsistant à l’état latent, avait été quelque peu étouffée dans ses œuvres précédentes, s’affirme ici en une frémissante humanité et en une tendresse sans exhibitionnisme. La personnalité du compositeur, loin de ramener l’œuvre au « moi », ne se révèle que dans le déroulement objectif de la matière sonore. L’humanité de Stravinsky ne cherche jamais à exprimer ou à signifier, mais elle intervient, peut-être subconsciemment, dans l’ordonnance lucide de tous les facteurs, en leur prêtant une vie où l’homme, sinon la personne, sera dorénavant toujours présent.</p>


<p class="spip"><b> <i>© Les éditions du Point d'Exclamation, 2009</i> </b>
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</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_33306</guid>
    <author>Marc  ZISMAN</author>
    <pubDate>Wed, 09 Sep 2009 17:08:59 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Stravinsky par Tansman (deuxième extrait)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Stravinsky-par-Tansman-deuxieme33265</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x221_arton33265.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Écrit en 1947, jamais réédité depuis sa parution, l’ouvrage d’Alexandre Tansman sur <b>Igor Stravinsky par Alexandre Tansman</b> est le fruit de l’amitié développée entre les deux musiciens à la faveur de leur exil américain, à Hollywood, durant la Seconde Guerre mondiale. Guidé par une intime connaissance de l’œuvre de Stravinsky, il offre une analyse critique d’une acuité et d’une humanité inégalées parmi les innombrables essais consacrés au compositeur russe. <i>« La fréquentation de Stravinsky a contribué à ne chercher dans la musique que de la musique, à la traiter en art autonome et absolu, à retrouver une tradition esthétique que le néoromantisme et l’expressionnisme ont quelque peu effacée... »</i></p>

<p class="spip">Pour <b>Tansman</b>, la « révolution réactionnaire » imprimée par <b>Igor Stravinsky</b> (1882-1971), sa quête insatiable – et exemplaire – d’une perfection purement musicale, fait de lui l’un des géants de l’art occidental, l’égal d’un Bach ou d’un Léonard de Vinci.</p>

<p class="spip">Né en Pologne et établi à Paris, intime de Ravel, Prokofiev, Bartók, des chefs Arturo Toscanini et Serge Koussevitzky, mais aussi de Vladimir Jankélévitch ou Charlie Chaplin, le compositeur <b>Alexandre Tansman</b> (1897-1986) fut un témoin privilégié des bouleversements politiques et esthétiques de son temps. Son œuvre, riche de plus de trois cents partitions dans tous les répertoires (parmi lesquelles l’opéra Le Serment), mêle les influences slave et française (<b>Alexandre Tansman</b> épousa la pianiste Colette Cras, fille du compositeur Jean Cras). Par son lyrisme et son humanisme, elle porte la marque d’un esprit cultivé, mais surtout farouchement indépendant, qui reste l’une des grandes figures de l’histoire musicale du XXe siècle.</p>


<p class="spip"><b>Qobuz vous propose de déguster en exclusivité trois chapitres extraits de cet ouvrage passionnant. Deuxième extrait :</b></p>


<p class="spip"><center><p class="spip"><b>TYPOLOGIE CREATRICE ET MISE EN ŒUVRE</b></p></center></p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b>Chapitre II</b></p></center></p>

<p class="spip">La mélodique de Stravinsky, qu’elle s’abreuve aux sources de la chanson populaire russe, qu’elle s’inspire des grands polyphonistes allemands ou des Italiens (Rossini, Donizetti ou Bellini) suit toujours une courbe de prédilection caractéristique. Stravinsky, comme nous le savons, ne retient de la source concrète de son inspiration que ce qui répond aux exigences de l’œuvre, que ce qui convient à sa conception propre du dessin linéaire. Les thèmes mélodiques stravinskiens sont habituellement de caractère net et direct, bien frappés dans leur mouvement, vifs, plastiques, strictement délimités. Leur morphologie suit principalement deux conceptions :</p>

<p class="spip">1. La phrase composée des notes conjointes d’une gamme ou d’un mode, ou de leur tronçon, dont la coupe métrique détermine le dessin (<i>Danse russe</i> de <i>Petrouchka</i>, le <i>Jeu des cités rivales</i> du <i>Sacre du printemps</i>, la plupart des thèmes de <i>Noces</i>, de <i>L’Histoire du soldat</i>, le début des <i>Danses concertantes</i>, etc.).</p>

<p class="spip">2. Le déploiement d’un complexe harmonique ou d’un simple arpège tonal, particulièrement avec un jeu ambigu de la tierce, agissant sur un balancement thématique entre les modes majeur et mineur (<i>Apollon Musagète, Capriccio, Danses concertantes, Scènes de ballet, Symphonie en trois mouvements</i>, etc.). Les larges écarts d’intervalles qui abondent dans le mélos stravinskyen sont, pour la plupart, dus à des renversements à l’octave d’un intervalle adjacent (comme la seconde inférieure en septième supérieure ou seconde supérieure en neuvième), mais parfois, aussi, aux nécessités d’une polyphonie particulière. L’invention ou la prédilection thématique stravinskyenne est presque toujours d’ordre diatonique, avec un usage étonnant des notes de passage et de l’altération. L’utilisation du chromatisme partiel n’est toutefois pas absente de la mélodie stravinskyenne, mais elle se greffe toujours sur une base réelle (ou sous-entendue) de matière tonale diatonique.</p>

<p class="spip">Comme nous l’avons dit pour l’esthétique, Stravinsky considère la tonalité (je veux dire son élément diatonique aboutissant à la cadence) comme une contrainte, un obstacle attaché aux facteurs composants du mélos. Il en fait ce qu’il veut, mais, et même quand il la combat, il en tient compte. Son existence, sa « présence » ne lui échappent jamais. Le chromatisme qu’on peut discerner dans l’œuvre stravinskyen est le plus souvent d’origine harmonique et non thématique, comme dans <i>Le Rossignol</i> (sans parler de <i>L’Oiseau de feu</i>, où, comme nous le verrons ultérieurement, le style personnel du compositeur n’a pas encore trouvé sa direction définitive).</p>

<p class="spip">Même dans le développement du premier mouvement de l’<i>Ode</i>, les dessins chromatiques des cordes n’aboutissent jamais à une polychromie mélodique. Ils se superposent à la présence réelle d’un pôle diatonique. Le même phénomène détermine aussi bien un certain chromatisme du <i>Sacre du printemps</i> ou de la récente <i>Symphonie</i>. Nous en parlerons plus en détail, en abordant le langage harmonique du compositeur. Cet attachement de Stravinsky au système tonal dans sa mélodique, aussi bien que le caractère plastique, direct et relativement court de son dessin thématique habituel, correspond exactement aux exigences constructives de son travail. Un thème étendu, la « mélodie infinie », telle que la concevaient Wagner et ses continuateurs, ne se prête pas entièrement à un traitement formel. Sa coupe « chronique » imprécise (non asymétrique, comme c’est souvent le cas chez Stravinsky), empêche le jeu organisé de l’opposition dans le développement, et ici Stravinsky est plus près de la conception thématique de Beethoven que des autres compositeurs de l’époque dite romantique.</p>

<p class="spip">C’est donc aussi une raison architectonique qui dicte à Stravinsky sa prédilection pour la mélodique tonale diatonique, pour son côté plastique et tranchant, son caractère horizontal, linéaire, enfin, sa qualité de facteur « inexpressif », de même aussi que sa haine pour tout ce qui est imprécis dans ses limites. Aussi sa phrase mélodique est-elle généralement lapidaire et précise et permet-elle, par sa souplesse linéaire, des transformations rythmiques et des oppositions dans le jeu polyphonique. Son mètre est fréquemment d’une asymétrie ordonnée, résultant des déplacements sur les temps forts et faibles de la mesure, de prolongements d’une note débordant sur son départ ultérieur ou l’anticipant. Comme nous l’avons observé, l’élément « mélos » chez Stravinsky est toujours étroitement lié à la coupe métrique, à la pulsation intérieure d’un rythme qui revitalise perpétuellement son déroulement linéaire dans le temps.</p>


<p class="spip"><b> <i>© Les éditions du Point d'Exclamation, 2009</i> </b>
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<a href="http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Stravinsky-par-Tansman-premier33103">Lisez le premier extrait</a>
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]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_33265</guid>
    <author>Marc  ZISMAN</author>
    <pubDate>Fri, 04 Sep 2009 12:01:27 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Stravinsky par Tansman (premier extrait)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Stravinsky-par-Tansman-premier33103</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x232_arton33103.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Écrit en 1947, jamais réédité depuis sa parution, l’ouvrage d’<b>Alexandre Tansman</b> sur <b>Igor Stravinsky par Alexandre Tansman</b> est le fruit de l’amitié développée entre les deux musiciens à la faveur de leur exil américain, à Hollywood, durant la Seconde Guerre mondiale. Guidé par une intime connaissance de l’œuvre de <b>Stravinsky</b>, il offre une analyse critique d’une acuité et d’une humanité inégalées parmi les innombrables essais consacrés au compositeur russe. <i>« La fréquentation de <b>Stravinsky</b> a contribué à ne chercher dans la musique que de la musique, à la traiter en art autonome et absolu, à retrouver une tradition esthétique que le néoromantisme et l’expressionnisme ont quelque peu effacée... »</i></p>

<p class="spip">Pour <b>Tansman</b>, la « révolution réactionnaire » imprimée par <b>Igor Stravinsky</b> (1882-1971), sa quête insatiable – et exemplaire – d’une perfection purement musicale, fait de lui l’un des géants de l’art occidental, l’égal d’un Bach ou d’un Léonard de Vinci.</p>

<p class="spip">Né en Pologne et établi à Paris, intime de Ravel, Prokofiev, Bartók, des chefs Arturo Toscanini et Serge Koussevitzky, mais aussi de Vladimir Jankélévitch ou Charlie Chaplin, le compositeur <b>Alexandre Tansman</b> (1897-1986) fut un témoin privilégié des bouleversements politiques et esthétiques de son temps. Son œuvre, riche de plus de trois cents partitions dans tous les répertoires (parmi lesquelles l’opéra <i>Le Serment</i>), mêle les influences slave et française (<b>Alexandre Tansman</b> épousa la pianiste Colette Cras, fille du compositeur Jean Cras). Par son lyrisme et son humanisme, elle porte la marque d’un esprit cultivé, mais surtout farouchement indépendant, qui reste l’une des grandes figures de l’histoire musicale du XXe siècle.</p>

<p class="spip"><b>Qobuz vous propose de déguster en exclusivité trois chapitres extraits de cet ouvrage passionnant. Premier extrait :</b></p>


<p class="spip"><center><p class="spip"><b> <b>STRAVINSKY ET LE PHÉNOMÈNE MUSICAL</b> </b></p></center></p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b> <b>Chapitre I</b> </b></p></center></p>

