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  <title><![CDATA[Portraits et Entretiens - Magazine Qobuz]]></title>
  <link>http://www.qobuz.com/info/-Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens28</link>
  <description><![CDATA[]]></description>
  <language>fr-FR</language>
  <copyright>&#xA9; Qobuz</copyright>
    
    <item>
    <title><![CDATA[John Irving, l'incarnation du "grand romancier américain"]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/John-Irving-l-incarnation-du-grand52615</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x229_arton52615.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Son acharnement à passer son pays au scanner a fait de lui l'un des ténors des lettres d'outre-Atlantique. <b>John Irving</b> est devenu, par excellence, l'incarnation du "grand romancier américain", à la fois fabuleux raconteur d'histoires mais aussi capable de donner matière à penser. Il y eut <i>Le monde selon Garp</i>, bréviaire de la génération des années 1970... Il y eut <i>L'œuvre de Dieu, la part du Diable</i>, <i>L'Hôtel New Hampshire</i>, <i>L'épopée du buveur d'eau</i>, <i>Une veuve de papier</i>... Autant de romans-fleuves qui embrassent l'histoire de l'Amérique au cours de ces soixante dernières années et composent une œuvre marquée par des thèmes récurrents : la perte des êtres chers, l'absence du père, les troubles de la sexualité mais aussi la condition de l'écrivain... <b>John Irving</b> mêle ces questions dans des intrigues loufoques, cocasses, plausibles et invraisemblables. </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><H2>JOHN IRVING</H2></center><br>
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<br>
<center><i><big>« Ecrire à la main me force à ralentir. Et cela me permet de contrôler le style »
<br>
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<br>
« La discipline qu'exige la lutte agit constamment sur mon travail <br>
d'écrivain »</i>
<br>
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<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_269x413_41rh5LoR04L__SS500_.jpg" /></span></center></center>
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<center><small><i>(Last Night in Twisted River)</i> <br>
traduit de l'américain par <b><small>Josée Kamoun</small></b><br>
Editions du Seuil - 576 p. - 232 €</small></center>
<p class="spip">&nbsp;</p>
<p class="spip">&nbsp;</p>
<center><big>BIO-BIBLIOGRAPHIE</big></center>
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</big>Né à Exeter (New Hampshire) en 1942, John Irving suit, jeune adulte, les cours d’un écrivain génial qui le marquera durablement&nbsp;&nbsp;:&nbsp;&nbsp;Kurt Vonnegut. Ses trois premiers romans passent inaperçus. Pour gagner sa vie, il devient prof de lettres et s’adonne à son autre passion, la lutte, envisageant même une carrière d’entraîneur. 
<br>
<br>
En 1976, <i>Le monde selon Garp</i> lui ouvre les portes de la gloire. Viendront ensuite quelques best-sellers traduits dans le monde entier parmi lesquels <i>L’hôtel New Hampshire, L’œuvre de Dieu, la part du Diable</i> (qu’il adaptera lui-même au cinéma, recevant l’Oscar du meilleur scénario), <i>Une veuve de papier</i>, <i>La quatrième main</i> et <i>Je te retrouverai</i> (tous publiés au Seuil). </p></div>

<p class="spip"><i><b>Dernière nuit à Twisted River</b></i>, son nouveau roman, est l'histoire d'une poursuite impitoyable. Il met en scène un cuisinier, Dominic, et son fils, Danny, qui vivent avec leur ami, Ketchum, dans un campement de draveurs au nord-est des Etats-Unis. Encore enfant, Danny tue accidentellement la maîtresse de son père... Dominic et Danny prennent la fuite. Ils seront poursuivis, toute leur vie, par le shérif local, surnommé le Cow-Boy. Danny, plus tard, deviendra romancier.</p>

<p class="spip"><b>John Irving</b> partage sa vie entre le Canada et le Vermont. Là, à flanc de colline, il s'est construit une maison en bois d'un beau gris d'huître. Sur ses bras d'ancien lutteur, il a tatoué les prénoms de ses trois enfants ainsi que le symbole qui orne les tapis de lutte. Sport et littérature n'ont jamais fait si bon ménage.<br>
<p class="spip">&nbsp;</p>
<center><H2>◆</H2></center><br>
<p class="spip">&nbsp;</p>
<b>Vous avez l'air en forme. Toujours aussi sportif ? </b><br>
— J'ai soixante-huit ans. À cet âge, on n'est plus le même homme. Je cours ou je joue au tennis tous les jours. Quand mon plus jeune fils est là, un peu de lutte. Je me sens beaucoup plus détendu que je ne l'étais auparavant. La solitude est un état qui me plaît davantage. Maintenant, mes trois enfants sont des adultes. J'aimerais les voir plus souvent — c'est mon seul regret, d'ailleurs. Aujourd'hui, je mesure la chance que j'ai. Je ne parle pas du succès : le succès peut s'arrêter du jour au lendemain. Non, ma chance est d'exercer un métier qui ne me donne pas le sentiment de devoir partir en retraite. Je pense juste que je dois écrire des romans légèrement plus courts !</p>

<p class="spip"><b>Cela dit,</b> <i><b>Dernière nuit à Twisted River</b></i> <b>n'est guère plus court que vos grands romans... Ce qui n'est pas grave du tout ! Comment est née cette intrigue mais surtout les personnages, qui semblent synthétiser tous ceux que l'on a croisés dans vos précédents romans ? </b><br>
— Oui, c'est exact. Les personnages principaux de <i>Dernière nuit à Twisted River</i> ont la particularité d'être des amalgames, d'être chacun tiré de plusieurs personnages ou de beaucoup de personnages que l'on a pu croiser dans mes romans précédents. Cela a peut-être un rapport avec le fait que j'avais ce livre en tête depuis vingt ans — en arrière-plan, du moins. Lorsque je me suis enfin mis à l'écrire, j'en savais plus sur cette histoire que pour tous mes précédents romans. J'aurais pu écrire ce livre il y a dix ans, en fait. Je savais qu'il s'agissait d'une histoire de fugitifs, que le père et le fils s'enfuyaient, quel âge le garçon devait exactement avoir car il devait être assez âgé pour penser au sexe mais pas assez vieux pour l'avoir déjà pratiqué, que ce garçon deviendrait écrivain. Sur ce dernier point, cela me passionnait parce que c'est mon métier mais aussi parce que l'on croise pas mal d'écrivains dans mes précédents romans...</p>

<p class="spip"><b>À commencer par ce bon vieux Garp...</b><br>
— En effet, mais dans le cas de Danny, avant même de commencer à écrire son histoire, je savais que je voulais essayer de lui construire, du point de vue psychologique, le genre de situations qui lui feraient désirer devenir écrivain, en sorte qu'il se sentirait presque le besoin de devenir écrivain avant même qu'il en ait le don. Ce point est capital pour moi. C'est peut-être ce point qu'il faut rechercher chez tout écrivain, non ? Quelque chose de psychologique contraint Danny à vivre intérieurement, dans son esprit, dans son imagination, plutôt que de profiter de la vie. Je vous préviens tout de suite : ce postulat est valable pour le personnage que j'ai inventé, Danny, pas pour moi. Remballez votre prochaine question si c'était : "Et vous, John, qu'est-ce qui, psychologiquement, vous a contraint à vivre intérieurement plutôt qu'à profiter de la vie ?"</p>

<p class="spip"><b>Bon, d'accord. De toute façon, vous avez déjà répondu à cette question lors de notre dernière rencontre, il y a quatre ans. Il suffit de ressortir le numéro de <i><b>Lire</b></i> d'octobre 2006...</b><br>
— Voilà, c'est ça. Il faut toujours ressortir les archives !</p>

<p class="spip"><b>Vous y tenez ? Permettez que je vous en ressorte une : " J'ai horreur de voir un écrivain se mettre à exploiter sa réputation — à publier toutes les merdes qui traînent dans ses tiroirs, et à republier toutes les vieilles merdes qui n'auraient jamais dû en sortir." Qui a écrit cette phrase ?</b><br>
— Euh.. Je ne sais pas. C'est moi, non ?</p>

<p class="spip"><b>Exact ! <i><b>Le monde selon Garp</b></i>, p. 599 de l'édition française de poche. C'était en 1976.</b><br>
— Je pense toujours la même chose. C'est pour cela que je travaille autant et qu'il se passe cinq ans au moins entre chacun de mes romans.</p>

<p class="spip"><b>Comment écrivez-vous ?</b><br>
— J'écris les premiers jets dans des cahiers de tout genre, toujours d'un seul côté de la double page afin de pouvoir mettre des mots ou des encarts sur la page vierge qui est en vis-à-vis. J'écris tout à la main. Tout le roman. J'écris également la plupart de mes brouillons ainsi. Si je commence un nouveau chapitre alors que je suis déjà en train d'en écrire un, je tourne le cahier sur lequel j'écris et je commence à noircir l'autre bout. J'utilise des cahiers ou des carnets vierges. Parfois, quand je suis chez moi, je me sers du verso de vieux jeux d'épreuves — ça préserve l'environnement. Je préfère écrire à la main car je suis trop rapide au clavier : avec la machine à écrire ou l'ordinateur portable je vais trop vite pour les premiers jets, beaucoup plus vite que je ne le veux vraiment, et, surtout beaucoup plus vite qu'il ne le faut pour écrire quelque chose de vraiment bon. Ecrire à la main me force à ralentir. Et cela permet de contrôler le style. Vous pouvez voir la différence entre mes manuscrits et ma correspondance tapée à la machine : à la machine ou à l'ordinateur, je fais beaucoup d'erreurs car je vais trop vite. Pour l'écriture d'un roman, je n'utilise la machine ou l'ordinateur que lorsque je corrige mon manuscrit : là, je ne redoute plus d'aller trop vite car je connais l'histoire, je connais chaque passage et je les peaufine.</p>

<p class="spip"><b>Qu'est-ce qui est le plus important, l'intrigue ou le style ?</b><br>
— Le plus important de tout est le langage. Quand je commence l'écriture d'un roman, je sais déjà tout ce qui va se passer. L'intrigue est déjà en place. Je suis donc plus attentif au langage, plus concentré, car je ne suis pas en train de me demander : "Mais à quel moment Untel va-t-il se repointer ?" Je sais exactement quand Untel va se repointer : il va se passer cinquante ans avant qu'il se pointe de nouveau. Donc, n'ayant pas à penser à ces choses, je me concentre sur ce que je suis en train d'écrire : "Ça c'est un passage descriptif, ça devrait aller doucement, les phrases devraient être courtes ; voilà le dialogue qui convient, à tel endroit cela devrait aller plus vite ; voici l'action, Jane est prise pour un ours, etc." Prendre les phrases, les raccourcir, accélérer le dialogue, c'est de l'action. C'est cela, le travail de l'écrivain.</p>

<p class="spip"><b>Vous pensez l'art d'écrire de manière théâtrale...</b><br>
— Oui, tout à fait. Mais c'est ce que Flaubert, que j'aime tant, a fait avec le langage. Emma Bovary est assez ordinaire, et Charles Bovary est encore plus ordinaire : ce qui est extraordinaire, ce n'est pas les personnages mais la manière que Flaubert a d'écrire sur eux, c'est la façon dont Flaubert vous fait ressentir qu'ils sont, depuis le début, condamnés à se rencontrer et à le regretter. Flaubert est mon maître absolu. J'adore, notamment, cette phrase de Madame Bovary, que vous voyez écrite et punaisée, là, au-dessus de mon bureau : "<i>La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles</i>."</p>

<p class="spip"><b>Et que pensez-vous de cette école qui affirme, avec Hemingway, que, au contraire, il faut aller à l'os, à l'essentiel, qu'il faut écrire au plus près de soi-même et que <i><b>less is more</b></i> ?</b><br>
— Conneries ! Tout cela fait partie du faux machisme d'Hemingway. Les hommes sont intéressants car ils ne peuvent jamais rien dire de personnel et blablabla... Non, mais quelle stupidité ! C'est une échappatoire, une esquive. Hemingway utilise le moins de mots possible dans ses phrases. Si ça lui chante. Mais pourquoi ? Si vous vouliez courir, est-ce que vous vous attacheriez une jambe à vos fesses et sauteriez à cloche-pied ? Pas moi, j'aimerais avoir deux jambes solides ! Il me semble qu'en affirmant cela, <i>less is more</i>, Hemingway représente l'antithèse des Sophocle, Shakespeare ou de tous ces écrivains du XIXe siècle qui écrivaient sublimement longuement, sublimement lentement, développaient les choses au fil du temps et des pages de telle sorte que vous pouviez, en lisant, voir les choses prendre vie. Tout le monde parle en sténo chez Hemingway. C'est un langage de secrétariat. C'est, tout simplement, ennuyeux. <i>Less is more</i> ? Non, <i>less is less</i> !</p>

<p class="spip"><b>Revenons à vous. Dans</b> <i><b>Dernière nuit à Twisted River</b></i><b>, vous nous livrez une réflexion sur le statut de l'imagination et de la fiction, quand, notamment, Dominic, le cuisinier, qui est le père de cet écrivain, ne cesse de demander à son fils ce qu'il y a de vrai dans ses fictions. Est-ce une question à laquelle vous êtes encore confronté ?</b><br>
— Oui, et pas seulement quand un journaliste français vient me rendre visite à chacun de mes romans... Je sais que ma propre famille le fait, constamment.</p>

<p class="spip"><b>Cela dit, la réponse se trouve peut-être dans ce passage du</b> <i><b>Monde selon Garp</b></i> <b>: "Garp le répétait toujours, la question qu'il détestait le plus s'entendre poser, au sujet de son œuvre, était dans quelle mesure elle était "vraie" — dans quelle mesure elle reposait sur "son expérience personnelle". Vrai [...] dans le sens de conforme à la "réalité". D'ordinaire, avec une patience et un calme infinis, Garp répondait que la base autobiographique — en admettant qu'elle existât — était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie — c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection."</b><br>
— Vous avez raison, pourtant lorsque <i>Le monde selon Garp</i> a été publié, en 1978, personne ne me posait de question sur l'aspect autobiographique de mes romans. Personne ne me demandait : "Ce personnage, est-ce vous ? Est-ce que ce grand-père est inspiré de votre grand-père ?" Lorsque <i>Une prière pour Owen</i> a été publié, par exemple, en 1989, personne ne m'a demandé ce que je faisais pendant la guerre du Vietnam. Personne ne m'a questionné sur mon passé lors de l'appel et du service militaire. Ça a changé maintenant. Lorsque les gens me questionnent sur <i>Une prière pour Owen</i>, ils n'hésitent pas à m'interroger : "Est-ce que vous étiez dans l'armée, est-ce que vous vous êtes engagé, avez-vous fait vos classes d'officier ?" Etc. C'est la première question qu'ils soulèvent. Et moi, je me dis : "C'est maintenant que vous me le demandez ! Je ne peux pas indiquer précisément la date ni pour quel roman ça a commencé, mais ça s'est passé quelque part vers la fin des années 1980 ou 1990, quand tout à coup presque toutes les questions, ou la première question qui m'était posée, étaient : "Quelle partie de cette œuvre est basée sur votre vie ou sur la vie de quelqu'un que vous connaissez ?"</p>

<p class="spip"><b>Jusqu'à quel point pensez-vous que la biographie d'un écrivain soit nécessaire pour comprendre son œuvre ?</b><br>
— Prenons le cas de Danny, l'écrivain de <i>Dernière nuit à Twisted River</i>. Son procédé d'écrivain est intentionnellement aussi fidèlement que possible calqué sur le mien. Non seulement il est issu des mêmes écoles que moi, mais, au même âge, il a commencé un roman par la fin, ce que j'ai toujours fait. On pourrait donc légitimement penser, après avoir lu l'entretien que nous sommes en train de faire en ce moment, que Danny est mon double. Bien. Mais ce n'est pas le cas. Je l'ai doté d'une vie totalement opposée à la mienne. Il est très malchanceux, au contraire de moi qui ai été très chanceux. Tous ceux qu'il aime, il les perd ; tous ceux qu'il craint de perdre, il les perdra, ce qui, fort heureusement, ne m'est pas — encore — arrivé. Contraste étrange ! J'ai fait de lui quelqu'un de très semblable à moi en tant qu'écrivain mais quelqu'un que je redoute de devenir dans la vie. En somme, j'écris sur ce dont j'ai peur et non sur les événements qui me sont arrivés. Mais je soutiens que ce dont vous avez peur, ce qui ne vous est jamais arrivé mais que vous redoutez, fait partie de votre autobiographie. D'une manière différente. La part autobiographique que les lecteurs discernent dans une fiction est toujours trop restreinte : qu'importe si je suis allé à telle école, comme mon personnage, qu'importe si Kurt Vonnegut fut mon professeur, comme celui de mon personnage !</p>

<p class="spip"><b>On retrouve l'un de vos thèmes de prédilection : la peur de la disparition d'un être cher. Pour quelles raisons cette peur est-elle aussi présente dans vos romans ?</b><br>
— Lorsque je fais la première esquisse ou le premier plan de l'histoire, je pense toujours à ce dont j'ai peur car s'il n'y a pas quelque chose dans l'histoire qui me fait peur, s'il n'y a pas quelque chose qui me laisse penser : "Oh mon Dieu, je ne veux pas écrire là-dessus, je ne veux pas que cela m'arrive, je ne veux même pas y penser", s'il n'y a pas un élément de ce genre, alors je me demande comment je pourrais attendre du lecteur qu'il soit touché émotionnellement par ce que j'écris. Mais cette angoisse est toujours présente : la peur de perdre un être aimé, les dangers de l'enfance, les secrets de famille qui font exploser les familles, ce qui n'a pas été dit à un enfant et fait que rien ne serait arrivé si l'enfant l'avait su... Bien avant d'avoir commencé à écrire <i>Dernière nuit à Twisted River</i>, j'ai écrit dans mes notes : "Daniel a un enfant, virgule, un enfant unique" et du moment que j'ai écrit "un enfant unique", je savais qu'il mourrait. Je ne savais ni comment ni pourquoi, j'ai juste pensé : "Ça va mal se finir." Et je me souviens juste d'avoir fait une marque noire sur la page dans mon carnet en songeant : "D'accord, j'y reviendrai plus tard." On ne peut pas contrôler ces choses-là en tant qu'écrivain. Surtout si, comme moi, vous êtes un obsédé de l'intrigue. L'intrigue est un instrument de contrôle, bien sûr, mais la nature de vos obsessions n'est pas contrôlable. Alors quand vous me demandez d'où cela vient, je ne peux que hausser les épaules et avouer en soupirant : "Je ne sais pas." Pourquoi ces angoisses sont-elles récurrentes chez moi ? Tenter de percer ce mystère, c'est comme tenter de savoir pourquoi les mêmes pensées vous assaillent et vous réveillent chaque nuit à trois ou quatre heures du matin : vous ne choisissez pas vos pensées, à ce moment-là, elles s'imposent à vous. Cela dit, vous avez raison de poser la question. Je me la pose aussi — parfois. Et je suppose que si je rencontrais Shakespeare, je lui poserais, tout comme vous, cette question : "Qu'est-ce que vous avez avec la royauté ? Avez-vous quelque chose contre les familles royales ? Les rois sont-ils tous condamnés ? Les épouses des rois sont-elles toutes mauvaises ? Si un homme a trois filles, est-ce que deux d'entre elles seront mauvaises ?" Ces choses-là sont récurrentes, n'est-ce pas ?</p>

<p class="spip"><b>Avez-vous une réponse à cette autre question : pourquoi tous vos romans traitent-ils de la sexualité de manière aussi explicite et loufoque ?</b><br>
— C'est la conséquence directe de mon opinion sur la résistance à la libération sexuelle, si présente dans la culture américaine. Dès que l'on parle de sexe, beaucoup d'Américains ont un point de vue très restreint et borné sur le sujet. Je suis intéressé par ce sujet parce qu'il est, en partie, provocateur. Je veux dire par là que si je n'étais pas américain, cela me serait certainement bien égal ! Quel autre pays dans le monde se soucierait que Bill Clinton se soit fait faire une fellation à la Maison-Blanche ? Moi, je m'intéresse au travail qu'il fait en tant que Président, je me fiche complètement de sa vie sexuelle. Mais la plupart des Américains ne s'intéressent qu'à ça, à cette fellation à la Maison-Blanche. Ça m'a tellement ennuyé d'entendre parler de la vie sexuelle de Tiger Woods ! On s'en fiche ! Tiger Woods est un golfeur ! Laissez-le jouer au golf ! Peu importe qui il baise ! Ce trait est propre à notre culture. C'est stupide, c'est fou. D'une certaine manière, je truffe mes romans de scènes de sexualité pour provoquer ces Américains-là. Mais il y a une autre raison, plus importante. Je me suis toujours intéressé à des personnes qui, comme dirait la mère de Garp, Jenny Fields, sont des "suspects sexuels" à cause de choix inhabituels ou non conventionnels. La mère de Garp voulait tomber enceinte mais ne rien avoir à faire avec les hommes, ce qui a fait d'elle une "suspecte sexuelle". Je suis convaincu que la résistance principale aux droits de la femme à l'avortement est fondée sur la conviction que des jeunes filles qui sont sexuellement actives et qui tombent enceintes doivent en payer les conséquences. Il y a, derrière cette résistance au droit le plus strict pour une femme de recourir à l'avortement si elle le souhaite, un état d'esprit punitif, critique et puritain. C'est aussi cela, l'Amérique. C'est cela que je montre dans mes romans. Mais dites-moi, j'ai l'impression de parler comme un homme politique, là ! Ah, c'est drôle d'avoir presque soixante-dix ans et de se sentir toujours un peu le porte-parole de la soi-disant "révolution sexuelle"... Je croyais qu'elle s'était produite dans les années 1960 ! Il y a bien longtemps qu'elle devrait être finie... Pourquoi est-elle toujours en cours ? N'en n'avons-nous pas fini avec ça ?</p>

<p class="spip"><b>Les femmes, dans vos romans, sont souvent sexuellement agressives, voire même dangereuses pour les hommes. C'était le cas d'Esther dans <i><b>Une prière pour Owen</b></i>, de Melanie dans <i><b>L'œuvre de Dieu, la part du Diable</b></i>, d'Emma dans <i><b>Je te retrouverai</b></i>... Idem dans <i><b>Dernière nuit à Twisted River</b></i>... Pour quelles raisons ?</b><br>
— Les personnages féminins de mes romans semblent, comme vous dites, non seulement agressives mais menaçantes au premier abord. Elles semblent représenter une menace pour le personnage masculin, plus jeune, moins expérimenté sexuellement, souvent plus petit physiquement. Mais dans presque tous les cas, à la fin, elles finissent bonnes amies avec ce personnage. Protectrices, même. Je ne peux pas vous dire ce qui m'inspire cela, mais c'est certainement la manifestation d'un genre de femmes que je dois admirer. Dans les six premières années de ma vie, j'ai vécu avec ma grand-mère, avec sa gouvernante et occasionnellement avec ma mère et ses deux sœurs, mes deux tantes. Et ces femmes étaient aux commandes, elles étaient toutes très fortes, très têtues, très impressionnantes. Peut-être cela m'a-t-il influencé tôt dans mon enfance.</p>

<p class="spip"><b>Pourquoi la plupart des personnages que vous créez depuis maintenant quarante-cinq ans ont-ils été traumatisés par un événement dont ils ne peuvent se remettre ?</b><br>
— Les personnes qui ont vécu ce genre de souffrances m'ont toujours fasciné et m'ont toujours fait espérer que je ne serai jamais l'une d'elles. Il y a un certain nombre de choses dont je ne pourrais pas me remettre. Mais il me semble que c'est le travail de la fiction que de trouver où créer ces situations. Mon premier chapitre préféré, en fiction, est celui du Maire de Casterbridge de Thomas Hardy, lorsque le futur maire est tellement ivre qu'il vend sa femme et sa petite fille à un marin. Il s'en débarrasse, tout simplement ! Le marin les achète et les emmène. J'étais adolescent lorsque j'ai lu ce roman et je me suis demandé : "Mais comment cet homme pourra-t-il s'en remettre ?" Bien sûr, je ne connaissais pas Hardy à l'époque, et le fait est que le maire de Casterbridge ne se remettra jamais d'avoir vendu sa femme et sa fille dans un moment d'ivresse. Peut-être est-ce à la lecture de ce roman génial, à seize ou dix-sept ans, que cette obsession est née. Construire des situations dont personne ne pourra jamais se remettre... Prenez Marion, dans Une veuve de papier : elle ne se remettra jamais d'avoir perdu ses garçons dans un accident de voiture, et rien de ce qu'elle vivra par la suite ne sera plus jamais pareil...</p>

<p class="spip"><b>Quels sont les écrivains que vous aimez ? Ceux qui vous ont marqué, qui vous ont influencé ?</b><br>
— Charles Dickens, d'abord. Pour les injustices sociales et l'intérêt récurrent pour l'enfance — ces choses qui sont arrivées dans l'enfance d'un personnage et qui détermineront qui il deviendra en tant qu'adulte. C'est en partie pour ces raisons que j'adore et admire Dickens. Mais il y a une autre raison : Dickens est l'un des rares romanciers capables de se livrer au pathétique à un moment puis d'être hilarant, comique, drôle, de manière théâtrale à un autre moment. La comédie et le sérieux, chez Dickens, semblent se succéder sans cesse. Il y a aussi Thomas Hardy. Tout y est sérieux, tout le temps, mais le langage est sublime. Ce que j'adorais chez Hardy, c'est la prédétermination. Dans ses romans, tout le monde a un destin. Tous ses personnages sont condamnés. Ce degré de fatalisme qui plane au-dessus de l'histoire est sûrement quelque chose que je lui ai emprunté maintes fois. Tous mes romans comportent, en effet, une part de fatalisme dans la mesure où je sais ce qu'il va se passer avant même d'en commencer l'écriture. Je pense, par exemple, à <i>Dernière nuit à Twisted River</i>. Je ne vends pas la mèche en disant cela, tout le monde sait dès les premiers chapitres qu'il s'agira d'une histoire de poursuite. Et quel genre d'histoire de poursuite cela serait-il si le type qui les poursuit ne les rattrapait pas ? On sait donc, dès le début, qu'il va les rattraper. C'est évident, comme dans une tragédie grecque. Si c'est une bonne histoire, le poursuivant retrouvera les fugitifs.</p>

<p class="spip"><b>Comment êtes-vous devenu un écrivain ?</b><br>
— J'ai commencé à tenir des journaux, des cahiers, lorsque j'avais quatorze ans. Et en même temps j'ai commencé la lutte. De ce sport, j'ai tiré mes racines. À partir de ce moment, quatorze ans, j'ai écrit chaque jour. Lorsque j'ai commencé à lire les nouvelles et les romans du XIXe siècle, Thomas Hardy et Charles Dickens, je me suis dit : " Voilà. C'est ce que je souhaite faire de ma vie. Raconter des histoires semblables." La première nouvelle que j'ai écrite faisait 90 pages, et mon professeur à qui je l'ai montrée, m'a répliqué : "Ce n'est pas une nouvelle !" Je lui ai répondu que j'étais peut-être en chemin pour devenir romancier plutôt qu'auteur de nouvelles.</p>

<p class="spip"><b>D'où vient, précisément, ce goût pour les romans-fleuves ?</b><br>
— Cela doit avoir un rapport avec mon expérience en tant qu'enfant qui a grandi dans une petite ville. Quand on m'emmenait au théâtre, ce que j'adorais par-dessus tout était de connaître la fin de l'histoire avant de la voir se dérouler sous mes yeux. Ce que j'aimais, c'est que l'intrigue organise l'histoire. Je voyais cela au théâtre, car j'avais assisté à toutes les répétitions, mais aussi dans les romans que je lisais, ces romans du XIXe siècle anglais dont nous venons de parler. À l'époque, je n'étais sans doute pas assez mûr pour apprécier les autres aspects de l'écriture, le langage, les nuances, les subtilités, et je ne m'intéressais qu'à la compréhension de l'intrigue. Hamlet rentre à la maison, son père est mort, ouh là là ! Son père est un fantôme... Son père a quelque chose à dire... C'est à propos de sa mère et de son oncle... Ils ne vont pas bien... Il y a une histoire ! Voilà ce que je retenais d'une pièce de théâtre de Shakespeare. Quand j'ai commencé à écrire, il était donc tout naturel pour moi de débuter par la fin de l'histoire. La question que je me posais alors, en tant que romancier, était : "Que se passe-t-il à la fin de ce livre qui fait que cela vaille la peine de lire tout ce livre ?" Alors, les dernières phrases du roman étaient les premières que je cherchais. Une fois que je connaissais la fin de mon roman, que j'avais écrit les dernières phrases du livre, je faisais une sorte de carte routière en sens inverse. Ce fut une méthode, un procédé, pour mes quatre ou cinq premiers romans. Ça a commencé à évoluer lors de l'écriture de mon sixième roman, <i>L'œuvre de Dieu, la part du Diable</i>, lorsque j'ai entendu ce refrain : "Bonne nuit, princes du Maine, les rois de la Nouvelle-Angleterre..." C'était un écho, et c'était la première fois qu'une de mes fins était l'écho d'un dialogue. À partir de ce moment-là, je me suis dit : "Ecoute, c'est ta manière de voir les choses, c'est ta manière de faire les choses. Sois patient et trouve toujours la fin d'abord."</p>

<p class="spip"><b>Qu'est-ce qu'un écrivain ? Quelqu'un qui vous divertit ou qui vous donne à penser ?</b><br>
— Les deux. La plupart de mes romans commencent avec la fausse promesse que ça va être amusant, excitant, divertissant. Je veux projeter mes lecteurs dans une action. Quelque chose s'est produit avant que vous, lecteurs, n'arriviez ; alors soyez attentifs... Dans <i>Dernière nuit à Twisted River</i>, un garçon est en train de disparaître sous l'eau lorsque débute le roman. Vous voyez : ça a commencé avant que vous n'ayez ouvert le livre. L'action est en cours et vous, lecteur, vous devez rattraper votre retard. Mais il y a là quelque chose de trompeur, car dès que je vous ai mis dans l'histoire, dès que je vous ai impliqué dans l'action, la première chose que je fais est de ralentir le rythme. Toute la difficulté réside dans le fait qu'il faut être le moins démonstratif possible. Pas question de commencer le roman par une scène où un personnage attrape le lecteur par le col et lui dit : "Eh, écoutez, vous devez être attentif !" Plus l'histoire est compliquée, plus l'intrigue est longue et sophistiquée, et ce qui est le cas dans presque tous mes romans, plus vous devez être divertissant si vous voulez emmener le lecteur vers le moment de l'histoire où il devra réfléchir. On ne peut pas faire réfléchir le lecteur si on ne l'a pas diverti pendant les 300 premières pages : il abandonne avant. Et il a raison.</p>

<p class="spip"><b>Vous avez longtemps pratiqué la lutte, puis êtes devenu coach de lutte... Aujourd'hui, vous pratiquez encore, en amateur, et vous avez même fait construire un dojo dans une des pièces de cette maison. Que vous apporte la lutte ?</b><br>
— J'ai toujours été reconnaissant de la discipline que le sport m'a donnée. Il y a, dans l'écriture, beaucoup de moments de répétition. Les gens ne s'en rendent pas toujours compte, mais être écrivain c'est passer une très grande partie de son temps à répéter les mêmes gestes : réécrire, barrer, corriger. Une grande part de l'attention que l'on porte au langage se traduit par la relecture de ce que l'on a écrit, encore, encore et encore. À chaque fois, vous modifiez quelque chose. Un mot. Une ponctuation. L'endurance que l'on a pour se relire, se corriger, réécrire, est pour moi un témoignage de l'amour que l'on porte au langage. Personne n'écrit parfaitement dès le premier jet. Ce n'est pas vrai. Même les surdoués doivent recommencer et recommencer encore. Je n'ai pas appris cela de ma pratique de l'écriture, ni même de mes lectures, mais du sport. Et, en particulier, de la lutte. La lutte vous apprend combien de fois vous devez répéter le même petit truc bête. Combien de fois vous devez répéter le même geste, la même prise, jusqu'à ce que cela paraisse naturel, jusqu'à ce que vous ayez une mémoire musculaire de telle ou telle position, jusqu'à ce que vous puissiez pratiquer telle ou telle prise les yeux fermés. C'est exactement la même chose pour l'écriture. Il faut travailler chaque phrase de la même façon. Quand avez-vous écrit pour la dernière fois "dit-il" ou "Dominic a dit" ou "il a dit" ? Combien de fois avez-vous répété la même phrase longue ou la même phrase courte ? Quand avez-vous déjà utilisé ces points virgules, ces tirets, ces parenthèses que vous venez de tracer sur la page ? Il faut penser à tout cela, exactement comme lorsque l'on pratique un sport de haut niveau, exactement comme lorsque l'on s'entraîne pour devenir lutteur. La lutte m'a fourni cette discipline. Elle agit constamment sur mon travail d'écrivain en me montrant à quel point cette discipline est nécessaire.<br>
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<div align=right>Propos recueillis par <b>François Busnel</b></div></p>


]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_52615</guid>
    <author>François Busnel </author>
    <pubDate>Tue, 08 Feb 2011 20:48:37 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Philippe Sollers, écrivain à Identités Rapprochées Multiples]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/Philippe-Sollers-ecrivain-a52676</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x232_arton52676.jpg" /><br /><br /><p class="spip">L'ascenseur exigu s'élève lentement jusqu'au dernier étage de l'immeuble, boulevard de Port-Royal. " <i>C'est la vie d'un dinosaure que vous venez voir</i> ", lance l'homme à l'œil espiègle qui ouvre la porte. Poser son manteau n'est pas aisé dans cette première pièce dont le sol est entièrement recouvert de hautes piles de ses nombreux livres. Les éditions de poche y côtoient les multiples traductions. Telle la version américaine de <i><b>Femmes</b></i> (1983, Folio). L'épais <i><b>Women</b></i> dont la couverture reproduit les mots de son ami Philip Roth. " <i>Anybody out for a good time should read Philippe Sollers</i> ", préconise celui qui s'est amusé à le mettre en scène dans <i>Opération Shylock</i>. L'intéressé, lui, a la pudeur de se reconnaître "too French" pour les lecteurs américains !</p>





]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_52676</guid>
    <author>Alexandre Fillon</author>
    <pubDate>Tue, 08 Feb 2011 17:49:28 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Didier van Cauwelaert « Je suis un romancier de la reconstruction »]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/Didier-van-Cauwelaert-Je-suis-un46641</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x269_arton46641.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Il vient de publier son nouveau roman, <i>Les témoins de la mariée</i>, a mis le point final à une pièce de théâtre, Le rattachement, et achève la lecture de la dernière version du scénario de <i>Hors de moi</i>, dont le tournage débutera en septembre avec Liam Neeson et Diane Kruger. <i><b>Les témoins de la mariée</b></i> est l'étonnante histoire d'une amitié où la manipulation et l'amour se font la course. <i><b>Le rattachement</b></i> (mis en scène par Daniel Baroin, avec Mélanie Doutey, Alexandra Lamy et Samuel Labarthe) a été joué à Nice en juin, avant, parions-le, de monter à Paris et de partir en tournée. La pièce raconte le rattachement de Nice à la France, voulu par Napoléon III au prix d'un conflit avec l'impératrice Eugénie. Enfin, le rattachement... l'attachement, plutôt, de Napoléon III pour cette ville qui verra naître, en 1960, <b>Didier van Cauwelaert</b>. Un roman et une pièce qui résument bien l'univers de cet écrivain grave et léger, fantaisiste et burlesque. Imaginez, en effet, qu'avant de naître, on soumette un projet de vie comme on dépose un plan de vol et qu'une sorte de fonctionnaire examine, modifie ou bloque ce projet tant qu'il ne lui paraît pas convaincant. Imaginez que ce projet soit celui de Napoléon III... 
<br></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><H2><center><font color=white>DIDIER VAN CAUWELAERT</font></center></H2>
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<center><big><i>« Pour moi, la littérature doit traiter les sujets les plus graves avec la plus grande légèreté. L'apesanteur est indissociable de la profondeur de l'expression. »
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« Je ne cherche pas à écrire des livres utiles mais à faire du bien dans les moments les plus insupportables de l'existence. C'est pour cela que je suis un romancier de la reconstruction. »</i>
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◆</big></center>
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<font color=black>Né en 1960, Didier van Cauwelaert a obtenu le <b>prix Goncourt</b> en 1994 pour <i>Un aller simple</i>, le <b>prix du Théâtre de l'Académie française</b> pour <i>L'astronome</i> (1983), le <b>prix Marcel-Pagnol</b> et le <b>prix Nice Baie des Anges</b> pour <i>Le père adopté</i> (2007).
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_245x358_Temoins_de_la_mariee.jpg" /></span></center></center>
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<center><font color=red>★★★</font> <br>
Albin Michel<br>
248 p. - 19 €</center>
</p></div>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Comment êtes-vous devenu écrivain ?</b></font><br>
— En apprenant à écrire. À l'école. À l'âge de sept ans. Là, j'ai découvert que les mots servaient à raconter des histoires. Mais ce n'est pas la lecture qui m'a interpellé, c'est, plus que toute autre chose, le contact entre le papier, le stylo et le mot. Cette découverte fut déterminante. De l'ordre de la révélation.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Dans un récit autobiographique, <i>Le père adopté</i>, vous racontez que vous vous livriez à de nombreuses "mystifications". Lesquelles ?</b></font><br>
— Enfant, j'étais un rêveur lucide. Mais dans la cour de récréation, avec mon nom et ma tête de Flamand, je n'étais pour les autres écoliers qu'un métèque à qui on cassait la figure. Jusqu'au jour où je me suis mis à raconter des histoires. J'ai alors découvert que l'imaginaire pouvait arrêter la violence. Je me faisais passer pour plus flamand que je n'étais, apprenant seul la langue de Brel, et pour plus niçois que je n'étais. Tout à coup, ceux qui me battaient se sont mis à aimer les histoires que je leur racontais — plus invraisemblables les unes que les autres, je l'admets. Je suis devenu leur héros. Je n'ai aucun besoin d'être aimé — mon ego n'est pas dans ma personne, mais dans mes créations. Mais, tout à coup, devant ces gosses qui hier me détestaient et me frappaient et aujourd'hui m'écoutaient et m'aimaient, je me sentais nécessaire. Ça m'a donné envie d'aller vers les autres. Et de raconter encore. Et puis, il y avait un côté démiurge : j'étais le metteur en scène de mes histoires. Dès cette époque, je me suis mis à romancer ma vie. Ainsi je faisais de mon père, paralysé, un héros sacrifié. Je jouais, j'habitais des personnages. Je voulais savoir jusqu'où on peut être cru. Très vite, au lieu de me contenter de raconter des histoires, je les ai écrites, sur des cahiers Vivalfa, comme des romans, avec la ferme intention de les faire publier chez Gallimard !</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous avez publié votre premier roman à 22 ans. C'est ce que l'on appelle des débuts fulgurants...</b></font><br>
— Vous plaisantez ! Ce premier roman publié est au moins le dixième écrit et refusé... À 22 ans, je sortais d'une terrible traversée du désert. Entre 7 et 22 ans, je n'ai pas cessé d'écrire et j'ai été refusé par tous les éditeurs. Je recevais jusqu'à une demi-douzaine de refus par mois... [<i>Il se lève, se dirige vers une armoire, l'ouvre. À l'intérieur, des classeurs petit format dont il tourne les pages, écrites à l'encre bleue</i>.] Voilà, j'ai conservé ces manuscrits que, bien sûr, je ne publierai jamais... Encore que... <i>La vie interdite</i> [<i>NDLR : publiée en 1997</i>], je l'ai commencée à l'âge de 15 ans. Le lendemain de l'attribution du Goncourt pour <i>Un aller simple</i>, en 1994, je me suis dit que j'avais enfin les moyens de me consacrer à cette histoire et j'ai réécrit entièrement ce livre qui reste l'une de mes plus importantes aventures d'écriture.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous avez obtenu le prix Goncourt à 34 ans. Qu'est-ce que cela change d'être consacré si jeune ?</b></font><br>
— Rien. Avant de l'obtenir, j'avais acheté la maison et la voiture dont je rêvais... Je vivais au-dessus de mes moyens. Je n'ai donc pas eu à changer de vie... C'est peut-être pour cela, aussi, que la tête ne m'a pas tourné. Quant à l'écriture, ça ne change rien non plus. Je n'ai jamais arrêté d'écrire et, une fois le Goncourt en poche, je n'y ai pas plus pensé qu'avant de l'obtenir.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>En revanche, vous étiez obsédé par l'Académie française...</b></font><br>
— En classe de cinquième, un sujet de rédaction fut : "Faites la parodie d'un discours officiel." J'avais donc écrit le discours de réception de San-Antonio à l'Académie française... C'est mon père, surtout, qui, lorsqu'il a vu que j'écrivais et que j'avais bien l'intention d'exercer ce métier, m'a poussé vers l'Académie française. Je me suis présenté en 2009 et je n'ai pas été élu. Mais, si j'avais été élu, ce n'aurait été en aucun cas une consécration. Plutôt un travail en plus... Longtemps, j'ai été pressé de poser ma candidature par des académiciens que j'admirais énormément : le professeur Jean Bernard, Maurice Schumann (qui m'a donné mon premier prix pour mon premier livre au Salon de Nice et parlait de moi dans son discours comme si j'étais mort...). L'année dernière, je l'ai fait parce qu'il y a à l'Académie française des écrivains qui comptent énormément pour moi comme Michel Déon ou Félicien Marceau, amis de longue date, ou encore Maurice Druon ou Frédéric Vitoux. Je ne sais pas dire non. Mais si je me suis présenté, c'est surtout par militantisme pour la langue française.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pourquoi écrivez-vous ?</b></font><br>
— Demandez à un arbre pourquoi lui poussent des feuilles ou à un homme pourquoi il respire. J'écris. Tout le temps. Depuis toujours. Je suis tout le temps en train d'agiter des phrases dans ma tête, d'écouter ce que les gens disent. L'écriture est une mise en mouvement perpétuel des choses que je vois et que je ressens. Il n'y a aucune épreuve de ma vie dont je voudrais faire l'économie car j'ai cet immense privilège qu'ont les écrivains de ne pas seulement subir, mais de transformer. J'adore cette phrase de Montherlant qui disait : j'aimerais qu'il y ait un Dieu pour le remercier de m'avoir donné, en tant qu'homme, suffisamment de bonheur pour tenter de le transmettre, et, en tant qu'écrivain, pour pouvoir bien parler de la souffrance dans mes romans... Je suis un romancier de la reconstruction et de l'air du temps — même si ce dernier est difficilement respirable.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>C'est quoi, un "romancier de la reconstruction" ?</b></font><br>
— Quelqu'un qui se reconstruit lui-même en reconstruisant les autres. Je ne suis pas un écrivain de type méditatif ou platonique. Je ne sais pas faire de bilans. J'ai besoin de l'action, de la fiction, de questionner le monde à travers mes personnages. C'est là que je trouve ma jubilation.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quelle est votre conception du théâtre ?</b></font><br>
— C'est d'abord un travail collectif. J'aime partager une création commune. Le théâtre, c'est les vraies amitiés et les vraies amours. Tout à coup, on réenchante la réalité. J'ai écrit du théâtre parce qu'un prof de grec m'avait fait lire Aristophane et j'ai découvert le plaisir formidable de ces textes où l'humour et la parodie sont aussi extraordinaires que la langue. Et quelle modernité ! Sa vision des femmes, de la politique, de l'hypocrisie, des fausses valeurs est totalement moderne. Il y a, au théâtre, un côté charnel du langage qui me plaît beaucoup : on est dans la sensation, pas dans l'intellectualisation et le commentaire. L'aspect péremptoire, faussement humble, du commentaire composé ne suffit pas à rendre la vérité d'un texte. Or le théâtre pose les vraies questions : pourquoi est-ce émouvant ? Pourquoi est-ce drôle ? Mais c'est là ma conception de toute forme de lecture : entrer dans le texte, chercher l'émotion que l'écrivain a voulu transmettre, et non se demander "ce qu'a voulu dire l'auteur" et regarder le texte depuis un mirador.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Comment naît un roman de Didier van Cauwelaert ?</b></font><br>
— Si je le savais ! Cela peut jaillir ou bien mettre vingt-cinq ans à émerger. Souvent, mes romans naissent d'une insatisfaction, d'une volonté d'avoir une seconde chance. <i>Cheyenne</i>, par exemple, est un livre de rattrapage. Le dernier, <i>Les témoins de la mariée</i>, aussi. Des idées de roman, j'en ai des tonnes. Mais ça ne suffit pas, une idée. Il faut qu'elle fasse vibrer une corde dans une histoire. Je n'écris que lorsque je ne peux pas faire autrement. La seule chose qui est invariable, c'est la première phrase : il faut que j'aie la première phrase, ensuite le reste suit, même si la trajectoire dévie.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Faites-vous un plan ?</b></font><br>
— J'ai besoin de me raconter l'histoire que je vais écrire. Je prends des notes qui composent un plan mais un peu à la manière du plan d'une ville inconnue que l'on dessinerait. En fait, mon plan est une incitation à la liberté : pour être vraiment libre, il faut une base dont on s'affranchit. Pour sortir de la route, il faut qu'il y ait une route ! C'est à cela que sert un plan. À être quitté. Et puis, la plupart du temps, mes personnages se rebellent contre ce plan. C'est là que leur vérité s'exprime.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Comment écrivez-vous ?</b></font><br>
— Toujours de la même manière : à la main, sur des pages blanches de format A4. Il y a des notes partout. Je tiens absolument à cette partie bordélique. Je ne compte jamais mes pages.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quelle est votre discipline ?</b></font><br>
— Je n'en ai pas. Plutôt que de discipline, parlons de fonctionnement idéal. Je me réveille le matin à 5 h 28. Je prends un thé vert et des biscuits et je me mets au travail. Pour me réveiller, je mets parfois de la musique. Verdi, par exemple. Quelque chose qui pulse. Ou bien Brel ou Brassens, le temps d'un café. Parfois, je me réveille avec une phrase et là je n'ai le temps ni d'un café ni d'un thé ni de Brel ni de Verdi : je me mets à écrire. Je peux travailler pendant trois heures, ou bien quinze heures d'affilée. Je ne me limite pas. Souvent, je pars faire du vélo dans la forêt, j'ai des notes avec moi, je suis sur la lancée de l'écriture du matin, je partage mes mots avec les arbres et les odeurs de la forêt, ce qui me procure des sensations incroyables. Pas de téléphone. Pas de distractions. La moindre interruption est dramatique. Et puis, j'essaie de négocier avec le Grand Ennemi : la digestion. Je déjeune le plus tard possible, pour avoir le temps d'écrire le plus longtemps possible.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>À 50 ans, déjà plus de quarante ans d'écriture... Aucune usure ?</b></font><br>
— Aucune. Chaque livre est différent. À chaque moment d'écriture, je suis à la fois le roi du monde et nu. J'ai évolué, mais je n'ai pas changé.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Qui sont vos maîtres ?</b></font><br>
— Stendhal et Nerval. Lautréamont aussi. À un moment donné, ça a déteint. Les émotions que je prenais chez eux venaient parasiter les miennes. Ayant commencé à écrire à sept ans, j'avais construit mon écriture avant de connaître les écrivains que j'ai aimés. Ainsi, quand j'ai découvert mes grands maîtres (Marcel Aymé, Romain Gary, Diderot...), j'ai eu la confirmation de ce que je savais déjà intuitivement. Et avec Stendhal et Nerval, que j'ai tout autant adorés, alors là ce fut un choc : les émotions qu'ils suscitaient en moi étaient contradictoires avec celles que suscitaient les autres et qui étaient, elles, conformes à mes propres émotions. Quand j'ai essayé d'intégrer les émotions que me fournissaient Stendhal, Nerval ou Lautréamont à mon écriture, j'ai écrit des nullités. Alors que les émotions que me procuraient Aristophane, Marcel Aymé ou Frédéric Dard se mêlaient à mon univers romanesque de façon harmonieuse.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quels écrivains vous ont marqué par leurs conseils ?</b></font><br>
— J'ai déjà cité Montherlant. J'ajouterai Jean Cocteau. Tout le monde devrait lire et relire <i>Thomas l'imposteur</i>, modèle de précision et de réalisme des sentiments dans leur folie absurde. Personne n'a parlé de la Première Guerre mondiale comme lui. Avec Cocteau, j'ai appris que la véritable émotion est celle qui coexiste avec la vie qui continue. Que faire lorsque la vie devient insupportable ? Le clown. Roberto Benigni apporte la même réponse dans son film, <i>La vie est belle</i>. Le clown, le fou, le dandy : ce qui permet de rester un homme dans une situation qui nous pousse vers la bestialité.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>L'écriture est-elle un plaisir ou une souffrance ?</b></font><br>
— Plaisir de se faire mal et de faire quelque chose avec la souffrance. Mais plutôt que plaisir et souffrance, je dirais jubilation et difficultés. J'ai remarqué que les journées bien pourries — je parle de celles où tout marche à l'envers et où l'on n'arrive à rien de bon — sont généralement le prélude à des journées formidables.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>L'expérience permet-elle de devenir un meilleur styliste ?</b></font><br>
— L'écriture est une question de temps. Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche mais de la relecture, qui est une des choses les plus dures que je connaisse. Ce qu'apporte l'expérience, c'est de savoir plus rapidement si ce que l'on a écrit est bon ou pas. C'est tout. Et aussi la manière de déstocker très rapidement, c'est-à-dire de lire et d'oublier.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Avez-vous déjà connu la "panne" et, si oui, comment la surmontez-vous ?</b></font><br>
— Je n'en ai pas le souvenir. En revanche, je connais bien la surchauffe ! Trop d'inspiration. Ma forme de panne, ce serait plutôt l'auto-allumage. Je suis en train d'écrire un roman et je sens qu'un autre m'appelle, que je débute. Ça fonctionne exactement comme une tentation amoureuse.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Considérez-vous la littérature comme un divertissement ?</b></font><br>
— La littérature doit être un divertissement pour le lecteur, pas pour l'auteur. L'écriture amateur, ça me gonfle ! Mais il y a des enfants qui sont, en puissance, de vrais écrivains. J'en ai rencontré beaucoup. Je suis président du jury d'un concours des nouvelles dans les Alpes-Maritimes, je fais très souvent des master classes. Je me souviens d'un garçon à qui l'on demandait ce qu'il voulait faire plus tard et qui répondait : "Aviateur ou écrivain." Ses textes étaient d'une qualité bouleversante mais dans la fiche qu'il avait remplie, à la question "Qu'est-ce que vous n'aimez pas ?", il avait répondu : "le français". Etonné, je lui ai demandé pourquoi il n'aimait pas le français mais voulait devenir "aviateur ou écrivain". Il m'a dit : "Parce que j'ai plein d'idées et que les mots ne suivent pas." Je lui ai expliqué qu'il fallait les apprivoiser, les mots. Et si ce môme réussit à tenir tête à sa famille, où l'on est chômeur de père en fils et où l'on vous dit "arrête tes conneries" si vous parlez de devenir écrivain, alors, de nid à poussière il pourra se transformer en stradivarius.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Votre conception de la littérature a-t-elle changé depuis vos débuts ?</b></font><br>
— Non. Je propose toujours des divertissements, mais qui perturbent. C'est ce que l'on m'a reproché au début et c'est ce que l'on aime aujourd'hui ! La littérature consiste à faire perdre ses repères au lecteur. C'est pour ça que j'ai tellement aimé les contes fantastiques de Marcel Aymé, ou encore <i>Cœur de chien</i> de Boulgakov ou <i>La métamorphose</i> de Kafka et, plus récemment, <i>Truismes</i> de Marie Darrieussecq. Ces livres cassent la réalité. Non pas pour partir dans l'absurde, mais pour renforcer la réalité même, pour montrer de quelle manière le réel reprend le pas et est toujours plus fort. Un événement, le plus extraordinaire soit-il, devient monotone et pesant comme le reste s'il se répète ou s'il dure. Pour moi, la littérature doit traiter les sujets les plus graves avec la plus grande légèreté. L'apesanteur est indissociable de la profondeur de l'expression. L'émotion est ce qui élève le débat à portée de cœur. Je me souviens d'un article dans <i>Le Monde des livres</i> de Betrand Poirot-Delpech, il y a très longtemps, qui s'intitulait "Rire, et après ?". Le critique terminait son papier en expliquant que mes livres méritaient d'être pris au sérieux et qu'il faudrait bien qu'un jour je me décide à choisir entre la gravité de mes sujets (l'identité, l'imposture, la reconstruction) et la légèreté avec laquelle je les traitais. Mais pourquoi faudrait-il choisir ? Bien sûr que non, il faut faire l'un et l'autre. J'ai quitté mon premier éditeur, Le Seuil, pour cette raison-là, parce qu'on me disait : "Vous êtes fou, vous n'aurez jamais le Goncourt en écrivant ça..." Si j'ai un seul conseil à donner à de jeunes auteurs, c'est : n'écoutez personne, travaillez en apnée.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quel est le rôle de l'écrivain ?</b></font><br>
— Créer une réalité plus forte, plus vraisemblable, plus naturelle, que la réalité ambiante au moment où le lecteur est en train de lire. C'est donner envie d'habiter le livre. Un livre est une maison, et l'écrivain celui qui vous dit : "Voici la clé." C'est aussi simple que cela. Le livre dont on me parle le plus est <i>La vie interdite</i>. De très nombreux médecins ou infirmières en soins palliatifs me disent : "grâce à ce livre, telle personne est morte en riant, en acceptant" ou encore "grâce à ce livre, j'ai accepté la perte d'un être cher". Je ne cherche pas à écrire des livres utiles mais à faire du bien dans les moments les plus insupportables de l'existence. C'est pour cela que je suis un romancier de la reconstruction.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pourquoi le thème de la seconde chance est-il omniprésent dans vos romans ?</b></font><br>
— Cherchez dans mon enfance... Sans doute est-ce le suicide programmé de mon père, quand j'avais sept ans... Il est dans un fauteuil roulant, parle de se tuer, et moi, je dois apprivoiser cette idée. Sauf que je suis le plus jeune écrivain du monde et qu'il décidera de rester en vie parce que son fils aura été publié à l'âge de 8 ans et enchaînera les grands romans... Voilà ce que je me racontais. Moi, j'ai raté ; lui a été sauvé miraculeusement par la chirurgie et j'ai vu cette seconde chance : un père infirme redevenir valide, nager, rajeunir de vingt ans... On ne se remet pas de cette empreinte-là. Je pense que c'est aussi un cadeau formidable. J'ai été témoin du triomphe de la vie. Par la suite, j'ai vécu cela plusieurs fois, les fois où j'ai failli mourir.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Que vous est-il arrivé ?</b></font><br>
— Je n'aime pas en parler. Des choses banales comme des accidents, où vous vous dites : "Ce n'est pas possible que je sois encore en vie." Et puis ce jour où j'étais au bord de la péritonite, avec 41 degrés de fièvre, où je suis tombé sur un jeune chirurgien qui avait lu mes livres et à qui j'ai demandé de pouvoir travailler pendant la nuit qui précédait l'opération, à distance, par téléphone, avec un thérapeute. Il m'a laissé faire. Je n'ai su que bien après qu'il avait signé une décharge... Au téléphone, le thérapeute m'a appris d'abord à ne pas m'enkyster sur la douleur, grâce à une technique de respiration et de visualisation, de manière à permettre l'action de l'antibiotique qui ne pouvait plus agir. Le lendemain, après ce travail mental, la température était redevenue normale et l'opération n'était plus nécessaire. Voilà un exemple de nouveau départ : j'ai une nuit pour éviter quelque chose que je ne veux pas. L'idée de second départ est dans ma vie avant d'être dans mes livres.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>La biographie d'un écrivain est-elle nécessaire pour expliquer son œuvre ?</b></font><br>
— Pour l'éclairer, oui ; pour l'expliquer, non. Surtout, ne pas réduire l'écrivain à sa biographie ! Ne jamais se dire : "Il a écrit ceci, donc il est cela." Ce serait plutôt : "Il a écrit ceci, donc il n'est pas cela." Je suis le produit de mes livres mais mes livres ne sont pas le produit de ma vie. Ça déteint, les livres. Je ne suis pas le même qu'au début de mon œuvre, précisément à cause de mon œuvre — si tant est qu'on puisse parler d'une "œuvre"...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Qu'est-ce qui a changé ?</b></font><br>
— Mon rapport à la mort. Mes romans m'ont plus appris sur moi-même que les expériences de ma propre vie. Ils m'ont appris à être pleinement moi-même, à oser, à me faire mal quand ça vaut le coup. Ils sont mon diapason et mon garde-fou. Il y a des choses que je ne fais pas parce qu'elles ne sont pas compatibles avec ce que mes livres me disent de moi.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Dans <i>Les témoins de la mariée</i>, un de vos personnages dit : "Le comble du chic, c'est d'être soi-même." Comment fait-on pour être soi-même et rester fidèle à soi-même ?</b></font><br>
— Quand je lis mes livres, je me sens moi-même, même si le héros est une ophtalmo, un Indien, un garçon boucher, une galerie de bisexuels... Les personnes que j'ai aimées, je ne les désaime pas. Rester soi-même, c'est savoir ce qui nous donne du plaisir et ce qui nous met en danger.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Mais quelle est votre conception de l'existence ?</b></font><br>
— Exister, c'est savoir qui on est et savoir qui d'autre on pourrait être. C'est arriver à être bien et, pour cela, accepter de connaître le mal-être, cette insatisfaction sans laquelle il n'y a pas d'écriture romanesque. J'écris par insatisfaction, pour changer la réalité, pour ne pas cuire à l'étouffée. Si je n'étais pas romancier, je serais devenu un escroc à plusieurs visages, imposteur ou aventurier.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Est-ce que la vie "repasse les plats", pour reprendre l'expression d'un de vos personnages ?</b></font><br>
— Mais oui ! À condition que l'on sache dire oui. C'est-à-dire que l'on sache distinguer parmi les plaisirs ceux qui nous font du bien. Pour moi, c'est l'alternance de l'excès et de l'ascèse. La gourmandise assouvie. Toute euphorie est bonne à prendre, toute occasion de bonheur doit être saisie.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Les témoins de la mariée est un roman sur l'amitié. Quelle est votre définition de l'amitié ?</b></font><br>
— Etre concerné par l'autre autant — et parfois plus — que par soi-même. S'il arrive quelque chose à un de mes amis, mon temps personnel s'arrête. C'est à cela que l'on peut juger de la vérité d'une amitié. L'amitié peut aussi être mêlée à l'amour. C'est fréquent, chez moi, d'être ami avec les personnes que j'aime.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Peut-on faire le bien de ses amis malgré eux ?</b></font><br>
— On peut, mais à ses risques et périls. C'est précisément le thème de ce nouveau roman. En même temps, c'est d'une prétention terrible que de décider ce qui est bien pour quelqu'un. Mais je ne crois pas en la générosité si elle n'est pas, aussi, égoïste. Sinon c'est de la charité chrétienne, du sacrifice, et il n'y a rien de pire que le sacrifice. On a des ailes parce qu'on a essayé de faire voler quelqu'un. Il faut savoir ce qui manque à l'autre : ça peut être de l'argent mais aussi un sourire, du temps ou parfois une bonne engueulade...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Tous vos romans évoquent le paranormal. Que croyez-vous et jusqu'où ?</b></font><br>
— Je déteste ce mot, paranormal. Ça ne veut rien dire ! Je déteste la normalité. Auriez-vous posé cette question à Victor Hugo, qui faisait tourner les tables, ou à Balzac qui est l'auteur d'<i>Ursule Mirouët</i>, le livre le plus péremptoire et offensif sur la réalité de la médiumnité ? Ce que vous appelez aujourd'hui "paranormal" était, à leur époque, tout à fait naturel. C'était de la recherche. La France est devenue ce pays de matérialisme obtus, qui a fabriqué l'adjectif "cartésien" alors même que Descartes a écrit sur le chamanisme, l'interprétation des rêves et les forces invisibles... Voici ma conception de ce que l'on appelle le "paranormal" : c'est la perturbation. Mon devoir d'écrivain libre est de faire circuler ces éléments de réflexion. Je ne fais aucun prosélytisme. En tant que romancier, deux sujets me passionnent : la perturbation et la manipulation. Quand j'écris <i>Hors de moi</i>, je développe une idée de romancier : comment une identité fausse peut devenir, grâce à un coma, plus vraie que son identité de départ ? Et je reçois des lettres de neurochirurgiens qui me disent que ces cas ont vraiment été observés.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quelle est votre spiritualité ?</b></font><br>
— Libre croyant, comme on dit libre penseur. Ma spiritualité est autant titillée par un livre de botanique que par un passage de la Bible, de la Bhagavad-Gîtâ, du Livre des morts tibétain ou des travaux d'Einstein. Plus exactement, ma spiritualité, c'est la bactérie d'origine, celle dont nous descendons tous et qui, un jour, décide de devenir mortelle, c'est-à-dire de ne plus se cloner, et qui crée ainsi la biodiversité. C'est mille fois plus important que le big bang ! Appelez ça Dieu, l'intelligence ou l'interaction, peu importe. Ce qui compte, c'est cette évolution-là, cette pensée créatrice qui est, dès le départ, dans la matière. Ma spiritualité est un fourre-tout, mais qui fonctionne. Il ne se passe pas un jour sans que j'aille enlacer l'un de mes arbres et sentir, comme le disait Romain Gary, que "l'arbre est notre grand frère immobile" : la circulation de la sève est la circulation du sang. Depuis que mon poirier a été abattu par une tempête, je fais ma gymnastique là où il était, et je sens le reste de ses racines. La voilà, ma spiritualité. On peut en rigoler, je m'en fous !</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Croyez-vous à la vie après la mort ?</b></font><br>
— Je me demande surtout s'il y a une vie avant la mort ! Je crois qu'il y a une conscience avant la naissance. Je crois que tout est écrit mais que tout se récrit sans cesse : à nous de changer l'avenir. Je crois aussi que la planète est malade de nos idées toxiques, que la haine, la peur et l'amertume polluent et épuisent l'énergie de la Terre. Jamais la Terre n'a attiré autant de météorites. Pourquoi ? Parce que la Terre a un déficit d'énergie. Telle est ma spiritualité.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>"Quand on refuse de se mentir, on se condamne fatalement à la déception", avez-vous écrit. Quand avez-vous menti, au cours de cet entretien ?</b></font><br>
— Je n'ai menti que par omission. J'ai contourné deux questions...<br>
<br>
<div align=right>Propos recueillis par <b>François Busnel</b></div></p>