<p class="spip">C’est avant tout sous le rapport de la règle des « jeux » que nous allons considérer cet oeuvre, monumental tant par son volume que par sa valeur intrinsèque : jeux complexes, variés, entraînants, régis par une règle honnête, intègre, établie une fois pour toutes comme une loi intérieure de l’art musical même. La règle de ces jeux se caractérise par un seul dénominateur commun, pris dans son sens le plus large, mais aussi le plus restrictif : la musique, rien que la musique, toute la musique.</p>

<p class="spip">Si Stravinsky change de jeu fréquemment, ce n’est point parce que le précédent avait été jugé par lui insatisfaisant dans son essence et sa réalisation. Bien au contraire, c’est parce qu’il considère que plus un « jeu » est réussi, plus il faut chercher à en créer un autre, et ne pas varier le précédent à l’infini. Chaque œuvre présente pour Stravinsky un certain problème particulier à résoudre, problème d’ordre pour l’intelligence, obstacle à vaincre, et s’il n’y en a pas, à créer pour le vaincre. L’art comportant, comme tout apport purement humain à la vie organique, un élément d’artifice, nécessite la lutte contre la difficulté, la contrainte de l’ordre. Stravinsky agit en vue de cet obstacle et par rapport à lui, car la facilité anarchique exclut la qualité artistique.</p>

<p class="spip">(Nous présumons a priori la présence d’un <i>don latent</i>, car l’existence de ce don va de soi, et en parlant d’un artiste comme Stravinsky, il est impossible de la mettre en doute.)</p>

<p class="spip">Une fois la difficulté et l’obstacle placés avec clarté et précision devant lui, il les circonscrit et les délimite pour entrevoir le problème dans toute son étendue et avec toutes ses potentialités. Ce travail d’organisation n’a rien de cérébral ou de pédant, car il représente le premier contact de l’intelligence humaine avec la matière entrevue grâce à la vocation, grâce au don latent. Une fois un problème réalisé, Stravinsky ne s’y intéresse plus en tant que problème et s’attelle à un autre.</p>

<p class="spip">En changeant de jeu, Stravinsky ne change jamais sa règle de jeu : quelque genre qu’il adapte à son art, indépendamment du caractère esthétique ou stylistique du problème individualisé, son attitude artistique en face de son travail de musicien reste toujours la même. Si dans cette attitude Stravinsky considère la sincérité égocentrique comme un excès superflu de l’honnêteté – excès dangereux, étant donné la suppression de l’élément d’artifice indispensable –, il conserve la notion d’honnêteté comme une condition primordiale de son travail et de son rapport avec les facteurs perceptifs de la production artistique. Il n’a nullement besoin de dévoiler « tout » ce qu’il pense ; mais ce qu’il considère comme utile à dévoiler est toujours d’une vérité, d’une intégrité inattaquables. Stravinsky partage la maxime de Rémy de Gourmont, que la sincérité est une explication, mais jamais une excuse. Il ne s’agit nullement de garder un secret quelconque pour soi, mais d’éviter de dire des vérités qui, à son avis, ne doivent intéresser personne et qui n’ont rien à faire avec la musique telle qu’il la conçoit.</p>

<p class="spip">Dans sa <i>Poétique musicale</i>, aussi bien que dans maints endroits des <i>Chroniques</i> de sa vie, Stravinsky confirme théoriquement cette nécessité de la circonscription et de la limitation du problème posé pour chaque œuvre particulière. Avant d’entreprendre un travail, il est moins important de savoir ce qu’on va faire que d’établir clairement ce qu’il faut éviter de faire.</p>



<p class="spip"><b> <i>© Les éditions du Point d'Exclamation, 2009</i> </b></p>

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]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_33103</guid>
    <author>Marc  ZISMAN</author>
    <pubDate>Mon, 31 Aug 2009 15:46:45 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Manuel de Falla : un saint homme, mon ami !]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Manuel-de-Falla-Un-saint-homme-mon28083</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x237_arton28083.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Au numéro 11 de la calle Antequera alta, blottie entre le Carmen de los Mártires et l'un de ces hôtels de luxe qui font le charme de l'Espagne moderne et que l'on nomme ici <i>parador</i>, se trouve une petite maison, une toute petite maison de poupée, tellement humble, tellement blanche, tellement simple qu'elle force le recueillement et inspire le respect. C'est dans cette maison discrète accrochée à la colline de l'Alhambra de Grenade que se retira du monde, entre 1921 et les derniers mois succédant à la Guerre civile espagnole (1936-1939), le compositeur Manuel de Falla (1876-1946), avant qu'il ne parte pour son ultime exil argentin. Les murs blanchis à la chaux gardent encore l'écho de ses longues prières et des musiques qu'il jouait parfois sur son piano droit, et conservent encore le chuchotement des visiteurs venus du monde entier pour saluer qui l'ami, qui le musicien. Car loin d'être la cellule d'un ascète comme on l'a si souvent — trop souvent — prétendu, la maison bruissait d'une certaine activité musicale et intellectuelle — amis, poètes, écrivains, compositeurs, instrumentistes et disciples venant volontiers faire le déplacement pour rendre visite à ce petit homme maladif et défaillant, souffrant officiellement d'arthrose chronique, mais en réalité ravagé par les conséquences épuisantes d'une syphilis au tréponème particulièrement virulent qui fit longtemps l'admiration des médecins et des archivistes de l'hôpital de la Salpêtrière, à Paris. Mais silence sur ce que tous ses biographes officiels ont longtemps pudiquement caché, sinon toujours ignoré ! De Don Manuel, on préfère donner l'image d'une sorte de saint souffreteux, en permanence illuminé par la foi, passant directement du prie-Dieu à la table de composition, abîmé dans ses partitions comme dans ses prières et brûlant, dans la grande tradition des mystiques espagnols torturés par la sexualité, d'un désir combattu et victorieusement châtié. Cette maladie qu'on a longtemps qualifiée de « honteuse » s'est, de fait, effacée derrière un diagnostic quand même plus digne pour un homme ayant reçu bulles et dispenses papales témoignant de sa dévotion — et de celle de son inséparable sœur, l'éternelle compagne de sa vie, la fidèle Maria del Carmen. Va donc, au fond, pour l'« arthrose chronique » et pour la « névrose obsessionnelle » dont souffrait officiellement Manuel de Falla ; pour son hypocondrie caractérisée et pour ses phobies maladives, lui qui passait, dit-on, quatre heures tous les matins dans sa salle de bains à s'astiquer au gant de crin et ne se touchait les parties génitales qu'avec des gants spéciaux en caoutchouc prévus à cet effet. Mais permetttez-moi de penser que cette « chtouille » foudroyante, probablement attrapée à Paris (dame : le « mal français ! »), pourquoi pas chez une demoiselle de petite vertu, le rend terriblement humain. L'une des rares fois de son existence, peut-être, où Don Manuel avait accepté de s'abandonner à sa sexualité et à des transports que sa morale et sa religion réprouvaient ! Les amoureux de l'imagerie officielle du compositeur ne manqueront pas de se lancer dans les explications les plus farfelues et les plus alambiquées (...) et de répéter que non, que c'est impossible, que ce saint Jean de la Croix ou que cet ascète émacié tout à fait digne du pinceau de Zurbarán ne pouvait décemment pas avoir sombré dans le pire des péchés, dans le stupre et la fornication, contrairement à tous les saints officiels de l'hagiographie chrétienne, victorieux de tous les pièges tendus par le Malin ou sauvés par la jouissance et l'extase...</p>

<p class="spip">Pauvre Don Manuel ! D'un moment d'égarement — et, soyons sûrs, de dégoût pour ces plaisirs qu'on dit charnels — il lui reste cette flétrissure, terrible pour un croyant, abandonné à l'intraitable volonté divine et aux remords éternels. On peut d'ailleurs le lire dans cette faille secrète, dans la gravité émaciée de ce regard fiévreux mangé d'inquiétude que sut saisir magistralement le peintre Ignacio Zuluoga (1870-1945) en 1921, réalisant un portrait torturé du compositeur sur fond de ciel goyesque, devenu depuis une véritable icône. Tout dans cette maison rappelle les excès religieux — sinon la folie d'un autre âge — ainsi que la souffrance ordinaire quotidienne endurée par ces deux reclus volontaires : les grands chapelets de bois accrochés aux murs, bien visibles au-dessus des lits ; les bulles papales soigneusement encadrées célébrant la dévotion de Don Manuel et de sa sœur ; un petit calvaire kitsch et saint-sulpicien représentant le Christ en croix avec les saintes femmes éplorées agenouillées à ses pieds, enfermé sous un globe de verre ; un meuble à pharmacie qu'on devine bourré de médicaments ; ou encore cette étrange chaise en paille que le compositeur fit équiper avec des roulettes afin de se déplacer plus facilement les jours où la souffrance et les crises d'arthrite devenaient trop insupportables. Pour le reste, on y retrouve les pauvres objets d'une vie ordinaire, pieusement recueillis au fil des années par les amis et les mécènes, comme son fameux piano droit, son phonographe ou sa machine à écrire, ses faux cols et ses cravates, ses ustensiles de toilette en émail blanc, le bric-à-brac des objets de cuisine, sans oublier quelques photographies touchantes comme celle du petit Manuelito âgé de six ou sept ans déguisé en mousquetaire, l'épée au côté, à l'occasion du Carnaval de Cadix...</p>

<p class="spip">La première fois que j'ai visité la petite maison de la rue d'Antequera alta, c'était presque par hasard, un début d'après-midi de printemps déjà presque torride, même si on pouvait encore apercevoir dans le lontain la couronne neigeuse de la Sierra Nevada, qui forme le plus rafraîchissant des contrastes avec la chaleur engourdissant déjà la ville de Grenade. Le regard encore tout ébloui par les fastes de l'Alhambra et par la paresse d'eaux fraîches et d'ombres du Generalife, ce jardin de rêve où l'eau jaillissante et murmurante des jets d'eau donne une simple idée du bonheur, je me suis retrouvé dans cette petit rue arrosée de soleil et croulant sous les fleurs. Une pancarte rudimentaire et discrète mentionnait simplement la « Casa-museo Manuel de Falla », la maison-musée du compositeur. Magie des hasards, éblouissements de l'inattendu. Quelques décennies plus tard — mais à New York cette fois —, le même petit dieu facétieux de la musique me poussera par hasard à m'abriter d'une averse diluvienne sous l'auvent tout en longueur d'un immeuble de la 57e rue, n° 309 Ouest, à Manhattan, où un autre génie, nommé celui-là Béla Bartók, vint terminer ses jours — une plaque commémorative l'atteste — et écrivit son œuvre ultime, le <i>Concerto pour alto</i>. Mais cela est une autre histoire... </p>