]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_46641</guid>
    <author>François Busnel </author>
    <pubDate>Fri, 06 Aug 2010 23:01:36 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Une tombe au creux des nuages pour Jorge Semprún]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/Jorge-Semprun-Que-faire-Fallait-il43787</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x256_arton43787.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><b>Enfant de la guerre civile espagnole ; résistant, déporté, rescapé, à un âge où l'on fume ses premières cigarettes ; dirigeant du Parti communiste espagnol clandestin à un âge pas moins tendre ; et puis, plus de vingt ans plus tard, dans l'Espagne démocratique retrouvée, ministre de la Culture ; militant ardent, enfin, d'une Europe qui trouverait dans la diversité de ses cultures les fondements de son unité : quelle vie plus pleine que celle-ci pouvait-on vivre au siècle dernier ? Avec cela, beau comme un matador ! Ne disait-on pas, dans les années 1950 — dans un milieu où l'esprit de sérieux pourtant pesait lourd — que Jorge Semprún était le plus bel homme du mouvement ouvrier international ! De ces expériences où l'exaltation a fait bon ménage avec les douleurs et les interrogations sont sortis, à partir de 1963, romans, essais, scénarios, qui mettent Jorge Semprún au tout premier rang de nos grands écrivains. Son nouvel ouvrage n'est pas une fiction. <i>Une tombe au creux des nuages</i> rassemble des conférences, prononcées en allemand et en Allemagne ces vingt dernières années. Elles ne sont pas si "disparates" que Jorge Semprún, avec modestie, le prétend. Comme dans ses romans et récits, c'est la même humanité et le même bonheur de style qui les irriguent. </b>
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<br>
<font size=3><i>George Semprún s'entretient avec Marc Riglet.</i></font>
<br></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><H2>JORGE SEMPRÚN</H2>
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<big><i>« Je n'ai pas d'identité fixe. C'est très flou pour moi »
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« L'allemand est très difficile mais d'une grande beauté et d'un puissant symbole culturel. Il a été perverti en devenant la langue des discours du nazisme qui étaient d'une brutalité redoutable. Ce&nbsp;brouhaha a poussé au silence la vraie langue allemande. »
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« Fallait-il bombarder les&nbsp;camps ? Non, bien sûr. Mais le&nbsp;silence de toutes les&nbsp;autorités politiques et religieuses du monde occidental reste un problème. Pour moi, une certaine forme de protestation aurait été nécessaire. Même vaine, par&nbsp;obligation morale. »</i></big><br>
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<H2>◆</font></H2></center>
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<center><big>BIO-BIBLIOGRAPHIE</big></center><br>
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<font color=black>Jorge Semprún, né en 1923, est issu d'une famille espagnole exilée en France après la guerre civile. 
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En 1940, il est un élève brillant et un adolescent intrépide. Très tôt engagé dans la Résistance, il est capturé et déporté à Buchenwald. À la Libération, il milite au Parti communiste espagnol clandestin et y occupe rapidement de très hautes fonctions. En 1964, il en est exclu. 
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En 1988, il est le ministre de la Culture du gouvernement de Felipe Gonzáles. 
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C'est en 1963, avec <i>Le grand voyage</i>, que commence sa carrière d'écrivain. Suivront plus de trente ouvrages parmi lesquels, également inspirés par l'expérience des camps, <i>Quel beau dimanche !, L'écriture ou la vie</i>, et le dernier paru, <i>Une tombe au creux des nuages</i>.</font>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_244x378_41dxVdv25hL__SS500_.jpg" /></span></center>
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<font color=red>★★★</font> <br>
Flammarion, "Climats"<br>
336 p. - 19 €</center></p></div>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Le titre de votre livre, <i>Une tombe au creux des nuages</i>, est insolite. D'où vient-il ? </b></font><br>
— C'est un titre que je n'ai pas choisi. Il m'a été proposé, comme d'ailleurs l'idée d'écrire ce livre rassemblant des conférences faites en allemand, en Allemagne, pendant près de vingt ans. Cette initiative revient à un vieil ami, Alain Martin, qui avait créé la maison d'édition Climats, devenue depuis une collection du groupe Flammarion. Il avait d'ailleurs déjà publié un de ces textes, prononcé dans le cadre de la conférence Marc Bloch, qui avait lieu tous les ans à la Sorbonne en hommage à ce grand historien.<br>
C'est donc Alain Martin qui m'a proposé de reprendre le texte, d'y adjoindre d'autres, et d'en faire une version inédite en français. Quant au titre, il revient à Maxime Catroux, l'éditrice de la collection Climats. Elle a, bien sûr, beaucoup travaillé sur le livre avant de trouver ce vers extrait d'un poème de Paul Celan. Moi, j'ai accepté tout de suite. C'est très difficile de donner un titre à un livre un peu disparate. <I>Une tombe au creux des nuages</I> est un fragment du merveilleux poème <i>Todesfuge</i>, en français "Fugue de la mort", dans lequel Paul Celan s'adresse aux victimes du nazisme et aux morts des camps de concentration. Il leur dit : "<i>Vous aurez une tombe au creux des nuages, l'on n'y est pas à l'étroit</i>." En fait, il s'agit de l'expression que nous utilisions entre nous dans le camp. Evidemment, nous ne disions pas : "tel ou tel copain est mort", mais "il est parti en fumée". Cette expression m'a rappelé notre langage quotidien au camp et c'est pour cela que j'ai accepté volontiers ce titre, <I>Une tombe au creux des nuages.</I></p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Ce titre est d'autant plus heureusement choisi qu'il touche à un des thèmes de votre livre, celui de l'appartenance à une patrie. Vous citez Thomas Mann qui dit : "<i>Ma patrie, c'est la langue allemande</i>." Albert Camus fera la même chose en disant que sa patrie, c'est la langue française. Mais, pour Paul Celan, l'identification à la langue est autrement plus compliquée et douloureuse.</b></font><br>
— En effet. Paul Celan est un Juif roumain. Il a écrit des poèmes de jeunesse en roumain, mais ne maîtrise plus cette langue. Ses parents ont été exterminés dans un camp. Lui-même n'a pas été déporté mais il a connu l'oppression subie par la communauté juive de Roumanie. Il s'est ensuite exilé et a fini par s'installer à Paris. Il a alors choisi d'écrire en allemand. Dans le poème dont nous parlons, un vers revient en leitmotiv : "<i>La mort est un maître de l'Allemagne</i>." On comprend qu'il a repris la langue de la mort, celle des bourreaux, mais pour en faire la langue de la résistance et de la poésie. <br>
L'allemand est très difficile, hermétique par moments, mais d'une grande beauté. Je trouve qu'il s'agit d'un puissant symbole culturel. La langue allemande, qui était celle des grands poètes du XIXe siècle et des grands écrivains du XXe, a été pervertie par le nazisme. L'allemand est devenu la langue des discours de Hitler et des sous-officiers SS qui étaient d'une brutalité redoutable. Ce brouhaha de la langue allemande devenue hitlérienne est terrible. Il a poussé au silence la vraie langue allemande. Je trouve admirable que Paul Celan, qui fut une victime de ce système — parce que, vous le savez, il a fini par se suicider —, ait choisi de restituer à la langue allemande sa beauté, sa force et sa capacité de résistance au mal.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous êtes espagnol, vous arrivez très jeune en France et vous vous partagez entre deux univers culturels et notamment deux langues. Vous faut-il choisir pour savoir qui vous êtes ?</b></font><br>
— Je pourrais très bien dire que je suis français et aussi espagnol. Si l'on me pose une question sur l'identité nationale, je répondrais que je n'ai pas d'identité fixe et que c'est très flou pour moi. En arrivant en France en 1939, à la fin de la guerre civile, avec ma famille, je connaissais à peine le français. Des aînés m'ont orienté dans mes lectures et j'ai découvert la beauté du français à seize ans avec André Gide, André Malraux, Louis Guilloux, Jean Giraudoux, des écrivains très différents. <br>
J'ai cru à un moment donné que je retrouvais une nouvelle patrie et que je pouvais dire, en reprenant la formule d'un Thomas Mann : " Ma patrie, c'est la langue française." Finalement, cela n'a pas été aussi simple que ça. Curieusement, lorsque j'ai été déporté à Buchenwald, j'ai retrouvé ma langue maternelle que j'avais un peu perdue de vue puisque j'étais devenu un jeune hypokhâgneux. Il y avait là-bas une petite communauté d'Espagnols républicains qui avaient été arrêtés dans la Résistance française. Plus tard, comme ils n'étaient pas français, ils ont été considérés comme prisonniers politiques et envoyés en Autriche dans un camp très dur. Entre eux, ils parlaient espagnol et catalan. Comme il fallait trouver des distractions et que je connaissais par cœur des dizaines de poèmes espagnols, j'ai aidé à organiser des soirées de récitation et de tableaux dramatiques plus ou moins inspirés de telle ou telle scène du poète Lorca. J'ai alors repris goût à cette langue et à sa pratique même. <br>
Je suis redevenu à nouveau bilingue, et depuis je n'ai pas cessé de l'être. Quand on me demandait mon identité, j'utilisais cette formule qui résume bien la situation : je ne suis ni espagnol, ni français, ni écrivain, je suis un ancien déporté de Buchenwald.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous utilisez également une autre formule. Dans un de vos textes, vous dites : "<i>Ma patrie est le langage</i>."</b></font><br>
— Ce n'est pas une formule d'écrivain. J'essaie plutôt de l'envisager comme une formule scientifique et objective. On ne peut pas dire cette phrase dans toutes les langues. En allemand, par exemple, il n'y a qu'un seul mot, <i>Sprache</i>, pour dire "langue" et "langage", alors qu'il y en a au moins deux en espagnol et en français. Le langage comprend toutes les langues. Il dit la nécessité de communication qui est dans notre nature humaine. C'est à travers le langage que l'on échange, que l'on s'instruit, que l'on se déteste, que l'on s'aime.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>En relisant <i>Le grand voyage</i>, votre premier livre, je me suis aperçu que vous ne faisiez aucune allusion aux circonstances qui font que vous vous êtes retrouvé dans un convoi de déportés. Avez-vous jamais songé à écrire un livre sur votre participation à la Résistance ?</b></font><br>
— J'y ai songé et j'y songe encore malgré mon âge. J'ai déjà choisi le titre et le thème aussi. Dans mon projet, ce livre s'intitule "<I>La forêt d'Othe"</I>, du nom d'une forêt de Bourgogne encore assez sauvage aujourd'hui et qui s'étend de Villeneuve-sur-Yonne à Châtillon-sur-Seine, à peu près. Ce n'était pas un maquis communiste. Il s'était constitué, comme la plupart des maquis, avec les réfractaires au STO (Service du travail obligatoire). En France, les réseaux de résistance créés à partir de Londres ou de la France même datent de 1940. Ils ont été instaurés en réaction à la défaite et à l'Occupation.<br>
Le mouvement des maquis est beaucoup plus tardif. Il procède du refus de partir travailler en Allemagne. Les réfractaires au STO sont contraints de devenir des clandestins, des maquisards. On se dit qu'ils auraient très bien pu choisir de se cacher en ville, mais, évidemment, la campagne, les forêts profondes sont des lieux plus appropriés pour échapper à la réquisition. Si l'on compare les dates, on s'aperçoit que les grands maquis comme ceux du Vercors, des Glières et du Limousin datent en général d'après 1942. Tout à coup, les troupes arrivent et les volontaires fuient l'obligation allemande de s'inscrire au STO.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous-même, dans quelles circonstances êtes-vous capturé ?</b></font><br>
— Mon histoire est assez banale. Notre réseau s'appelait Jean-Marie Action. Il a beaucoup opéré en Bourgogne et est à l'origine du 1er régiment des volontaires de l'Yonne qui a participé à la fin de la guerre, avant d'être intégré dans un régiment traditionnel de l'armée française. Une ancienne ferme du village d'Epizy, située le long du canal de Bourgogne, nous servait de base. Nous avons été dénoncés sans doute parce qu'il y avait des allées et venues trop flagrantes. Il est évident que la prudence n'était pas la vertu principale des maquisards. Si nous avions dû être prudents à tout prix, nous n'aurions rien fait et personne n'aurait bougé. Les voisins étaient intrigués par les bicyclettes qui rentraient le soir, les jeunes qui allaient et venaient. La Gestapo a fait une descente au hasard et est tombée sur moi, en train de dormir après une nuit d'action. Elle aurait très bien pu ne pas me trouver et j'aurais très bien pu être arrêté ailleurs. Les occasions étaient nombreuses, surtout lorsque l'on travaille dans ce que j'appelle la Résistance armée. Beaucoup de résistants ont servi de boîtes aux lettres, d'appuis logistiques, de messagers utiles, mais n'ont jamais eu à toucher une arme. L'extraordinaire livre de Daniel Cordier, <I>Alias Caracalla</I>, témoigne bien de cela.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Daniel Cordier n'a jamais tiré un coup de feu et il s'en désole.</b></font><br>
— En effet, les circonstances ne lui en ont pas fourni l'occasion. Et pourtant, c'est un des plus grands résistants encore vivants.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pourquoi n'avez-vous pas, jusqu'à présent, évoqué ce moment de votre vie, vous dont l'œuvre littéraire est très largement biographique ? Quelles sortes de réticences vous retenaient ?</b></font><br>
— Cette question m'a déjà été posée, et parfois avec des intentions qui n'étaient pas bienveillantes ! On m'a dit : "En fait, tu écris moins des livres sur une époque que des livres sur toi, des livres individualistes. Et puis, tu racontes ta vie mais tu ne racontes pas toute ta vie." Peut-être qu'il y a une raison... Quand j'ai commencé à publier, j'étais déjà dans un processus d'autocritique et de critique du communisme. Tant que ce processus n'était pas achevé, je n'avais pas envie d'improviser sur l'Histoire, et moins encore sur la part qu'avait prise mon histoire personnelle dans la grande Histoire. Alors le plus facile pour moi, c'était de remettre cela à plus tard. <br>
Mais, quand j'ai écrit <I>Federico Sanchez vous salue bien</I> et <I>Autobiographie de Federico Sanchez</I>, j'avais déjà rompu avec le Parti communiste espagnol et je commençais à voir à peu près clairement ce que c'était que d'avoir été stalinien. J'ai donc pu écrire sur l'antifranquisme de façon beaucoup plus libre et beaucoup plus critique. Je ne suis pas certain qu'il n'y ait pas aussi dans tout cela un peu d'égotisme petit-bourgeois. Est-ce qu'on ne pèche pas par vanité en écrivant un livre à la première personne avec la grande Histoire tout autour ?</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Dans les années 1950, vous êtes un des dirigeants du Parti communiste espagnol. Vous êtes membre de son comité central et même de son bureau politique. Lorsque vous le quittez, c'est en critiquant le côté irréaliste de la politique conduite par le PCE contre le franquisme. Mais, pendant tout le temps de votre engagement, ce ne sont pas les occasions de rompre qui ont manqué. Je pense aux procès staliniens de l'après-guerre dans les démocraties populaires, je pense à Budapest, aux révélations des crimes de Staline au XXe Congrès du PCUS... Comment avez-vous vécu ces moments de crise et de doute ?</b></font><br>
— Là, il y a un problème général et un problème particulier. Le problème général, c'est la critique du stalinisme et ses différentes étapes. On le sait, le stalinisme est critiqué dès l'origine au sein même du mouvement ouvrier. Du côté des politiques comme du côté des intellectuels. Dans les années 1920-1930, il y a déjà des analyses et des témoignages sur les mécanismes liberticides du bolchevisme. Je pense à la trilogie de Panaït Istrati, <I>Vers l'autre flamme</I>. Nous avons lu ce livre et puis... nous l'avons oublié. Prenons un autre exemple : il y a, sur l'aveuglement volontaire des militants, ce livre formidable du Belge Charles Plisnier, <I>Faux passeports</I>, qui fut publié en 1937. Tout y est expliqué mais, pour nous, jeunes militants communistes antifascistes, c'est le passé et nous passons outre. Ce mécanisme de connaissance et de déni se reproduit jusqu'à, disons, 1956, après Budapest. À ce moment-là, c'est vrai, il y a assez d'éléments pour comprendre la vraie nature du stalinisme et en tirer les conclusions, comme le fait, par exemple, mon ami Claude Roy.<br>
Mais c'est là que, pour moi, il faut introduire le problème particulier. Je n'ai jamais craint de dire que, si j'avais été un intellectuel français, j'aurais réagi comme mes congénères, du moins ceux que j'estimais. J'aurais quitté le parti communiste en 1956 ou bien après le XXe Congrès. Mais j'étais espagnol, antifranquiste et je vivais dans la clandestinité. Et en Espagne, contre la vérité de Franco, celle que j'appelle la <i>verdad como un templo</i> (comme une vérité d'Eglise), l'action du parti communiste était une arme de lutte efficace. Je pense que, quel que soit le jugement que l'Histoire portera à la fin sur les crimes de Staline, la lutte du Parti communiste espagnol contre le franquisme méritait d'être menée. De surcroît, paradoxalement, dans ces années 1950-1960, la résistance conduite par et avec le parti communiste ouvre un chemin vers la démocratie.<br>
La pilule, la potion amère du XXe Congrès, a donc agi sur moi mais avec un effet retard. Il a fallu la découverte progressive de l'irréalité du subjectivisme épouvantable de la politique du parti communiste en Espagne pour m'éclairer. Mais à quelle Espagne s'adressait-on ? À un fantôme. L'Espagne avait changé et évolué malgré le franquisme. La jeunesse espagnole n'était plus celle, misérable, des années 1940. Elle ne pouvait pas comprendre ce que nous lui disions. Et c'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à réfléchir et que je me suis mis en situation d'être exclu. Vous voyez, la lenteur mise à prendre la mesure des abominations du stalinisme vient de ma condition d'Espagnol luttant contre le franquisme et se disant : "Bon, très bien. On verra plus tard. En attendant, il faut se battre. La lutte est efficace."</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>La méditation sur l'Allemagne comme composé effrayant de culture — en matière de littérature, de poésie, de musique — et de barbarie absolue avec le nazisme est au cœur de votre nouvel ouvrage — comme de toute votre œuvre. Pour rendre raison de cette contradiction, vous utilisez la métaphore de Buchenwald et de l'arbre de Goethe qui surplombe le camp. Jugez-vous possible et, s'il y a lieu, souhaitable de dépasser cette contradiction ?</b></font><br>
— Je crois que l'on peut la dépasser. Il faut revenir sur cet antagonisme fondamental entre culture, raison démocratique et barbarie. En allemand, les mots pour dire ces choses sont forts. L'Allemagne est un grand pays de culture et elle a enfanté le nazisme. Certes, on pourrait dire que toute l'Europe a connu ses partis fascistes et ses ligues d'extrême droite. Mais la dimension totalitaire du parti national-socialiste est évidemment incomparable. Dans le fascisme mussolinien, l'antisémitisme n'est pas fondateur. Le nazisme, lui, "<i>monte à l'assaut du genre humain</i>", pour reprendre une expression de Zeev Sternhell, et sa "<i>vérité</i>" est dans l'extermination des Juifs.<br>
Il y a donc plus que des nuances entre les fascismes et le nazisme. Raymond Aron a parlé de cette spécificité allemande et il estime que si, à l'origine, il y a là quelque chose de mystérieux, le déroulement est ensuite assez rationnel. Une fois que vous avez enregistré cette folie meurtrière, sa mise en œuvre est parfaitement explicable. Monstrueuse, mais rationnelle. Maintenant, je crois que cette séquence maudite peut être surmontée. Il existe beaucoup d'indices sérieux dans la pensée allemande contemporaine qui prouvent que, dans le cadre européen, il est possible pour l'Allemagne de rompre à jamais avec ce que le nazisme incarnait. Le nazisme venait d'un fond ancestral allemand, mais il aurait très bien pu se former ailleurs, malheureusement. Je crois qu'il faut insister sur le changement radical que signifie, pour le monde actuel, l'existence d'une Allemagne qui se veut engagée corps et âme en Europe. Je crois, et c'est pour cela que le symbole de Buchenwald est énorme, que l'Allemagne est le seul pays d'Europe démocratique qui a vécu l'expérience du totalitarisme dans son territoire et dans sa chair. <br>
Laissons de côté le chapitre de la comparaison avec les autres totalitarismes, même si le système de pensée, la relation à l'art, le parti unique, la domination, le contrôle policier de la société sont comparables. Ne tenons pas une comptabilité des horreurs relatives. Même l'Espagne de Franco n'est pas "totalitaire". C'est une dictature traditionnelle, de droite et d'extrême droite même. Mais l'on ne peut pas dire que le franquisme est un totalitarisme pour une raison très simple : il cohabite avec une Eglise catholique qui a, certes, approuvé l'insurrection franquiste, donné le titre de croisade à la guerre civile, payé les drapeaux victorieux... mais qui est restée une force autonome. Nous pouvons traîner dans la boue de l'Histoire l'Eglise espagnole, mais elle avait sa pensée propre sur l'économie, sur l'organisation sociale, sur l'éducation... ce qui a empêché le parti unique, la Phalange, d'exercer un contrôle total sur la société espagnole. À la fin, d'ailleurs, l'Eglise a pris parti pour la transition démocratique. <br>
Pour en revenir à l'Allemagne, je crois qu'il faut être attentif à son caractère fédéral. C'est une donnée historique qui la prédispose à l'intégration européenne. En outre — et là, c'est une donnée géographique — l'Allemagne est au cœur de l'Europe et elle est vouée à s'intéresser à l'autre Europe, à "l'Europe captive" du stalinisme, pour reprendre une formule de Milan Kundera. Voilà, au-delà des générations qui passent et qui ont tiré les leçons du passé, ce qui fonde mon optimisme et ma certitude que l'Allemagne peut exorciser ses démons.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pour en venir à la question de l'extermination des Juifs et aux réflexions, y compris littéraires, qu'elle suscite, je lis dans <i>Une tombe au creux des nuages</i> que vous vous interrogez sur la moins mauvaise façon de nommer l'événement. <i>Shoah</i> ne vous convient pas, <i>Holocauste</i>, pas plus. Finalement, c'est le mot <i>extermination</i> qui vous paraît approprié. Commençons par la connaissance que vous avez de cette sinistre entreprise. J'ai relevé deux passages dans votre œuvre où vous décrivez une situation dans laquelle cette extermination est portée à votre connaissance. Plus largement, qui, selon vous, entre 1940 et 1944, savait quoi ?</b></font><br>
— Je parle de mon expérience personnelle, mais je vais essayer d'extrapoler, de généraliser un petit peu. Quand je suis arrivé à Buchenwald, je connaissais la question juive et antisémite. J'étais étudiant à Paris en 1941-1942 et j'ai assisté à l'apparition de l'étoile jaune, au dernier wagon du métro réservé aux Juifs, et à la réaction des gens qui, ignorant ces discriminations, s'y installaient et ne voyaient que des étoiles jaunes. L'extermination et la déportation sont venues un peu plus tard. L'antisémitisme était devenu une part de la doctrine officielle.<br>
Quand on est étudiant en philosophie, comme ce fut mon cas, on connaît l'Histoire, on se souvient de l'affaire Dreyfus bien entendu et de l'article de Jacques Maritain sur "l'impossible antisémitisme", qui date de 1937 et dans lequel il est question de la singularité du peuple juif au sens philosophique et idéologique et des "dangers" que cette singularité peut représenter pour une communauté nationale. Un antisémitisme "cultivé", en somme.<br>
Je me souviens aussi du dernier texte de philosophie que j'ai pu lire dans le maquis, <I>La religion dans les limites de la simple raison,</I> où Emmanuel Kant aborde la théorie du mal radical. Sachant tout cela, la révélation du mécanisme concret de ce qu'a été l'extermination est liée à mon expérience du camp de Buchenwald. Il y a eu des Juifs allemands à Buchenwald après la nuit de Cristal, le grand pogrom de 1938. Par exemple, tous les hommes juifs du camp de Francfort ont été déportés à Buchenwald et maltraités, massacrés à l'aide de moyens rudimentaires. Il n'y a pas eu de chambre à gaz à Buchenwald. Les survivants ont été envoyés dans d'autres camps polonais reculés et isolés. <br>
Jusqu'en 1945, avec l'évacuation des camps de l'Est, y compris le complexe Auschwitz-Birkenau, nous avons vu arriver à Buchenwald des milliers et des milliers de Juifs rescapés. La communication s'est établie et il s'est confirmé qu'il n'y avait aucune commune mesure entre la "solution finale" et les exactions antisémites que nous connaissions. J'ajoute que, même si nous n'y avions pas assisté, nous savions qu'en 1942 les Juifs de Paris avaient été raflés. Ces révélations ont été un des chocs de ma vie. Rien ne m'y avait préparé. Philosophiquement, je comprenais très bien le sens du mal radical de Kant et son postulat qui a été prolongé par d'autres philosophes idéalistes allemands : le mal est consubstantiel à la liberté de l'Homme. Et c'est cette vérité que j'ai pu constater dans les camps. Une partie de ma réflexion sur le monde a changé. Nous savions donc mais je dois ajouter : nous ne savions pas le détail, ni ne mesurions le fonctionnement et la rigueur industrialisée de cette mort programmée. Par ailleurs, à la Libération, les survivants juifs en France avaient une réticence à parler et n'osaient pas encore se proclamer en tant que victimes. On sait qu'il a fallu attendre les années 1960 pour que le caractère inouï de l'événement soit compris dans toute son horreur et son exceptionnalité.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Mais pourquoi avez-vous des réticences à nommer "Shoah" l'entreprise d'extermination ?</b></font><br>
— Entendons-nous bien. Il est évident que le film de Claude Lanzmann, <I>Shoah, qui impose le terme</I>, est un moment-clé de l'évaluation, de la compréhension, de l'explication de l'entreprise d'extermination, même si des travaux comme ceux de Raul Hilberg, sur lesquels il s'appuie d'ailleurs, sont bien antérieurs. Le mot "Shoah" a été donné par Claude Lanzmann, c'est ainsi. Je peux le regretter, je peux très bien dire que "Shoah" est un mot hébreu trop confus. Mais cela ne fait rien, et c'est en tout cas préférable au mot "Holocauste" qui est un contresens insupportable. Cela dit, le mot "extermination" dit tout de la chose et il est traduisible dans toutes les langues du monde. <br>
Pour en finir avec cette question et évoquer la polémique qui oppose Yannick Haenel à Claude Lanzmann, vous reconnaîtrez que Yannick Haenel commence par rendre hommage à Claude Lanzmann puisque le premier chapitre de son livre est la transcription de l'interview de Jan Karski dans Shoah. Alors pourquoi être aussi irritable et aussi crispé sur ces questions ? Pourquoi Claude Lanzmann donne-t-il l'impression de détenir un copyright sur le mot et la chose ?</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Mais le problème n'est pas là. Il est dans les "idées" que Yannick Haenel prête à Karski. Comme celle-ci, par exemple : "Les Alliés savaient tout et n'ont rien fait", ou encore : "Il fallait bombarder Auschwitz" et même : "Ce n'est pas un crime contre l'humanité, c'est un crime de l'humanité". Lorsqu'on sait dans quelles conditions l'événement s'est produit, a été su et vécu par les rescapés et par vous-même, comment peut-on écrire de telles choses ?</b></font><br>
— Personnellement, je me fonde sur un livre qui, hélas, est épuisé, <I>Le terrifiant secret</I> de l'historien américain Walter Laqueur : tout y est, y compris Karski et les autres émissaires que la Pologne a envoyés. C'est un livre de 1981 que Gallimard devrait rééditer sans délai. Je crois que faire la critique des Alliés en disant : "Pourquoi n'avez-vous rien fait ?", en pensant au plan militaire, c'est absurde. Cela veut-il dire qu'il aurait fallu intervenir militairement pour empêcher le transport de déportés ? Mais comment sait-on que les trains transportent des déportés et pas des marchandises ? Fallait-il bombarder les camps ? Non, bien sûr. <br>
Finalement, la seule réponse militaire, c'était la victoire et donc l'objectif de raccourcir au maximum la guerre. Imaginons que les Alliés aient fait une déclaration solennelle en 1944, après avoir eu le temps de vérifier l'information que Jan Karski, et d'autres, leur apportent sur l'extermination du peuple juif. Cela aurait-il permis d'empêcher les arrestations et les déportations de Juifs ? Mais non. Ne serait-ce que parce qu'il est établi que, jusqu'à la dernière minute, en pleins bombardements et déconfiture de l'armée allemande, la priorité absolue restait le transport de Juifs. Cela dit, le silence de toutes les autorités politiques et religieuses du monde occidental reste un problème. Pour moi, une certaine forme de protestation aurait été nécessaire. Même vaine, par obligation morale.<br>
<br>
<div align=right>Propos recueillis par <b>Marc Riglet</b><br>
(<i>LiRE</i>)</div></p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_43787</guid>
    <author>Marc Riglet</author>
    <pubDate>Tue, 03 Aug 2010 18:13:06 +0200</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton43787.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Frankétienne  « Je suis un survivant : de la misère, des Duvalier, de l'alcool »]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/Franketienne45663</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x264_arton45663.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><b>Immense poète, romancier, dramaturge mais aussi peintre, musicien, comédien, cet artiste hors norme vient de publier <I>Les affres d'un défi</I>, un titre qui lui va bien, où il bouscule à nouveau les mots comme personne. Ce créateur d'une "esthétique du chaos" est aussi dans l'actualité avec <I>Melovivi ou Le piège</I>, sa nouvelle pièce de théâtre : un texte incroyablement prophétique, publié en mai 2010 mais rédigé fin 2009, qui met en scène deux hommes au bord d'un gouffre après un séisme... Pas forcément facile à aborder, la puissance créatrice de <i>{Frankétienne</b> finit toujours par envoûter.</i>}</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><H2><center><font color=white>FRANKÉTIENNE</center></font></H2>
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<center><big>BIO-BIBLIOGRAPHIE</big></center>
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<font color=black>Né en 1936 dans la région d'Artibonitye, Jean-Pierre Basilique d’Antor Frank Etienne d’Argent, de son vrai nom,
est le fils d’une jeune paysanne haïtienne analphabète et d’un riche Américain qui ne l’a jamais reconnu – d’où son surnom « le caca sans
savon », l’enfant sans père, en créole. 
<br>
<br>
En 1968, Frankétienne fonde avec Jean-Claude Fignolé et René
Philoctète, le Spiralisme, une théorie sur l’art total, qui trouve un prolongement dans son livre <i>Ul&nbsp;travocal</i>, publié en 1972 mais qui attendra trente ans avant de trouver un éditeur français.
<br>
<br>
Ephémère ministre de la Culture haïtienne, en 1988, Frankétienne a construit une œuvre immense, qui compte près d’une quarantaine de titres.</font><br>
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<span class="spip_documents"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/gif_131x25_vient_paraitre-3.gif" /></span><br>
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<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_245x372_9782911412707.jpg" /></span></center>
Ed. Vents d'ailleurs - 220 p. - 17 €
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<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_245x346_51JKPEFRkxL__SS500_.jpg" /></span></center>
Ed. Riveneuve - 246 p. - 20 €</center>
</p></div>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Il paraît qu'après le tremblement de terre vos compatriotes étaient très émus de vous savoir sain et sauf, et qu'ils ont crié : "Le poète est vivant !" C'est vrai ? </b></font> <br>
— Oui. En fait, c'est Dany Laferrière qui a rapporté cette scène. Il est arrivé chez moi avec deux autres amis haïtiens, l'écrivain Lyonel Trouillot et l'artiste Lionel St. Eloi, et ils ont vu les murs de ma maison effondrés, des murs construits il y a plus de trente ans, connus de tout le monde. Ils ont cru qu'un malheur était arrivé à ma famille. Mais les gens du quartier les ont rassurés : "Notre écrivain, il est là, il est vivant ! Notre poète est là !"</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Qu'avez-vous ressenti : de l'émotion, de la fierté ? </b></font> <br>
— J'ai été ému, oui. Mais d'autres témoignages, avant cet événement, m'ont tout aussi marqué : il y a des années de cela, alors que je sortais d'une banque de Port-au-Prince, en plein midi, j'ai entendu des voix féminines crier en créole : "Quand est-ce que tu vas nous donner autre chose ?" Je me suis retourné et j'ai vu, dans une camionnette, des paysannes transportant des vivres, des légumes, des poulets qui caquetaient, des chèvres, etc. Par préjugé, j'ai pensé : "Non, ce n'est pas à moi qu'elles s'intéressent." Mais au moment où j'allais m'installer dans ma voiture, elles ont répété leur interpellation, de façon ferme, définitive : "Mais Frankétienne, on s'adresse à vous ! Quand est-ce que vous allez nous donner une autre pièce de théâtre ?" Là, j'ai réellement ressenti une émotion véritable, au premier degré, une vraie reconnaissance.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Est-il vrai aussi que seules les piles de livres sont restées debout dans votre maison de Port-au-Prince après le séisme ?</b></font> <br>
— Effectivement. J'étais avec des journalistes. C'était au crépuscule, c'était lugubre. On a senti que la maison était inclinée de quelques degrés. Le lendemain matin, quand je suis monté, j'ai vu les livres debout. J'ai dit : "Ce n'est pas possible ! Des piles de deux mètres de haut s'effondrent, normalement !"</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Il vous est impossible d'écrire en dehors d'Haïti, confiez-vous volontiers, ayant toujours refusé de vivre ailleurs. Avez-vous pu reprendre votre activité d'écrivain depuis le tremblement de terre ?</b></font> <br>
— Là, je suis K.-O. Mais je continue mon activité théâtrale. Je suis accaparé par des représentations prévues toute l'année, dont une longue tournée en Amérique du Nord, à Montréal, à Ottawa, New York, Washington, Atlanta, etc. Et puis en Floride, où il y a à peu près un million d'Haïtiens. Peut-être aussi en Amérique latine, au Brésil...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Dans la préface <I>D'un pur silence inextinguible. Premier mouvement des métamorphoses de l'oiseau schizophone</I> (Vents d'ailleurs), Rodney Saint-Eloi estime que vous êtes "l'écrivain le plus novateur d'Haïti ". Sans flagornerie, on est même tenté de dire que vous êtes l'écrivain le plus novateur du monde, tant vos écrits sont transgressifs... Avez-vous conscience de votre avant-gardisme ?</b></font> <br>
— J'en ai eu conscience très tôt. Parce que j'ai été un grand dévoreur de livres, d'écrits, de signes plus exactement, un avaleur de signes. Je me suis rendu compte qu'il y avait, dans les livres que je lisais, un côté répétitif qui m'agaçait. Non seulement des clichés, des stéréotypes, mais aussi une intertextualité gênante. Je trouvais que les écrivains se recopiaient les uns les autres. Je me suis dit que j'allais m'arranger pour dire les choses autrement, notamment parce que je suis inscrit dans un courant de multilinguisme : Haïti est non seulement sous l'influence du créole et du français, mais aussi de l'espagnol en raison de sa proximité avec la République dominicaine et Cuba, ainsi que de l'anglais, avec les Etats-Unis, non loin. J'ai vite compris qu'il y avait des espaces qui, par moments, se rejoignaient. Bien sûr, il y a d'abord l'espace de la non-littérature, de la chose non littéraire, pour les écrivains tout à fait débiles qui ne produisent absolument rien. Et puis il y a ceux qui se contentent de raconter des histoires bien écrites. Ceux-là arrivent à entrer dans l'espace de la littérature. Mais tous les écrivains ne sont pas dans l'espace de l'écriture, celui où l'on trouve Henri Michaux, Louis-Ferdinand Céline, James Joyce, et les grands poètes tels que Rimbaud, Paul Celan. Moi aussi j'ai voulu être dans l'écriture, même si je savais que ça allait être difficile puisque, à mes débuts, je n'ai pas eu de lecteurs...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Comment l'écriture et la littérature peuvent-elles s'articuler, selon vous ?</b></font> <br>
— Il faut les concilier. Il n'y a pas d'incompatibilité entre ce que j'appelle la dimension anecdotique, la dimension narrative, et l'écriture proprement dite qui utilise les signes et les traits qui construisent, qui déconstruisent. Dans mes livres, en particulier dans <I>Ultravocal</I>, il n'y a pas une histoire unique mais une foule d'anecdotes, une bonne centaine de faits racontés, et de fictions aussi. Il en va de même avec mon premier roman, <I>Mûr à crever</I>, paru en 1968. Mais ce qui est important pour moi, c'est le traitement de la langue, c'est de rester dans le domaine du langage.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous avez été élevé en créole, la langue de votre mère, et vous avez appris le français en arrivant à Port-au-Prince, encore tout jeune : comment s'est passée votre découverte, votre conquête du français ?</b></font> <br>
— Je venais d'une région rurale et j'ai été propulsé dans ce quartier populaire et populeux de Bel-Air, à Port-au-Prince. Un quartier totalement créolophone où l'on ne parle pas le français, où je me sentais donc encore chez moi. Mais ma mère a voulu me placer dans une institution dirigée par des jésuites, le petit séminaire collège Saint-Martial, où j'ai découvert, pour la première fois, l'existence d'une autre langue. J'avais cinq ans, et j'ai été étonné de constater qu'on pouvait, du point de vue phonétique, parler et s'exprimer différemment. L'acte fondateur est venu de cette question formulée par la sœur Félicienne : "Comment t'appelles-tu ?" C'est l'acte fondateur de l'écrivain Frankétienne.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pourquoi ?</b></font> <br>
— Parce que j'ai été traumatisé par cette question dont je ne comprenais pas le sens. J'étais dans une école huppée, où tous les élèves parlaient le français sauf moi. Je n'ai pas compris cette phrase, alors j'ai souri comme un imbécile. C'est un camarade de mon âge qui a traduit, mais en m'insultant : "Petit macaque, d'où sortez-vous, de quel quartier, de quel milieu venez-vous ? On vient de vous demander votre nom !" J'ai pleuré, bien sûr. Arrivé à la maison, je n'ai pas pu l'expliquer à ma mère, qui en aurait été traumatisée : elle m'avait mis dans cette école parce que mon père était un Blanc, donc je devais être dans une école de fils de Blancs. Ce complexe vis-à-vis du français n'était pas légitime. À partir de ce jour-là, j'ai commencé à répéter tous les mots français que je découvrais, d'abord à la manière d'un perroquet. J'écoutais tout, je lisais tout, mais je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien à ce qui se disait à la radio, exclusivement en langue française à l'époque. Et puis j'ai décidé d'aller chercher les mots là où ils se trouvent, c'est-à-dire dans le dictionnaire. J'ai ouvert <I>Le Petit Larousse</I> et j'ai appris par cœur toutes les définitions, avec volupté. J'ai découvert la musicalité de cette langue : il y avait des mots tendres, des mots doux, des mots violents, des mots acides, sucrés... C'est pourquoi mon contact avec les mots — qui peut étonner les gens, ceux qui croient que je suis au septième ciel — est un contact physique, concret et sensuel.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>En somme, vous étiez animé à la fois par un désir de vengeance, pour laver cette humiliation, et par votre fascination pour cette langue étrangère : votre rapport au français n'est-il pas resté ambivalent ?</b></font> <br>
— Non. À l'adolescence, j'écrivais des poèmes débiles car je n'avais pas encore lu Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire, Baudelaire, ces formateurs de conscience et d'expérience culturelle. Après, autour de vingt-cinq, vingt-six ans, j'ai commencé à soigner mes poèmes. J'ai commencé à considérer l'acte d'écrire comme un vrai travail. Un travail de recherche, axé sur les innovations, les modifications, les mutations. Parce que j'avais décidé que je n'écrirais pas des phrases qu'on a déjà lues.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Votre étonnante propension à inventer des mots vient-elle aussi du fait que le français n'est pas votre langue maternelle ? Etes-vous d'accord avec Cioran quand il dit : "Ecrire dans une langue étrangère est une émotion, c'est se libérer de son propre passé" ?</b></font> <br>
— Oui, je suis totalement d'accord. Progressivement, je me suis rendu compte que j'allais adopter cette même attitude, ce même rapport avec ma propre langue, parce que les textes créoles présentent autant de difficultés que le français. Avec <I>L'oiseau schizophone</I>, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas me permettre de traiter ma langue maternelle comme si c'était un champ libre où j'aurais la possibilité de pondre des débilités. Non, il faut avoir le respect de sa langue. C'est ça le malheur chez nous : en Martinique, et même en Guadeloupe, le créole est la langue maternelle, tout le monde est écrivain, on l'écrit n'importe comment.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Est-ce qu'il y a un néologisme, parmi tous ceux que vous avez créés, dont vous êtes particulièrement fier ?</b></font> <br>
— Récemment, après le tremblement de terre, un journaliste américain d'origine portoricaine était venu m'interviewer sur la présence du divin dans mon œuvre, dans ma vie. Il m'a posé une question sur le passage du séisme. Je lui ai répondu : "J'ai eu les yeux tantôt ouverts, tantôt fermés. Je ne voulais pas voir ma maison vaciller. J'étais au dernier niveau, j'entendais des bruits terribles, de toutes les sonorités du monde, tous les métros de Brooklyn..." J'ai dit alors : "C'est une "vloperie" de brouhaha démentiel qui traversait la terre." J'aime bien ce "vloperie"...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>À quoi tient exactement cette liberté permanente qui caractérise votre œuvre ?</b></font> <br>
— Elle vient d'un constat et d'une prise de conscience douloureuse. Même si, avec le temps, je dirais que cette explication peut paraître un peu superficielle, il faut remonter aux années 1960, quand j'ai commencé à écrire, et en particulier à l'année 1972, avec <I>Ultravocal</I> : j'avais la conscience d'être un écrivain sans lecteurs, un général sans armée. J'ai pensé : si je suis seul, dans la solitude, sans aucun regard critique sur mon travail, alors je suis libre, j'en profite.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quelles sont les limites d'une telle liberté ?</b></font> <br>
— Il n'y a pas de limites. Sauf celles que l'on s'impose à soi-même. On est dans le champ étendu et infini de l'imaginaire, où l'on a la possibilité d'inventer des mots, de jouer avec des mots. Ce qui ne signifie pas l'anarchie, ni que tout est permis. J'ai élaboré un code d'être, un code de travail. Je me considère comme quelqu'un — peut-être même un clown, les clowns m'ont toujours fasciné — en permanence sur le fil du rasoir. À gauche, il y a l'opacité, et là je suis dans le noir, totalement libre, parce que personne ne voit mes gestes, personne n'entend mes cris, c'est la démence totale. Mais de temps en temps, lorsque je retrouve mon équilibre instable sur le tranchant de ce rasoir, je fais un clin d'œil à l'autre versant, le versant droit, où il y a la lumière, la transparence, les gens qui me regardent, et je leur donne une chance, celle de suivre mon aventure.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Ne craignez-vous pas que cette liberté puisse parfois dérouter vos lecteurs, par trop d'innovations et de jeux avec la langue, par exemple ? Avez-vous conscience que votre œuvre n'est pas toujours d'un accès facile, qu'elle peut être déstabilisante et demander un véritable effort pour l'appréhender ?</b></font> <br>
— J'en ai conscience mais je la justifie. Parce qu'elle a une dimension pédagogique, didactique, sur le plan idéologique et sur le plan politique. Je vis dans un pays qui n'est pas facile à comprendre. Quand je donne mon livre, quand j'offre cet espace d'écriture à un lectorat, je lui donne la chance de comprendre le réel. Pas seulement le réel haïtien, mais aussi la réalité humaine en général, le grand désordre humain. C'est maintenant qu'on le découvre. On a voulu m'enfermer dans une sorte de case haïtienne, spécifiquement antillaise, spécifiquement du Sud : non ! La planète vit dans un grand désordre. La vie elle-même est un chaos générateur de lumière. J'ai toujours considéré le chaos comme la matrice du futur. Parce que nous ne sommes pas outillés biologiquement, nous n'avons pas d'instruments organiques, intellectuels, qui nous permettent d'appréhender ce chaos. Là où il n'y a pas de chaos, il y a la mort. C'est la mort qui est plate. Et la vie, c'est le chaos.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>L'écriture est-elle un remède à la résignation ?</b></font> <br>
— C'est plutôt la contre-résignation. L'écriture, c'est l'affirmation d'abord de soi-même.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Est-ce pour cette raison que vous avez déclaré un jour : "J'écris, donc j'existe" ?</b></font> <br>
— Oui. Quand on produit, on produit d'abord pour soi-même. On recherche à se justifier par rapport à soi-même et pour soi-même. Je l'ai toujours dit : quelqu'un qui ne se découvre pas ne peut pas aider les autres. La force doit être d'abord personnelle. Et je crois que tout écrivain qui se réclame de cette démarche d'affirmation de soi-même est dans la vérité. L'autre est dans une sorte de caricature de l'engagement, dans une posture, du genre : "J'écris pour les autres, j'écris pour la révolution..." Moi je n'écris pas pour la révolution. Si ça arrive, tant mieux.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous considérez donc l'écriture avant tout comme connaissance de soi ?</b></font> <br>
— Oui ! L'écriture comme connaissance et affirmation de soi ! J'appelle ça la "magicriture" : tant mieux si à travers cette magicriture les autres se retrouvent. Là, c'est le bonheur. Mais tant pis s'ils ne s'y retrouvent pas !</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous avez dit aussi : "Rêver, c'est déjà être libre." Est-ce qu'écrire, c'est aussi rêver ?</b></font> <br>
— Ecrire, c'est rêver, c'est se structurer, mais à travers la sève de l'imaginaire. Pour moi, l'écrivain devrait être d'abord un artiste, un créateur.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Que pensez-vous de cette phrase du peintre Paul Klee : "L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible" ? Elle vous va bien, non ?</b></font> <br>
— C'est vrai. Je peux même trouver quelque chose d'approximativement similaire dans l'un de mes textes : "La littérature, la création, l'écriture sont un grand mensonge, mais c'est le plus court chemin qui nous permet d'atteindre la vérité."</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous êtes un artiste, mais on sait moins que vous avez été également professeur, notamment de mathématiques et de physique...</b></font> <br>
— J'ai été un brillant étudiant. En l'absence de certains professeurs titulaires, mes camarades de classe me désignaient à l'unanimité pour assurer le cours. Je faisais ça au lycée. J'ai fait mes études primaires avec les jésuites, et mes études secondaires jusqu'en terminale dans un lycée de Port-au-Prince. La polyvalence, cette pluridisciplinarité est venue sur les bancs de l'école. Je l'ai cultivée parce que j'étais professeur tout jeune. J'ai été diplômé de l'Ecole des Hautes Etudes mais comme j'avais fait la grève contre le régime de Duvalier, et qu'il me fallait vivre, j'ai ouvert cette école. Or, je n'avais pas les moyens de payer des professeurs. Donc j'ai tout fait seul, pendant quatre ans. Après, l'école s'est agrandie, j'ai eu d'autres collaborateurs.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Faites-vous le lien, comme certains, entre les mathématiques et la poésie ?</b></font> <br>
— Oui. On retrouve la même démarche chez Paul Valéry, chez Mallarmé que chez Einstein. Qu'il s'agisse de la recherche scientifique, mathématique, physique, ou de la recherche poétique, l'émotion et l'imaginaire jouent un rôle. Si l'imaginaire est absent, il n'y a pas de découverte, il n'y a plus rien. Les recherches en sciences supposent aussi cette quête que l'on retrouve dans le domaine religieux, mystique et poétique. C'est une quête vers l'insondable, vers l'intangible, qu'on essaie de rendre par des signes et des symboles. Je ne dis pas "par les mots", parce que je me méfie de la sémantique. En dehors de leur sonorité, de leur parfum, de ce qu'ils nous suggèrent, les mots n'arrivent jamais à rendre la totalité du réel. C'est très frustrant. Une seule seconde de vie dans l'existence d'un éboueur, d'un cantonnier, d'un balayeur de rues, est plus dense que toutes les bibliothèques du monde entier.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous êtes souvent cité parmi les candidats bien placés pour obtenir le prix Nobel de littérature : aimeriez-vous le recevoir ?</b></font> <br>
— Je ne le refuserais pas, ce serait le couronnement d'un travail immense. Mais, à mon âge, après avoir bouclé beaucoup d'expériences, bu tous les alcools du monde, rencontré beaucoup de femmes, là, je suis dans la sobriété, la sagesse relative — car celle-ci n'est jamais absolue. Ce qui m'intéresse, c'est simplement un certain sentiment de satisfaction, non pas de la vanité parce que je sais que ça passe. Mais c'est pour mon pays que je serais heureux de recevoir ce prix. Je n'ai pas choisi de me présenter. Ma candidature a été appuyée par l'université Bordeaux-III, par celle de Liverpool, par l'Unesco aussi dont la présidente a elle-même envoyé une lettre d'appui, argumentant sur le malheur haïtien, et sur le fait que je suis un créateur issu de la matrice de ce peuple.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Comment arrivez-vous à conjuguer votre modernité à ce matériau haïtien qui vient de loin, à cet héritage considérable de malheurs ?</b></font> <br>
— C'est mon pays, Haïti, qui me l'a permis. Haïti m'a toujours fasciné, depuis tout jeune. C'est un pays que je n'arrive pas à saisir, je n'arrive pas à en saisir tout ce qu'il y a de mystérieux, de bouillonnant, d'effervescent, de tumultueux, à la limite même de l'anarchie dans le quotidien de ce peuple. Il n'y a pas d'absence de matière. J'ai toujours eu peur du vide total, absolu, parce que ce vide-là, c'est la mort. Or Haïti, c'est l'excès, l'exubérance.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pourquoi écrivez-vous dans votre autobiographie, <I>H'Eros chimères</I>, "je suis un survivant de toutes les catastrophes, un authentique mutant" ?</b></font> <br>
— J'assume les deux. Je suis vivant et survivant. Tous mes parents, tous les amis que j'ai connus à l'âge de quatre ou cinq ans ne sont plus de ce monde. Je suis un survivant de la misère, un survivant aussi du quartier de Bel-Air. Pas mal de mes copains qui y vivaient ont sombré dans la drogue, dans l'alcool, dans la délinquance totale. Je suis aussi un survivant de l'alcool, j'ai commencé à boire et à fumer à l'âge de six ans... Je suis passé tout près de l'abîme. Je suis un survivant des Duvalier, des deux Duvalier, un survivant du cancer, et un survivant du séisme...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quelles sortes de livres lisez-vous ?</b></font> <br>
— J'ai beaucoup lu dans ma vie, jusqu'à mes 60, 65 ans. J'ai lu tous les livres de Philippe Sollers, par exemple, et je continue. Mais je préfère ce qu'il faisait il y a quarante ans. Aujourd'hui, il est devenu un écrivain mondain, et il est sorti de la contestation. J'ai lu également <I>Les particules élémentaires</I> de Michel Houellebecq, qui m'a plu en partie. Maintenant, je lis de manière plus sélective. Si on me parle d'un très bon ouvrage qui vient de paraître, un ouvrage de philosophie, sur la science, je le lis. Récemment, j'ai lu aussi <I>L'énigme du retour</I> de Dany Laferrière. Reste que je lis de moins en moins. Parce que je vis de ma peinture, pas de mes livres.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Comment pratiquez-vous tous ces arts ? De façon très compartimentée, très organisée ?</b></font> <br>
— Je suis devenu organisé. Ça s'imbrique, naturellement. Il y a eu, pendant longtemps, cette grande matrice où tout s'entremêlait. Maintenant c'est différent. Je peins la journée, l'après-midi, pour la lumière, c'est un fait biologique, ma vision baisse. Et j'écris la nuit.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Avez-vous des manies d'écrivain ?</b></font> <br>
— J'ai besoin d'une totale solitude. Je ne peux pas écrire devant quelqu'un. Même ma femme ne m'a jamais vu écrire. J'ai une petite chambre et une petite table d'écolier, à peine un mètre sur 60 centimètres, et j'ai tout pondu sur cette petite table. Je n'ai jamais touché un clavier d'ordinateur. Je me définis comme "analphanet" ! J'écris tout à la main, sur un cahier, avec un stylo. Après, je profite de la présence des gens qui sont chez moi, des gens parfois analphabètes, qui sont mes premiers juges, qui sont très durs et très justes dans leur jugement. Ils me disent sans détours : "Ça, je n'aime pas !" Et, très souvent, ils ont raison.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Est-ce que le séisme du 12 janvier a modifié votre façon d'écrire, votre écriture même ?</b></font> <br>
— Non. Mon oeuvre est derrière moi, elle n'est pas devant moi. J'ai deux œuvres à produire pour fermer la boucle, pour fermer cette aventure fabuleuse. Je ne suis pas dans les recherches sémantiques, linguistiques, métaphoriques. J'ai 74 ans, actuellement. Je ne veux pas aller au-delà de 84 ans. Ça viendra tout seul. Il y a une complicité entre l'énergie et moi.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Pourquoi 84 ans ?</b></font> <br>
— Parce que je crois que dix bonnes années me permettront de terminer ma production picturale, littéraire, théâtrale, et d'emmagasiner quelques bons souvenirs. Je n'ai pas besoin d'être dans un fauteuil à 90 ans. Je sens, j'ai la certitude que, pendant les dix années que j'ai choisi de vivre avant de foutre le camp, j'aurai encore l'immense possibilité de pouvoir jouir de la plénitude de mes sens. C'est-à-dire boire du café et devenir moi-même café, boire du chocolat et sentir que je suis moi-même chocolat. Sans entrer dans les détails, nous, les hommes, avons tendance à hypertrophier ce que nous vivons. Concernant, par exemple, la rencontre la plus intime, l'acte sexuel, je sens que je n'ai pas besoin d'aller jusque-là : en rencontrant une femme, parfois même un homme, il m'est possible de vibrer en regardant ses cheveux, ses hanches. Je le vis avec intensité. Le jour où je n'aurai plus ce frisson, cela voudra dire que l'heure est venue pour moi de partir.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Est-ce cette perception immédiate du réel qui vous permet de lier si fortement les mots et le corps ?</b></font> <br>
— D'abord, j'ai grandi dans un milieu vaudou. Je ne suis pas vaudouisant, mais dans mon village natal et au Bel-Air, jusqu'à 28-29 ans, j'ai vécu le fait vaudou, le phénomène vaudou. Le vaudou est la religion qui accorde une place primordiale au corps. Le corps devient le lieu de la pensée totale, de la vie totale. Les gens ne pensent pas qu'avec leurs neurones, ils ne vivent pas qu'avec l'intellect. C'est l'un des reproches que j'adresse à l'enseignement occidental dispensé en Haïti. L'Occident a contribué à la fragmentation de l'être, de la pensée. Je crois au contraire que sortir de la fragmentation de l'être, c'est s'ouvrir à la lumière de la totalité de la vie. Je crois que la politique, ou l'idéologie, bref la démarche du compartimentage, est à l'origine d'une crise de civilisation, responsable de tous les malheurs de la planète. On ne va pas la régler à coups de milliards d'euros. Je crois que la culture est un symbole. Nous sortirons de cette crise mortifère par la culture. La culture prise dans son sens le plus spirituel possible, global. On a diabolisé le corps. Mais le corps c'est plutôt le lieu où l'on retrouve le jaillissement de la lumière pour sortir des ténèbres. L'Occident nous a appris à avoir peur de notre corps. Dans le vaudou, j'ai vu les cris de possession, j'ai vu la transe et j'ai été marqué par cette expérience.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Avez-vous vécu vous-même cet état de transe ?</b></font> <br>
— Non. Ou alors d'une certaine façon, au théâtre. Là, je vous demande de me croire : il y a quelques semaines, j'ai joué ma pièce <I>Melovivi</I> dans un grand parc où il y avait 1 500 personnes, à ciel ouvert. Je suis obsédé par le cosmos, le ciel, les étoiles. À un moment de la représentation, je regarde vers le ciel et je vois se rapprocher de gros nuages gorgés de pluie. Au milieu de la pièce, au moment où mon camarade me donnait la réplique, j'ai parlé aux nuages, dans ma tête. Je leur ai dit : "Vous allez vous effacer." J'étais assis dans un sofa, la tête inclinée en arrière. Il y a eu quelques secondes de panique car des gouttelettes ont commencé à tomber. Mais, tout de suite, les nuages se sont effacés, il n'y a pas eu de pluie, on a joué jusqu'au bout. Je l'ai dit aux spectateurs : "Je sais que dans la salle des gens ont senti que j'exorcisais des nuages gorgés de pluie." La pluie est venue après, à la fin du spectacle !</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><b>Seriez-vous un exorciste, Frankétienne ?</b></font> <br>
— Je suis plutôt dans une sorte de méditation liée à l'intensité de la conscience. Je crois que nous sommes tous interconnectés avec l'univers, que nous avons d'immenses possibilités avec l'univers qui n'ont jamais été exploitées parce que nous avons été empoisonnés par une rationalité à outrance qui a tué l'intuition, atrophié l'imaginaire. J'ai conscience que nous sommes tous interconnectés à une énergie multiforme, omniprésente. L'unique objectif de cette totalité, c'est sa propre perpétuation, et cette totalité nous utilise comme canaux, comme relais parce que nous faisons partie de sa constitution. Nos cellules sont plus savantes que nous parce que nous nous sommes fermés. Il y a cette petite musique intérieure, qui nous informe non seulement de notre propre vie mais aussi de la totalité du temps. À ce moment-là, on est dans tous les possibles, dans l'exaltation totale, cet espace de lumière qui nous permet d'être le tout et de ne pas avoir peur de la mort. Et alors, tout est facile...<br>
<br>
<div align=right>Propos recueillis par <b>Delphine Peras</b></div></p>