<p class="spip">Dans le patio minuscule de la maison blanche aux volets bleus, une Andalouse sans âge, toute de noir vêtue, assise immobile et droite sur une chaise, semblait la gardienne jalouse de ce temple minuscule. D'un geste, elle me fit les honneurs du lieu, dans un castillan mangé par l'épouvantable accent andalou, avalant la moitié des consonnes et peut-être même parsemé d'expressions et de tournures locales difficilement compréhensibles pour un étranger. Elle se lança dans un flot ininterrompu d'explications dont je ne compris pas grand-chose, si ce n'est un mot qui revenait souvent dans sa bouche : « un santo », un saint. « Era un santo, caballero ! » (« c'était un saint homme, mon jeune ami ! ») : oui, un personnage exceptionnel et hors du commun, qui avait médité, élaboré, accompli, fait, créé, révolutionné je ne comprenais pas trop bien quoi au juste, mais quelquechose d'énorme, humainement ou musicalement, pour que cette femme de bonne volonté le répète avec autant d'insistance et de conviction, les yeux aux ciel, comme pour le prendre à témoin de la véracité de ses dires.
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Écoutez <a href="http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-CRITIQUES/ECOUTE-EN-AVEUGLE/Manuel-Falla-Nuits-dans-les27634"><font color=#5eabc1>l'audition en aveugle des <i>Nuits dans les jardins d'Espagne</i></font></a></p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_28083</guid>
    <author>Classica</author>
    <pubDate>Tue, 12 May 2009 18:55:06 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Ludwig van Beethoven Ce piano qui résiste]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Ludwig-van-Beethoven-Ce-piano-qui24328</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x332_arton24328.jpg" /><br /><br /><p class="spip">La rupture ; l'arrachement ; un simple martèlement d'abord, mais tel qu'on n'en avait jamais connu, dans la <I>Waldstein</I> ; ou dans l'<I>Appassionata</I> cet appel à vide, signe pour rien, signe pour nulle part mais qui, se dédoublant deux octaves plus bas, ouvre un espace, espace sans rien, le vide peut-être qui appelle. Et de ce <I>pianissimo</I> hanté qui ose chuchoter le terrible, après un autre appel, mais directionnel, lui, et qu'ailleurs il va faire retentir comme les coups mêmes que frappe le Destin, ce jaillissement, cette giclée, ce déferlement. Déjà Beethoven à son piano nous a montré ce que c'est chez lui qu'un commencement ; quel absolu ; quelle irruption, pour quel mouvement qui d'avance sait sa fin, produit sa propre tension et la régit, maître de sa propre énergie d'autant plus qu'il semble s'affoler. Volontarisme, emportement aussi, comme on n'en avait jamais vu à l'oeuvre, et sur cette matière fuyante, sans apparente consistance, qu'est le son. Or c'est peut-être le premier génie de Beethoven à son piano de faire le son <I>consistant</I> ; de le traiter comme une matière qui résiste, qui voudrait échapper à la prise, mais l'emprise, la poigne sont trop puissantes ; qui se découpe ou se modèle ou s'épaissit en masses, masses qu'il faut traiter à pleines mains. Ah sur les touches de ce clavier-là ce n'est pas un vent, c'est un ouragan (et on le sent bien venir quand il n'est qu'<I>en puissance</I>, qu'il ne fait que chuchoter, on ne sent que trop la charge, la menace) ; à pleines mains elles se laissent pétrir, que ferait-on ici des doigts fuselés des clavecinistes, quoi même des jolis doigts à la française ? Mais un espace, avec ses écartements, ses grondements prémonitoires, ses frictions ; une matière qui semble douée de volonté propre, fût-ce seulement celle de résister ; une véhémence modeleuse qui est d'un sculpteur plus que d'aucun musicien jusqu'ici (et sans doute depuis) ; avec cela une fantaisie inventive qui peut railler, haranguer, moquer, maudire, mais immanquablement, ayant déconcerté (et concerté notre déconcertation même) construit ; et compte sur moi, destinataire et partenaire, pour enrichir de mon excitation, de la chaleur qui me vient aux veines, de mon attente et de toute mon âme captivée, l'œuvre qui à moi aussi, simple auditeur, demande et prend tout. C'est ça, chez Beethoven, partir. Démarrer.
<br></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><br><span class="spip_documents"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/gif_131x25_vient_paraitre-3.gif" /></span>
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<span class="spip_documents"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_240x480_Reduit-7.jpg" /></span>
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<i>« Peut-être y a-t-il des musiciens plus grands, ou meilleurs. Mais le seul Beethoven à tout instant de sa meilleure musique nous communique l'urgence qui&nbsp;est&nbsp;en&nbsp;lui, de convaincre, d'entraîner. Beethoven est une prise. L'emprise ne se desserrera pas. » </i>
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<font color=black><b>André Tubeuf</b> trace ici les grandes lignes de son Beethoven, nouvel ouvrage de l'écrivain et musicologue, après ses pénétrants Mozart et Strauss parus dans la même collection Actes Sud/Classica. </font> 
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<p class="spip">Jamais on n'avait vu, jamais on ne reverra ça. Une fois, une seule, Mozart a pour ainsi dire <I>lancé</I> une sonate. La <I>la mineur K.310</I> déboule, comme au coup du starter, partie de rien ; départ qui est à soi-même origine et justification, mais en rien rupture, irruption ; ne semblant en rien en finir avec quelque chose, une pression, une impatience. Ailleurs, quand Mozart commence, c'est que quelque chose commence en effet ; pour inverser le mot délicieux de Sacha Guitry, le silence qui précède la musique de Mozart n'est pas de lui. Chez Beethoven, si : tout d'ailleurs est à lui et de lui, la tension qu'il y a forcément avant, l'imminence, et cette irruption. Comme cela sera différent avec Schubert où parfois (pas toujours) mais typiquement, d'une façon qui n'est qu'à lui, quelque chose ne semble que continuer ce qui avançait déjà, mais inaudible (ainsi le <I>molto moderato</I> de <I>la</I> <I> si bémol D.960, Winterreise</I> aussi, qui semblent pris en marche) ; ou affleurer, émerger, comme si tout en vérité n'était qu'eaux, flux et accidents du flux, (ainsi de bout en bout de l'autre <I>molto moderato,</I> celui de la <I>sol majeur D.890</I>).
<br></p>

<p class="spip">On a eu besoin de cette récapitulation ; de ce coup d'œil au paysage : c'est qu'il faut prendre, reprendre souffle. Tant ce qui va suivre est sans exemple dans l'histoire du piano et suffirait à lui créer, concentrée sur cinq ans (et cinq ans que la gestation de la <I>Neuvième</I> et de la <I>Solemnis</I>, pas moins, devraient suffire à dévorer), son aventure.
<br></p>

<p class="spip">Voilà. L'<I>Opus 101</I> est, simplement, d'une autre plume, et qui semble obéir à d'autres lois. Assez joué à faire et défaire la sonate, à la désarçonner et désarticuler, à en renouveler tout le contenu (et d'abord sa sonorité et son timbre, matières premières qu'elle ne se connaissait pas encore) tout en affectant d'en respecter les apparences, les formules. Dans cet exercice, ascèse aussi, qui lui a pris vingt ans au moins, l'<I>Appassionata</I> montre assez, à moins de mi-parcours, à quelle extrémité Beethoven s'est porté déjà, s'en tenant pourtant à la lettre de la formule. Qu'a-t-il appris, qu'a-t-il retenu plutôt ? Que l'opposition des thèmes n'est pas rhétorique seulement, simple procédé pour avancer (quand même on n'aurait rien à dire) ; qu'elle n'est pas débat mais combat, et même conflit, <I>in stile concertato</I>, ce qui est la fin de toute rhétorique, nécessairement conciliante ; qu'on a intérêt à répéter et récapituler mais, mieux encore, à reboucler, ne fût-ce qu'allusivement, d'abord pour mieux affirmer sa domination sur le parcours créé, pour ramasser et conclure (et conclure en raccourcissant progressivement la perspective, ce qui est emprise dynamique encore), mais aussi pour impliquer davantage l'auditeur, en qui se crée une dimension de mémoire et d'anticipation, et qui du fait de réentendre réorganise, saisira allusivement un autre type de forme, qui peut être cyclique. Beethoven n'a plus besoin à son piano que de ce qu'il a appris en matière de sonorité et de mouvement ; on oppose, on contraste, on construit, on varie et, à un moment donné il faudra bien qu'aussi l'on finisse. Plus besoin des formules, de procédés, ni de juge : on s'autocensure assez, Dieu merci. Mais seulement les principes, et son expérience de travailleur du piano.
<br></p>

<p class="spip">La liberté du mouvement et de l'allure est neuve, acquise, conquise. Comme pour la saluer, celle des dénominations est revendiquée. Le piano est neuf, il s'appelle <I>Hammerklavier</I> désormais, du nom de ces marteaux qui semblent lui dicter sa fonction essentielle, pétrissement de l'ivoire, martèlement, dynamique d'où par force montera (ou sourdra plutôt) peu de mélodie qu'on puisse appeler mélodie, mais de part en part, du chant, ah cela oui. Plus de pianoforte donc, plus de cette appellation exotique qui inféode l'art allemand à d'autres manières et, par contagion peut-être, foin des indications de mouvement ou d'expression en italien. Innovation, qui n'est pas si petite rupture, et même transgression. L'<I>Opus 101</I> s'annonce <I> « <i>Etwas lebhaft und mit der innigsten Empfindung</i> ».</I> Une sensibilité proprement allemande s'y annonce, celle de l'<I>Empfindung</I> goethéen qui a donné son âme au <I>Sturm und Drang</I> ; quant au <I>etwas</I> modérateur accolé à l'indication de vivacité donnée par le <I>lebhaft</I>, il dit assez qu'on entend qu'ici les nuances dynamiques, les suggestions expressives soient prises à la lettre, obéies. Mais quelle douceur aussi ! Schubert pourrait presque préluder de la sorte, dans cette oscillation du mouvement, du sentiment, du son aussi qui semble hésiter à se fixer dans son <I>la</I> majeur, comme si ambiguïté, flottement lui étaient naturels ; cela s'envole, sans quitter le sol pourtant, avec comme une apesanteur, mais qui suppose cette sorte de tension intérieure, qu'on ne percevra qu'à son coup d'aile ; la légèreté ici est signe de la tenue ; le chant traverse cela de part en part, sans se constituer en mélodie, jamais, en donnant le sentiment qu'ici on n'a pas besoin de la mélodie : de quoi certes Wagner se souviendra, qui reconnaîtra avoir trouvé ici même la suggestion de sa propre mélodie infinie, par laquelle on va chanter beaucoup, beaucoup à l'opéra de demain, et certes pas sur le modèle de Mozart, Chopin ou Bellini. Quel départ, ici ! On s'est embarqué sans le savoir. On voudrait ne pas revenir.</p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_24328</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Fri, 20 Mar 2009 18:05:30 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Henry Purcell La dernière année]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Henry-Purcell-La-derniere-annee22819</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x398_arton22819.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Le soir du 21 novembre 1695, veille de la Sainte-Cécile, Henry Purcell fut brutalement emporté à l'âge de 36 ans par une maladie qui le tenait alité depuis quelque temps. Il semble que son état se soit brusquement aggravé, prenant tout le monde de court. On dut quérir sans tarder un clerc de notaire, qui n'eut même pas le temps d'aiguiser sa plume et rédigea dans la plus grande hâte un document succinct et incomplet qu'il amenda par la suite. Quant à la signature d'Henry Purcell, triste gribouillis tremblé terminé par une grosse tache d'encre, si étranger à la belle écriture ferme et ronde qu'on lui connaissait, elle était l'œuvre d'un mourant en sa dernière extrémité. Il s'éteignit peu avant minuit, laissant une femme et trois enfants. Il légua tous ses biens à sa chère Frances, laquelle, quand son heure fut venue et selon les vœux de son époux, transmit à leur fils Edward, musicien comme son père, ses livres de musique, un orgue, deux épinettes, quelques objets en or et en argent et « du beau mobilier pour une chambre ». De la maladie qui l'emporta, on ne sait rien. Ce pourrait avoir été une pneumonie, mais aussi, pourquoi pas, une tuberculose dont aurait souffert avant lui son père, mort lui aussi de maladie vers le même âge. Une chose est certaine : la dernière année de la vie de Purcell avait été harassante.
<br></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><span class="spip_documents"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/gif_131x25_vient_paraitre-3.gif" /></span>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_243x482_Copie_de_51VBYLIEbtL__SS500_.jpg" /></span></center></center>
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<p class="spip"><font color=black><b><small>Cette nouvelle biographie propose au&nbsp;lecteur un voyage au cœur de&nbsp;Londres sous les règnes des derniers rois Stuart.
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L'art éloquent de Purcell est en effet le reflet d'une époque marquée par de&nbsp;grandes catastrophes, de graves conflits politiques et religieux et de&nbsp;vastes bouleversements sociologiques. 
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<br>
Comme tous les volumes de la collection <i>Classica</i>, ce Purcell est enrichi d'une chronologie, d'un bibliographie, d'une discographie et&nbsp;d'un index. </small></b> </font>
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<p class="spip"><font color=#c0a778><big><b>Un compositeur surmené</b></big></font>
 
Outre ses charges d'organiste à la Chapelle royale et à Westminster, qui l'occupaient quasiment tous les jours, son travail de professeur, qu'il prenait suffisamment au sérieux pour composer des « méthodes » à ses élèves, et la révision de la douzième édition chez Playford de son <I>Introduction to the Skill of Music</I>, Henry Purcell écrivit entre novembre 1694 et novembre 1695 plus de cent dix compositions. À ce constat impressionnant, ajoutons que quatre-vingt-dix de ces compositions virent le jour pendant les six derniers mois de sa vie, et l'on comprendra dans quel état de surmenage la maladie le surprit, avec quelle facilité elle s'installa dans son organisme pour finalement conquérir ses dernières résistances.</p>

<p class="spip">Début novembre 1694, cinq chansons parurent dans le volume III de <I>Thesaurus Musicus</I>, parmi lesquelles le <I>« Knotting Song »</I> qui célébrait la mode du macramé importée de Hollande par la reine et ses dames de compagnie. Le 11 novembre, Guillaume rentra d'une campagne victorieuse contre les Français, un événement que notre compositeur célébra dans un <I>verse anthem</I> intitulé <I>The Way of God Is an Undefiled Way</I>. Puis ce furent les festivités de la Sainte-Cécile qui virent triompher par deux fois son <I>Te Deum</I> et <I>Jubilate</I> en <I>ré majeur</I>, d'abord à St Bride's Church puis à la Chapelle royale de Whitehall devant les souverains. Purcell dotait l'Angleterre de son premier <I>Te Deum</I>, genre dans lequel Haendel allait s'illustrer vingt ans plus tard. </p>

<p class="spip">Mais la santé de la reine Marie s'était altérée au rythme des absences de son royal époux. Elle tomba malade début décembre, et l'on diagnostiqua quinze jours plus tard la variole, dont une épidémie larvée affectait Londres depuis l'automne. Marie mourut au petit matin du 28 décembre dans la consternation générale. Elle avait 32 ans. Une période de deuil national fut décrétée, les théâtres fermèrent et la dépouille de la jeune reine fut placée sur un lit de parade devant lequel défilèrent deux mois durant ses compatriotes affligés. Poètes et compositeurs écrivirent leurs hommages et l'on s'activa aux préparatifs des funérailles, prévues pour le 5 mars. Le Conseil privé aurait voulu une cérémonie privée comme celle des obsèques de Charles II. Mais l'immense popularité de la souveraine les contraignit à de grandioses funérailles, qui se déroulèrent sous une violente tempête de neige. Purcell composa une marche et une <I>canzone</I> pour quatre trompettes à coulisse ainsi qu'une nouvelle version de la sentence funèbre <I>Thou Knowest, Lord, the Secrets of Our Hearts</I>. Il existe aujourd'hui encore un malentendu concernant la musique de Purcell pour les funérailles de la reine Marie, venant de ce que Purcell avait composé des sentences funèbres dans sa jeunesse. On a longtemps cru qu'il les avait réutilisées pour la cérémonie du 5 mars en recomposant la dernière pour la circonstance. En réalité, le service funèbre traditionnel des rois d'Angleterre était depuis les funérailles de la reine Élisabeth celui de Thomas Morley, et c'est bien celui-là qui fut chanté aux obsèques de la reine Marie. Purcell se contenta d'écrire une nouvelle musique pour une partie manquante qui s'était probablement perdue pendant la République, et prit soin de respecter le style Tudor de son illustre prédécesseur. </p>

<p class="spip">Il composa également deux élégies latines, le solo <I>Incassum, Lesbia</I> et le duo <I>O dive custos Auriacae domus</I>, expressions intimistes et fort éloquentes d'un deuil personnel, destinées à l'usage domestique. Le 11 avril, Purcell enterrait son vieux maître le professeur Richard Busby, qui avait formé les grands esprits de son temps. Quelle musique fut jouée pour l'occasion, on ne le sait. Purcell hérita de Busby une bague de deuil en or, signe de l'intérêt que le maître avait porté à l'élève. </p>

<p class="spip">La mort de la reine Marie délivrait Purcell d'une partie de ses obligations à la cour, lui permettant d'être plus présent que jamais à la ville, et particulièrement au théâtre. Mais une énorme contrariété l'y attendait.
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<p class="spip"><font color=#c0a778><big><b>Une rébellion d'acteurs</b></big></font></p>

<p class="spip">Depuis quelque temps déjà, les points de friction se multipliaient entre les acteurs de la United Company et leur direction. Quelques actionnaires indélicats avaient accumulé malversations et erreurs de gestion, et Alexander Davenant avait revendu ses parts à l'affreux Christopher Rich, qui devenait le directeur du Théâtre royal. L'homme, un juriste dont le fils ferait fortune avec le <i>Beggar's Opera</i> en 1728, fut de loin le pire directeur de théâtre que l'Angleterre ait jamais connu : cupide, voleur, menteur, il harcelait ses acteurs, et ce qui devait arriver arriva. Ces derniers, emmenés par Thomas Betterton lui-même, se rebellèrent, firent sécession et, sur permission royale, partirent jouer au théâtre de Lincoln's Inn Fields.</p>

<p class="spip">Cette sécession était un coup dur pour Purcell. Ses acteurs-chanteurs préférés, Anne Bracegirdle, John Bowman et Thomas Doggett, étaient partis, tout comme ses chanteurs professionnels John Pate et John Reading, Mrs. Ayliff et Mrs. Hodgson. Qui plus est, pendant le deuil national, il avait distribué et composé les seize chansons de l'opéra <I>The Indian Queen</I> dont Betterton devait réviser la partie théâtrale. À la défection de Betterton et de sa troupe, il lui fallut donc attribuer ses chansons à d'autres voix et s'accommoder de chanteurs de moindre expérience ou de moindre qualité [...]. 
<br></p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><big><b>Rivalité des théâtres</b></big> </font></p>

<p class="spip">C'est la guerre sans merci que se livrèrent les deux compagnies qui conduisit Henry Purcell à tant composer en si peu de temps. Christopher Rich entendait rentabiliser son affaire et utiliser ses deux théâtres à plein rendement. En l'espace de six mois, de mai à novembre 1695, Purcell eut à écrire de la musique pour douze spectacles. Pour Dorset Garden, il composa les seize chansons et les vingt-deux pièces instrumentales de <I>The Indian Queen</I>, la chanson <I>« Dear Pretty Youth »</I> pour une reprise de <I>La Tempête</I>, et son ultime composition, l'air de folie <I>« From Rosy Bowers »</I> pour la troisième partie du <I>Don Quixote</I> de Thomas D'Urfey. Au théâtre de Drury Lane, furent donnés <I>Abdelazer, or the Moor's Revenge</I> d'Aphra Behn avec une suite complète de neuf pièces instrumentales, <I>Timon d'Athènes</I> d'après Shakespeare avec deux pièces instrumentales et un grand masque de dix pièces, <I>The Rival Sisters</I> de Robert Gould avec trois chansons, <I>Oroonoko</I> de Thomas Southerne avec un amusant duo d'enfants découvrant les choses de la vie, <I>« Celimene, Pray Tell Me »</I>, la comédie <I>The Mock Marriage</I> de Thomas Scott, avec la chanson <I>« Man Is for the Woman Made »</I>, <I>Pausanias</I>, tragédie de Richard Norton pour laquelle Purcell composa sa chanson la plus sensuelle, <I>« Sweeter than Roses »</I>, et <I>Bonduca</I>, une adaptation de la tragédie de Fletcher [...]. Cette longue liste donne l'idée de la pression exercée sur Purcell par la nouvelle direction, l'obligeant à fournir encore et encore pour suivre le rythme des multiples créations et reprises que montait Rich afin de faire oublier les succès de l'autre théâtre. Pourtant, la qualité était toujours au rendez-vous et nombreux sont les petits chefs-d'œuvre contenus dans ses dernières partitions pour le théâtre, comme si le surmenage le faisait composer encore mieux. </p>

<p class="spip">Mais la surcharge de travail dut être trop grande, même pour lui, puisqu'il en confia une partie à son collègue Courteville, organiste à St. James, Picadilly, et fit venir d'Oxford, où il était organiste, son frère cadet Daniel pour l'aider. C'est à Daniel Purcell que l'on doit le masque final de <I>The Indian Queen.</I> Formé à la Chapelle royale et bien sûr par son illustre frère, Daniel Purcell resta à Londres après la mort d'Henry et fit une belle carrière qu'il partagea entre la cour, la ville et le théâtre avant de mourir en 1717. Il laissa également le souvenir d'un spécialiste du jeu de mot, preuve supplémentaire que l'humour était un trait de famille chez les Purcell...</p>

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    <author>Classica</author>
    <pubDate>Tue, 17 Feb 2009 20:59:59 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Anton Bruckner  Le monde magique]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/BONNES-FEUILLES/Anton-Bruckner-Le-monde-magique18955</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x578_arton18955.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Malgré notre fréquentation suivie de l'œuvre chorale et symphonique d'Anton Bruckner et malgré la lecture assidue de ses biographies documentaires, il ne nous a pas été donné jusqu'à présent de cerner sa personnalité à la fois insaisissable et attachante, souvent réduite à quelques clichés sempiternellement recopiés. Dans le meilleur des cas, Bruckner serait donc un idiot-savant névrosé (« ... comptant les feuilles aux arbres... »), au pire un faible d'esprit sans caractère, se prosternant devant toute autorité, incapable de s'opposer au mauvais goût de ses premiers interprètes. Le personnage avait en réalité bien plus de relief.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/gif_131x25_vient_paraitre.gif" /></span></p>