<p class="spip">			</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_45663</guid>
    <author>Delphine Peras</author>
    <pubDate>Fri, 23 Jul 2010 21:03:12 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[René de Obaldia : « Littérature rime avec aventure »]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/Rene-de-Obaldia-Litterature-rime31426</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x264_arton31426.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=#c0a778><Big>À 90 ans, vous publiez de nouveaux impromptus et vous montez sur scène plus de deux mois d'affilée, tous les soirs, pour dire vos textes et raconter votre vie. Quelle vitalité ! Comment faites-vous ? </big></font> <br>
— On me dit souvent que je fais plus jeune que mon âge. Je réponds toujours que c'est parce que je n'ai jamais eu la notion du temps.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><big><B>Bio-bibliographie</B></big></p>

<p class="spip"><font color=black>René de Obaldia est né le 22 octobre 1918 à Hong-Kong. Il fait ses études à Paris au lycée Condorcet avant d'être mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il est envoyé dans un stalag en Silésie. Il est rapatrié comme grand malade en 1944. En 1952, il publie <i>Les richesses naturelles</i>. </p>

<p class="spip">Après un court passage comme directeur littéraire aux éditions Pierre Horay, il publie son premier roman, <i>Tamerlan des cœurs</i> (1956). Suivront deux récits : <i>Fugue à Waterloo</i> et <i>La passion d'Emile</i>, et un deuxième roman, <i>Le centenaire</i>, « épopée de la mémoire » (1960). </p>

<p class="spip">Sa carrière de dramaturge commence grâce à Jean Vilar, qui donne <i>Génousie</i> au TNP. Parmi les honneurs dont est ponctuée la carrière de René de Obaldia : le prix de la Critique dramatique pour <i>Génousie</i> (1960) et le grand prix de la poésie de la SACEM pour <i>Innocentines</i> (1988). </p>

<p class="spip">René de Obaldia a été élu à l'Académie française le 24 juin 1999, au fauteuil de Julien Green (vingt-deuxième fauteuil).</font>
<br>
<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_242x378_Obaldia_20par_20Paul_20Delort-thumb-400x2464-8023.jpg" /></span></center></center>
<br>
<br>
<br>
<span class="spip_documents"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/gif_141x25_derniere_parution.gif" /></span> <br>
<center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_242x446_9782246757016.jpg" /></span></center> 
<br>
<big><font color=red>★★★</font><br>
<b>Merci d'être avec nous</b></big> <br>
<font color=black>par <b>René de Obaldia</b><br>
128 p. - Grasset<br>
10,90 €</font></p></div>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>C'est-à-dire ?</big></font><br>
— Je ne me souviens jamais des dates. Ni de ma propre date de naissance ni de celles de mes enfants. Le temps file entre mes doigts. C'est ainsi. Dans mon enfance, on répétait cette formule : « Le temps, ce grand maître. » Mais j'ai trouvé bien mieux dans Henri Monnier : « Le temps, ce grand maigre... »</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Etes-vous sensible aux critiques ? </big></font><br>
— Il se trouve que j'ai eu très peu de critiques négatives, dans ma vie. C'est curieux, d'ailleurs ! Mais, non, ça ne m'est jamais arrivé. J'ai eu beaucoup de chance. Une fois, un critique a totalement démoli <i>Le général inconnu</i>, qui se donnait au Théâtre de Lutèce. Esquintage total ! Puis cette pièce a été donnée à la Comédie-Française dans le cadre des auteurs nouveaux qu'il s'agissait de promouvoir. Et le même critique l'a encensée ! Un vrai critique, cela dit, c'est très important. Il m'est arrivé d'avoir un vrai critique. Il s'appelait Jacques Lemarchand et écrivait dans <i>Le Figaro</i>. J'écoutais ce qu'il disait, c'était pour moi comme une forme de maïeutique : il me révélait des faiblesses ou bien quelque chose de trop.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Avez-vous travaillé avec des éditeurs ? </big></font>
— Jamais. J'ai été édité par René Julliard après avoir été refusé absolument partout. J'ai reçu toutes sortes de lettres m'expliquant à quel point mon manuscrit était génial, épatant, superbe mais... ne rentrait pas dans telle ou telle collection. C'était juste après la guerre et mon retour de captivité. J'envoyais mes textes aux revues, aussi, et ils me revenaient régulièrement. Jusqu'au jour où Clara Malraux, qui dirigeait la revue <i>Contemporains</i> avec Jean Duvignaud, m'a envoyé un télégramme — on disait à l'époque un « petit bleu » — disant qu'elle voulait absolument me connaître. À partir de là, j'ai été remarqué, notamment par Robert Kanters, critique influent à l'époque et qui travaillait chez Julliard. Il m'a proposé de publier dans la collection “La Porte ouverte” mes <i>Richesses naturelles</i>. Ça a attiré l'attention des critiques et tout s'est enchaîné.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Dans quelles conditions avez-vous été publié pour la première fois ?</big></font><br>
— Ce qui m'intéressait, avant tout, c'était la poésie. J'avais écrit un grand poème publié clandestinement pendant la guerre. Puis j'ai écrit des poèmes en prose. Et assez vite est venue l'envie d'écrire des romans. Le premier a été <i>Tamerlan des cœurs</i>. À l'époque, les contrats d'édition étaient léonins : on signait pour cinq livres. J'ai donc signé pour cinq romans. Mais lorsque Julliard a lu mon premier roman, avec lequel il pensait sans doute décrocher un prix littéraire, je ne sais quel Renaudot ou Femina, ce fut la consternation ! Il m'a donc rendu ma liberté. Et bizarrement, c'est chez Plon, maison d'édition plutôt conservatrice à l'époque, qu'a été pris mon deuxième roman, <i>Le centenaire</i>. Grâce à Jean Cassou. Puis j'ai rencontré Bernard Privat, qui était à la tête des éditions Grasset : ce n'était pas encore la grande maison d'édition que c'est devenu aujourd'hui. Gallimard m'a proposé de venir rue Sébastien-Bottin mais j'ai préféré Grasset à cause de la personnalité, éblouissante, de Bernard Privat.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>À quel moment avez-vous su que vous vouliez devenir écrivain ? </big></font><br>
— C'est plus obscur que cela. Quand j'avais 17 ans, la poésie était mon royaume. J'avais rencontré André Salmon, que l'on a injustement oublié aujourd'hui. Je voulais devenir poète. Ecrire correspondait pour moi à une nécessité de communiquer. Mais ça ne nourrit pas son homme, la poésie. J'aurais bien voulu être musicien, ou peintre. Mais je n'en avais pas les moyens. En rentrant de captivité, après la guerre, je n'avais pas les moyens de jouer, de composer ou même d'acheter les pinceaux et les couleurs pour peindre, tandis que je pouvais me retrouver avec une feuille de papier et un crayon à la terrasse d'un bistro, à une époque où il n'y avait pas de juke-box et où l'on pouvait passer la journée avec un Viandox tandis que la caissière vous adressait des sourires ravissants... C'est ainsi que j'écrivais : au bistro. Ce qui me passionnait, c'était ce qu'on appelait alors les « belles lettres », et surtout la poésie et le roman. Le théâtre, c'est un accident.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Comment cela, un accident ? Mais vous êtes, avant tout, un grand auteur de théâtre... </big></font><br>
— Mais oui, le théâtre est arrivé dans ma vie par accident. J'avais besoin de gagner ma vie. Et le théâtre, pas plus que la poésie, ne nourrissait son homme, du moins pas un homme qui revenait de captivité et ne savait pas très bien ce qu'il allait écrire. Clara Malraux m'a permis d'aller suivre des colloques littéraires à l'abbaye de Royaumont. Je me souviens qu'on y assistait également à des concerts superbes. Je suis devenu secrétaire général au Centre culturel international de Royaumont. Je vous parle d'un temps où la télévision n'existait pas — je m'excuse de vous dire cela ! — et où les soirées, donc, nous appartenaient. Un soir, j'ai eu l'idée d'écrire un impromptu, une chose très légère, comme ça, juste pour divertir les participants au colloque. J'ai donc écrit deux impromptus. Avec deux personnages. Le premier était <i>Le défunt</i>. L'histoire d'une jeune veuve qui relate l'existence du disparu. Ça a fait rire tout le monde. Du coup, je me suis pris à mon propre jeu et j'ai continué à écrire d'autres impromptus. Ils ont été contagieux puisque <i>Le défunt</i> a été traduit en une vingtaine de langues... Ce qui me permet de dire que j'ai une veuve dans chaque port ! Et une veuve encore jeune et appétissante car, voyez-vous, la différence entre le théâtre et le roman, c'est qu'au théâtre les personnages s'incarnent. Ma carrière théâtrale a donc commencé ainsi, par accident, pour divertir les participants à un colloque. Puis j'ai continué à écrire, pour moi, ces impromptus. J'ai écrit <i>Jalousie</i>. Dans un cocktail quelconque, j'ai rencontré Jean Vilar qui dirigeait alors le TNP. Il avait lu <i>Tamerlan des cœurs</i>. Je lui ai envoyé la pièce, que j'avais au passage égarée, et Vilar l'a fait lire au Palais de Chaillot par Maria Casarès. Très tôt, et assez curieusement, j'ai été sacré auteur dramatique. Mais je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès ! On m'a comparé à mes aînés, que j'admirais : Ionesco, Beckett... À ce niveau-là, le théâtre, il faut bien le dire, était devenu beaucoup plus rentable que d'écrire des romans.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Ce succès relativement tardif — vous aviez dépassé la trentaine — a-t-il changé quelque chose dans votre façon de vivre ? </big></font><br>
— Ce fut d'abord une énorme surprise. Une bonne surprise, évidemment. J'en reviens à la communication : tout à coup, le théâtre me permettait de communiquer. Non, je ne crois pas que le succès ait changé grand-chose dans ma façon de voir le monde. Mon grand succès commercial a été <i>Du vent dans les branches de sassafras</i>. Michel Simon y fut pour beaucoup. C'est avec cette pièce que j'ai commencé à avoir de l'argent. Que j'ai pu m'acheter une petite maison à la campagne, où je travaille car je ne peux pas écrire à Paris. Ce succès, totalement imprévu, m'a rendu très heureux.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Il y a tout juste cinquante ans, vous publiez <i>Le centenaire</i>. À l'époque, vous aviez 40 ans. Pensiez-vous que vous atteindriez un jour l'âge du narrateur ? </big></font><br>
— Absolument pas. Je ne savais pas que j'allais coïncider aussi dangereusement avec mon personnage. Effectivement j'en suis le premier étonné. C'est l'étonnement que je ressens toujours.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>L'étonnement d'être en vie ? </big></font><br>
— Absolument. D'exister. Dans mon discours de réception à l'Académie française, j'ai commencé par cela : en quelque sorte, arrivé à un certain âge, on pourrait dire, comme mes confrères, que la vie est un songe.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Pourquoi, à 40 ans, vous êtes-vous projeté dans la tête d'un centenaire ? </big></font><br>
— Cette idée m'a traversé l'esprit parce qu'à l'époque — il y a cinquante ans, comme vous avez l'amabilité de me le rappeler ! — on ne parlait pas spécialement de la vieillesse. Du reste, ce livre, qui a été encensé par la critique, n'a pas eu un grand succès de vente. Sans doute parce que ça fait peur, la vieillesse. Certains ont cru que pour écrire ce roman j'avais écumé les maisons de retraite pendant deux ans. Mais pas du tout ! Tout sortait de mon imagination.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Relisez-vous vos livres ? </big></font><br>
— Pas tellement. J'ai relu un peu l'<i>Exobiographie</i> parce que je savais que vous veniez et je me suis dit : « Il va me poser des questions... » Je voulais me remémorer certaines choses que j'aurais pu oublier.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Puisque vous y venez, ouvrons votre <i>Exobiographie</i>. Ce qui m'a frappé, c'est que, si vous racontez votre vie, vous passez beaucoup d'épisodes sous silence, notamment ce que vous ressentez. Etes-vous solitaire, gai, amoureux ? Quel est l'impact de vos sentiments sur votre travail d'écrivain ? On ne le sait pas, vous n'en parlez jamais... Pourquoi êtes-vous si discret, dans votre autobiographie, sur vous, vos amours, vos amis ? </big></font><br>
— Parce que je n'aime pas parler de moi. Ce livre est une commande. J'avais depuis longtemps bien des réticences à me raconter. Je reculais, je reculais. Et puis j'ai fini par signer un contrat. Mais pour une « exobiographie », c'est-à-dire le contraire d'une autobiographie : exo signifie « tourné vers l'autre ». L'idée était de me rendre difficile la contemplation de mon nombril. J'ai mis plus de cinq ans à écrire ce livre.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Certains passages de votre vie semblent sortir d'un roman. Qu'avez-vous inventé ?</big></font><br>
— Ce n'est pas à moi de le dire. J'ai un style, une image, une conception, une originalité. J'ai écrit la vérité. Mais, la vérité est comme un tremplin pour aller vers un surréalisme, c'est-à-dire vers des passages complètement oniriques où la vérité se dilue. Disons que la vérité factuelle est un support pour se rendre vers quelque chose de poétique, vers quelque chose qui dépasse la simple vérité.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>C'est-à-dire ? </big></font><br>
— Vous tenez vraiment à savoir ? Mais à quoi bon démêler le vrai du faux ? Ce qui est écrit est. Point. Bon, d'accord... Je vous donne un exemple. Je parle très peu de la captivité. Pour une raison simple : lorsque j'étais prisonnier de guerre, j'étais coupé du monde. Je n'ai appris qu'à ma libération l'existence des camps d'extermination. Pour moi, c'était inimaginable. Si je ne parle pas de ma captivité, c'est par pudeur. Parce que, si dures qu'aient été mes conditions de détention, ce n'est rien à côté de l'indicible des camps de la mort. Mais arrêtons-nous sur ce point. En captivité, les conditions de vie étaient terribles. Le froid. La faim. Le travail forcé, du matin au soir. À un moment donné, je raconte que j'ai eu l'idée d'organiser des courses de poux. Ça, c'est la vérité. Mais cette réalité apparaît irréelle. Imaginez un peu des courses de poux au stalag ! J'ai donc organisé, un matin, très tôt, une grande course de poux. Je peux vous dire que les poux sont très difficiles à faire courir : ça marche de travers, un pou... Mais, très vite, lorsqu'il y a course, il y a paris. Et les copains se mettaient à parier le peu qu'ils avaient : une barre de chocolat — un trésor ! —, une cigarette fauchée je ne sais où — un trésor ! —, etc. Ça devenait dramatique. À partir de cette réalité, déjà surréaliste, j'ai écrit <i>Au mariage avec Mademoiselle Pou</i> : ça n'a plus rien à voir avec la réalité mais la réalité irréelle en est le point de départ. Mon <i>Exobiographie</i> est truffée de cas semblables.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Qu'essayez-vous de montrer ?</big></font><br>
— Que la réalité elle-même est tellement invraisemblable, par nature, que nous pouvons lui donner une autre dimension. On arrive alors à une surréalité. Je vais vous donner un autre exemple : pendant la guerre, Pétain avait délégué un ministre aux prisonniers. Ce type inspectait les camps de prisonniers. Il s'appelait Scapini. Et il était... aveugle ! Un aveugle inspectant nos camps de prisonniers. C'était le désarroi total...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Qu'avez-vous tu ? </big></font><br>
— Ce qui me concerne personnellement. Je veux dire, ce qui me concerne en tant que personne privée. Par pudeur, vous dis-je.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>D'où vient cet humour qui vous est propre ? </big></font><br>
— C'est inhérent à moi-même. Je me souviens que Jean Cassou, ce grand résistant qui composait des sonnets dans sa tête en prison pour tenir le coup face aux Allemands, m'a dit un jour : « Vous êtes un cousin de Ramón Gómez de la Serna. » Je me suis alors rué sur les œuvres de Ramón Gómez de la Serna et j'ai découvert, en effet, une affinité avec cet humour très particulier qui est, en fait, un humour espagnol. Rien à voir avec l'humour anglo-saxon. L'humour espagnol est, en même temps qu'un « sentiment tragique de la vie » comme disait Unamuno, une sorte de dérision. J'ai toujours eu en moi ce côté dérisoire, qui m'a permis de mettre certaines choses à distance. Unamuno est un très bon exemple : vous connaissez son grand chef-d'œuvre, <i>Le sentiment tragique de la vie</i>, mais il est aussi l'auteur d'un <i>Traité de cocotologie</i> qui explique... les différentes façons de faire des cocottes en papier !</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Enfant, que lisiez-vous ? </big></font><br>
— Je n'ai pas connu mon père. Ou plutôt, je ne l'ai jamais rencontré. J'ai vécu complètement séparé de ma famille paternelle. Il n'y avait pas de bibliothèque chez ma mère. J'étais autodidacte. J'ai fait mes humanités et j'ai été ébloui par les romantiques allemands : Novalis, surtout. Puis j'ai découvert la littérature russe. Puis les Américains, Melville et Hawthorne surtout. Et la littérature latino-américaine.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Et la littérature française ? </big></font><br>
— Je suis plus réservé sur les Français, sauf en ce qui concerne les moralistes. J'aime Flaubert, surtout sa correspondance. Proust et Stendhal sont de grands écrivains. Mais ils m'émeuvent moins que Dostoïevski ou Lermontov. J'adore également Pessoa. On lui doit cette phrase merveilleuse : « Aujourd'hui, je me sens aussi lucide que si je n'avais pas existé. » Les Portugais sont formidables : Antonio Lobo Antunes, chez les contemporains, me sidère. Je dois avouer qu'il y a, chez les écrivains contemporains français, une rationalité qui m'atteint moins que les débordements russes ou portugais. J'appartiens à plusieurs jurys littéraires et je reçois donc tout ce qui se publie en littérature française contemporaine. Il peut arriver, bien sûr, des bonnes surprises, mais, en général, ce sont des livres interchangeables. Pas forcément mauvais — ah, s'ils étaient franchement mauvais, ce serait plus simple... —, mais qu'on a oubliés dès qu'on les a lus. La plupart du temps, ça donne : « J'ai été privé de confiture quand j'avais 10 ans, c'est pourquoi j'ai tué mon voisin de palier... » ou alors « C'est ma tante qui m'a défloré, j'avais 18 ans... » Enfin, des choses passionnantes comme ça...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Pourtant, votre œuvre est plus proche de celle des moralistes français que de celle des auteurs de grands romans russes ou américains... </big></font><br>
— Oui, parce que c'était déjà fait. Et on ne peut pas les concurrencer. Aujourd'hui, la littérature bascule vers autre chose. Le roman-fleuve, qui m'a tant plu avec Romain Rolland ou Georges Duhamel, n'est plus possible de nos jours. Et moi, à 90 ans, je ne vais pas me mettre à écrire des romans-fleuves...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Comment vivez-vous ce basculement ? </big></font><br>
— Avec tristesse. Je n'ai plus beaucoup de temps à vivre, donc assez peu envie de me laisser aller à la tristesse. Mais il faut admettre que nous basculons de plus en plus vers un refus de l'écriture et du livre. Il y a beaucoup de livres publiés mais très peu de vrais livres. Et tout aussi peu de vrais lecteurs. Aujourd'hui, il y a Internet, la télévision, le cinéma, etc. C'est un autre monde vers lequel nous basculons. La technologie est responsable de ce basculement. Mais rassurez-vous : je suis comme tous les futurologues, je me trompe. Donc, puisqu'il est si parfaitement logique que nous allions vers la catastrophe, nous n'irons point ! C'est logique.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Le roman est-il en crise ou en décadence ?</big></font><br>
— Une décadence se fait dans la continuité alors qu'une crise a un responsable. Non, je crois qu'il s'agit d'une crise. Le responsable, c'est la technologie. Bientôt, les livres numériques seront une réalité : on ne peut pas dire que ce soit une décadence, mais cela ouvrira une crise nouvelle. Une rupture.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui, dans cette période de basculement, voudrait se lancer en littérature ? </big></font><br>
— Je lui dirais que littérature rime avec aventure. Il faut qu'écrire soit une nécessité. Il faut relire <i>Les lettres à un jeune poète</i> de Rilke. Les surréalistes posaient la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » C'était une grande question. On peut renverser la question et demander : « Pourquoi n'écrivez-vous pas ? » C'est encore autre chose... À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », certains affirmaient : « J'écris pour être riche, pour être célèbre. » François Mauriac répondait à peu près : « J'écris pour emmerder ma famille. » André Breton déclarait : « J'écris pour faire des rencontres. » Je prends cette formule à mon compte. Borges disait : « J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps. » C'est superbe, ça ! J'ai écrit pour communiquer, pour dire des choses sans penser que je pourrais avoir de l'argent, parce que c'était naturel chez moi, parce que c'était une nécessité.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Pour reprendre le mot de Borges, faut-il « adoucir » le fil du temps ? Le temps a-t-il été dur avec vous ? </big></font><br>
— Non, pas vraiment. Le temps, ce grand maigre... Il m'a porté, je l'ai porté. D'une certaine manière, les temps ont toujours été durs.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Lorsque, en des temps sans doute plus durs que d'autres, vous avez été fait prisonnier de guerre et que vous avez passé quatre ans au stalag, vous avez écrit les <i>Innocentines</i>. Mais il s'agit de pièces très gaies, pas du tout tragiques. Dans la littérature des camps, c'est assez inédit... </big></font><br>
— C'était un camp de discipline en Pologne. Je n'avais rien pour écrire. C'était en 1942, un moment de barbarie totale. J'avais besoin de revenir à une certaine virginité, à une certaine innocence. C'est pour cela que j'ai eu l'idée d'écrire ce premier poème pour enfants, <i>Innocentines</i>, sur des sacs d'engrais. Face à la sauvagerie, aux abominations, j'ai voulu revenir à une source même de la vie, de l'émerveillement, de l'étonnement, de l'innocence. Vous vous demandez pourquoi je n'ai pas écrit quelque chose de tragique ? C'était un besoin qu'on ne peut pas expliquer.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Des années plus tard, vous traversez une période de dépression... </big></font><br>
— Oui, absolument, comme tous les honnêtes gens.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Et lorsqu'un critique de théâtre fait l'éloge d'une de vos pièces, il vante votre plume en disant : « Pour ceux qui broient du noir, une seule adresse : René de Obaldia. » Dans votre carnet, vous notez : « Trouver l'adresse de ce Obaldia... » Il y a deux Obaldia ? </big></font><br>
— Si seulement il n'y en avait que deux ! Mais non, il y en a plusieurs. Tout être humain a plusieurs facettes, plusieurs visages.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Quel est le plus beau vers de la langue française ? </big></font><br>
— Le plus beau vers de la langue française est : « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. » À douze ans, j'écrivais de très mauvais poèmes, très influencés par Victor Hugo. Mon professeur de français nous expliqua que le plus beau vers de la langue française était : « Le cliquetis confus des lances sarrasines. » Ça m'a foutu un coup ! Je n'en dormais plus. Comment était-ce possible ? Du coup, des années plus tard, je me suis dit que je pouvais bien, moi aussi, trouver avec décalage et humour le plus beau vers de la langue française. Mais savez-vous que pour Michel Tournier, à mes yeux l'un des plus grands écrivains de langue française, le plus beau vers est : « Sur un chemin montant, sablonneux, mal aisé. » Je n'ai jamais compris pourquoi ce vers de La Fontaine était pour lui le plus beau et quand je lui en ai parlé il rugissait comme une jeune fille, en extase, et je n'ai pas insisté. Chacun fait comme il peut, non ? Mais si l'on veut trouver les plus beaux vers, il faut aller chez Verlaine. Et chez Victor Hugo. <i>Booz endormi</i>, c'est quand même formidable. Et Milosz, superbe ! Il y a chez lui des vers admirables.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Comment écrivez-vous ? </big></font><br>
— Par crise. Quand je tiens un sujet qui me hante. Je suis paresseux. Enfin, non, ce serait trop facile de dire cela : il y a maintenant un nouveau snobisme qui consiste à se dire paresseux et à prétendre avoir été un cancre. Mais disons que je suis incapable de me mettre à ma table de travail tous les jours de telle heure à telle heure. Max Jacob, quand on lui demandait quelle était la différence entre un poète et un romancier, répondait qu'un romancier travaille et un poète souffre. Je suis un peu les deux. Mais il faut que mon sujet me hante, sinon je n'écris rien.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Qu'est-ce qu'un écrivain peut faire de mieux ? </big></font><br>
— Vivre. Comprendre que l'écriture fait partie de la vie. Mais ce qui compte le plus, ce n'est pas l'écriture, c'est la vie. Rendre heureux ceux qui nous entourent. Faire en sorte que notre vie ne soit pas inutile, qu'elle ait un sens.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Quel est le sens de votre vie ? </big></font><br>
— Ça, ce n'est pas à moi de le dire. C'est un jugement très difficile. Il y a des êtres dont la vie a un sens et d'autres qui sont là un peu comme des somnambules. La plupart des hommes dorment. Pour qu'une vie ait un sens, il faut d'abord tout faire pour ne pas vivre en somnambule. Le sens que j'ai voulu donner à ma vie a été qu'elle ne soit pas inutile. J'ai écrit des livres mais j'ai surtout essayé de ne pas trop désespérer mon entourage : j'espère que j'ai réussi cela.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Quelles ont été les rencontres les plus déterminantes de votre vie ? </big></font><br>
— J'ai eu beaucoup de chance. Boris de Schloezer, que plus personne ne connaît et qui a été le grand critique musical de <i>La Nouvelle Revue française</i>. Il m'a tout appris. Jean Paulhan, que j'ai très bien connu, était un personnage fascinant. J'ai déjeuné avec lui pendant un mois et avec Dominique Aury. Clara Malraux était une femme fascinante. Jean-Louis Bory. Jean Cassou. Ils furent déterminants pour ma façon de vivre, pour ma philosophie de l'existence. Mais j'ai aussi rencontré des gens très simples qui m'ont transmis une présence merveilleuse, loin des intellectuels parisiens. J'avoue me méfier beaucoup des intellectuels en général.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Comment résumeriez-vous cette philosophie de l'existence ?</big></font><br>
— Etre ouvert, avant tout, à l'étrangeté. Rester curieux. Je me sens parfois étranger à ma propre existence. Kafka disait : « J'ai peu de chose en commun avec moi-même. » Je ressens cela très fortement. Il y a quelque chose comme ça en moi, une étrangeté étonnée.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Avez-vous peur de la mort ? </big></font><br>
— La mort est une chose qui nous arrive à tous — c'est la moindre des choses. Je suis un sursitaire. Jean Paulhan avait trouvé une formule merveilleuse : « La mort ? Pourvu que j'arrive jusque-là. »</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Vous vous en sortez une fois de plus par une citation, par une pirouette... </big></font><br>
— Bon, d'accord. La mort, c'est le mystère absolu. Alors, bien sûr, il y a la foi. J'ai toujours été fasciné par les mystiques, quelle que soit leur religion. Lacordaire disait : « Mon âme est totalement mystique et mon esprit très crédule... » Mais c'est encore une citation.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Soit. Comment raccordez-vous les deux, l'âme totalement mystique et l'esprit très crédule ? </big></font><br>
— Mal. J'ai écrit des poèmes mystiques. J'ai en moi quelque chose de très mystique, ce doit être mon côté espagnol. J'ai été élevé dans la religion catholique, ma grand-mère était très pieuse, j'ai bien sûr renoncé à Satan et à ses œuvres, mais la foi... Je ne pratique pas, si vous voulez tout savoir. Mais dites, vous vous prenez pour Jacques Chancel avec vos questions du genre « Et Dieu, dans tout ça ? ». Enfin, voilà, vous tenez les confessions de saint Obaldia.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Il est vrai que vous vous êtes laissé sanctifier en entrant à l'Académie française. Que diable alliez-vous y faire ? </big></font><br>
— Mais c'est très bien, l'Académie française. J'y suis très heureux. D'abord parce que j'y rencontre des gens d'exception que je n'aurais jamais rencontrés autrement. Et puis l'Académie française, ce n'est pas seulement les écrivains. Sinon ce serait l'enfer... Si vous avez des problèmes de santé, rassurez-vous, vous trouverez à l'Académie d'éminents spécialistes. Si vous avez un problème militaire, avec un neveu qui refuse de faire son service, il y a aussi ce qu'il faut. Et si votre âme a des tourments, il y a toujours un ecclésiastique. Plus sérieusement, je crois que le rituel m'impressionne. À une époque où règne le laxisme, le rituel de l'Académie française, pour moi, c'est de l'avant-garde ! Sans parler des séances du Dictionnaire ! C'est follement drôle. Prenez quelqu'un comme Jean d'Ormesson. Il est épatant ! S'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. Et Erik Orsenna. Et tant d'autres.</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Ces temps-ci, il semblerait que vous ayez du mal à élargir le cercle. Que signifient ces multiples élections blanches, l'an passé ? </big></font><br>
— Les temps ne sont plus les mêmes. Jadis, l'Académie attirait de grands écrivains comme Duhamel, Jules Romains, Valéry, Claudel, Mauriac. Mais le problème est simple : ça n'existe plus tout à fait de notre temps, ce genre d'écrivains. Du coup, on cumule les élections blanches, effectivement. Mais il y en a toujours eu, vous savez, ce n'est pas une nouveauté. Et il faut bien que les sièges soient pourvus. Alors...</p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><Big>Qu'allez-vous faire dans les dix prochaines années ? </big></font><br>
— Profiter davantage de ma maison de campagne. Car j'adore la nature. Et la solitude. Pour ce dernier point, je crois bien que je vais être servi...
<br>
<div align=right>Propos recueillis par François Busnel</div></p>
				