<p class="spip"><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_252x484_bruckner_252.jpg" /></span></center></p>

<p class="spip">Cet ouvrage, qui paraît à l’initiative et sous la direction de <font color=black><b>Philippe Herreweghe</b></font>, rassemble des textes inédits et d’autres déjà parus.
Certains points, comme la carrière viennoise du compositeur, la réception de ses œuvres ou encore les différentes versions de ses Symphonies, sont analysés sous différents angles par plusieurs auteurs, dont Andrea Harrandt, Philip Barford et Rémy Louis.</p>

<p class="spip">• <font color=black><b>Et aussi</b> : </font></p>

<p class="spip"><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_251x223_bruckner_HM_251.jpg" /></span></center></p>

<p class="spip">Le nouveau disque <font color=black><b>Bruckner</b></font> de <font color=black><b>Philippe Herreweghe</b></font> — la <font color=black><i>Messe en fa</i></font> — vient de paraître chez Harmonia Mundi. <BR>
<a href="http://qobuz.com/info/MAGAZINE-CRITIQUES/LE-REPERTOIRE-DES-CD-DE-A-A-Z/Les-bons-offices-de-Herreweghe18981">Lire la critique</a>
<BR></p></div>

<p class="spip">Certes, Anton Bruckner était un être simple, voire ingénu ou même fruste, mais il était doté d'une intelligence largement au-dessus de la moyenne, comme en témoignent plusieurs de ses contemporains, notamment l'éminent chirurgien viennois Alexander Fränkl. Certes, Bruckner avait bon nombre de comportements indubitablement névrosés. Sa boulimie de chaussures et de chapeaux trop grands, qu'il affublait de surnoms affectueux, sa tendance, jusqu'à un âge avancé, à s'amouracher de jeunes filles à peine nubiles et donc inaccessibles, sa fascination pour les meurtres et les exécutions publiques, sa peur panique du feu, son goût immodéré des honneurs, ce sont là des symptômes d'un mal-être certain, des signes sans doute de meurtrissures profondes dans la prime enfance. Il n'est pas difficile non plus d'imaginer que son éducation catholique, doloriste à souhait et répressive sur le plan sexuel, ait été largement responsable de l'être adulte déchiré dont il a porté la croix. Et l'on peut s'interroger avec Adorno : quel compositeur serait-il devenu dans un autre contexte ?</p>

<p class="spip">Il n'en reste pas moins que Bruckner avait sauvegardé toutes les ressources de sa profonde humanité, qu'il était totalement généreux, bon, capable de tendresse, chaleureux en amitié, respectueux des autres et non seulement des puissants. Ce n'était pas un intellectuel. Il avait une âme d'enfant. À la différence de celle de Schumann ou de Wagner, sa musique n'avait pas de programme littéraire ou philosophique. Contrairement à Hugo Wolf, qui pouvait s'enflammer pour Hegel, Feuerbach, Leopardi ou les mystiques espagnols, ses lectures se bornaient aux gazettes, à l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>, à <i>Robinson Crusoé</i>.</p>

<p class="spip">Son monde entier n'était que musique. Comme le notait son ami, l'écrivain et philosophe Friedrich Eckstein, « Bruckner était complètement absorbé par le monde magique et labyrinthique de ses architectures contrapuntiques ». C'est ce Bruckner-là que nous aimons passionnément. S'il est pourtant un trait de son caractère qui nous vaut aujourd'hui encore bien des problèmes pour l'interprétation de ses symphonies, c'est le profond doute qu'il avait de lui-même, et qui l'empêchait de se définir ou de s'accepter autrement qu'à travers le regard d'autrui. Comme nous l'apprennent les comptes rendus des âpres discussions qu'il avait avec Schalk et Zottmann concernant l'exécution au piano de sa <i>Septième Symphonie</i>, il savait sur le plan musical exactement ce qu'il voulait. Mais pour être joué, pour exister dans le monde, il était prêt à bien des concessions. Ainsi acceptait-il que ses premiers interprètes, bien intentionnés, l'incitent à opérer des coupures, à écrire des variantes moins heureuses, à ajouter dans l'adagio de la <i>Septième</i> un coup de cymbale d'un effet plutôt pompier. Bruckner n'en finissait pas de retravailler et de remanier ses partitions, ce qui explique aujourd'hui l'enchevêtrement inextricable des différentes versions de ses symphonies.</p>

<p class="spip">Les symphonies de Bruckner ont été enfermées par leurs sincères admirateurs eux-mêmes dans des contours esthétiques qui confinent parfois à un certain brouillard pseudo-mystique. Il convient néanmoins de souligner que sa musique est avant tout de la musique pure, qu'il était sans doute par excellence le « poète naïf » dont parle Schiller, bref que chaque génération a le droit de jeter sur ses symphonies un regard qui ne serait pas forcément lié au climat de l'entre-deux-guerres. Le premier défi de tout interprète sera donc bien évidemment de choisir judicieusement une version parmi d'autres. Ce ne sera pas là le seul écueil, loin s'en faut. À la différence des symphonies de Beethoven, de Brahms ou plus encore de Mahler, la parcimonie des indications concernant le tempo, le phrasé, l'articulation et la dynamique oblige l'interprète à prendre de multiples décisions par lui-même. En outre, la question essentielle demeure : quelle est la nature profonde de cette musique, que veut-elle dire, où se trouve la vérité de son émotion ?</p>

<p class="spip">Certains, et non des moins avertis, nous suggèrent que les symphonies de Bruckner appartiendraient en fait au genre de la <i>sinfonia caratteristica</i>, ce qui impliquerait un programme plus ou moins conscient. Ainsi, par exemple, le <i>scherzo</i> de la <i>Septième</i> nous ferait entendre l'effroi de Bruckner devant l'incendie du Ringtheater en 1881, qui avait fait plusieurs dizaines de morts et qui avait failli ravager sa maison et, pire encore, ses partitions manuscrites. Des théories bien plus farfelues ont vu le jour. L'anthroposophie de Rudolf Steiner (1861-1926), qui s'est beaucoup intéressé à notre musicien, voyait en la musique de Bruckner le « <i>Geisterohr für die Willensprache des Kosmos</i> » et en Bruckner lui-même rien moins que la réincarnation de l'empereur Vespasianus.</p>

<p class="spip">Dans leur déroulement chronologique, les symphonies seraient en quelque sorte une gigantesque fresque sonore retraçant l'historiographie des états d'âme de l'empereur, le <i>scherzo</i> de la <i>Septième</i> évoquant cette fois-ci l'incendie de Rome perpétré par Néron. Rien n'est moins sûr évidemment, et ce sont là des affabulations sans conséquences. D'autres l'ont été beaucoup moins, et certaines ont durablement souillé l'aura voire l'interprétation de l'oeuvre de Bruckner, dont les nationaux-socialistes voulaient faire bien malgré lui le chantre de leur règne millénaire. Or la musique de Bruckner est à l'opposé d'une vision du monde totalitaire, réductrice, avilissante. Elle est loin de toute violence, à mille lieues du culte de la puissance. Comme celle de Schubert, elle est profondément mélancolique, elle pleure le paradis perdu, elle cherche et arrive à évoquer comme nulle autre l'apaisement dans la nature, dans la nature maternelle.</p>

<p class="spip">Dans ce sens-là, la musique de Bruckner est profondément religieuse : elle nous fait entendre l'essentiel. Mais, en dépit de ce qui se dit le plus souvent, ses symphonies ne sont pas à mon sens des messes sans paroles. À l'exception de quelques motets, cet homme d'une dévotion sincère n'a plus écrit, dans la deuxième moitié de sa vie, de musique liturgique, ni même de musique pour orgue.</p>

<p class="spip">Toute son âme aspirait à l'édification de cette gigantesque cathédrale symphonique, qui à la fois chante Dieu et pleure son absence. La musique de J. S. Bach exalte la confiance de l'homme en Dieu et son Église. Celle de Bruckner, au contraire, chante avec une force aux limites du soutenable la tristesse de l'homme moderne face à sa solitude dans un monde que Dieu s'apprête à quitter, et sa soif d'une rédemption désormais impossible. Chaque génération, disions-nous, a le droit de jeter sur l'œuvre de Bruckner un regard nouveau. Face à la déformation, la sclérose, ou, pis, la routine, de nouvelles lectures peuvent être vivifiantes. Je suis le premier à admirer profondément certaines réalisations, irremplaçables, du passé. En même temps, je crois aux vertus des instruments à cordes en boyau, des bois, des cuivres et des timbales d'époque, plus encore à une réflexion documentée sur le vibrato, le <i>portamento</i> et le style en général.</p>

<p class="spip">Cette démarche historisante n'a de sens que si elle stimule l'imagination musicale, si elle aboutit à une évidence et une profondeur nouvelle, ou du moins différente. Elle peut être également stérilisante. Et ce paradoxe ultime de la recherche « d'authenticité » peut donner à réfléchir : si nous ne disposons pas d'enregistrements d'œuvres de J. S. Bach ni de Brahms ni de Bruckner ni de Mahler dirigés par eux-mêmes, ce n'est pas le cas de la <i>Symphonie de psaumes</i> de Stravinsky par exemple. Une copie exacte et conforme serait-elle aujourd'hui l'interprétation idéale ? Bien sûr que non, mais je n'en reste pas moins convaincu que le musicien plus instruit et documenté sera plus à même de comprendre, d'aimer, et de recréer. L'écoute elle-même est une re-création. J'espère donc que la lecture du présent ouvrage permettra à de nombreux auditeurs d'entendre mieux et d'aimer plus encore la musique d'un des plus grands génies de la musique savante occidentale.</p>

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    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_18955</guid>
    <author>Classica</author>
    <pubDate>Wed, 12 Nov 2008 10:37:00 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Johannes Brahms L'héroïsme mystique]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES-Qobuz-Info/A-LIRE/Johannes-Brahms-L-heroisme17702</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x449_arton17702.jpg" /><br /><br /><p class="spip">En contrepoint des expressions des diverses formes de l'amour tabou, deux conceptions fondent et entretiennent le sens de l'existence en Occident. La première est celle qui se présente à Achille, à la veille de son combat contre Hector : soit mourir au combat, soit vivre, se marier, élever des enfants et périr d'une façon encore plus radicale, ne rien laisser derrière soi, ni nom, ni titre, ni gloire, comme si la vie n'avait été rien d'autre qu'un essai au néant. Achille préfère renoncer aux biens terrestres ; il se voue par son héroïsme à une puissance qui tue la mort. La deuxième, sur un mode spirituel, est celle que vécurent les saints, retranchés de la multitude, qui, selon l'exhortation qui conclut les <I>Ennéades</I> de Plotin, fuirent seuls vers le Seul ; et, en effet, tous les saints connurent la solitude, et il leur fallait gagner Dieu pour s'y soustraire. Ni héros, ni saint, mais artiste, selon le dogme spécifique qui s'établit au <small>XIXe</small> siècle, où l'artiste devient le relais des guerriers et des religieux, Brahms savait qu'il lui fallait renoncer à Clara — et plus tard à Bertha Porubsky, Ottilie Ebner ou Hermine Spies —, pour se gagner lui-même, et plus que lui encore : l'héroïsme mystique dont sa musique fut le temple. Ni mépris, ni haine en lui, ni rancune puisqu'il entretiendra avec Clara une amitié passionnée, ponctuée de nombreuses brouilles, jusqu'à la mort de celle-ci en 1896, qui le laissera inconsolé. Désormais aussi loin de l'adultère ou du mariage que du suicide auquel il songea — ce dont témoigne le premier mouvement si tourmenté de la <I>Symphonie en ut mineur, op. 68</I> dont les premières versions remontent à ce temps —, consentant enfin à vivre, Brahms tient à être le créateur d'un désir, que rien, ni personne n'entame, ni ne dégrade plus. Durant les deux années où il fut au côté de Clara, il eut l'intelligence de ne pas se précipiter : il délaissa sa carrière de concertiste, il produisit peu d'œuvres. C'est que la prophétie de Schumann [cf. « Brahms vu par Robert Schumann », in <I>Classica-Répertoire,</I>n° 103, p. 52] était d'autant plus lourde à porter, s'il ne voulait pas en démériter, qu'il avait compris à ses dépens en quoi elle l'avait écarté de ses confrères.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><font color=black><big><b><i>Johannes Brahms</i></b>, par <b>Stéphane Barsacq</b></big>
<BR></p>

<p class="spip"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_125x207_Brahms_Stephane_Barsacq-2.jpg" /></span>
<BR>
<BR></p>

<p class="spip">&nbsp;&nbsp;<font color=black><big><b>Hélène Grimaud :</b></big> <BR>
&nbsp;&nbsp;<i><b>« Un livre pour rendre Brahms à ceux qui aiment sa musique »</b></i> 
<BR>
<BR>
<BR>
<BR>
<BR>
<BR>
Ce texte est extrait du nouveau livre de la collection coéditée par Classica-Répertoire et Actes Sud, <b><i>Johannes Brahms</i></b>, par <b>Stéphane Barsacq</b>. </p>

<p class="spip"><b>Hélène Grimaud</b> est l'auteur de la préface, où l'on peut lire : <BR>
<i>« Méditant sur Brahms, ce génie des nuages noirs, des ciels bas et des buissons mouillés mélangés de brumes, Stéphane Barsacq a su voir qu'au plus profond de toute détresse, il existe une valeur en devenir : la détresse convertie, notre unique richesse, et la seule exempte de violence sur autrui. [...] Tragique, Brahms ? La tragédie est l'art de regarder en face avec compassion ce qu'on ne peut d'ordinaire fixer sans souffrance. Assurément, ce livre a la vertu de rendre Brahms à ceux qui aiment sa musique, toutes ces notes ignées qui teintent notre crépuscule, mieux que d'une lumière d'or triste, d'un feu sans âge et sans fin. » </i> </font color>
<BR></p></div>

<p class="spip">Être le musicien élu, oui, mais, à quel prix, et d'abord par quelle voie ? Fidèle aux leçons d'Eduard Marxsen, mais aussi de Schumann, Brahms voulut se gagner un métier, mieux : une culture. Non pour en jouir comme d'un délassement, mais, plus en profondeur, pour en recevoir la grandeur, tant la culture porte un idéal supérieur, dans un monde qui a déjà cessé de l'être — ce point étant l'une des principales revendications de la pensée romantique qui se voulait une résistance au mode de vie de la société capitaliste qui venait à s'étendre. Comment peut-on penser que Brahms — épris de la nature et de l'esprit de chevalerie, <I>mais également lecteur de Feuerbach</I> —, ne pouvait pas ne pas être hostile à ce qui se targuait alors de porter le nom de <I>civilisation moderne</I>, engendrée par l'industrialisation de masse et la généralisation de l'économie ? Plus jeune de vingt ans au moins que Liszt ou Wagner, Brahms était, pour la première fois de l'histoire, placé devant des questions, qui sont aujourd'hui devenues les nôtres. Comment maintenir un idéal supérieur ? Comment réactualiser la mémoire des anciens, alors que les conditions qui peuvent accueillir cette mémoire ont changé du tout au tout ? Comment retrouver les chemins de l'âge d'or dont les siècles ont laissé le témoignage, quand toute la culture de l'époque montre à Brahms qu'il est aussi tragiquement séparé de lui-même, que de cet idéal original et, désormais, lointain ? Un siècle auparavant, Winckelmann, l'un des plus grands esprits allemands — la source de Chénier et de Schiller — avait formulé un dogme : « L'unique moyen pour nous de devenir grands et si possibles inimitables, c'est d'imiter les anciens. » L'œuvre classique était alors posée comme modèle, mais ce modèle était tout sauf froid ; sa valorisation se comprenait d'autant mieux qu'on pouvait l'opposer à la « dégradation » que l'art rococo ou que la poésie postclassique avaient fait subir à ses « modèles ».</p>

<p class="spip">Ce que Brahms demandera aux Anciens, c'est plus que des préceptes : c'est le secret même de la vie — une manière de les célébrer, mais aussi de se hausser jusqu'à eux, de retrouver ce que René Char appelle « l'œil vorace, bien que voilé, de l'origine ». Par suite, se mettre à l'école des Anciens est une forme de l'admiration enthousiaste ; et pour un génie qui se cherche et qui a quelque peine à se trouver, elle constitue une démarche naturelle par laquelle il accède laborieusement à la possession de lui-même. À partir de 1854, puis toute sa vie, Brahms va, en un sens, devenir le premier musicien savant de l'histoire — plus encore que Mendelssohn qui se fit le sauveur de Bach : non seulement le témoin d'une mode, ni le devancier des jours à venir, mais le gardien immémorial de tous les siècles, jusqu'au sien inclus. Une démarche qui semble naturelle depuis qu'une certaine histoire de la musique, d'ailleurs baptisée classique de manière uniment générique, a pris fin, et qu'elle a cédé la place à ce que Malraux eût pu appeler, après le musée, la <I>discothèque imaginaire</I>. Mais rien de tel, ni d'aussi décisif n'avait encore eu cours vers le milieu du <small>XIXe</small> siècle, où n'étaient jouées que les créations, ou certaines pièces relativement récentes, deux ou trois décennies tout au plus, sinon souvent travesties, comme tant d'opéras de Mozart — d'où d'ailleurs le nombre élevé de traditions erronées qui s'ensuivirent. Brahms se fait l'oreille et la main : il recopie des partitions à chaque voyage. Mais il importe de ne pas se méprendre. Il ne s'agit pas pour lui seulement de modeler ses créations sur les formes reçues de la musique ancienne ; ce qu'il souhaite, c'est s'innerver, se nourrir de la force qui définit celle-ci comme telle. Autrement dit, l'acte de remémoration ne tend pas chez lui à retrouver un objet qui serait suranné, mais a pour but de renouer avec une énergie grâce à laquelle il pourra définir <I>un nouvel objet</I>. Parmi les travaux de recopiage auxquels il s'astreint, on dénombre la <I>Messe pour le pape Marcellus</I> de Palestrina, le <I>Crucifixus</I> pour huit et dix voix de Lotti, le <I>Salve Regina</I> de Rovetta, l'<i>Adoramus te</i> de Corsi, le <i>Misericordias Domini</i> de Durante ; des compositeurs auxquels il faut ajouter les noms de Roland de Lassus et Jean-Sébastien Bach, chez qui il sut approfondir l'art du contrepoint, pour appuyer sa science de la variation. En outre, Brahms se contraignit à écrire des messes à plusieurs voix. Sa capacité à transposer les nuances d'un ciel damasquiné, les nervures, les canevas et les filigranes d'une feuille, à savourer toutes les combinaisons, les diversités de texture, de maille, d'étoffe et de broderie du monde naturel, Brahms le dut autant à sa fréquentation des forêts où il aimait à se promener dès l'aube, levé à cinq heures du matin, qu'aux partitions qu'il s'appropria, en <I>autodidacte</I>.</p>

<p class="spip">Comment entendre n'importe laquelle de ses oeuvres chorales sacrée ou profane — la moitié de sa création ! —, sans savoir qu'elle est pensée, non comme une continuation, mais comme une relève ? <I>Un</I>
					<I>Requiem allemand</I>, ébauché dès 1854, s'inscrit encore sous cet horizon, mais aussi nombre de passages de symphonies. Ainsi, dans la <I>Symphonie n° 2</I>, le musicologue Constantin Floros a-t-il écrit que le troisième mouvement <I>Allegretto grazioso</I>, <I>quasi andantino</I> en cinq parties élaboré à partir d'un seul noyau thématique évoque une forme dérivée de « menuet rapide », comme c'est souvent le cas dans la musique baroque française, chez Marin Marais par exemple. Wagner avait beau jeu de dauber son jeune confrère : « Je connais de ces artistes renommés, que vous rencontrerez dans le carnaval des concerts, un jour avec la figure d'un chanteur des rues, un autre sous la perruque alleluiatique de Haendel, un autre jour accoutrés à la juive tel un joueur de <I>czardas</I>, parfois déguisés en purs symphonistes, en mal d'une <I>Dixième</I>. » Pour être plus exact, ce qui marque le génie de Brahms, c'est qu'il fut tous ces musiciens<I> en même temps</I> — mais tel Pouyadou, ce compositeur qui travaille à une symphonie intitulée <I>Le Silence</I> dans <I>Sueurs de sang</I> de Léon Bloy, Brahms — outre qu'il eût sans doute été d'accord pour trouver chez Wagner un « galérien de toutes les fanfares », « qui nous met un mastic de théogonie scandinave et de christianisme à dégoûter les hippopotames » —, Brahms, avec un goût d'une sûreté éprouvée, était surtout « l'entozoaire de Jean-Sébastien Bach ».</p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_17702</guid>
    <author>Stéphane Barsacq</author>
    <pubDate>Mon, 13 Oct 2008 21:26:39 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[BONNES FEUILLES]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Youri Borissov Du côté de chez Richter]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-info/Bonnes-feuilles/Youri-Borissov-Du-cote-de-chez16801</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x570_arton16801.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><BR>
<center><p class="spip"><b><big><b>DU CÔTÉ DE CHEZ RICHTER</b></big></b></p></center>  <BR><BR> </p>

<p class="spip"><div align=center><big>PRÉFACE</big> </div>
<BR></p>

<p class="spip"><div align=center><big><b>RICHTER OU L’INATTENDU</b></big></div>
<BR></p>