<p class="spip">
			</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_31426</guid>
    <author>François Busnel </author>
    <pubDate>Wed, 05 Aug 2009 12:23:35 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Colombe Schneck Si vous étiez...]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/Colombe-Schneck-Si-vous-etiez21266</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x212_arton21266.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><B>Si vous étiez... un livre</B> <br>
— <i>Autant en emporte le vent</i>, mais je changerais la fin : Scarlett et Rhett Butler se rendraient compte qu'ils s'aiment et finiraient leur vie ensemble. Je ne peux pas imaginer qu'une histoire d'amour finisse mal...</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><i><big><b>Une devise ? <br>
« On n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise » </b></big></i></center>
<BR>
<BR>
<BR>
<BR>
<BR>
<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_227x370_41X18KqAltL_reduit.jpg" /></span></center> 
<b>Val de Grâce</b> <br>
<font color=black>par <br>
<b>Colombe Schneck</b> <br>
Stock - 14,50 € </font> </center></p></div>

<p class="spip"><B>Un plat d'enfance</B> <br>
— Un gâteau au chocolat à la croûte un peu dure, moelleux à l'intérieur et parfumé à la fleur d'oranger, comme celui que nous préparait Mme Jacqueline, qui s'est occupée de nous pendant vingt ans.</p>

<p class="spip"><B>Un juron</B><br>
— Crotte de bique ! Zut ! Je les dis exprès devant mes enfants de 5 et 9 ans : ils adorent. Eux, je leur interdis de jurer, mais, une fois par semaine, je leur accorde une minute pour ne dire que des gros mots : ils se déchaînent !</p>

<p class="spip"><B>Un tableau</B> <br>
— <i>Le Sacre de Napoléon</i> par David, mon tableau préféré quand j'étais petite, parce qu'il y avait des enfants dans cette cérémonie si solennelle. Je ne me lassais pas d'aller voir cette toile au Louvre. À 8 ou 9 ans, j'avais même entrepris de rédiger une biographie de Napoléon, un projet sans suite, évidemment...</p>

<p class="spip"><B>Un vêtement qui rend beau</B> <br>
— J'adore les robes de chez Kookaï comme de chez Lanvin. Je rêve, depuis cet été, d'une robe Alaïa blanche, ajourée, avec un effet dentelle, courte et près du corps. Je vais peut-être me l'acheter, mais, généralement, y penser me suffit.</p>

<p class="spip"><B>Un paysage qui suscite le rêve</B> <br>
— Le bord de mer en Méditerranée me rend dingue ! J'adore les odeurs, la lumière. Je me débrouille pour y aller chaque année, à Porquerolles chez des amis, ou encore au festival de télévision de Monaco, que je ne raterais sous aucun prétexte.</p>

<p class="spip"><B>Une devise</B> <br>
— On n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise.</p>

<p class="spip"><B>Un moyen de transport</B><br>
— Mon vélo électrique, très pratique quand le métro est en grève. Il faut quand même pédaler, mais ça va plus vite qu'un modèle traditionnel.</p>

<p class="spip"><B>Un personnage historique</B> <br>
— Winston Churchill, un homme d'une force de caractère incroyable, avec beaucoup d'humour et un profond mépris des convenances et de son milieu aristocratique. Sa biographie par William Manchester est passionnante.</p>

<p class="spip"><B>Une rue de Paris</B> <br>
— La rue du Val-de-Grâce. J'y ai vécu une vingtaine d'années, dans un appartement extraordinaire dont j'ai fait le héros de mon livre. Ce quartier de Montparnasse, c'est mon village.</p>

<p class="spip"><B>Une révolte</B><br>
— J'ai horreur des gens qui pensent que les choses sont acquises. J'admire ceux qui arrivent à échapper à leur destin. C'est mon côté fille et petite-fille d'immigrés...</p>


<p class="spip">				</p>
				

<p class="spip">
			</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_21266</guid>
    <author>Delphine Peras</author>
    <pubDate>Thu, 11 Dec 2008 19:26:30 +0100</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton21266.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[J.M.G. Le Clézio « J'écris pour essayer de savoir qui je suis » ]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/J-M-G-Le-Clezio-J-ecris-pour19417</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x320_arton19417.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><BR>
<BR>
<b>Ecrivain secret ou discret ? On vous voit très peu sur les plateaux de télévision. Diriez-vous que vous cultivez le culte du secret ?</b> <Br>
— Oui. Enfin ce n'est pas le culte du secret. Un écrivain n'est pas quelqu'un qui a envie d'être en public. Ce n'est pas son métier. Et c'est vrai qu'écrire est un métier un peu secret.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><big>« <i>Il y a un paradoxe entre écrire et être un homme public »  </p>

<p class="spip">« Je suis incapable de parler de moi par un autre moyen que la fiction »</i>
<Br></p>

<p class="spip"><font color=black><b>Les grands livres de Le&nbsp;Clézio</b></big></font> <BR>
● <b>Le procès-verbal</b> (1963 - <i>Prix Renaudot</i>) <BR>
● <b>Mondo et autres histoires</b> (1978) <BR>
● <b>L’inconnu sur la terre</b> (1978) <BR>
● <b>Désert</b> (1980 - <i>Prix Paul-Morand</i>)  <BR>
● <b>La ronde et autres faits divers</b> (1982) <BR>
● <b>Onitsha</b> (1991) <BR>
● <b>La quarantaine</b> (1995) <BR>
● <b>Poisson d’or</b> (1997) <BR>
● <b>L’Africain</b> (2004)<BR>
● <b>Ourania</b> (2005) <BR>
● <b>Ritournelle de la faim</b> (2008 - <i>Prix Nobel de littérature</i> pour l'ensemble de son œuvre)<BR>
<BR></p>

<p class="spip"><font color=black><b><big>Autres articles sur ce site : </big></b> </p>

<p class="spip"><a href="http://info.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/J-M-G-Le-Clezio-Je-ne-suis-pas18865?var_mode=calcul"><font color=white>Je ne suis pas quelqu'un d'apaisé</font></a>
</big> 
<BR>
<BR>
<a href="http://info.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/LIVRES/Le-Clezio-encheres-autour-d-un18741?var_mode=calcul"><font color=white>Le Clézio : enchères autour d’un Nobel</font></a> 
<Br>
<BR>
<a href="http://info.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Editorial/L-alter-Nobel19388?var_mode=calcul"><font color=white>L’alter Nobel</font></a>
<BR></p></div>

<p class="spip"><B>Une question qu'on va vous poser mille fois : qu'est-ce que ça change, dans l'œuvre d'un écrivain, de recevoir ce prix, le Nobel, qui est la récompense suprême ?</B><Br>
— Dans l'œuvre, rien du tout, puisque c'est un prix littéraire qui est décerné pour des livres qui ont déjà été écrits, et on ne voit pas ce que ça changerait pour ceux qui vont venir. Après, pour la vie, ça donne de l'argent, donc du temps. C'est-à-dire une certaine tranquillité d'esprit.</p>

<p class="spip"><B>Ne l'avez-vous pas, la tranquillité d'esprit, aujourd'hui ? Vous qui voyagez énormément, qui rencontrez aussi un succès très populaire ?</B><Br>
— Oui, mais ce n'est pas lié à des circonstances matérielles. C'est plutôt lié à l'insécurité dans laquelle on est quand on est écrivain. Il y a un paradoxe entre vouloir écrire quelque chose qui vous est cher, dont vous avez vraiment envie de parler, et être un homme public. </p>

<p class="spip"><B>On peut le refuser si on ne veut pas devenir un homme public. Sartre avait refusé le Nobel.</B><Br>
— Je ne parle pas du prix. Un prix littéraire, c'est bien. En plus, ce prix-là est magnifique. Parce qu'il a été inspiré par une histoire d'amour. C'est merveilleux, l'histoire de ce prix.</p>

<p class="spip"><B>Est-ce une reconnaissance dont l'écrivain a besoin ?</B><Br>
— Oui, c'est vrai. Les écrivains sont fragiles. Tous les êtres humains sont fragiles, mais les écrivains sont vraiment des petites choses très fragiles qui peuvent se casser facilement... Donc tout ce qui leur donne du soutien, qui leur remonte le moral, est très bon.</p>

<p class="spip"><B>Savez-vous ce que vous allez écrire dans votre discours de réception ?</B><Br>
— C'est juste un discours, c'est-à-dire qu'on peut y mettre ce qu'on veut. Je peux très bien raconter une histoire, je peux écrire une nouvelle. Je n'ai pas besoin que ce soit un discours en trois parties avec une conclusion, que ce soit balancé et harmonieux. Ça n'a pas besoin de ressembler à un discours de distribution des prix, ces discours qu'aimait bien Lautréamont. Ce peut être n'importe quoi, on verra. Je n'y ai pas pensé d'ailleurs, et là vous m'inquiétez !</p>

<p class="spip"><B>On a le sentiment que vous avez beaucoup évolué dans la façon dont vous définissez l'acte d'écrire. Il y a quelques années, vous avez déclaré : « Lorsque j'ai commencé à écrire, j'écrivais pour le seul plaisir de raconter des histoires. Mais, je m'en suis aperçu en écrivant La quarantaine, maintenant j'écris pour une autre raison. Au fond, j'écris pour essayer de savoir qui je suis. » Est-ce qu'aujourd'hui vous savez qui vous êtes ?</B><Br>
— Bien sûr que non, sinon je n'écrirais plus.</p>

<p class="spip"><B>Vraiment ?</B><Br>
— Ah oui, vraiment. Justement, ce qui me motive, c'est d'essayer d'approcher au plus près de ce que j'imagine être à l'origine de cette inconduite qu'est l'écriture. Si je reprends à chaque fois de façon différente, c'est que je n'y suis pas vraiment arrivé. C'est qu'il y a peut-être un petit secret qui m'a échappé. Ce peut être la relation qu'on a avec le monde, ou avec sa propre famille, avec ses enfants, la relation amoureuse, la relation que l'on peut avoir avec le passé, ou bien l'idée qu'on peut se faire de la réalité qu'on vit dans l'instant... tout cela compte. Et ça ne peut pas être résolu dans l'instant. C'est à long terme. Il me semble que les romans tissent quelque chose, qu'ils sont une sorte de tapisserie qui se fait, se défait constamment et qu'il faut recommencer. Un peu comme le travail de l'araignée sur sa toile.</p>

<p class="spip"><B>L'Académie Nobel, lorsqu'elle vous a décerné ce prix, a parlé d'une œuvre de la rupture. <i>Ritournelle de la faim</i>, votre nouveau roman, apparaît à plein d'égards une fois de plus en rupture. Pourquoi ce thème vous obsède-t-il ?</B><Br>
— Cette rupture est sentie à chaque minute de l'existence qui passe. Mais ce n'est pas une rupture amenée, organisée. Il faut reprendre, recommencer. <i>Ritournelle de la faim</i> est un recommencement. Pour comprendre qui je suis, l'époque dans laquelle je vis, il n'y a pas d'autre manière que d'essayer de revenir au point de départ. Et le point de départ, pour moi, c'est ce qui a conduit à la guerre. Je suis né de la guerre. Je suis vraiment un produit de la Seconde Guerre mondiale.</p>

<p class="spip"><B>Vous êtes né en 1940, à Nice.</B> <Br>
— Oui. En plein dans la guerre.</p>

<p class="spip"><B>Etait-ce le Nice que vous décrivez : des familles en exode, venues de Paris de manière totalement chaotique ?</B><Br>
— Oui. C'était un bon endroit où être, pendant et après la guerre. Parce que Nice a échappé au grand drame de la guerre. C'est un peu une ville d'opérette, on a l'impression que rien de vraiment sérieux, depuis le Moyen Age, ne s'y est passé. Donc tout est possible. En particulier les vagues qui viennent de l'endroit où se trouve le séisme, et ces vagues apportent des migrants, des gens qui échouent, en tout cas dans l'après-guerre : des Russes, des Anglais. Des Anglais comme mon père, qui est allé à Nice parce qu'il faisait beau. S'il devait vivre en France après l'Afrique, il n'y avait pas d'autres endroits plus près du climat tropical. Pour les Russes, c'était le prestige du passé. Donc c'était un endroit où les dernières vagues du séisme arrivaient. On pourrait comparer ça avec les îles lointaines, ces îles à sucre : Maurice, la Réunion...</p>

<p class="spip"><B>Mais vous n'êtes pas en rupture avec Maurice ! À chaque fois ce nom revient, comme une ritournelle...</B><Br>
— Oui, parce que c'est aussi un des lieux de mon origine. Ce n'est pas que je sois égocentrique et que je tienne absolument à me tourner vers le passé et à regarder de quoi il est fait. Mais c'est parce que pour comprendre, pour deviner ce secret que cache le monde industriel moderne dans lequel je suis, je dois me retourner vers un autre monde. Cet autre monde, c'est à la fois le Nice de la guerre et la plantation de sucre, les îles à sucre sur lesquelles s'est fondée la prospérité de l'Europe.</p>

<p class="spip"><B>Mais pourquoi sous forme de roman plutôt que des Mémoires ? <i>L'Africain</i>, que vous avez publié il y a quatre ans, qui racontait l'itinéraire de votre père était un récit biographique. Pour parler de vous, pourquoi un roman, une fiction plutôt qu'une autobiographie ?</B><Br>
— Je suis incapable de parler de moi-même par un autre moyen que par la fiction, parce que je crois que je suis assez pessimiste et j'ai un dégoût profond pour le « je ». Je me souviens que j'avais terminé <i>Le procès-verbal</i> avec cette petite formule que je trouvais amusante, et à vingt ans on s'amuse de rien : « Je, notez que je n'ai pas utilisé ce mot trop souvent. » J'ai le sentiment, en écrivant, que ce « je » ne cache rien, qu'il n'y a rien. Alors on va creuser, mais pour creuser on va trouver des personnages qui peuvent remplacer ce « je ».</p>

<p class="spip"><B>Est-ce que ça signifie qu'on ne lira jamais vos Mémoires ?</B><Br>
— Oui. J'aime bien cette formule de Lautréamont : « Je n'écrirai pas des Mémoires », dans <i>Poésies</i>. Je trouve que ça me correspond beaucoup.</p>

<p class="spip"><B>Pourquoi ?</B><Br>
— Je ne sais pas, par incapacité tout simplement. J'aime beaucoup lire des Mémoires en revanche.</p>

<p class="spip"><B>Dans <i>Ritournelle de la faim</i>, le personnage principal, Ethel, n'est-il pas très proche de votre mère ?</B><Br>
— Assez proche, oui. C'est un personnage composite. Il est composé en partie de ce que ma mère a raconté. En partie de ce que j'ai entendu. Et en partie de ce que racontait Nathalie Sarraute, une femme pour qui j'avais une très grande admiration et qui était à peine plus âgée que ma mère. Elle avait vécu dans le même quartier de Paris, près de la rue Marguerin [XIVe arrondissement, NDLR], et ma mère disait qu'elle rencontrait souvent des Russes quand elle était enfant. Je me suis dit, tiens, ce devait être Nathalie Sarraute qu'elle rencontrait à la boulangerie ! Et j'ai eu envie de reproduire ce que Nathalie Sarraute racontait, notamment dans <i>Enfance</i>, qui est un livre absolument merveilleux. Ethel est un personnage composite, dans lequel il y a un peu Nathalie Sarraute, un peu ma mère, un peu des vieilles tantes que j'ai connues, et un peu de moi-même aussi, évidemment.</p>

<p class="spip"><B>Le roman, la fiction n'occultent-t-ils pas la vérité ?</B><Br>
— Oui. Mais je ne veux pas avoir la vérité sur ma famille, ce n'est pas ça qui m'intéresse. Je veux connaître les tenants et les aboutissants d'une époque. Pourquoi en France, par exemple, s'est-on laissé aller à la guerre ? Ma mère me disait que quand elle avait une vingtaine d'années, donc plutôt dans les années 1920, elle savait déjà que la guerre était en train d'arriver. Et elle disait : « C'était une fièvre, on était malades. » Je voulais comprendre comment cette fièvre avait pu arriver, comment il était possible qu'on l'ait laissée arriver. Après, en prêtant une attention accrue, par une oreille intérieure, à ce qu'on me racontait quand j'étais enfant, je me souvenais de conversations terribles, des conversations qui avaient lieu dans le salon de mon grand-père. Il s'asseyait dans un fauteuil en cuir et on entendait des mots extrêmement violents. C'était un appel à la violence. On disait que la force, c'était bien, que la France avait besoin d'autorité, de construire un rempart contre l'anarchie et les communistes. On entendait ça après la guerre. C'était comme s'il ne s'était rien passé. Je voulais comprendre pourquoi il y avait cette sorte d'angoissante frénésie. Pourquoi ce besoin de violence, d'où venait-il ? Et je me disais qu'au fond, s'il n'y avait pas eu l'intervention d'un dieu extérieur, d'une force extérieure contraire, nous serions peut-être aujourd'hui tous des esclaves. Et ça me ramenait à Maurice, à la traite. Tout cela se tient, il y a une sorte de canevas. Je suis comme une araignée, à toucher les fils pour voir d'où viennent les vibrations, pour comprendre pourquoi est-ce que tout ça s'est construit.</p>

<p class="spip"><B>Sur le <i>Boléro</i> de Ravel, je lis, dans <i>Ritournelle de la faim</i>, page 206 : « Ma mère m'a confié que cette musique avait changé sa vie. Le <i>Boléro</i> n'est pas une pièce musicale comme les autres, il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. » C'est-à-dire ?</B><Br>
— Vous avez entendu ces mesures ? C'est une musique prodigieuse. Ravel disait que ce n'était pas de la musique. C'est quelque chose d'envoûtant, d'extraordinaire. Cette musique, je l'ai entendue assez tôt parce que ma mère m'en jouait une interprétation au piano. Plus tard, j'ai lu les pages de <i>Mythologiques</i> dans lesquelles Lévi-Strauss parle du <i>Boléro</i> de façon tout à fait étonnante. J'ai imaginé que c'était un point virulent de l'histoire de la société occidentale, en tout cas dans la société française, quand a eu lieu la représentation de ce ballet, avec Ida Rubinstein. Je pense que c'était un moment exceptionnel, et je crois que c'est dû à ce rythme, à ce crescendo. C'est dû aussi, peut-être, au contexte, celui d'une société extrêmement lourde, figée, vivant sur des critères complètement obsolètes. Tout à coup cette musique vient frapper quatre coups, puisqu'elle se termine par ces quatre détonations, et tout ce crescendo amène à ce finale extraordinaire. Je me dis que c'est là que ça s'est passé, c'est là que le monde occidental pouvait encore choisir entre ce qui allait arriver ou, peut-être, Ravel, qui proposait un monde différent, qui introduisait le tam-tam dans la musique, qui introduisait une pensée nouvelle. Le monde n'a pas entendu. Dans mon esprit, ces quatre coups me renvoient à cette détonation que j'ai entendue quand j'avais quatre ans, à l'arrivée des premiers bombardements anglais, américains et canadiens : ils ont lâché une bombe, près de l'appartement de ma grand-mère. Quand j'entends le finale de Ravel, c'est à cette explosion que je pense. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que le sol s'était dérobé sous mes jambes, j'ai hurlé de peur. Le finale du <i>Boléro</i> donne aussi ce sentiment d'un couperet qui tombe. Il y a quelque chose qui s'achève et qui nous laisse sur ce vide, ce silence tout à fait étonnant et angoissant qui a précédé la guerre.</p>

<p class="spip"><B>À la page 117 de <i>Ritournelle de la faim</i>, la mère de l'héroïne, Justine, c'est-à-dire peut-être votre grand-mère, dit : « La vie est un sac très lourd. » Qu'y a-t-il dans le sac très lourd de Jean-Marie Le Clézio ?</B><Br>
— Nous avons chacun un sac très lourd à porter. Il faut savoir ce qu'il y a dans ce sac.</p>

<p class="spip"><B>Est-ce que l'écriture permet d'alléger ce sac ?</B><Br>
— Non, pas vraiment. L'écriture, c'est un peu de la danse, ou c'est du <i>Boléro</i>. Nous n'avons pas le génie de Ravel et il n'est pas question de comparer. Mais c'est une façon justement d'oublier ce sac. Enfin, je parle pour moi, mais peut-être que d'autres ont envie de sortir les pierres du sac et de les regarder. J'ai plutôt envie d'oublier que je porte un sac pour sortir de moi-même, m'inventer une autre vie.</p>

<p class="spip"><B>Je voudrais qu'on parle de votre style et des métaphores. Il y en a une que vous utilisez à quatre reprises dans ce roman, et qui est formidable parce qu'elle dit tout sur celles que l'on trouve dans les autres romans de Le Clézio. C'est celle du vaisseau. Il y a par exemple « le vaisseau du mariage », et plus loin, page 78, « le vaisseau familial », qui devient, page 117, « le radeau du mariage ».</B><Br>
— C'est ironique.</p>

<p class="spip"><B>Oui, mais où nous entraîne cette vision de la vie ? </B><Br>
— Moi, j'ai toujours rêvé d'écrire sur les bateaux. Et j'ai eu la chance de pouvoir le faire quand j'avais sept ou huit ans. J'ai pu écrire mon premier roman parce que j'étais enfermé dans la cabine d'un bateau, et qu'il n'y avait rien d'autre à faire. J'ai gardé de ce premier roman, qui s'appelait d'ailleurs <i>Un long voyage</i>, la nostalgie de la cabine du bateau, où on est coupé du monde, où on flotte. Le temps est beaucoup plus long, ponctué seulement par des occupations alimentaires ou passagères. On ne pense plus à la réalité, on n'a plus la terre ferme qui vient vous rappeler à l'ordre. J'ai pensé à ça et j'ai bien aimé écrire, par exemple, devant des terrains vagues. Mais on peut aussi écrire devant une place vide.</p>

<p class="spip"><B>Où et comment écrivez-vous ?</B><Br>
— Un peu partout. J'ai l'angoisse du bureau. Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche, mais si vous me mettez une table et me dites d'écrire dessus, pour moi c'est rédhibitoire. Donc le bateau et le radeau sont une façon de toujours remettre cette idée de l'endroit idéal. Il y a beaucoup de romanciers qui ont écrit sur les radeaux, les bateaux.</p>

<p class="spip"><B>Mais il n'y en a pas beaucoup qui ont fait du mariage un radeau après en avoir fait un vaisseau !</B><Br>
— Oui, c'est vrai qu'il y a un déclin.</p>

<p class="spip"><B>Sur Ethel, vous avez cette phrase terrible : « Elle a vingt ans et elle se rend compte qu'elle n'a pas eu d'enfance. » Est-ce le fait de n'avoir pas eu d'enfance qui la rend aussi lucide, aussi forte, presque même violente, lorsqu'elle se heurte à l'autorité paternelle, et qu'elle décide à la place de ceux qui vont l'escroquer et l'humilier ?</B><Br>
— Oui. J'aime bien penser à des personnages de roman qui incarnent cette légère amertume qu'on peut avoir quand il a manqué quelque chose dans la vie. Je suppose que je dois par là traduire un manque personnel, mais on ne va pas insister là-dessus... J'aime bien l'idée que, quel que soit l'âge des personnages, ils puissent avoir ce sentiment de manque qui fait qu'ils ont une maturité accrue. Et j'ai imaginé, certainement avec raison, que dans cette période-là, qui a été celle de la préparation du deuxième conflit mondial, on avait déjà volé l'enfance à beaucoup d'adolescents. Ils se retrouvaient presque mûrs, avec une certaine connaissance de la vie, sans être passés par cette phase de légèreté, d'abandon, que nous pouvons connaître aujourd'hui. Enfin, que nous pouvions avoir, puisque apparemment nous revenons à une phase difficile.</p>

<p class="spip"><B>Que signifie le titre <I>Ritournelle de la faim</I> ? ?</B><Br>
— Il y avait à Nice, quand j'étais enfant, une vieille dame assez pathétique qui chantait dans les cours, et je me souviens que mon père enveloppait une pièce dans un journal qu'il lui jetait. Il prétendait qu'elle avait été une cantatrice célèbre, et, comme beaucoup de vieilles personnes à Nice à cette époque-là, elle était complètement abandonnée, et réduite à chanter des ritournelles. Par exemple <i>Le temps des cerises</i> ou bien <i>L'auberge du Cheval blanc</i>... des extraits d'opérette. Pour moi, c'était l'idée que la faim n'était pas seulement une sensation physique grave, mais aussi une chanson. Une sorte de chanson qui revenait dans les cours tous les jours, et qui rappelait qu'on pouvait avoir faim, même dans la ville la plus riche du monde.</p>








]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_19417</guid>
    <author>François Busnel </author>
    <pubDate>Wed, 19 Nov 2008 21:29:30 +0100</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton19417.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[John le Carré La maison refuge]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/John-le-Carre-La-maison-refuge19413</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x404_arton19413.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><BR>
<BR>
<BR>
<BR>
C'est aux confins des Cornouailles, face à l'Atlantique qui palpite contre des falaises aux contours déchiquetés, que David Cornwell, alias John le Carré, s'est installé il y a près de quarante ans. À quelques miles de Penzance, petite bourgade qui semble jaillie de l'univers de Robert Louis Stevenson et où la plupart des tavernes, blotties contre des maisons elles-mêmes enfouies dans l'ombre, s'appellent, comme dans <i>L'île au trésor</i>, The Old Benbow. Pour se rendre à la ferme de Tregiffian, il faut parcourir une lande déroulée à perte de vue. Puis s'égarer sur une sente caillouteuse, serpenter à travers des champs bordés de talus en pierres sèches. Çà et là, un monolithe, une borne celtique, un calvaire drapé de lierre et de barbes de mousse. Dans la grisaille de cette matinée d'automne, on s'attend à voir surgir <i>banshees</i> et fantômes lorsque, enfin, au bout du sentier, se dressent les trois bâtisses qui composent le refuge d'un des écrivains les plus secrets de son temps.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_157x240_41zcv6vwFJL__SS500_cadre.jpg" /></span></center></center>
<center><b><big>John le Carré</big></b> <br> 
<font color=black><b>Un homme très recherché</b></font><BR>
traduit de l'anglais par <BR>Mimi et Isabelle Perrin  <BR>
368 p. - Ed. Seuil - 21,80 € <Br>
<font color=red>★★★</font> <font color=black>BRAVO !&nbsp;<BR></center></p>

<p class="spip">À 77 ans, le maître du roman d'espionnage continue à déchiffrer avec autant d'acuité les soubresauts politiques, économiques et sociaux de la société occidentale. Si le terrorisme a remplacé la guerre froide, les mécaniques — surveillance, manipulations, complots — ont à peine évolué. En revanche, le style de l'écrivain n'a rien perdu de sa force. Dans son vingt et unième roman, situé à Hambourg, il campe des personnages plus vrais que nature : clandestin musulman en provenance de Tchétchénie, boxeur turc, banquier britannique ou avocate idéaliste. Et, à travers les imbrications de leurs destins, tisse les dessous d'une machination implacable, à laquelle vont se mêler les espions de plusieurs pays. </font>
<BR>
<BR>
<center><b><big>Biographie</big></b> </center> </p>

<p class="spip"><font color=black>Né dans le Dorset en 1931, John le Carré, de son vrai David John Moore Cornwell, est le fils d'un homme d'affaires qui fit de la prison pour escroquerie. Il étudie la philologie à Berne, l'allemand à Oxford. Approché par les services secrets britanniques, il travaille au Foreign Office et devient, entre autres, consul à Hambourg. </p>

<p class="spip">Il quitte la diplomatie en 1964 pour se consacrer à l'écriture, après le succès de <i>L'espion qui venait du froid</i>. Dix ans plus tard, <i>La taupe</i> achève d'en faire le spécialiste de la guerre froide. La plupart de ses livres sont adaptés au cinéma, comme <i>La maison Russie</i> et <i>La constance du jardinier</i>. </p>

<p class="spip">John le Carré est commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres. </font></p></div>

<p class="spip">John le Carré a découvert cet endroit par hasard, lors d'une promenade solitaire. « Je venais d'avoir trente-cinq ans, j'avais divorcé, ma vie me semblait sombrer dans un vaste chaos et malgré leur succès mes romans sur la guerre froide me valaient toutes sortes de problèmes un peu partout dans le monde. Bref, je me sentais comme exilé. Je cherchais un endroit pour poser mes valises. Un jour, j'ai demandé à Simon Wiesenthal pourquoi il vivait à Vienne, patrie de l'antisémitisme. Il m'a répondu : "Quand tu étudies une maladie, tu dois vivre dans le bourbier." J'ai compris que je ne devais pas quitter l'Angleterre. Lors d'une promenade, j'ai vu ce lieu et je suis tombé en arrêt. Le propriétaire était dans le champ d'à côté, sur son tracteur : je lui ai acheté la maison dans la journée. » 
<BR></p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b><big><b>« Je ne suis pas un espion devenu écrivain »</b></big></b></p></center> </p>

<p class="spip">À l'époque, le jardin à l'anglaise semé de dizaines d'alcôves où paressent une vierge de pierre du <small>XVIIe</small> siècle, des statuettes précolombiennes rapportées de voyages au Panamá ou encore des bronzes érotiques représentant des femmes africaines, ce jardin magnifique qui évoque un labyrinthe n'existait pas. Le Carré l'a dessiné. Comme les deux resserres qui cernent la maison principale. La première abrite une piscine couverte où l'écrivain, à 77 ans, s'entretient tous les matins ; la seconde, « la chambre à l'ego », est un vaste bureau où, autour d'un billard et sous le regard de caricatures parues dans les journaux du monde entier, sont soigneusement rangés les manuscrits de l'auteur de <i>L'espion qui venait du froid</i>. Vingt et un, au total. Presque tous sont nés ici, sur ce bout de terre sauvage. </p>

<p class="spip">Le Carré écrit au stylo à bille, au premier étage de la grande maison. Tous les jours, à partir de 5 heures du matin — « Une habitude qui date de l'époque où j'étais fonctionnaire au MI5 », lâche-t-il, avant de préciser : « Mais contrairement à ce que l'on veut croire, je ne suis pas un espion devenu un écrivain, juste un écrivain qui fut, brièvement, espion. » Dans ce bureau au mobilier très simple, rien ne vient rappeler sa vie d'avant, celle qui l'occupa de 1959 à 1964, lorsque, secrétaire d'ambassade à Bonn puis vice-consul à Hambourg, il travaillait pour les services de contre-espionnage et de renseignements de sa Gracieuse Majesté. Sur les étagères, deux ou trois volumes racontent l'histoire du MI6, un autre retrace le destin de Kim Philby, cet espion passé à l'Est et dont la trahison précipita la fin de la carrière de David Cornwell. Ce dernier, démasqué mais tenaillé par le démon de l'écriture, n'avait plus qu'à devenir à plein temps John le Carré. </p>

<p class="spip">« Sans doute suis-je devenu espion parce que je n'ai pas eu d'enfance, raconte l'écrivain. Mon père était un escroc, il jouait des tours et est allé plusieurs fois en prison. Ma mère a disparu lorsque j'avais cinq ans et je ne l'ai pas revue avant d'en avoir vingt et un. J'ai même cru qu'elle était morte. L'espion observe. Comme l'écrivain. Mais à la différence de l'écrivain, il ne peut faire son métier pendant plus de quatre ou cinq ans : sinon, il finit par devenir fou. »</p>

<p class="spip">Par les fenêtres de la petite pièce au confort spartiate, on peut voir les rafales arracher de grandes vagues à la surface de l'eau. « Cette maison est constamment prise d'assaut par les vents, poursuit le Carré. La mer, avec sa violence inouïe, possède la capacité de réduire à néant votre ego. Elle vous remet en accord avec votre imagination. Parfois, c'est trop fort, surtout lorsque surviennent les tempêtes qui, ici, peuvent durer dix ou quinze jours. Alors, je plie bagage : je rentre à Londres où je revis. »
<BR></p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b><big><b>« Je lis de moins en moins de fiction »</b></big></b></p></center> </p>

<p class="spip">Cette vieille maison qui date de 1830 a été entièrement rénovée. Au rez-de-chaussée se trouve sa bibliothèque, toute en longueur, bardée de bois. Sur le mur qui jouxte le salon, une lettre d'Alexandre Dumas que lui a récemment offerte son fils. « Dumas est l'un de mes maîtres, avec Dickens et Tolstoï, peut-être. Et Balzac, aussi. Et Joseph Conrad, bien sûr... Et Graham Greene... » Ils sont là, tous. Rangés par nationalités. Au rayon Russes, tout Dostoïevski, tout Tchekhov. Au rayon Amérique, les derniers romans de Philip Roth. « Je dois avouer que je lis de moins en moins de fiction. Surtout lorsque je suis en train d'écrire. Je suis très perméable au style des écrivains que j'admire. Je lis donc plutôt des essais et des documents d'histoire ou d'actualité. Je suis fasciné par ce qui est en train de se passer en ce moment : l'époque actuelle est marquée par le transfert du pouvoir de l'Ouest vers l'Est ». Tel est, en effet, le thème sous-jacent d'<i>Un homme très recherché</i>, le nouveau roman de cet écrivain que l'on a donné pour mort littérairement lorsque le rideau de fer s'est déchiré et qui, depuis, n'en finit pas d'aligner les grandes oeuvres. Le Carré offrit à la guerre froide ce que Tolstoï donna aux guerres napoléoniennes ; il est en train de renaître depuis que la « maison Russie », comme il l'appela naguère, n'est plus. Ce sont peut-être ses meilleurs romans qu'il a signés autour de la Russie postcommuniste (<i>Single & Single</i>), des machinations des multinationales pharmaceutiques (<i>La constance du jardinier</i>), de la guerre en Irak et de l'axe George W. Bush — Tony Blair (<i>Une amitié absolue</i>), de l'exploitation de la misère en Afrique (<i>Le chant de la Mission</i>) et, aujourd'hui, du trafic d'êtres humains sur fond de conflit tchétchène et d'idéalisme altermondialiste. On retrouve chez lui cet éternel souci des demi-teintes. Mais les bourreaux d'hier — les Russes — semblent être maintenant les victimes. </p>

<p class="spip">Dehors, le ciel est sombre, strié de bandes lépreuses. Soudain, un rayon de soleil troue les lourds nuages qui ont envahi l'horizon. John le Carré sort, se dirige vers la terrasse qui surplombe les flots. « Là-bas, en face, c'est l'Amérique », lance-t-il sur un ton guilleret en tendant le bras vers le large. Un vent chargé de sel nous cingle le visage. Au-dessous, l'océan brille maintenant comme un bouclier de bronze. « Ici, le temps change à une vitesse folle. » On entend, au pied de la falaise, les vagues exploser en gerbes d'écume. Il y a deux mois, la presse britannique a prétendu que John le Carré avait été tenté de passer à l'Est lorsqu'il était espion. Cela aurait signifié renoncer à vivre ici... « Impossible ! Cette histoire charmante fournit une triste illustration de ce qu'est la presse dans ce pays... Un journaliste est venu, en effet, me parler de mon passé. Je lui ai dit que le métier d'espion est très solitaire. Vous n'avez personne à qui parler. Vous étudiez en permanence votre adversaire. Vous avez donc fatalement la tentation très forte de traverser la frontière. Mais pas pour trahir ! Pour découvrir les mystères de l'autre. Je crois en effet que la tentation de se mettre dans la peau de son ennemi est naturelle, du moins si l'on fait correctement son travail. Cela dit, cette tentation ne signifie pas que l'on veut "passer à l'Est". Et je n'ai jamais suggéré que j'avais moi-même été tenté de traverser la frontière et moins encore que  j'avais l'intention de le faire ! » Il suffit de venir ici, au bout du bout du monde, sur les falaises des Cornouailles, pour le comprendre.</p>


<p class="spip">			</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_19413</guid>
    <author>François Busnel </author>
    <pubDate>Wed, 19 Nov 2008 13:11:28 +0100</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton19413.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[J.M.G. Le Clézio " Je ne suis pas quelqu'un d'apaisé "]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ART-DE-VIVRE/Portraits-et-Entretiens/J-M-G-Le-Clezio-Je-ne-suis-pas18865</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x464_arton18865.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><b>Vous revenez de Corée. On connaît votre goût pour le Nouveau monde ou pour l'Océan indien, moins pour l'Extrême-Orient... </b> <Br>
— Cela fait sept ans que je vais régulièrement en Corée. La première fois, c'était pour une réunion d'écrivains avec le japonais Kenzaburo Oê. J'ai bien « accroché » avec ce pays. L'an dernier, j'ai même donné pendant un semestre un cours à l'Université de Séoul sur la poésie et sur la peinture, à partir d'un CD-rom du Musée du Louvre. Mes étudiantes, qui parlent parfaitement français — c'est une université féminine — ont surtout été intéressées par la place de la femme dans la peinture occidentale : elles ont fait des exposés sur la Joconde, sur Marie-Antoinette peinte par Mme Vigée-Lebrun. Enseigner, c'est intéressant si vous-même apprenez quelque chose de vos élèves.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><BR>
<i><big>Je déteste Huntington et sa&nbsp;théorie du "choc des civilisations" </p>

<p class="spip">J'ai bien aimé le livre de Christine Angot, cette rencontre douloureuse, entre deux mondes irréductibles. </big></i>
<Br>
<Br>
<Br>
<center><font color=black><b><big>J.-M. Gustav Le Clézio</big></b></font></center></p>

<p class="spip"><b>1940</b> <Br>
<font color=black>Naissance à Nice, dans une famille mauricienne d'origine bretonne</font></p>

<p class="spip"><b>1963</b> <Br>
<span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_80x133_Proces_verbal_reduit-grossi.jpg" /></span>Prix Renaudot <font color=black>pour <i>Le Procès-Verbal</i></font>
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<b>1970</b> <Br>
<font color=black>Partage la vie de tribus indiennes au Panama</font></p>

<p class="spip"><b>1975</b> <Br>
<font color=black>Deuxième mariage avec Jemia, originaire du Sahara occidental</font></p>

<p class="spip"><b>1977</b> <Br>
<font color=black>Enseigne au Nouveau Mexique</font></p>

<p class="spip"><b>1980</b> <Br>
<span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_80x130_Desert_reduit.jpg" /></span>Prix Paul-Morand <font color=black>pour <i>Désert</i> </font>
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<b>2004</b> <Br>
<font color=black><i>L'Africain</i>, sur son père, médecin de brousse</font></p>

<p class="spip"><b>2008</b> <Br>
<font color=black><i>Ritournelle de la faim</i> (Gallimard), dont l'héroïne ressemble à sa mère</font> <BR>
Prix Nobel de littérature <font color=black>pour l'ensemble de son œuvre</font>
<BR>
<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_166x245_image_47227751_reduit.jpg" /></span></center></center>
<BR>
<BR>
</p></div>

<p class="spip"><b>Vous, le chantre des déserts, ne trouvez pas la Corée trop occidentalisée, trop fourmillante, trop christianisée à votre goût ?</b> <Br>
— Le monde s'occidentalise. Mais comme disait, Sok-Yong Hwang, l'auteur de l'<i>Invité</i>, qu'est-ce qui vous dit que le Christ n'est pas Coréen ? Séoul n'est pas plus frénétique que d'autres cités de dix millions d'habitants ailleurs dans le monde.</p>

<p class="spip"><b>Entre la Corée, le Nouveau Mexique ou la France, où habitez-vous désormais? On vous annonce en Bretagne... </b> <Br>
— Je n'ai pas de projets à moyen terme, et à long terme nous serons tous morts. J'habite toujours aux Etats-Unis. Le Nouveau-Mexique est un endroit propice à l'écriture, il reste mon port d'attache. J'y échappe à la frénésie du monde moderne. Devant chez moi, il y a un terrain vague, et non loin de là, le Rio Grande, une zone de vide, dans le pays le plus urbanisé et pollueur de la planète. La Bretagne ? Je songe effectivement à m'y installer. J'y ai une maison, des attaches familiales et je ressens des affinités avec le mode de vie breton.</p>

<p class="spip"><b>Comment trouvez-vous la France de 2008, lors de vos séjours ici ?</b><Br>
— Très occidentalisée ! Plaisanterie mise à part, je suis un peu étonné par le pessimisme ambiant. En Corée, pays dont le niveau de vie est beaucoup moins élevé, les gens ne sont pas aussi pessimistes, ils savent que la vie n'est pas facile et sont habitués à se battre. </p>

<p class="spip"><b>Vous avez déclaré que vous avez « franchi l'âge de la vengeance », mais votre dernier livre <i>Ritournelle de la faim</i> (Gallimard), est très dur, pas du tout apaisé, sur la culpabilité de la société française envers les juifs ou les peuples colonisés.</b> <Br>
— Je ne suis pas quelqu'un d'apaisé. Comme disait le biologiste Jean Rostand, « la vérité a nécessairement un goût de vengeance. » Enfant, j'ai vécu les dernières répliques du séisme qu'avait été la Seconde guerre mondiale. Je me souviens de propos racistes ou antisémites, entendus dans ma famille proche et éloignée :  la guerre avait eu lieu, et ils n'avaient rien appris. Quand on est enfant, on ne comprend pas ce que cela signifie, mais instinctivement, on est choqué.</p>

<p class="spip"><b>Pourtant votre famille, originaire de l'île Maurice, était par nature cosmopolite...</b> <Br>
— C'était un phénomène universel. Cette même violence, je l'ai même retrouvée au Mexique, pays qui, un bref moment, a été allié à Hitler ! Aujourd'hui encore, cette fascination de la force, de l'autorité, n'est pas éteinte, cette braise rougeoie encore : c'est le néo-nazisme en Allemagne, la nostalgie qui s'exprime ici ou là d'un monde autoritaire. </p>

<p class="spip"><b>Au milieu de ce tableau, le personnage d'Ethel, inspiré de votre mère, est une « résistante », même si elle ne porte pas les armes.</b> <Br>
— Oui. Les seuls souvenirs que j'aie de la résistance, ce sont les maquisards de l'arrière-pays niçois où nous vivions. Je me souviens d'avoir joué, alors que j'avais quatre ou cinq ans, avec un garçon de 16 ou 17 ans. J'ai encore dans l'oreille le bruit de la bombe qu'il portait et qui explosé dans ses mains. On n'a retrouvé de lui que ses cheveux, rouges. Il s'appelait Mario. <Br>
Et puis il y avait cette résistance plus passive, secrète, que ma mère opposait à une certaine lâcheté, avant, pendant et après la guerre. J'ai mêlé dans ce roman des scènes dont j'ai été le témoin, et ce que me racontaient ma grand-mère et ma mère, dans ce monde sans hommes, qui évoque <i>Le diable au corps</i> de Radiguet. C'est par les yeux de ces femmes que j'ai découvert le monde.</p>

<p class="spip"><b>Votre mère, dites-vous dans ce livre, a assisté la création du <i>Boléro</i> de Ravel, et, dans la salle, il y avait aussi le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss.</b> <Br>
— Oui. C'est lui qui me l'a appris, à une époque  où je le fréquentais plus qu'aujourd'hui. Vous me dites qu'il va avoir cent ans, je l'ignorais. Il y a deux ans, il m'a encore envoyé un mot aimable pour rectifier une erreur qu'il avait relevée dans mon livre <i>Raga</i>...</p>

<p class="spip"><b>Où en sont selon vous les rapports entre l'Occident et le Tiers-Monde ? </b> <Br>
— Je ne crois pas à un affrontement. Je déteste Huntington et sa théorie du "choc des civilisations". J'avais même écrit un pamphlet intitulé "Contre Samuel Huntington", que je n'ai pas publié.</p>

<p class="spip"><b>Pourquoi ? </b> <Br>
— Parce que c'était un pamphlet. Je ne crois pas qu'il y ait « nous » et « les autres », le monde occidental d'un côté et, de l'autre, une sorte de monde barbare, à l'affût de la moindre de nos faiblesses. Dans <i>Le Choc des civilisations</i>, Huntington prévoit une invasion militaire des « Sino-marxistes »  via Marseille, — par traîtrise sans doute —, tandis que les Soviétiques passeront par le nord ! En fait, les cultures sont toutes métisses, mélangées, y compris l'occidentale, faite de nombreux éléments venant d'Afrique, d'Asie. On ne peut pas faire barrage au métissage. Et la modernité est aussi bien japonaise, coréenne, chinoise qu'européenne ou américaine.</p>

<p class="spip"><b>Vous définiriez-vous comme un militant de l'écologie ?</b> <Br>
— Il y a une grande hypocrisie dans l'écologie très autoritaire telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui. Après avoir pillé la planète, les pays occidentaux voudraient empêcher les autres pays d'accéder au développement, d'utiliser leurs matières premières. On ne peut pas interdire à un pays comme le Brésil d'avoir recours à tous les moyens pour sortir de la pauvreté. J'étais au côté de l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, un jour qu'il recevait un prix littéraire. Une dame est venue vers ce grand gaillard, très africain d'aspect, et lui a demandé : « Qu'est-ce que vous comptez faire pour sauver les éléphants ?». Il lui a répondu : « Madame, les éléphants sont de sales bêtes qui piétinent nos plantations ». La dame a été très choquée...</p>

<p class="spip"><b>Oui, mais la biodiversité...</b> <Br>
— Au Nouveau Mexique, je suis très ému de passer tous les jours devant la maison d'Aldo Leopold, un écologiste américain à l'origine des parcs naturels aux Etats-Unis. Ils disait à ses compatriotes : « Il faut penser comme une montagne ». Malheureusement, les hommes ne pensent pas comme des montagnes. C'est trop facile de dire à d'autres pays qui se débattent dans une situation de totale pauvreté : « Gardez vos loups, vos ours, nous irons prendre des photos chez vous... »</p>

<p class="spip"><b>Vous resté très attaché à l'île Maurice, à laquelle, je crois, vous comptez consacrer votre prochain livre.</b> <Br>
— La société mauricienne dont je suis issu n'avait aucune valeur, c'était une société d'exploitation, raciste et compartimentée, un peu comme celle que décrivait Faulkner, mais elle produisait aussi des individus étonnants, sublimes. Là aussi, ce livre sera une sorte de règlement de comptes.</p>

<p class="spip"><b>Vous appartenez à plusieurs jurys littéraires, notamment celui du prix Renaudot. Parmi les auteurs contemporains, qui sont vos préférés ?</b><Br>
— J'aime bien Marie Darrieussecq, avec qui je me sens beaucoup d'affinités. J'apprécie sa façon d'écrire le monde, comme s'il était une extension d'elle-même, perçu par ses fibres nerveuses et non par l'intellect. J'aime aussi la littérature des pays francophones hors de la France. Alain Mabanckou est quelqu'un d'étonnant, Wilfried N'Sondé, l'écrivain congolais qui a écrit <i>Le cœur des enfants léopards</i>, aussi. Il y là à la fois une identité forte et l'expérience d'une marginalité, du fait de leur situation en Europe. Ce qui est remarquable dans leur cas, c'est que ce sont des écrivains dans l'action : N'Sondé est éducateur de jeunes en difficulté à Berlin.</p>

<p class="spip"><b>L'an dernier, vous avez signé le manifeste pour une « littérature-monde »</b> <Br>
— Oui, plutôt deux fois qu'une ! La chance de la langue française, c'est que des peuples qu'elle a dominés pendant des siècles ne lui en ont pas tenu rigueur. Je crois que ça tient à la beauté de la littérature française, aux très beaux livres qu'elle a produits, à travers lesquels les gens ont pu surmonter leur douleur, et accepter le français, plutôt que l'anglais, comme moyen de communication. C'est grâce à cette « littérature-monde » que la langue française peut encore faire entendre son message.</p>

<p class="spip"><b>D'autres coups de cœur récents, parmi les auteurs de la rentrée littéraire ?</b> <Br>
— J'ai bien aimé <i>Le marché des amants</i> de Christine Angot. J'ai été touché par cette rencontre dramatique, douloureuse, entre une femme de la grande bourgeoisie et un prolo, par cette confrontation entre deux mondes irréductibles.</p>

<p class="spip"><b>Le roman n'est-il pas aujourd'hui victime de son succès : n'importe quel livre est qualifié de « roman »...</b> <Br>
— C'est la question posée par Raymond Queneau : que deviendra la littérature quand tout le monde écrira ? Comme toute manifestation humaine, le roman n'aura qu'un temps. Au départ, il n'était pas quelque chose de bien défini, c'était simplement un récit écrit dans la langue de tous les jours. Ce que j'apprécie dans le roman, c'est qu'il permet de parler de soi-même sans en parler, d'énoncer des idées philosophiques sans être un philosophe. C'est un genre fourre-tout, pratique. Le succès du roman dans ces cent dernières années vient de là. C'est une sorte de raccourci pour connaître l'état du monde, éventuellement son propre état. <Br>
Mais qui, aujourd'hui, lit encore <i>Le Grand Cyre</i> ou <i>L'Astrée</i>, les best-sellers du <small>XVIIe</small> siècle ? Au <small>XIXe</small> siècle, le roman a accouché du genre psychologique, à présent il en sort. <Br>
Je ne suis pas certain de la durée de la littérature de façon générale. C'est une question quasi-biologique, de rythmes naturels auxquels la société humaine est soumise — c'est peut-être ça, l'écologie. On ne peut pas empêcher le mélange des gens, des genres, des cultures. Si le destin du roman est de disparaître, l'Académie française ne pourra pas endiguer cette dissolution.</p>









]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_18865</guid>
    <author>François Dufay </author>
    <pubDate>Tue, 28 Oct 2008 22:19:59 +0100</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton18865.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Jauffret en toutes lettres Portrait]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Jauffret-en-toutes-lettres16510</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x442_arton16510.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><BR>
« <i>N'attendez pas qu'il soit mort pour lire Jauffret</i>. » C'était il y a des années-lumière, en 1985. Un inconnu de 30 ans au sacré toupet se payait une pleine page de pub dans <i>Libération</i> à l'occasion de la parution de son premier roman, <i>Seule au milieu d'elle</i> (Denoël). Résultat : une petite poignée de lecteurs... « <i>En fait, cela m'a desservi, on a cru que j'étais milliardaire</i> », confie en riant le désormais quinquagénaire.</p>

<p class="spip">Septembre 2008 : Régis Jauffret n'est toujours pas milliardaire, mais il est bien vivant, caracolant même, cigarette aux lèvres, sur tous les dos de kiosque parisien par le truchement de la Une des <i>Inrockuptibles</i>. Le « news culturel » de l'underground donc, mais aussi <i>Livres Hebdo</i>, le <i>JDD</i>, <i>Lire</i>, Europe 1, la télé (il est tête d'affiche, ce jeudi, du premier plateau de <i>La Grande Librairie</i>, sur France 5). Un carton plein frisant le dithyrambe, pour célébrer <i>Lacrimosa</i>, étonnant roman, au classicisme inclassable, le dix-septième de cet auteur confiné hier encore au club de ces écrivains branchés que tutoient les « copains » des <i>Inrocks</i> et de <i>Technikart</i>.</p>

<p class="spip">Flatté, Jauffret ne fait pas la fine bouche : « <i>Vous savez, de 17 à 44 ans, personne ne venait me voir, alors, maintenant, je ne vais pas refuser.</i> » Et le faux ermite de la rue de Charonne de se démultiplier, convive quasi hebdomadaire depuis des mois de Frédéric Taddeï, sur France 3, présent dans un one-man-show autour de <i>Lacrimosa</i> au théâtre du Rond-Point, en décembre prochain...
<BR><BR>
<center><p class="spip"><b><big>Trop original, trop noir, trop froid peut-être</big></b></p></center></p>

<p class="spip">Des coups de marketing, au risque de l'overdose et de l'éparpillement ? « <i>Absolument pas, proteste-t-il. Pour la télé, c'est fortuit. Comme j'ai une grande gueule, Taddeï m'invite, l'atmosphère est sympa, c'est tout. En fait, la vraie posture efficace serait de ne pas passer dans les médias, à l'instar d'un Jonathan Littell ou d'une Anna Gavalda. Ne pas parler (et donc ne pas décevoir) aide à la sacralisation.</i> » Soit.</p>

<p class="spip">Durant ses années de « disette », Régis Jauffret n'a cessé d'écrire : des romans, refusés ou passés inaperçus – il lui a fallu attendre son cinquième récit, <i>Histoire d'amour</i>, en 1998, pour voir frémir le landerneau – des pièces radiophoniques et des slogans pour la pub, tout en dirigeant un petit groupe de presse hétéroclite, comprenant magazine de mots croisés et mensuel de faits divers. C'est l'éditeur Bernard Wallet, fondateur de Verticales, qui pousse depuis dix ans l'écrivain « prometteur », dont l'âpreté de regard sur le désarroi contemporain, l'univers glacial et torturé, imprègnent l'ensemble de l'œuvre. Puis vint le temps des couronnes : prix Décembre pour <i>Univers, univers</i>, en 2003, prix Femina 2005 avec <i>Asiles de fous</i>, prix France Culture/Télérama, l'année dernière, pour <i>Microfictions</i>. Pourtant, Jauffret n'a toujours pas fait le saut vers la notoriété, ce grand bond qui vous érige, tel un Dubois ou un Pennac, en valeur sûre du paysage littéraire français. Trop original, trop froid, trop noir, peut-être. Aujourd'hui, tout peut changer. Jauffret le sait, qui s'est offert les services de François Samuelson, l'agent littéraire de la gentry (Assouline, Carrère, Littell, Jardin ou encore Djian, qui a joué ici les intermédiaires), pour gérer au mieux ses contrats.</p>

<p class="spip">Insaisissable personnage que cet écrivain ambivalent, avec ses faux airs de Jean-Edern Hallier, tignasse noire, yeux bleus, chemise blanche, au regard franc qui s'enfuit, à la fois humble et cabotin, sincère et affabulateur, raisonnable et fou, père de famille solitaire, athée appelant à la prière... C'est un autoportrait en creux que nous offre justement, avec ce requiem qu'est <i>Lacrimosa</i>, ce même homme qui fustigeait il y a peu les autofictions à la Angot. Mais voilà, le 21 mars 2007, deux ans jour pour jour après leur première rencontre, Charlotte, sa compagne, une journaliste radio de 34 ans, se suicide. Comme, à son grand désespoir, Régis n'est pas musicien (« <i>La musique est sans limites, elle permet toute l'indécence</i> »), il a, en larmes et dans la douleur, composé un roman épistolaire en hommage à la disparue, mixtion de réalisme et de prosopopée, les lettres du « bel écrivassier » jouant au ping-pong avec les missives venues de l'au-delà.</p>

<p class="spip"> Jauffret n'avait qu'une crainte, explique-t-il, égratigner sa jeune amie, lui manquer de respect. Qu'il se rassure, en mégalomane averti, l'auteur instruit son seul procès, de Paris au Club Med de Djerba. « <i>Si tu parles de moi, au moins que j'apparaisse</i> », signale, amusée, Charlotte, dans l'une des adresses à son « pauvre amour ».
<BR><BR>
<center><p class="spip"><b><big>« Au royaume des lâches, je ne suis que borgne »</big></b></p></center></p>

<p class="spip">Un procès pipé, bien sûr : « <i>Tu auras beau [...] t'insulter tout ton content, tu sais bien que tu ne te feras pas grand mal.</i> » N'empêche, comme il le proclame lui-même (« <i>Au royaume des lâches, je ne suis que borgne</i> »), Jauffret ne lésine pas sur ses défauts, désamorçant subtilement, par l'entremise de sa « chère Charlotte », les éventuelles remarques du lecteur. Bref, il en est conscient : ses premières lettres sont aussi surréalistes que dérangeantes (« <i>Tu préféreras toujours aux gens l'extravagance</i> »), son texte ploie sous les métaphores (« <i>Il en tombe, il en tombe. On dirait que [...] ce sont des poux</i> »), tandis que lui-même se révèle pleutre, cynique, amoureux tardif, recycleur de malheur ou encore « <i>homme de peu, homme de pleurs</i> ».</p>

<p class="spip">Le ton est rude, l'entreprise, périlleuse et le roman, captivant. Peu à peu, on oublie que l'auteur dialogue avec une morte, éblouis que nous sommes par sa tentative désespérée, trousse de secours de la littérature sous le bras, à bricoler l'irréparable. Alors, un conseil : lisez Jauffret avant qu'il ne meure...  </p>

<p class="spip"><BR>
<BR>
<small><b><i>Lacrimosa</b>, par Régis Jauffret. Gallimard, 218 p., 16,50 €</i></b></small>
</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_16510</guid>
    <author>Marianne Payot </author>
    <pubDate>Thu, 18 Sep 2008 21:27:37 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Dans la lignée de Tolstoï]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Dans-la-lignee-de-Tolstoi15656</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x248_arton15656.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><b>Vous avez été le premier à publier en France - en russe - <i>L'Archipel du Goulag</i>. Pourquoi Alexandre Soljenitsyne vous avait-il choisi ?</b></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><p class="spip"><b>Bernard Pivot : « Tout petit en face de lui »</b></p></center></p>

<p class="spip">« J'ai rencontré <b>Alexandre Soljenitsyne</b> quatre fois, quatre moments extraordinaires (1). Avant même de l'inviter dans <i>Apostrophes</i>, le 11 avril 1975, je lui avais consacré, fin 1973, au moment de la sortie de <i>L'Archipel du Goulag</i>, l'une des émissions d'<i>Ouvrez les guillemets</i>. Le débat avait été fort animé, notamment entre <b>Jean Daniel</b> et <b>Max-Pol Fouchet</b>. Le premier parlait d'un témoignage capital, tandis que le second minimisait son importance. Tout comme <b>Alain Bosquet</b>, également sur le plateau, qui était fort dubitatif. Car, il faut bien le rappeler aujourd'hui, il n'y avait pas alors de belle unanimité au sein de l'intelligentsia française. Nombre d'intellectuels critiquaient l'aspect partiel du récit de Soljenitsyne, d'autres encore considéraient qu'il n'était pas de grande qualité littéraire. </p>

<p class="spip">Début 1975, alors que, expulsé d'URSS, il résidait en Suisse, je l'ai convié à l'occasion de la sortie de ses Mémoires, <i>Le Chêne et le Veau</i>. C'était l'une de mes premières émissions d'<i>Apostrophes</i> et je venais d'avoir <b>Nabokov</b>. Deux grands Russes coup sur coup. Quel bonheur ! C'était formidable. L'auteur d'<i>Une journée d'Ivan Denissovitch</i> et du <i>Pavillon des cancéreux</i> était vraiment impressionnant. Par sa stature, sa barbe, son physique. Tout ce qu'il représentait, la guerre, le goulag, le cancer, bref, tout ce que à quoi il avait échappé, et son courage incroyable faisaient que vous vous sentiez bête et tout petit en face de lui. C'est comme si vous aviez reçu de Gaulle ! On me disait qu'il n'avait pas bon caractère. Comment aurait-il pu survivre sinon ? Cela dit, il a fait montre, à chacune de nos rencontres, d'une vraie gentillesse et d'une grande disponibilité. </p>