<p class="spip">{&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;De Youri Borissov, je ne connaissais rien lorsque je découvris son livre au hasard de mes pérégrinations dans les librairies musicales de Moscou. Je n’avais même jamais entendu mentionner son nom, ni par Richter ni par son entourage le plus
proche. De qui pouvait-il bien s’agir ? D’un biographe autoproclamé plus ou moins compétent ? Ou plus vraisemblablement, étant donné l’explosion d’une certaine forme de “liberté d’expression” débridée et sans garde-fou soudain apparue, après soixante-quinze années d’asphyxie, dans la Russie postcommuniste, d’un autre de ces imposteurs qui, se réclamant d’une ou de quelques éventuelles
rencontres avec une célébrité, allait révéler de prétendus secrets ? Richter, qui ne s’était presque jamais exprimé par écrit ou en paroles ni sur lui-même ni sur les péripéties de sa peu banale existence, m’avait souvent parlé des inepties qui couraient à son sujet, tant en Occident que dans son propre pays. C’était même probablement l’une des raisons qui l’avaient amené à me demander de travailler avec lui à un double projet littéraire et cinématographique * ; dans les dernières années
de sa vie, il avait manifestement enfin souhaité se confier en toute innocence. De ce travail et de cette rencontre tardifs devaient effectivement émerger un livre et un film, achevés alors que Sviatoslav
Richter était déjà mort mais dont il avait pu voir et lire les brouillons.<BR>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;À la vue de ce nouvel ouvrage, ma méfiance
était donc grande, atténuée néanmoins par la référence proustienne de son titre. <BR>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sa lecture allait la dissiper sur-le-champ. Etonnant bouquin ! Et d’abord, en est-ce un ? Si on considère qu’un livre est un ensemble bien agencé de pensées, de récits, de dialogues, tous reliés entre eux, certainement pas. On y trouve au contraire, présentée pêle-mêle, une série d’impressions non développées, de conversations éparses, d’idées sans lien apparent entre elles ayant trait à la musique
et à la vie, de références littéraires et artistiques ou de personnages supposés connus. Mais c’est justement là sa principale vertu. Car ce qui vous frappait plus que tout dans la conversation de Richter, c’était, comme dans ses interprétations, l’inattendu ; c’est qu’il vous sortait sans discontinuer de fulgurants lapins de son chapeau. Le tout, fréquemment ponctué d’un “Nou, da !”, “Ben, oui !”, comme pour souligner qu’il ne s’agissait pas de provocations, mais d’évidences. Qu’on
y adhère ou pas avait peu d’importance ; ses fantasmes et la façon dont il les formulait vous stimulaient ; et on finissait par découvrir dans ses
propos, au-delà de la drôlerie et d’une forte dose d’irrationnel très typiquement russes, une mystérieuse cohérence. C’était là tout le charme du personnage. </p>

<p class="spip">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dès les premières pages de ce livre, j’eus ainsi la joie de retrouver un Richter que les lecteurs de mon propre livre ne pouvaient percevoir que de façon intermittente, celui d’une fantaisie primesautière et espiègle qui était, selon tous les témoins, celle de
sa jeunesse ; de retrouver aussi, couchées sur le papier, la sonorité de cette voix merveilleusement ondulante, l’image de ce visage indiciblement mélancolique. <BR>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D’être parvenu à transposer cela par écrit était déjà en soi un miracle. Je n’avais même pas imaginé qu’une adaptation en français puisse jamais en être proposée, tant la langue de Richter, complexe, faite d’un extraordinaire mélange de raffinement
et de gouaille moscovite de mauvais garçon, semblait liée à l’arôme et aux couleurs très spécifiques de la langue russe. <BR>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les difficultés intimidantes d’une traduction
éventuelle me paraissaient insurmontables. Jusqu’au jour où je reçus celle que Janine Lévy avait eu l’amabilité de m’envoyer. Bien au fait
des redoutables obstacles que pareille entreprise ne manque pas de rencontrer, j’accueillis celle-ci avec une incrédulité émerveillée. Non seulement les trouvailles y abondaient, mais elle possédait en outre toutes les qualités de ce qui fait, à mes yeux, une véritable traduction : on aurait juré à la lire que le livre avait été écrit en français. <BR>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je n’aurai pas connu Youri Borissov. Après
avoir assidûment, et avec délectation, fréquenté son livre qui couvre un territoire thématique d’une fascinante ampleur, je puis seulement affirmer ici ma conviction de ce que peu nombreux sont ceux qui ont connu et compris Sviatoslav Richter aussi intimement et profondément que lui.}</p>

<p class="spip"><div align=right>BRUNO MONSAINGEON</div>
<BR></p>


<p class="spip">* <small><i>Richter l’insoumis et Richter. Ecrits, conversations</i></small>
<BR>
<BR>
<BR>
[...]
<div align=center><big>BACH</big> 
<BR>
<BR>
SUR LE <i>PRÉLUDE ET FUGUE EN DO MINEUR N° 2</i><BR>
(Ier LIVRE DU <i>CLAVECIN BIEN TEMPÉRÉ</i>) </div></p>

<p class="spip">Le regard de la chouette. Je ne suis pas du tout d’accord, elle n’appartient pas à “l’esprit des ténèbres”. Il y a en elle trop de sagesse, trop de sang-froid. Mais dans la fugue, elle mange quand même
les petits oiseaux. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR LE <i>PRÉLUDE ET FUGUE EN MI BÉMOL MINEUR N° 8</i><BR>
(Ier LIVRE DU <i>CLAVECIN BIEN TEMPÉRÉ</i>) </div></p>

<p class="spip">D’une matière absolument impalpable, l’Atlantide naît de l’éther. Descendus de leurs navires dorés, les dieux enseignent la civilisation aux sauvages. En vain, probablement… Ils leur laissent deux symboles : la croix et le serpent. Alors que je jouais avec lui, un jeune “gouldien”
(c’est ainsi qu’il se nommait lui-même), m’a déclaré soudain :<BR>
— La moitié des préludes et fugues, je les préfère chez Gould, l’autre moitié, chez vous. Aveccelui en <i>mi bémol mineur</i>, c’est vous le meilleur.<BR>
— Pourquoi ? <BR>
— Parce que chez vous, le miroir fume. <BR>
Dans la fugue, l’Atlantide s’enfonce sous l’eau. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR LE <i>PRÉLUDE ET FUGUE EN MI MINEUR N° 10</i><BR>
(Ier LIVRE DU <i>CLAVECIN BIEN TEMPÉRÉ</i>) </div> </p>

<p class="spip">On a prévenu Saturne qu’un de ses enfants se soulèverait contre lui. Il se présente comme un père aimant (la musique est d’un raffinement !),
mais en réalité il dévore cinq de ses gosses. Bon appétit ! <BR>
Finalement, Rheia a l’idée de remplacer le sixième enfant par une pierre. Enveloppée dans un lange ! <BR>
Dans la fugue… une dispute, une explication entre époux qui s’aiment. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR LE <i>PRÉLUDE ET FUGUE EN SI MINEUR N° 24</i> <BR>
(Ier LIVRE DU <i>CLAVECIN BIEN TEMPÉRÉ</i>) </div></p>

<p class="spip">Des lamas méditent au son d’une crécelle. Etrange accompagnement. La fraise du dentiste ou un moteur d’avion seraient plus agréables à entendre. Je méditerais volontiers aux accents de ce prélude. <BR>
La fugue est un exemple de pentagramme <small><small><sup>(1)</sup></small></small>. Principe constructif de la nature, proportion divine. Savez-vous dessiner un pentagramme ? Ne serait-ce qu’approximativement… Dès que vous en serez capable, plus rien, en art, ne sera hors de votre portée. <BR>
Installez le pentagramme devant un cierge et posez-vous un problème. Je me suis donné celui-ci : réunir en moi sept principes : <BR>
1. L’architecture (le plus important : construire, tendre vers le haut) <BR>
2. La peinture (la maîtrise du style, de tous les styles) <BR>
3. Le théâtre shakespearien (“le Globe”, théâtre idéal) <BR>
4. La littérature (pénétrer le sens) <BR>
5. Le cinéma en noir et blanc (parce que le clavier est noir et blanc). <BR>
6. L’astronomie (à chacun sa propre lunette d’approche !) <BR>
7. Les rêves (pour que le cerveau ne s’arrête pas la nuit). <BR>
Dans ce <i>Prélude et fugue</i>, le plus difficile, c’est de ne pas hésiter, de tenir le souffle. Bien sûr, ne pas la jouer comme Gould, en cinq minutes. Et demander à ce “gouldien” quelle exécution il a préférée, celle de Gould ou la mienne. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR LA <i>FANTAISIE ET FUGUE EN LA MINEUR</i> (<i>BWV 904</i>) </div> </p>

<p class="spip">Je marchais boulevard Gogolevski, où une foule énorme frappait des pièces sur des échiquiers puis pressait les boutons des horloges. Fracas
inimaginable de cavaliers et de fous. Un joueur n’avait pas de partenaire. Debout avec son échiquier, il avait l’air complètement égaré. <BR>
— Tu ne veux pas jouer ? me demande-t-il. <BR>
— Je ne sais pas jouer. <BR>
— Eh bien, au lieu de cinq minutes, prenons-en dix. <BR>
— Je ne sais pas jouer. <BR>
— Bon, alors une demi-heure… <BR>
Et il s’en va disposer les pièces. <BR>
De cette “partie”, j’ai retenu comment se déplace le cavalier blanc. Un peu de biais. Et de façon tout à fait imprévue. Mais l’imprévu, c’est le principal en art.
<BR><BR><BR>
<div align=center><big>MOZART</big> 
<BR>
<BR>
SUR LA <i>SONATE EN FA MAJEUR K. 533/494</i> </div></p>

<p class="spip">Sonate franc-maçonne. Sonate du cerveau. D’ailleurs, la tonalité de <i>fa majeur</i> est généralement “cérébrale <small><small><sup>(2)</sup></small></small>”. <BR>
La <i>Sonate en fa majeur</i> de Beethoven (la <i>Vingt-deuxième</i>) est un petit peu hermétique, mais je l’aime beaucoup. Son premier mouvement, je l’appelle un “mal de dents”. <BR>
Dans la sonate de Mozart il y a beaucoup de la symbolique maçonnique. Comme Pouchkine, Mozart avait été initié à tous ces marteaux, pelles
et triangles <small><small><sup>(3)</sup></small></small>… Mais, à la différence de Pouchkine, Mozart y trouvait du plaisir. Cela se sent dans {La
Flûte enchantée}. <BR>
De tous leurs symboles, moi je choisis… le compas. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR L’OPÉRA <i>COSÌ FAN TUTTE KV 588</i> </div></p>

<p class="spip">La magie… telle qu’elle n’existe que chez Shakespeare. Je me rappelle le duo d’une des sœurs avec le ténor <small><small><sup>(4)</sup></small></small>… quel casse-tête ! <BR>
Il y a là de petites éraflures, comme faites par une lance, ou un ongle. Qu’est-ce que vous en pensez, ils ont des ongles, les esprits ? Ils se les
coupent ? Un jour, il m’a semblé qu’ils avaient des ongles de femmes ou pareils à ceux des collectionneurs de timbres. <BR>
Au début du duo, cette sœur souffre de langueur. Mais pas pour longtemps : elle passe de la langueur aux battements de cœur. Le terme
médical, c’est tachy… (<i>il cherche à se rappeler comment se termine le mot, pose la main sur son cœur</i>)… cardie, voilà. À tel point qu’il lui est
impossible de s’endormir sur le côté gauche. Essayez donc de dormir sur le côté droit ou sur le dos. Bon, c’est clair : elle trompe son bien-aimé.
C’est ce que je dis toujours : les serments ne valent rien, n’en faites donc jamais ! <BR>
Puis vient ce <i>la majeur</i> magique, où celui qui brigue son amour la plonge déjà dans l’extase. Même le coupable a oublié qu’il n’avait voulu
que lui jouer la comédie, éprouver sa fidélité. <BR>
Tout est si embrouillé… comme chez Pasolini dans les <i>Nuits arabes</i> <small><small><sup>(5)</sup></small></small>. Vous ne l’avez pas vu, évidemment… Un garçon et une fille dorment dans des lits différents. Nus. L’un d’eux se réveille et va vers l’autre épancher très innocemment sa tendresse… <i>Tendresse non partagée</i>. Le lendemain matin, personne ne se rappelle ce qui s’est passé. Pasolini a réussi un “paradis mozartien”… où l’on s’aime en rêve. L’un dort ensorcelé, l’autre aime. <BR>
Dans <i>Così fan tutte</i>, la plus grande difficulté, ce sont les costumes ! Ce sont les noirs qui doivent dominer. Le noir, c’est la couleur de l’amour,
vous vous en souvenez ? Les costumes ne doivent pas être réalistes : ce livret, c’est du délire, ou de la haute poésie. Je ne sais pas. En aucun cas un drame de mœurs. Par conséquent les costumes ne sont que des symboles. Et même “avec une teinte orientale”, car ces deux misérables font semblant d’être des Albanais. <BR>
<i>Così fan tutte</i> est plus mystique que <i>Don Juan</i>. Ici, seule la statue est coupable, parce qu’elle s’est animée. S’est animée et a rétabli la justice. Le finale est réconfortant : Don Juan est anéanti ! Alors que dans l’autre la femme est coupable, simplement pour être venue au monde ! C’est bizarre de la part de Mozart… incompréhensible. <BR>
Et à qui sont ces ongles qui ne font qu’effleurer sans laisser d’éraflures ? À des esprits, bien sûr…
<BR><BR><BR>
<div align=center><big>CHOPIN</big> 
<BR>
<BR>
SUR LA <i>QUATRE BALLADES</i> <BR>
(SOL MINEUR, OP. 23 ; FA MAJEUR, OP. 38 ; LA BÉMOL MAJEUR, OP. 47 ; EN FA MINEUR, OP. 52) </div></p>

<p class="spip">Quand tu les joues l’une après l’autre, tu as la sensation de t’élever dans les airs, dans quelques couches de l’atmosphère. <BR>
Quatre ballades… quatre firmaments.</p>

<p class="spip"><i>Première ballade</i> : des pécheurs, des âmes pécheresses. Tout ce qui est couvert de nuages. Au milieu c’est très passionné : chacun se rappelle quelque chose, son péché le plus doux. <BR>
Dans le <i>Presto con fuoco</i>, le vent souffle et dissipe les nuages… En 1968, au Printemps de Prague, ça a été une catastrophe. Je n’ai jamais
aussi mal joué cette <i>Première ballade</i>. <BR>
Dans la <i>Deuxième ballade</i>, nous nous élevons encore, comme en ascenseur. C’est un ciel, gâché par des avions. Je les déteste. Les trilles avant l’agitato : je vole en avion et me grise de whisky. Vous êtes venu me chercher une fois, non ? Vous vous rappelez comment j’étais ? Dans quel état… <BR>
En 1960, à Prague également, j’ai joué ces quatre ballades. Pas mal du tout. Quand j’ai terminé la deuxième, ils ne s’en sont pas aperçus et
n’ont pas applaudi. Puis, tout à coup, quelqu’un a réagi mais je n’étais déjà plus là. <BR>
Le troisième firmament est en <i>la bémol majeur</i>. Des esprits vierges ! Très attentifs, passionnés… Il n’y a rien à dire d’eux, en fait. Mais au point culminant, quand quelque chose les a vexés, on se sent mal à l’aise, et même en danger. <BR>
Dans le quatrième firmament (la <i>Ballade en fa mineur</i>), il n’y a que des coccinelles et des musiciens ! À part eux, personne ! Pourquoi des musiciens ? C’est normal. Le ciel est tissé de claviers, et l’homme de sept notes. Chaque note soigne quelque chose <small><small><sup>(17)</sup></small></small>. Le <i>ré bémol majeur</i> est le meilleur remède contre la migraine. Quand j’ai joué pour Nina Lvovna le <i>Prélude en ré bémol majeur</i> de Chopin, elle s’est sentie mieux. Je sais qu’on soigne l’allergie avec un simple <i>ré majeur</i>, et le cœur avec un <i>si bémol majeur</i>. Seulement moi, quand je souffre, je n’ai personne pour me jouer
la <i>Onzième sonate</i> de Beethoven. <BR>
Dans le stretto de la <i>Quatrième ballade</i> on se rapproche du Trône. Il faut tenir longtemps le point d’orgue pour que le petit nuage laiteux
le découvre. Mais le Trône lui-même est vide. <BR>
La coda doit se jouer comme on tombe dans un précipice. Il faut dégringoler du point le plus haut. Qu’on te précipite à terre, ce n’est pas grave, c’est même plutôt… plaisant ! Je voudrais toujours vivre <i>là</i> !<BR>
Avant de se jeter sur la coda, il faut retenir son souffle pendant 47 secondes. Et il faut prendre exactement le même temps pour la jouer, pas moins ! Et tout jouer “d’en haut”, ne pas “coucher” les doigts. Et ne pas respirer ! Il faut que tout le monde soit emporté par une trombe. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR L’<i>ÉTUDE EN MI BÉMOL MINEUR, OP. 10 N° 6</i> </div></p>

<p class="spip">Je m’adresse toujours à lui, à mon ange gardien. Toujours quand je joue cette étude. Il me répond : “Je suis prêt à faire tout ce que tu m’ordonneras…” Comme Ariel chez Shakespeare <small><small><sup>(18)</sup></small></small>. Mais je sens que c’est un esprit captif qui me parle, un
esprit ensorcelé, tremblant comme un démon que j’aurais plongé dans une coupe d’eau bénite <small><small><sup>(19)</sup></small></small>… <BR>
Le principal, c’est de remplir ses conditions : avant ma mort, de le remettre en liberté. <BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR LES <i>MAZURKAS</i> DE CHOPIN </div></p>

<p class="spip">Les mazurkas de Chopin sont comme des palmiers nains. Une petite plantation de palmiers… <BR>
Dans <i>La Flûte enchantée</i>, il y a une forêt de palmiers, mais ici, c’est juste une petite plantation. <BR>
Ma plante préférée : la mandragore. Dangereuse ! J’en ai tenu une dans la main. On dit qu’une malédiction frappera celui qui la déterrera. Qui l’entendra deviendra fou ou… C’est pourquoi on entoure la racine de la mandragore d’un fossé et on l’attache à la queue d’un chien… Bien sûr, je me suis gardé d’assister à ça. Mais ce que j’ai vu ensuite m’a rappelé une figure humaine. Et vous savez laquelle ? (<i>Tout bas</i>.) Celle de Chopin !..<BR><BR></p>

<p class="spip"><div align=center>SUR LE <i>NOCTURNE EN MI MINEUR, OP. 72 N° 1</i> </div></p>

<p class="spip">À propos de quelle œuvre de Chopin Pasternak a-t-il écrit : “Son rêve, Chopin l’enregistrait / Sur le noir pupitre chantourné <small><small><sup>(20)</sup></small></small>” ? Mais à propos du <i>Nocturne en mi mineur</i> ! <BR>
Savez-vous que mon grand-père était facteur de pianos ? Quelqu’un comme Johann Tischner dont Glinka fait l’éloge… Je l’ai regardé “construire” un piano à queue, chantourner la charpente,
tendre les cordes, installer les marteaux. <BR>
Grand-père Daniil m’a pris par la main : <BR>
— Allonge-toi, Svetik. Couche-toi sur cette planche. Je l’ai faite de plusieurs petites planches collées ensemble. Bientôt ce sera un beau piano. <BR>
J’ai regimbé : <BR>
— Mais c’est trop dur ! <BR>
— Imagine-toi qu’elle est faite de ce sapin que tu aimes tant. Allonge-toi, je vais te donner une couverture chaude. <BR>
J’aimais alors les couvertures chaudes ; j’ai grimpé et je me suis couché. Depuis lors, je dors avec plaisir sur du dur. Et je joue parfois durement…
pour la même raison. <BR>
Un rêve dans un rêve. Mon rêve… dans le rêve de Chopin. [...]
<BR>
<BR>
<div align=right>Extraits de <i><b>Du côté de chez Richter</b></i> de <b>Youri Borissov</b> <BR>
(Editions Actes Sud)</div>
<BR>
<BR>
 
<small><small><sup>(1)</sup></small> Le symbole ésotérique de Pythagore est un symbole d’unité qui repose sur le pentagone étoilé. </small> <BR>
<small><small><sup>(2)</sup></small> On trouve la même idée chez les Rose-Croix (cf. Max Heindel, <i>L’Echelle musicale et le Plan de l’évolution</i>, 1999).</small> <BR>
<small><small><sup>(3)</sup></small> Symboles maçonniques</small> <BR>
<small><small><sup>(4)</sup></small> Allusion au duo de Fiordiliji et Ferrando dans la scène 3 du IIe acte du <i>Così fan tutte</i> de Mozart </small> <BR>
<small><small><sup>(5)</sup></small> <i>Les Mille et une Nuits</i> (Italie-France, 1973 ; metteur en scène : Pier Paolo Pasolini)</small> <BR>
<small><small><sup>(17)</sup></small> Il est clair que Richter connaissait quelques principes des Rose-Croix. Voir M. Heindel, {L’Echelle musicale et le
Plan de l’évolution}. Un jour, après avoir répété un concerto
de Ravel, Richter aurait déclaré : <BR>
— Dommage qu’il l’ait écrit en <i>ré majeur</i>. Si seulement il était en <i>si bémol majeur</i>… <BR>
— Pourquoi ? <BR>
— Le <i>si bémol majeur</i> soigne le cœur. Tout au moins te permet d’oublier ta douleur… C’est ce que disent les Rose-Croix.</small> <BR>
<small><small><sup>(18)</sup></small> Dans <i>La Tempête</i> (1623) de Shakespeare, Ariel, l’esprit, est au service de son maître Prospero. </small>  <BR>
<small><small><sup>(19)</sup></small> Comparaison avec le son du violon décrit par Proust dans <i>Du côté de chez Swann</i> (voir n. 13, p. 269). </small> <BR>
<small><small><sup>(20)</sup></small> Pasternak, <i>La Musique</i> (1956), dans le recueil <i>Eclaircie</i> </small></p>




]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_16801</guid>
    <author>Youri Borissov</author>
    <pubDate>Fri, 12 Sep 2008 14:27:08 +0200</pubDate>
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