<p class="spip">Il tenait à sa femme, à ses enfants, à la Russie, à Dieu et au temps. Le temps était son bien le plus précieux, car il savait qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre et qu'il lui fallait finir <i>La Roue rouge</i>, sa monumentale histoire de la Russie d'avant 1917. Aussi, lorsque je suis allé le retrouver dans son refuge du Vermont, aux Etats-Unis, en 1983, pour un long tête-à-tête, j'avais conscience qu'il s'agissait là d'un cadeau inestimable. Une fois le principe de l'interview télévisée accepté - j'étais le seul à m'être entretenu avec lui dans le Vermont - il était tout à vous. Plus tard, je l'ai reçu, dans le cadre de Bouillon de culture ; enfin, je suis allé tourner un reportage en 1998, après son retour en Russie, dans sa maison des environs de Moscou. Chaque fois, j'ai eu le sentiment d'avoir en face de moi un témoin et un acteur capital de l'Histoire. »
<br>
<div align=right><b>Propos recueillis par M.P.</b></div></p>

<p class="spip"><small>(1) Un coffret réunissant les quatre émissions sera en vente le 1er octobre dans une coédition Gallimard-INA.</small>
</p></div>

<p class="spip"> En fait, j'étais son éditeur depuis 1971. <b>Soljenitsyne</b> me connaissait alors de réputation : j'étais impliqué dans le mouvement de la dissidence soviétique, j'animais une revue et des émissions à Radio Liberty. </p>

<p class="spip">Il m'avait envoyé une lettre de Moscou, par voie clandestine, bien sûr, pour me proposer d'éditer très rapidement<i> Août 1914</i>, le premier volume de <i>La Roue rouge</i>. Il a été satisfait du travail et, surtout, de ma discrétion. De la guerre j'avais acquis, il est vrai, le sens de la clandestinité. Lorsque les Soviétiques ont découvert le texte de <i>L'Archipel du Goulag</i>, il m'a demandé de le publier dans les plus brefs délais. J'avais reçu le manuscrit dans un colis de bonbons envoyé à Noël par une « invisible » de l'ambassade de France qui l'avait confié à un CRS qui partait en vacances. Nous étions trois ou quatre à être au courant, rien n'a été ébruité. Pour l'anecdote, Soljenitsyne m'avait recommandé de choisir une imprimerie tout à fait isolée, à la campagne. Et j'ai opté pour l'un de mes amis, le frère du danseur <b>Serge Lifar</b>, dont l'imprimerie était située en plein Paris, place de la République...</p>

<p class="spip"><b>Quel tirage aviez-vous effectué ?</b></p>

<p class="spip">Un tirage de 50 000 exemplaires, ce qui était exceptionnel pour la langue russe - en moyenne, on était plutôt dans les 1 000 à 2 000. Les gens l'ont acheté comme un objet : même ceux qui ne savaient pas lire le russe tenaient à l'acquérir ! Puis il y a eu, une fois Soljenitsyne expulsé, l'édition française et mondiale, dont <b>Claude Durand</b> a été le maître d'oeuvre. Une expulsion qui, au passage, est gage d'authentification de la vérité du récit. Mais en France, on le sait, il y a eu une certaine résistance de la part de quelques intellectuels frappés de cécité...</p>

<p class="spip"><b>Vous avez tout de suite compris que vous teniez là un grand livre ?</b></p>

<p class="spip">Bien sûr, pour moi, il s'agit tout simplement « du » livre du siècle. J'avais lu ses précédents écrits et je le considérais déjà comme l'un des plus <span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_240x240_archipel_du_goulag.jpg" /></span>grands écrivains de son époque. Le plus grand, peut-être, car il combine à la fois le destin historique, l'élévation spirituelle et l'art. Et il possède une formidable capacité à animer la multitude. Ainsi, dans <i>L'Archipel du Goulag</i>, parle-t-il au nom de millions de personnes. Enfin, il y a son écriture, d'une vigueur extrême. On y sent toute l'énergie qui l'habite. Et cette énergie, j'en suis témoin, se communique à son traducteur, qui en est durablement requinqué. L'un de ses grands mérites est d'avoir régénéré la langue russe, qui s'est abâtardie avec le soviétisme. </p>


<p class="spip"><b>Henri Troyat l'apparentait aux « Trois T », Tolstoï, Tourgueniev et Tchekhov. Qu'en pensez-vous ?</b> </p>

<p class="spip">Soljenitsyne est une grande voix universelle. Il n'a pas la profondeur philosophique de <b>Dostoïevski</b>, il n'a pas non plus cette espèce de génie homérique de <b>Tolstoï</b>, mais il est incontestablement dans cette lignée. En fait, Soljenitsyne est un phénomène nouveau. Outre son oeuvre d'historien, il aura été un grand romancier. Prenez <i>Une journée d'Ivan  Denissovitch</i> et <i>La Maison  de Matriona</i>. Ces deux nouvelles, étonnantes d'art et d'évidence, sont un hymne à l'homme, presque christique. Et ses deux grands romans, <i>Le Premier Cercle</i> et <i>Le Pavillon des cancéreux</i>, sont d'extraordinaires livres de vie.</p>

<p class="spip"><b>Il a publié des milliers de pages et n'a jamais cessé d'écrire jusqu'à la fin...</b></p>

<p class="spip">Oui, il était très exigeant vis-à-vis de lui-même. Il paraît, d'ailleurs, qu'il a davantage travaillé le jour de sa mort que les jours précédents. Ces trois dernières années, alors qu'il était en chaise roulante, il continuait d'écrire inlassablement. Les visites, chez lui, ne duraient pas longtemps. Il ne perdait pas son temps à des palabres ou à des amabilités. Cela dit, il avait l'impression d'avoir achevé son oeuvre et il voulait mourir. Le temps lui paraissait excédentaire. Mais il était toujours étonnamment lumineux. Il exhalait la lumière.</p>

<p class="spip"><small>La quasi-totalité des livres de Soljenitsyne publiés en français l'ont été au Seuil jusqu'en 1979, puis chez Fayard.</small></p>

<p class="spip"><a href="http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Livres/Soljenitsyne-mort-d-un-geant15655">Retrouvez sur Qobuz <i>Soljenitsyne : mort d'un géant</i></a></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_15656</guid>
    <author>Propos recueillis par Marianne Payot</author>
    <pubDate>Wed, 13 Aug 2008 10:54:36 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Jim Harrison : rage et appétit]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Rage-et-appetit14753</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x452_arton14753.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				<small>Je n'aurais sans doute pas pu faire mieux. Je me rappelle, à la fin de mon adolescence, avoir lu la longue nouvelle de Thomas Mann intitulée Déception en me sentant très à l'aise dans ces pages lugubres. Même chose avec Les souffrances du jeune Werther, cette petite boule compacte d'anti-matière mélancolique. A suivi toute une série de biographies fictives de Lautrec, Gauguin et Van Gogh. Le désespoir des écrivains est loin d'être aussi intéressant que celui des peintres, pour cette simple raison que le métier de peintre justifie que l'artiste voie autant de femmes nues qu'il le désire et qu'il copule comme un lapin tous les jours de la semaine. Et puis, rien ne ressemble aussi peu à un corps féminin qu'une machine à écrire, sauf peut-être un moteur V8. Au cours d'un déjeuner léger composé de sept douzaines de belons, une amie peintre de Paris m'a avoué s'être délectée du corps de douzaines de modèles masculins. Elle est souvent trop épuisée pour saisir un pinceau ou mélanger ses couleurs. Un jour, afin de découvrir cette sensation, j'ai emporté un carnet de croquis à dix dollars dans ma boîte de strip-tease préférée de Sault Sainte-Marie, mais j'ai oublié le crayon. J'irai jusqu'à dire que ce lieu me plonge dans une admiration impossible à retrouver dans les plus belles cathédrales d'Europe ou devant une machine à écrire. Je crois que c'est le célèbre critique d'art Bernard Berenson qui a déclaré que la chapelle Sixtine ne soutenait pas la comparaison avec le cul d'une fille de Montréal.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><p class="spip"><b>Jim Harrison</b></p></center> </p>

<p class="spip">				<b>1937</b></p>

<p class="spip">Naît le 11 décembre, dans le Michigan. Sa mère d'origine suédoise et son père, agent agricole, y mènent une vie calme. </p>


<p class="spip">				<b>1953</b></p>


<p class="spip">				A 16 ans, il décide d'être écrivain et part tenter sa chance à Boston, puis à New York.</p>


<p class="spip">				<b>1960</b></p>


<p class="spip">				Il obtient sa licence de lettres, rencontre Thomas McGuane, et épouse Linda King, qui lui donnera deux filles. </p>


<p class="spip">				<b>1967</b></p>


<p class="spip">				Il s'établit dans le Michigan. </p>


<p class="spip">				<b>1971</b></p>


<p class="spip">				Premier roman : <i>Wolf, mémoires fictifs</i>. </p>


<p class="spip">				<b>1975</b></p>


<p class="spip">				Nord-Michigan. Il rencontre Jack Nicholson, avec qui il collaborera en tant que scénariste pour Hollywood.</p>


<p class="spip">				<b>1979</b></p>


<p class="spip">				Premier vrai succès avec <i>Légendes d'automne</i>. </p>


<p class="spip">				<b>2007</b></p>


<p class="spip">				<i>Retour en terre</i>, éditions Christian Bourgois.
</p></div>


<p class="spip">				Les escarres mentales nous harcèlent nuit et jour comme si elles avaient des ailes. Récemment, des gadgets défectueux ont terrassé mon âme ténébreuse et hantée. Ces gadgets sont des objets mécaniques, dont le fonctionnement m'échappe. Avant notre départ du Montana à destination de nos quartiers d'hiver sur la frontière mexicaine, notre voiture à quarante mille dollars achetée deux ans plus tôt m'a lâché pour la cinquième fois. Il faisait moins vingt-cinq dans le Montana et le chauffage ne marchait pas. En proie à une monstrueuse colère, je me suis fait livrer en milieu d'après-midi une voiture neuve que nous ne pouvions guère nous offrir. Lorsque nous sommes arrivés à notre casita de la frontière mexicaine, le congélateur était en panne et irréparable, tout comme le fax, le système d'épuration d'eau à dix mille dollars, sans oublier la télévision que j'allume seulement pour regarder des films sur Netflix. Ce poste refusait de diffuser les films X : pas de corps nus pour remonter mon moral en chute libre. Comble de malheur, la chaîne hi-fi et le thermomètre intérieur-extérieur sont eux aussi tombés en rade. Espérant mettre enfin un point d'orgue à cette période noire, je me suis réveillé l'autre nuit en proie à une douleur vraiment atroce dans le bas de l'abdomen. Je me suis tortillé et promené dans toute la maison, tel un poisson échoué. Une ambulance m'a emmené aux urgences de l'hôpital de Nogales. Au bout de cinq heures et de trois piqûres de morphine, j'ai accouché d'un parpaing. A l'aube le nouveau-né était posé à côté de moi sur le lit, enveloppé dans un lange. L'euphémisme décrivant cette expérience est « expulsion d'un calcul rénal ».</p>


<p class="spip">				Bizarrement, cet après-midi-là le monde a acquis une beauté transcendante tandis qu'au bord de la rivière je marchais dans mon canyon préféré. La splendeur de certains cailloux parfaitement banals, la beauté du mesquite et des chênes verts accrochés à la paroi de falaise à côté de la tanière d'une vieille femelle de couguar m'ont arraché des larmes de joie. Quand la douleur est à son comble, l'âme hurlante émet de redoutables nuées d'effluves pestilentiels. Mais dès que le pire est passé, on se retrouve au moins temporairement débarrassé de son ego et de la substance absurde de sa personnalité. Plus rien ne vient interférer avec la luminosité de ce qui a toujours été, plus rien ne vous empêche de converser avec le couple de magnifiques passereaux hépatiques qui viennent si récemment d'écouter votre dernier poème en date. Comme le scanner a révélé que j'ai dix-huit autres calculs rénaux, je vais certainement revivre cette expérience. Si ça vous chante d'essayer, trouvez donc une traverse de chemin de fer bien rouillée pour vous l'enfoncer dans la vessie avec un marteau de forge. Aujourd'hui je regrette les milliers de yaourts et de bols de flocons d'avoine que j'ai ingérés au petit-déjeuner pour préserver ma santé, une manière vraiment répugnante d'entamer sa journée. Ce matin, j'ai savouré un bol roboratif de ragoût de tripes, appelé menudo, qui présente toute la texture délicatement féminine de la tripe molle. La meilleure façon de le préparer consiste à inclure un pied de veau dans la casserole. A table, on ajoute du cilantro haché, de l'oignon cru et quelques chiletepines sauvages et moulus, cueillis dans les environs de Sonora, à la chaleur volcanique.</p>


<p class="spip">				Les citoyens des autres pays ont sans nul doute remarqué que notre république est en péril. Nous sommes en permanence contrôlés par des escrocs de bas étage et par des va-t-en-guerre maléfiques qui, lassés des Arabes, stigmatisent aujourd'hui les Mexicains, mon groupe ethnique préféré. J'ai récemment tenté d'écrire un texte intitulé « Le zen de l'arraisonnement », mais malgré ce titre plutôt chic je m'attends à avoir des problèmes pour le publier dans le New York Times. Un jour où je pêchais la truite, j'ai failli me noyer dans une grande rivière aux eaux turbulentes. Mes waders se sont remplis et j'ai été emporté par le courant. Inutile de se débattre. J'ai donc renoncé à la vie et je me suis détendu en vue de mes derniers instants. Tel un fétu de paille consentant, la rivière m'a transporté jusqu'à un tourbillon où j'ai semé la panique parmi un groupe de colverts. Le visage à demi plongé dans la boue, j'ai observé quelques insectes intéressants en recrachant de l'eau. Bien que dénuée de l'intervention du moindre fonctionnaire du gouvernement, cette expérience a été franchement pénible.</p>


<p class="spip">				En novembre je me suis envolé pour la France afin de m'y consoler. En fait, la ville de Lyon m'a payé ce voyage pour me remettre une médaille pesant un bon kilo, donc trop lourde pour que je puisse l'exhiber en public, d'autant que ma religion secrète m'interdit le port du moindre bijou. J'ai accepté cette médaille, rare parce qu'on les offre rarement, et aussi parce que je désirais reprendre mes recherches de la valise de poèmes perdue par Machado. Il dut abandonner cette cargaison littéraire alors qu'il fuyait Franco, afin de porter sa mère sur son dos pour franchir la frontière espagnole et rejoindre Collioure, en France. Ma propre mère aurait été beaucoup trop lourde à porter, mais, hélas pour le monde de la poésie, celle de Machado était maigre. J'ai toujours bon espoir de retrouver ces poèmes perdus qui sont infiniment plus importants pour le monde que les Nations-Unies ou le moteur à combustion interne.</p>


<p class="spip">				Malheureusement, prendre l'avion implique de se rendre dans un aéroport, ces lieux qui depuis quelques décennies ressemblent à des toilettes géantes auxquelles on aurait ajouté une touche de la fourrière pour chiens afin d'y adoucir l'air. A cause de ma claustrophobie aiguë il me faut voyager en première classe ou en classe affaires, et mon aller-retour affreusement onéreux entre Chicago et Paris n'a pas été plus agréable que si je m'étais retrouvé à pisser le long de ma jambe durant neuf heures d'affilée. Lors des deux vols, les plats qu'on m'a servis ont été honteusement médiocres et il n'y avait même pas de vodka au retour. Pas de vodka ? Je vous en prie ! Après avoir été fidèle à Air France pendant vingt-cinq ans, je renonce à utiliser les services de cette compagnie, à moins qu'elle ne m'offre cette alternative plaisante en comparaison : me faire traîner derrière l'avion dans un sac de jute. De toute façon c'est une idée ridicule, car le taux de change entre les deux monnaies interdit actuellement de choisir la France comme destination. Une vodka Absolut au bar du Lutetia coûtait vingt-quatre dollars, alors qu'elle en coûte seulement quinze à New York ; mais à Two Dot, Montana, et au Wagon Wheel de Patagonia, Arizona, la même boisson coûte seulement trois dollars. En France, nous avons passé plusieurs nuits au bord de la route et enveloppés dans des couvertures afin de garder assez d'argent pour manger et boire, mais le mistral qui nous a persécutés personnellement était d'un froid ahurissant. Une fois, nous avons essayé de passer une nuit blanche dans un café, mais je me suis endormi et je suis tombé de ma chaise en amochant un peu plus ma vieille tronche cabossée. A plusieurs reprises au cours de ce voyage, on m'a pris pour le poète mort Charles Bukowski, sans doute le poète le plus laid de toute l'histoire de cette forme artistique.</p>


<p class="spip">				Pourquoi, dans ces conditions, notre voyage de deux semaines a-t-il été un triomphe de l'esprit humain, quel que soit le sens de ces mots ? La réponse n'est guère claire, mais je crois que c'était parce que ce périple a pris la forme d'un pèlerinage. C'est une vraie chance que mon compagnon de voyage et vieil ami, Peter Lewis, ne soit pas comme moi entièrement recouvert par les verrues (les comprachicos de Rimbaud) de multiples névroses. Nous avons partagé de nombreuses escapades à la recherche de l'authentique dans les mets, le vin ou les lieux, et Peter était très emballé par mon idée de pèlerinage, car je désirais me rendre sur la tombe des écrivains qui comptent beaucoup à mes yeux, pas forcément les meilleurs écrivains de la terre, mais ceux avec qui j'entretiens un intense lien personnel (je suis au regret de dire que mon indifférence envers la bouffe et les vins germaniques m'empêche de me rendre sur la tombe de Hölderlin, Trakl ou Rilke).</p>


<p class="spip">				A l'aube nous sommes montés dans le train de Narbonne après une soirée difficile au café Select de Montparnasse, où un groupe d'intellectuels français m'avaient assuré que leur nouveau président Sarkozy n'a pas de nombril et qu'il est donc un androïde. Tel le vieux roi Salomon, j'ai suggéré qu'on lui demande de montrer son ventre sur Arte. A Narbonne nous avons dîné avec Michael Redhill, un réalisateur de cette chaîne, Alexandre Thiltges, le célèbre critique français, et Geno Griego, un chef de mes amis. Nous nous sommes régalés dans un restaurant appelé Brasserie Co. Redhill est un homme à l'intelligence et à l'humour merveilleux qui devrait être rapatrié pronto au Canada, car il grossit à une vitesse inquiétante à cause de son goût immodéré pour la cuisine française, une passion sans doute financée par l'argent qu'il puise dans les caisses de la malheureuse institution artistique. Au dehors, tourbillonnant au-dessus du canal, il y avait 27 000 étourneaux dont on aurait pu faire des tourtes.</p>


<p class="spip">				Collioure n'a pas été une partie de plaisir. En octobre, aux Etats-Unis, j'avais fait un rêve saisissant où je retrouvais la valise de Machado dans un passage secret profondément enterré sous la chapelle de l'Ermitage de la Consolation, un édifice du XVe siècle aujourd'hui transformé en hôtel-restaurant par la négociante en vins Christine Campadieu et son compagnon. A l'aide d'un pied-de-biche, Peter, Christine et Cyril ont soulevé une antique dalle de pierre avant de me faire descendre dans le trou au bout d'une solide aussière. Je portais un casque de mineur équipé d'une faible lampe et je pleurais bel et bien de trouille. Dans la fosse, je n'ai trouvé aucun manuscrit, seulement les squelettes de centaines de vipères dont les os séculaires tombaient en poussière entre mes doigts. Lorsqu'on m'a hissé hors de ce trou profond grâce à un treuil de bateau, je n'étais plus le même homme, car j'avais subi des changements qui restent à déterminer. En retrouvant la surface rassurante de la terre, je me suis mis à bredouiller, mais les autres ne m'entendaient pas à cause du mistral qui depuis plusieurs jours soufflait à soixante-dix noeuds dans la région. Au-dessus de nous, des oiseaux volaient vers le sud et l'Afrique à une vitesse ahurissante, et à quelques kilomètres au bout de la vallée la Méditerranée toute fripée était malmenée par le vent. Heureusement pour nous, Cyril avait emporté cinq cents huîtres et un gros bar pêché sur la côte normande. J'ai bu une quantité effarante de Domaine La Tour Vieille, apporté par Christine, en me rappelant la devise de Rilke, « Quand le vin est amer, deviens le vin ». Je n'arrivais pas à accepter mon incapacité à retrouver les manuscrits de Machado, et mon obstination s'est poursuivie le lendemain quand nous avons gravi d'abruptes montagnes jusqu'à avoir les doigts en sang, pour explorer des cavernes où nous avons seulement découvert des cadavres de bouteilles de vin et des préservatifs usagés. Ma dépression s'est seulement atténuée ce soir-là, au restaurant Chez Antoine, où nous avons dégusté huit fruits de mer différents, quelques canards sauvages et une douzaine de bouteilles de vin.</p>


<p class="spip">				Guère d'aplomb et plutôt en retard, Peter et moi sommes partis pour Bandol afin de passer la soirée chez mon amie Lulu Peyraud, au Domaine de Tempier. Nous avons poursuivi une intense discussion, entamée quatre jours plus tôt, sur l'illusion du contrôle chez nous autres les humains, mais surtout chez moi. Au mieux de ma forme j'accepte volontiers le fait d'être une simple trajectoire, mais le plus souvent je tente de contrôler le monde à partir de mon Q.G. opérationnel nommé Cerveau de Jim. C'est un mode de vie très humiliant. Je commence à croire que le mystère de l'existence humaine si brillamment décrit par Wittgenstein se prête idéalement à l'examen quand nous dormons ou que nous mangeons, frémissons, rêvons, mastiquons, avalons, comme n'importe lequel de nos congénères les mammifères à qui manquent l'expérience française des Lumières et la conviction de pouvoir se dresser sur ses minuscules pattes arrière pour pérorer à propos de son moi unique. Je crois sincèrement que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de toute la production littéraire n'est qu'une forme particulièrement vaine de narcissisme mammifère, semblable à la danse nuptiale de la fouine à laquelle j'ai eu la chance d'assister au printemps dernier sur la berge de la rivière.</p>


<p class="spip">				Après les plats comme d'habitude succulents que nous a servis Lulu - oursins, huîtres, agneau, saumon, rognons en ragoût, arrosés de quelques bonnes années de son vin délectable -, nous sommes partis dans la matinée pour Lourmarin où nous avons admiré la tombe solitaire d'Albert Camus au milieu des massifs de romarin. Nous avons découvert que René Char, le héros de ma jeunesse, était enterré dans la ville voisine de L'Isle-sur-la-Sorgue. Ça a été une expérience étrange, car nous n'avons pas réussi à localiser sa tombe parmi les autres macchabées, mais j'ai observé un vieux cinglé qui près de l'entrée du cimetière essayait d'aiguiser un couteau en caoutchouc, ainsi qu'une fille rayonnante qui montait un alezan à trois jambes. J'avais hélas oublié comment on dit « Voulez-vous m'épouser ? » en français, et plongé dans ma transe hormonale j'avais aussi oublié jusqu'à quelles profondeurs je marine dans le dépotoir biologique. Toujours harcelés par le mistral glacé, nous nous sommes réfugiés dans un bistro appelé Le Longchamp qui, je l'ai bientôt appris, était un repaire de René Char. Cet endroit m'a ravi et, fidèle à mon habitude, j'ai commandé une tête de veau. Peter a fini par se demander pourquoi j'en étais à ma cinquième tête de veau en deux semaines depuis notre arrivée en France, et la réponse évidente était que les dieux m'ordonnaient d'agir ainsi. Ce plat composé de cervelle, de joues, de viande du cou et de langue, le tout accompagné de sauce gribiche, semble me rapprocher de la sérénité joueuse du veau. Nous sommes malgré tout tombés d'accord pour dire que je ferais mieux de chercher l'esprit des écrivains défunts dans leurs bars préférés. Dans un coin du bistro une jolie fille mangeait aussi de la tête de veau et j'ai ressenti une proximité tremblante. Elle s'est débrouillée pour ne pas échanger un seul regard avec moi.</p>


<p class="spip">				De plus en plus terrifié par l'imminence de la cérémonie à Lyon, j'ai fait halte, pour me redonner courage, près de Cercy-la-Tour, dans le Morvan, une magnifique région très boisée et peu touristique, afin de rendre visite à mon ami Gérard Oberlé, écrivain et gourmet renommé, qui, quelques années plus tôt, a donné un déjeuner de trente-sept plats auquel j'ai pris part et qui a duré douze heures, bien qu'on y ait seulement servi dix-neuf vins différents. Gérard nous a servi du courage mangeable sous forme de pieds de porc farcis d'escargots du cru, parmi d'autres subtilités, et il m'a parlé du décor absolument incroyable de son nouveau roman, un sujet qui m'a obsédé durant plusieurs jours. Je ressens une sorte de grâce dans mes pèlerinages quand je pense aux écrivains comme aux membres dispersés d'une espèce de guilde, qui à travers l'histoire se consolent les uns les autres.</p>


<p class="spip">				Nous définissons volontiers notre tempérament par toutes ces choses que nous refusons de faire et je suis devenu presque incapable de m'exhiber en public, sauf lorsque l'occasion inclut une sorte de bonus. A Lyon ce sont les fleuves et le marché prodigieux, l'absence du spectacle hideux du tourisme, et les deux douzaines de vieux bistros classiques. J'ai souvent pensé que, si l'on m'avertissait que je devais passer l'arme à gauche plus tôt que prévu, je partirais pour Lyon, j'y mangerais comme quatre pendant un bon mois, après quoi on pourrait me faire basculer d'une civière dans les eaux bénies du Rhône. Peut-être que je nagerais au fil du courant jusqu'en Arles pour y prendre mon dernier repas. Je me suis aussi dit qu'il me serait beaucoup plus facile de m'adresser à un auditoire composé de chiens et d'oiseaux plutôt que d'humains, même si les Lyonnais n'ont pas la férocité des habitants de New York ou de Paris.</p>


<p class="spip">				Avant de rentrer au bercail, nous avons fait un crochet par le cimetière du Père-Lachaise pour voir les tombes de Colette et d'Apollinaire. Adolescent, la lecture de Colette m'avait procuré de belles bouffées d'une sexualité diffuse, et à la fin des années cinquante à New York comme à Boston Apollinaire m'avait permis de survivre à des périodes de vaches très maigres. Après le Père-Lachaise, nous avons savouré un excellent déjeuner au Wepler. La soupe de poissons décuple ma confiance, elle a sur moi le même effet que la cocaïne sur les acteurs. Ce soir-là, mon ami Jean-Claude Boulet nous a emmenés chez Apicius, un restaurant très chic qui propose la version ultime de la tête de veau. Je me suis pâmé de plaisir.</p>


<p class="spip">				De retour à la maison, je mange à cet instant précis un petit-déjeuner copieux : saucisses, oeufs, pain de maïs et une petite tranche de testa, le fromage de tête envoyé par Mario Batali dès qu'il a eu vent de mon calcul rénal quasi létal. Tandis que la lumière dorée du matin inondait la montagne de l'autre côté de la rivière, j'ai examiné de très près cette testa comme si je lisais un poème de Keats, en étant certain de contempler un aspect lumineux de la vie terrestre. Je prie quotidiennement pour toucher d'énormes droits d'auteur grâce à ma poésie, lesquels me permettraient alors de retourner à Collioure et de retrouver les poèmes perdus de Machado. Dans l'éventualité presque certaine où un tel miracle ne se produirait pas, je proposerais mon soutien à Sarkozy s'il envoie dix mille gendarmes faire ce boulot. Dans notre petite maison il y a une photo de Machado assis à une table, le regard fixé au-dessus d'un assortiment de verres à vin, attendant son repas comme un chien de la lune. Ses lèvres étaient une écurie dorée.
</small></p>

<p class="spip">		(Traduit de l'américain par Brice Matthieussent.)</p>

]]></description>
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    <author>Jim Harrison</author>
    <pubDate>Mon, 04 Aug 2008 17:01:09 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Georges-Emmanuel Clancier : variations sur le thème de la mémoire]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Georges-Emmanuel-Clancier14752</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x376_arton14752.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				 L'immeuble est situé dans une rue tranquille du seizième arrondissement parisien. Quartier chic et pierre de taille. Au rez-de-chaussée, la porte s'ouvre instantanément sur <b>Georges-Emmanuel Clancier</b>. Ludion souriant, d'un chic de lord anglais, il précède ses hôtes en s'excusant du désordre. L'appartement est une caverne d'Ali Baba. On prend un long couloir où s'entassent livres et papiers, peintures et photographies, menant au bureau, somptueux capharnaüm, antre poétique, bazar artistique : « J'habite ici depuis cinquante ans, et je soupçonne certains de ces cartons d'être posés là, provisoirement, depuis mon emménagement, en 1958 ! »</p>


<p class="spip">				Un coup d'oeil panoramique permet de saisir l'univers de ce romancier-poète-essayiste, né à Limoges en 1914. Le passé et le présent y font bon ménage, cadres anciens et paperasses récentes, clichés de poètes contemporains et tableaux signés <b>Elie Lascaux</b>, journaux de la semaine et souvenirs de porcelaine. Georges-Emmanuel Clancier écrit sur son passé et celui de ses proches, mais vit dans un présent qui le passionne, le regard étincelant et la curiosité intacte. </p>


<p class="spip">				Cet été, les éditions Omnibus rééditent sa trilogie intitulée <i>Un enfant dans le siècle</i>, composée de trois récits (<i>L'enfant double</i>, <i>L'écolier des rêves</i>, <i>Un jeune homme au secret</i>) suivis d'un superbe roman qui prolonge cette traversée du XXe siècle, L'éternité plus un jour. En 2005, un premier tome composé de quatre romans avait déjà été publié sous le titre générique de son plus grand succès, <i>Le  pain noir</i>. Cet ensemble de plus de deux mille pages développe la relation de l'écrivain avec la mémoire, l'autobiographie et l'imaginaire. « <i>Le  pain noir</i> me ramène très loin en arrière, précise-t-il, et les souvenirs ne sont pas les miens mais ceux de mes ancêtres. » A partir des histoires racontées par sa grand-mère, Georges-Emmanuel Clancier a recréé une saga lumineuse, allant de 1870 à la fin des années 1940 : « J'étais heureux de pouvoir lui rendre, dans le miroir des mots, le reflet d'une enfance que ses récits, jadis, quand j'avais cinq ans, dix ans, avaient indissolublement enlacée à la mienne. » </p>


<p class="spip">Commencés en 1952, achevés presque dix ans plus tard, les quatre volumes du <i>Pain noir</i> ont le réalisme de la vie et la légèreté d'une écriture fluide et sensuelle. Partout chez l'écrivain, des photos attestent de la présence familiale : on y voit la fameuse grand-mère maternelle et ses longs cheveux descendant jusqu'au sol, mais aussi sa mère jeune et belle dans son corsage de dentelle. Georges-Emmanuel aime s'entourer de ses proches : les poèmes de son fils, Sylvestre, les ouvrages de sa soeur, sa femme et sa fille, sans oublier la petite cousine Agnès. Virevoltant et malicieux, il distille des anecdotes, montre les dessins d'enfants de classe maternelle qui firent tout récemment son portrait coloré, chapeau sur la tête. Puis il revient sur les variations entre poésie et prose : l'horizontalité romanesque face à la verticalité du poème, comme un éclat du temps, une étincelle.</p>



<p class="spip">				L'envie d'écrire lui est venue naturellement du plaisir de lire. « Je n'étais pas un lecteur précoce mais je fus un adolescent boulimique. Plus tard, après ma journée de travail, j'attrapais un texte au hasard, c'était comme une bouffée d'oxygène. J'ai découvert la poésie grâce à un professeur qui nous lisait des oeuvres en classe. Moi, à cette époque, je préférais les mathématiques, plus carrées. Les lectures de cet enseignant, ce fut comme un coup de foudre. La poésie a changé ma vie, enrichi mon quotidien, donnant une autre dimension du monde. » </p>



<p class="spip">				Depuis cet instant, l'homme pratique l'alternance littéraire, s'arrêtant un moment d'écrire son roman pour capter en quelques vers des « parcelles de vie, des pépites ». « J'aime prendre le temps dans tous les sens. » Se tournant vers ses bibliothèques, il saisit une photo du poète <b>Guy Goffette</b>, un recueil de <b>Jacques Réda</b> ou de <b>Guillevic</b>, cite du <b>Bellay</b>, regrette le temps où <b>Pierre Seghers</b> dirigeait la collection Poètes d'aujourd'hui et où les revues foisonnaient comme un laboratoire de création vivante. Mais le mot « regret » convient mal à cet homme qui vit pleinement l'instant, regarde le futur en face, attend avec joie les éditions et rééditions de ses recueils chez Gallimard (<i>Vive fut l'aventure</i>) et Folio (<i>Le paysan céleste</i>) mais continue de se mettre à son coin de table chaque jour pour écrire « à la main pour la sensation physique », avant d'aller au cinéma. « Mais, laisse-t-il joliment échapper, je trouve que les journées ont de moins en moins vingt-quatre heures. »</p>



<p class="spip">				Son écharpe de soie claire et son chapeau, abandonnés dans l'entrée, l'attestent clairement, Georges-Emmanuel Clancier sort chaque jour pour de longues marches qui l'aident à mettre en ordre ses pensées avant de les jeter sur le papier : les années de l'Occupation qui lui permirent de rencontrer <b>Max-Pol Fouchet</b>, <b>Raymond Queneau</b> ou <b>Michel Leiris</b> en transmettant leurs oeuvres d'Alger vers la France ; 1945, où le jeune homme de Limoges entra dans une radio locale, devint journaliste et reporter ; le temps où il siégea comme secrétaire général de la programmation à l'ORTF. « A ces moments-là, je travaillais le jour, j'écrivais le soir et le week-end tout en m'occupant de ma famille. » De ces rencontres avec des poètes, écrivains et peintres, Clancier garde tout : dans sa mémoire intacte, dans chaque parcelle de son appartement dont les murs sont comme des bribes d'inventaire. « J'ai commencé la rédaction de mes souvenirs, dit-il avec un brin de coquetterie, mais je n'en suis qu'en 1942. » </p>



<p class="spip">				Les heures passent, Georges-Emmanuel Clancier vient de se faufiler dans un autre couloir en fermant la porte derrière lui. « Un porto ? » suggère-t-il en revenant plateau en main. Et nous voilà repartis à évoquer encore les frontières poreuses entre mémoire et imaginaire. « Un autre porto, peut-être ? »</p>

<p class="spip"><b><small> <i>Un enfant dans le siècle</i>, suivi de <i>L'éternité plus un jour</i>, 1256 p., Omnibus, 28 €</small></b>
</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_14752</guid>
    <author>Christine Ferniot</author>
    <pubDate>Tue, 15 Jul 2008 16:16:48 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Rupert Everett, si vous étiez...]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Rupert-Everett-si-vous-etiez14463</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x300_arton14463.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				
					<B>Un livre</B></p>


<p class="spip">					
<I>L'intégrale de Proust</I>, en édition de poche.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un autre métier</B></p>

<p class="spip">Diplomate. De quel plus beau métier pourrait-on rêver ? On passe son temps à signer des documents et à dîner. J'ai suffisamment voyagé pour me sentir chez moi partout, mais l'idéal serait un poste quelque part en Amérique du Sud, en Argentine ou en Bolivie.</p>


<p class="spip">				
					<B>Une autre nationalité</B></p>

<p class="spip">Algérien.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un juron</B></p>

<p class="spip">					<I>Cunt !</I> [« Salope ! »]. Je le trouve charmant.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un plat d'enfance</B></p>

<p class="spip">Les <I>baked beans,</I>bien sûr. Aujourd'hui encore, je ne peux m'en passer. Je les mange avec des toasts et un peu de beurre. Même froid, c'est délicieux.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un paysage qui suscite le rêve</B> </p>

<p class="spip">Celui que l'on observe de l'avion, quand on arrive à Rio en provenance de New York. Par pleine lune, on aperçoit le fleuve Amazone s'étendre sur des milliers de kilomètres, comme un interminable filet d'argent : c'est magique.</p>


<p class="spip">				
					<B>Le seul objet sur une île déserte</B> </p>

<p class="spip">Du poppers. Pour mettre un peu d'animation.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un personnage historique</B> </p>

<p class="spip">Marie-Antoinette, l'une des premières icônes de mode de l'Histoire.</p>


<p class="spip">				
					<B>Une révolte</B> </p>

<p class="spip">La destruction du monde par l'homme. J'ai l'impression qu'un gigantesque virus essaie de dévorer peu à peu notre univers.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un gros défaut</B> </p>

<p class="spip">J'ai pour principe de ne jamais évoquer ni mes défauts ni mes qualités. Comment être honnête ou objectif ? Nous sommes tous des acteurs. C'est aux autres de découvrir nos faiblesses.</p>


<p class="spip">				
					<B>Une couleur</B> </p>

<p class="spip">Le blanc, parce qu'il reflète parfaitement la lumière, et pour la page blanche, bien que je n'en aie pas souffert pour mon autobiographie. Il m'a fallu un an et demi pour l'écrire. Quand on s'impose une discipline - je travaillais tous les matins - on y arrive. </p>


<p class="spip">				
					<B>Un vêtement qui rend beau</B> </p>

<p class="spip">Je m'intéresse de moins en moins à la mode. On a l'impression que la seule motivation des créateurs, c'est vendre. Le seul qui continue de créer et de penser par lui-même, selon moi, c'est <b>Azzedine Alaïa</b>.</p>


<p class="spip">				
					<B>Une rencontre que vous espérez</B> </p>

<p class="spip">Hélas ! elle est impossible. J'aurais adoré rencontrer le philosophe indien <b>Jiddu Krishnamurti</b>, mais il est mort il y a plus de vingt ans. Je trouve ses écrits sublimes, à la fois drôles et profonds. Il appréciait les choses du monde tout en entretenant une grande distance avec lui.</p>


<p class="spip">				
					<B>Un moyen de transport</B> </p>

<p class="spip">L'alcool... en avion. J'adore être saoul en altitude, le goût du vin rouge y est différent. Mourir dans les airs, voilà une fin qui me conviendrait assez... </p>

<p class="spip"><i>Tapis rouges et autres peaux de banane</i>, de <b>Rupert Everett</b>, éditions K & B. </p>

<p class="spip"><a href="http://www.amazon.fr/Tapis-rouges-autres-peaux-bananes/dp/291595741X">Achetez cette autobiographie sur Amazon</a> </p>

]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_14463</guid>
    <author>Géraldine Catalano</author>
    <pubDate>Tue, 01 Jul 2008 15:48:46 +0200</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton14463.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Fred Vargas : ''Mes romans sont des médicaments'']]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Fred-Vargas-Mes-romans-sont-des14204</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x300_arton14204.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				<B>"La peur du loup dans <I>L'Homme à  l'envers</I>, la peur de la peste dans  <I>Pars vite et reviens tard</I>, et maintenant <I>Un lieu incertain</I>, qui joue avec la peur des vampires : s'agit-il de prouver à  nouveau que les romans policiers  sont des contes de fées pour adultes ?</B></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><p class="spip"><b>Fred Vargas</b></p></center></p>

<p class="spip"><B>1957</B> Naissance à Paris de Frédérique Audoin-Rouzeau</p>

<p class="spip"><B>1983</B> Docteur en archéozoologie</p>

<p class="spip"><B>1986</B> <I>Les Jeux de l'amour et de la mort</I>, prix du roman policier de Cognac</p>


<p class="spip">				<B>1991</B>
					<I>L'Homme aux cercles bleus</I> :  première apparition du commissaire Adamsberg</p>

<p class="spip"><B>2004</B> Prend fait et cause pour Cesare Battisti, ex-activiste d'extrême gauche que le gouvernement Raffarin accepte d'extrader à la demande de l'Italie.</p>

<p class="spip"><B>2007</B> <I>Pars vite  et reviens tard</I> adapté  au cinéma  par Régis Wargnier</p>


<p class="spip">				<B>2008</B> <I>Sous les vents  de Neptune</I> adapté à la télévision par Josée Dayan</p></div>


<p class="spip">				D'abord je ne le fais pas exprès. Si j'écrivais un seul livre à partir de cette théorie, je le planterais ! Mais je persiste à penser que le roman policier, plus que le roman noir, est sur la ligne littéraire des contes, en raison de sa structure, de ses règles, de ses obligations intrinsèques. Le conte de fées n'est pas moral, le roman policier non plus. Les deux posent la question : quelle est la voie vitale, comment on fait pour s'en sortir ? Par ailleurs, il n'y a pas de punition dans le conte de fées, pareil pour le roman policier : on ne sait pas ce qui va arriver à l'assassin après qu'il a été démasqué et on s'en fout, ce n'est pas le sujet. Ensuite, dans les deux, il y a l'obligation d'une fin heureuse, vachement dure à écrire, mais très importante pour faire endurer au lecteur toutes les horreurs qui précèdent. Je continue à croire que les romans policiers sont des histoires fondées sur une catharsis. Du coup on me reproche de les considérer comme des médicaments. Moi j'estime qu'il n'y a pas de honte à ça.</p>


<p class="spip">			<B>Quid des best-sellers aux vertus consolatrices de Marc Levy, Guillaume Musso, Anna Gavalda, Eric-Emmanuel Schmitt  et consorts ? Les rangez-vous dans le même rayon thérapeutique que vos livres ?</B></p>


<p class="spip">				 Non. Ces romans-là dégoulinent de bons sentiments, on les lit comme on va à une fête : on voit la vie en rose, on aime tout le monde, on est euphorique. Mais, le lendemain, il n'en reste rien. Cette littérature de la consolation est éphémère. Elle nous booste sur le coup mais ne nous fait pas avancer, car elle relève de la foi, de la croyance. C'est tout le contraire du roman policier, qui n'est pas une affirmation mais la mise en scène des contradictions qui nous font souffrir, de notre peur de la mort, de la dureté de la vie, de notre méchanceté et de nos mauvais sentiments qui peuvent nous amener à vouloir tuer. Cette catharsis nous fait prendre conscience de tout cela et nous aide à faire des choix. Elle a des effets beaucoup plus profonds, à l'instar des contes sur l'imaginaire des enfants. </p>


<p class="spip">			<B>C'est ce qui explique le succès de vos romans ?</B></p>


<p class="spip">			 Je ne sais pas pourquoi mes livres ont du succès. Modestement, je dirais qu'à partir de la seconde moitié du<small>XXe</small> siècle on est entré dans une phase de pauvreté littéraire assez spectaculaire. Il y a eu une sorte de désamour mondain pour la narration. <I>Guerre et paix</I>, c'était devenu ringard ! Les lecteurs ont été privés d'histoires. D'où le grand reflux, à partir des années 1970, vers le roman policier, le lieu d'une littérature où les gens pouvaient vraiment lire une histoire et non pas les problèmes existentiels de l'auteur. Ce désert narratif a favorisé l'émergence du roman policier et moi, j'ai bénéficié de ce contexte. Le besoin de se raconter des histoires est le propre de l'homme. On ne peut pas lui retirer ça. Reste à distinguer ce qui relève de la littérature ou non.</p>


<p class="spip">				<B>Ne craignez-vous pas de vous faire voler la vedette par le phénomène <I>Millénium</I> ?</B></p>
				

<p class="spip">
		Vous savez, je ne suis pas du tout dans la rivalité. Je n'ai pas encore lu cette saga, mais tout le monde m'en dit du bien, alors je vais l'acheter. Surtout en prévision de mon prochain voyage au Brésil, cet été, où j'aurai largement le temps de lire : pour la quatrième fois, je vais rendre visite à Cesare Battisti, qui est en prison là-bas depuis l'année dernière. </p>


<p class="spip">	<B>Comment va-t-il ?</B></p>


<p class="spip">			 Pas bien du tout. Au Brésil, on n'extrade personne pour crime politique, c'est dans la Constitution. Alors l'Italie se contorsionne pour expliquer maintenant que Battisti est coupable de crimes de droit commun. C'est assez fort !</p>


<p class="spip">			<B>Ne regrettez-vous pas la dérive  people et la récupération politique de votre défense de Battisti ?</B></p>


<p class="spip">	 Bien sûr que cette mobilisation m'a échappé. En grande partie parce que la plupart des journaux m'ont fait passer pour une gourde qui s'est soudain découvert des convictions politiques, moi qui ai été élevée dans un milieu très politisé ! Beaucoup n'ont vu dans mon soutien à Battisti qu'un petit coup de tête, alors que j'ai énormément bossé sur ce dossier, avant tout en historienne, accumulant les archives, les pièces, les précisions, étudiant à la loupe les failles de l'accusation. Ce qui s'est passé entre la France et l'Italie, ce n'est pas une question de justice, c'est un deal. </p>


<p class="spip">			<B>Que pensez-vous de l'attitude de Nicolas Sarkozy dans cette affaire ?</B></p>
				

<p class="spip">
			 Il savait très bien où se trouvait Cesare Battisti depuis 2004. Il l'a laissé cavaler pour le rattraper au moment de la campagne présidentielle. Je n'appelle pas ça avoir de l'humanité. Rien à voir avec François Bayrou : quand il n'y avait plus personne dans le paysage politique pour m'aider, je suis allée le voir en le prévenant que je ne votais pas UDF. Bayrou m'a répondu qu'il s'en doutait et qu'il s'en fichait. Il a demandé à lire tout le dossier. C'est l'un des rares qui n'ont jamais renoncé à défendre Battisti, quoi qu'en ait pensé son électorat. Contrairement à bien des hommes politiques, il a une réelle intégrité. François Hollande, lui, nous a lâchés, comme tous ces gens qui ont adhéré à la cause quand elle était populaire et qui ont retourné leur veste quand le vent a changé.</p>


<p class="spip">			<B>Etes-vous toujours de gauche ?</B></p>

<p class="spip">Oui, mais de la gauche errante, celle des gens qui tiennent bon même si ça ne correspond pas à l'histoire officielle que nous fabriquent la France et l'Italie. François Bayrou, mais aussi Jacques Bravo, le maire du  9e arrondissement de Paris, Yves Cochet, le député Verts, Bernard-Henri Lévy et beaucoup d'autres continuent à soutenir Battisti, quels que soient les reproches encourus. Les caciques du PS, non. Parce que ce n'est pas le moment, parce que ça ne va pas plaire à l'électeur. Et, pendant ce temps-là, un type est en train de crever en prison. Mais à travers un homme, il y a tous les hommes, comme disait Primo Levi. Ça pose des questions sur la compromission, sur la lâcheté politique.</p>


<p class="spip">			<B>Justement : comment rester fidèle à ses convictions quand  on devient millionnaire ?</B></p>
				

<p class="spip">
	En francs peut-être, mais en euros à peine ! De toute façon, je n'ai jamais eu des goûts de luxe, j'ai été élevée comme ça. Si ça fait plaisir à notre président de la République d'exhiber une montre à 45 000 euros, moi ça ne me viendrait même pas à l'idée de dépenser une telle somme pour un objet pareil. En fait, mon argent me sert à payer les avocats de Battisti, à prendre l'avion pour le Brésil sans compter, à aider ses proches à  y aller. Donner mon argent à d'autres, c'est selon moi un partage normal d'une somme qui ne m'appartient pas. C'est comme un pot collectif où chacun puise selon ses besoins. Mais c'est très long et très compliqué à faire comprendre aux gens. Ça se retourne souvent contre moi et on me reproche de jouer les Mère Teresa...</p>


<p class="spip">			<B>Votre projet de cape contre la grippe aviaire, que vous avez conçue en tant que spécialiste de la peste, vous a également valu quelques sarcasmes : pensez-vous toujours qu'il existe une menace de pandémie ?</B></p>

<p class="spip">Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les scientifiques ! Je suis l'évolution du virus tous les jours et je peux vous assurer que le risque de pandémie existe à 90 %. Mon prototype de cape en plastique, élaboré après que j'ai étudié la propagation de gouttelettes infectées, avait reçu l'aval de plusieurs experts et il était à l'essai au ministère de la Santé. Mais le projet a été suspendu à cause des élections. Depuis, j'ai demandé rendez-vous à Roselyne Bachelot, mais elle en a déjà annulé  trois. Maintenant je dis : démerdez-vous avec votre imprévoyance ! </p>


<p class="spip">			<B>Vous êtes très concernée par l'actualité et la politique, mais vous les tenez à distance dans vos romans et particulièrement dans <i>Un lieu incertain</i> : pourquoi cet intérêt pour les vampires ?</B></p>


<p class="spip">			Effectivement, je trouve que l'actualité et la politique plombent une fiction. Quand j'écris mes romans, je vais jouer ailleurs. C'est ça, mon truc. J'ai lu <I>Dracula</I>, de Bram Stoker, à l'âge de 13 ans. Ce sujet me fascine. Il est extrêmement chargé, mais l'humanité n'arrive pas à s'en débarrasser depuis trente mille ans. Ça me tente toujours de replonger dans les faits historiques qui nourrissent notre culture encore aujourd'hui, comme je l'ai fait pour la peste par exemple. Mais, à partir de là, je ne prends pas de libertés avec l'Histoire. Le Peter Plogojowitz d'<I>Un lieu incertain</I> a vraiment existé. Peu après sa mort, en 1725, dans un petit village de Serbie, certains ont cru qu'il était devenu un vampire. Son exhumation a déclenché un tohu-bohu incroyable dans toute l'Europe : Louis XV et l'empereur d'Autriche ont dépêché leurs autorités sur place, l'Eglise voulait interdire une pratique aussi sacrilège, etc. On retrouve dans mon livre un autre thème qui m'intéresse profondément, lié aussi à l'affaire Battisti dans la mesure où on s'est mis à haïr excessivement cet homme sans le connaître : le principe du bouc émissaire.</p>


<p class="spip"><B>En quoi ce principe du bouc émissaire vous intéresse-t-il ?</B></p>


<p class="spip">			Cette nécessité de voir le mal qu'on ne comprend pas incarné par une personne ou une organisation désignée me paraît l'une des choses les plus terribles de l'humanité. Bien avant l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, on en a brûlé des milliers à chaque épidémie de peste. À Beauvais, le bûcher était tel qu'il a fait fondre les vitraux de la cathédrale ! Je trouve ça fascinant aussi avec le vampire : c'est lui le responsable, on l'attrape, on le tue et on va être purgé du mal qui nous tombe dessus. Les Grecs étaient plus malins : ils prenaient un vrai bouc et le chargeaient de tous les péchés des hommes au cours d'une grande cérémonie. </p>


<p class="spip">			<B>Vos combats ne sont-ils pas un peu trop romanesques ?</B></p>


<p class="spip">		Ce serait vraiment ignorer que j'ai un caractère absolument rationaliste et que mes combats se fondent sur des faits, rien que des faits. Je soutiens Battisti, car on n'envoie pas en prison un homme qui n'a jamais pu se défendre. Soit on ne l'extrade pas, soit l'Italie lui fait un procès en bonne et due forme. Et pour ce qui est de la grippe aviaire, je rappelle qu'elle a déjà touché 240 personnes dans le monde : dès que ce chiffre aura doublé, on entrera dans une phase de mutation du virus, exactement comme dans le cas de la grippe de 1918, qui a fait 40 millions de victimes. Vous trouvez ça romanesque ?</p>

<p class="spip">Retrouvez sur qobuz <a href="http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Polars/Gothique-sanguinolent14899">la critique d'<i>Un lieu incertain</i></a>, de Fred Vargas, réalisé par le magazine Lire.</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_14204</guid>
    <author>  Peras Delphine</author>
    <pubDate>Wed, 25 Jun 2008 12:33:12 +0200</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton14204.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Epatants Pieds Nickelés !]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Epatants-Pieds-Nickeles14332</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x300_arton14332.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				<B> Les Pieds Nickelés, pour vous,  c'est une lecture d'enfance ?</B></p>

<p class="spip">Je les ai découverts à 10 ans, en même temps que <i>Les Trois Mousquetaires</i> et les films de Laurel et Hardy. Quand on a lu <i>Les Pieds Nickelés</i> à cet âge, on ne s'en remet pas, ça vous marque à tout jamais ! C'est une bande dessinée d'autant plus séduisante qu'elle est dénuée de tout souci éducatif : elle se contente de faire l'apologie de l'arnaque et de la bonne vie aux dépens d'autrui...</p>


<p class="spip">		<B>Que signifie ce nom, « les Pieds Nickelés » ?</B></p>


<p class="spip">				 À l'origine, ces trois personnages devaient s'appeler les « Pieds sales ». On a suggéré à l'auteur, Forton, celui de « Pieds Nickelés », tiré d'une pièce de Tristan Bernard. Pourquoi « nickelés » ? Parce que ce sont des paresseux aux pieds lourds, trop pesants pour aller travailler.</p>


<p class="spip">	<B>Ils ont vu le jour il y a exactement cent ans...</B></p>


<p class="spip">		 Leurs aventures démarrent en juin 1908, dans un illustré appelé <i>L'Epatant</i>, sous le crayon du dessinateur Louis Forton. L'intrigue ? À sa sortie de prison, un dénommé Croquignol entre dans un bistrot, son long nez en avant. Il tombe sur deux copains, le borgne Filochard et Ribouldingue le barbu. Le trio va se livrer à toutes sortes d'escroqueries, de grivèleries, et même à des vols de voitures, des cambriolages, des attaques de banque. Sans aucun souci de vraisemblance, nos lascars deviennent, au fil des épisodes, rois nègres en Afrique ou députés puis ministres en France – Croquignol est royaliste, Filochard radical et Ribouldingue socialiste – mais la seule chose qui les intéresse, c'est d'empocher les pots-de-vin. Ils réussiront cependant leur plus gros coup en volant les joyaux de la Couronne en Angleterre !</p>


<p class="spip">	<B>Cette BD a-t-elle un sens politique ?</B></p>


<p class="spip">	 L'apparition de ce trio de marginaux est inséparable du courant anarchiste qui a sévi en France depuis les années 1880 et des exploits de la bande à Bonnot, démantelée en 1912. C'est aussi l'époque des apaches, ces petits truands de banlieue dont nos personnages parlent l'argot fleuri. Cela dit, les Pieds Nickelés ne sont ni de droite ni de gauche, encore moins du centre. Chez ces aigrefins, il n'y a pas d'idéologie, même pas d'immoralité, plutôt de l'amoralité. Qu'il soit riche ou pauvre, blanc ou noir, tout « gogo » est bon à détrousser ! Le  « politiquement correct » de notre époque pourrait même les accuser de racisme, par exemple lorsqu'ils vendent fort cher aux Noirs des remèdes miracles contre la mouche tsé-tsé, qui faisait alors des ravages dans les colonies. Leur remède ? Deux pavés de bois. Vous disposez le premier, vous attendez que la mouche se pose dessus, et vous l'écrasez avec l'autre...</p>


<p class="spip">	<B>Qui était, au juste, le créateur, Louis Forton ?</B></p>


<p class="spip">		C'était un bon vivant, un flambeur. Le matin, il allait à la rédaction de son journal, dessinait ses planches. Puis il s'offrait un gueuleton à tout casser, terriblement arrosé, et filait sur les champs de courses perdre ses gains de la matinée. Né en 1879, il est mort en 1934 d'une cirrhose. S'il n'a jamais été un escroc, sa philosophie – profiter de la vie – semble avoir été celle de ses personnages. Forton est un maître trop oublié. Bien avant Saint-Ogan, c'est lui qui a inventé l'histoire qui se poursuit d'une page à l'autre, même s'il a fait un usage restreint des « bulles ».</p>


<p class="spip">	<B>Son trait est d'une rare crudité...</B></p>


<p class="spip">	Son dessin est à la fois hideux et génial, même si le trait s'affine avec les albums. Croquignol, Filochard et Ribouldingue sont laids, difformes : l'un a le nez trop long, l'autre est borgne, le troisième barbu, à la limite du clochard. Ils picolent, bouffent dans une atmosphère de gaieté extraordinaire. Leur humour est digne de l'Almanach Vermot. La morale est presque sauve, parce qu'ils finissent par perdre tout ce qu'ils ont gagné, comme Forton lui-même. Il n'y manque que le sexe, mais <i>L'Epatant</i> était un journal pour enfants.</p>


<p class="spip">		<B>On a peine à imaginer que les aventures de ces « racailles » étaient mises entre les mains d'enfants et d'adolescents...</B></p>


<p class="spip">		Certains de mes confrères de l'Académie des sciences morales me disaient que, lorsqu'ils étaient jeunes, leurs parents leur interdisaient la lecture de <i>L'Epatant</i>. <i>Les Pieds Nickelés</i> étaient déconseillés à la porte des églises et interdits par l'administration pénitentiaire, car on y trouvait tous les moyens de s'évader. Cette bande dessinée a contribué à discréditer le genre auprès des parents. Ce n'est qu'avec <i>Tintin</i> que la BD deviendra respectable. Hergé, ce Belge venu du scoutisme, est l'anti-Forton. <i>Tintin</i> et <i>Mickey</i>, à la fin des années 1930, ont d'ailleurs porté un coup fatal aux <i>Pieds nickelés</i>. À partir de 1948, la série sera reprise par Pellos, un dessinateur sportif de talent, mais elle sera affadie.</p>

<p class="spip"><B>Si la série a disparu en 1981, l'expression est restée dans le langage courant : eencore récemment, on a parlé de « Pieds nickelés » à propos de l'Arche de Zoé.</B></p>


<p class="spip">				 Oui, mais je m'insurge contre cet usage abusif ! L'expression « pieds nickelés » est devenue synonyme de « bande de zozos ». Or, loin d'être des incapables, Croquignol, Ribouldingue et Filochard sont des escrocs de génie. Leur esprit, c'est la débrouillardise des titis parisiens, qui se moquent éperdument de la morale, et sont uniquement soucieux de leur estomac ! C'est ce génie franchouillard, totalement impropre à l'exportation, qui, cent ans après, fait leur charme irremplaçable. </p>


<p class="spip"><i><b>Les Pieds Nickelés de Forton</b></i>, par Jean Tulard. Armand Colin, 80 p., 12,90€
</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_14332</guid>
    <author>François Dufay </author>
    <pubDate>Tue, 24 Jun 2008 13:58:52 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Annie Proulx - Solitaire du Far West]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Annie-Proulx-Solitaire-du-Far-West14335</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x300_arton14335.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				 Lorsqu'on écoute Annie Proulx, Prix Pulitzer 1994, on entend souffler dans sa voix les blizzards qui secouent le lointain Wyoming. C'est là qu'elle vit, en solitaire, sur une terre âpre où il y a plus de têtes de bétail que d'êtres humains. Cette terre ne cesse de l'inspirer, et elle y moissonne depuis trois décennies des gerbes de nouvelles qui racontent le quotidien du Far West, avec des personnages qui vivent loin des villes et qui sont souvent des exclus du rêve américain. De ces nouvelles, en voici neuf au générique de <i>C'est très bien comme ça</i>, un recueil que l'auteur de <i>Brokeback Mountain</i> (adapté au cinéma en 2005 par Ang Lee) est allé présenter aux «Deuxièmes Assises internationales du roman», organisées à la villa Gillet, à Lyon, en mai dernier.</p>


<p class="spip">				{{Vous êtes née en 1935 dans le Connecticut. Qu'est-ce qui vous a poussée à vous installer dans le Wyoming ?
}}</p>

<p class="spip">			 Il y a pas mal d'années, lorsque je préparais mon roman <i>Cartes postales</i>, je suis arrivée dans cette région pour y faire des repérages et j'ai décidé d'y rester. Je vis dans un ancien ranch avec mes 5 000 livres, dans un endroit très isolé. L'épicerie la plus proche se trouve à 200 kilomètres et, l'hiver dernier, il est tombé tellement de neige que j'ai dû me réfugier chez mon fils, à Santa Fe.</p>


<p class="spip">		{{Le Wyoming que vous mettez en scène n'est plus un éden. Il semble de plus en plus défiguré.
}}</p>

<p class="spip">			C'est la contrée la plus rurale de l'Amérique du Nord, avec une population réduite. Avant, cet Etat était très pauvre, mais il s'est peu à peu enrichi grâce aux mines d'uranium et aux gisements de gaz. Il n'y a pourtant aucune infrastructure, à part d'énormes autoroutes qui relient les mines. Cela a causé de gros dégâts sur les paysages, mais aussi sur la faune. Quant aux populations locales, elles ne profitent pas de ces nouvelles richesses, qui ne sont presque pas redistribuées. Le gouvernement du Wyoming est très conservateur ; il garde tout, comme s'il était assis sur un tas d'or.</p>


<p class="spip"><b>	Vos personnages sont des gens de peu...</b> </p>


<p class="spip">			 Ce qui m'intéresse, c'est de parler des gens de la campagne. Ils appartiennent à des univers où les valeurs changent, où les traditions disparaissent. Ils ont des difficultés pour s'adapter au nouveau contexte économique et sociologique. Leur vie quotidienne est affectée par des forces qu'ils ne contrôlent pas : le climat très rude, bien sûr, mais également les décisions politiques, que prennent des inconnus dans des villes lointaines. Ce sentiment d'impuissance fait que mes personnages sont souvent résignés. Leur devise pourrait se réduire à une formule : il faut tenir bon, et persévérer.</p>

<p class="spip">{{Etes-vous sensible aux combats écologistes qui mobilisent les habitants du Wyoming ?
}}</p>

<p class="spip">	Je ne suis pas une militante écologiste, ni politique d'ailleurs. Je n'aime pas faire état de mes opinions. Mon combat, c'est devant la page blanche que je le mène.</p>


<p class="spip">		<b>Vous écrivez à la fois des romans et des nouvelles. Qu'est-ce qui est le plus difficile ?</b></p>


<p class="spip">		Les nouvelles. C'est un genre qui ne pardonne pas. Quand vous écrivez une histoire courte, la diversion n'est pas possible. Chaque mot compte ; c'est de l'horlogerie. À la fin, il ne doit pas rester la moindre trace de graisse. Voilà pourquoi j'aime tant les nouvelles. Pour moi, c'est un défi permanent.  </p>

<p class="spip"><i><b>C'est très bien comme ça</b></i>, par Annie Proulx. Trad. de l'anglais (Etats-Unis) par André Zavriew. Grasset, 320 p., 18,90 €</p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_14335</guid>
    <author>André Clavel </author>
    <pubDate>Tue, 24 Jun 2008 13:09:58 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Saint-Exupéry]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/Saint-Exupery13590</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x402_arton13590.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				Le nom d'Antoine de Saint-Exupéry est attaché à quelques images plus ou moins convenues : celle de l'auteur du <i>Petit Prince</i>, bien sûr, et du créateur de personnages à la fois étranges et naïfs qui ont émerveillé des générations de lecteurs, celle de l'écrivain aviateur, auteur d'œuvres - <i>Vol de nuit, Courrier Sud, Pilote de guerre, Terre des hommes, Citadelle</i> – qui ne relèvent pas toutes du genre romanesque, puisque s'y mêlent, parfois dans un même ouvrage, le récit, l'essai et le conte, mais qui, toutes, défendent une certaine idée de l'Homme. </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><p class="spip"><b>Biographie</b></p></center></p>

<p class="spip"><b>29 juin 1900</b> : naissance à Lyon. 1926 : publication de la nouvelle <i>L'aviateur</i> (avril), entre chez Latécoère comme pilote (octobre). </p>

<p class="spip"><b>Octobre 1927</b> : nommé chef d'aéroplace à Cap-Juby</p>

<p class="spip"><b>1929</b> : publication de <i>Courrier Sud</i></p>

<p class="spip"><b>1930</b> : directeur d'Aeroposta Argentina</p>

<p class="spip"><b>1931</b> : mise en liquidation judiciaire de l'Aéropostale. Mariage avec Consuelo. <i>Vol de nuit</i> (Prix Femina) </p>

<p class="spip"><b>1933</b> : pilote d'essai chez Latécoère. Accident d'hydravion Commence à publier régulièrement des articles de presse</p>

<p class="spip"><b>29 décembre 1935</b> : tentative de record sur le raid Paris-Saigon. Accident dans le désert de Libye </p>

<p class="spip"><b>1939</b> : <i>Terre des hommes</i>. Best-seller aux Etats-Unis et grand prix du roman de l'Académie française. Intègre l'escadre 2/33 de reconnaissance aérienne. </p>

<p class="spip"><b>1940</b> : exil à New York via Alger et Lisbonne</p>

<p class="spip"><b>1942</b> : <i>Pilote de guerre</i> paraît à New York sous le titre <i>Flight to Arras</i>. Le livre est interdit par le gouvernement de Vichy (décembre). </p>

<p class="spip"><b>31 juillet 1944</b> : disparaît en mission au-dessus de la Méditerranée. </p>

<p class="spip"><b>1946</b> : <i>Le Petit Prince</i></p>

<p class="spip"><b>1948</b> : <i>Citadelle</i></p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b>Bibliographie</b></p></center></p>

<p class="spip">Les œuvres de Saint-Exupéry sont éditées en Folio/Gallimard et dans la Bibliothèque de la Pléiade : <br>
<i>Œuvres complètes I</i>, 1994  <br>
<i>Œuvres complètes II</i>, 1999 <br>
<i>Saint-Exupéry</i>, Luc Estang  Ecrivains de toujours/Seuil, 1975 <br>
<i>Saint-Exupéry. L'archange et l'écrivain</i>, Nathalie&nbsp;Des&nbsp;Vallières, Découvertes / Gallimard, 1998 <br>
<i>Saint-Exupéry. Vie et mort du Petit Prince</i>, Paul Webster, Editions du Félin, 2000
</p></div>

<p class="spip">Le nom de Saint-Exupéry renvoie aussi à des objets plus prosaïques : un billet de banque avec une faute d'orthographe sur son nom qui défraya la chronique à l'époque du franc, une gourmette retrouvée dans la Méditerranée par un pêcheur et, plus récemment, les aveux d'un pilote allemand, vétéran de la Luftwaffe, qui ne se pardonne pas d'avoir abattu le 31 juillet 1944, le P-38 Lightning d'un écrivain qu'il admirait. Aviateur, romancier, conteur, poète, voilà de quoi justifier la gloire posthume de Saint-Ex ! Pourtant, cette gloire n'est pas sans détracteurs. Jean-François Revel, dans un pamphlet acide intitulé <i>En France</i>, s'en est pris à celui qu'il appelle « l'homme coucou », coupable « d'avoir remplacé le cerveau humain par un moteur d'avion » et d'être devenu dans la France du Général « un saint et un prophète ». Le seul « mérite » de Saint-Exupéry aurait été alors d'avoir « révélé aux Français qu'une ânerie verbeuse devient profonde vérité philosophique si on la fait décoller du sol pour l'élever à sept mille pieds de haut ». Bref, rien moins que vachard, le futur académicien conclut par ce jugement presque insultant : un « crétinisme sous cockpit ». Alors, authentique grand écrivain ou fausse valeur littéraire, l'auteur du <i>Petit Prince</i> ? Le mieux, pour se faire une idée, est d'apprendre à le connaître. </p>

<p class="spip">		<center><p class="spip"><b><big>« De pied en cap un fils de grande famille française »</big></b></p></center>
				
Avant de devenir un bon ou un mauvais pilote – car, dans ce domaine aussi, il a eu ses détracteurs – et un écrivain reconnu, l'histoire de Saint-Exupéry est celle d'un enfant d'une France qui se berçait encore de l'illusion de sa suprématie et qui se donnait pour modèle un certain type de héros, tout en dépassement de soi, tout en courage, en simplicité et en droiture, une France dans laquelle la valeur des hommes ne dépendait pas de leur classe sociale. Cette France avait forgé dans les tranchées l'idée sinon d'une fraternité du moins d'une camaraderie virile où les opinions valent moins que les conduites ; les actions et les projets communs, davantage que les manifestes et les anathèmes. Cette image idéalisée de la France, qui s'est abîmée avec la défaite de 1940, a profondément marqué toute la génération de l'entre-deux-guerres. </p>


<p class="spip">				La personnalité, la pensée et la morale de Saint-Exupéry sont indissociables de cette France-là dont il fut l'un des hérauts et, aussi, quoiqu'on ne puisse le réduire à cette imagerie d'Epinal à laquelle il sacrifiait si peu pour lui-même, un héros. Son histoire commence avant l'autre guerre. Une enfance heureuse fut le seul domicile de ce nomade qu'a toujours été Saint-Exupéry : « L'enfance, ce grand territoire d'où chacun est sorti. D'où suis-je ? Je suis de mon enfance comme d'un pays <small>(1)</small>» fait-il dire au narrateur de <i>Pilote de guerre</i>. Issu d'une famille plutôt aisée, il fut « de pied en cap un fils de grande famille française <small>(2)</small>». Cette période initiale est décisive pour comprendre celui que sa mère surnommait « Pique-la-Lune » à cause de son côté tête dans les étoiles, de son nez pointu et de ses yeux ronds toujours un peu étonnés. En effet, toute sa vie, Saint-Exupéry a été comme hanté par la nostalgie de ses premières années. En témoigne ce qu'il écrit à sa mère depuis Buenos Aires : « Je ne suis pas bien sûr d'avoir vécu depuis l'enfance <small>(3)</small> », ou encore, « c'est un drôle d'exil d'être exilé de son enfance <small>(4)</small> ». Comme si la vie de l'auteur du <i>Petit Prince</i> n'avait été que la longue et douloureuse confrontation entre l'enfant qu'il fut et l'adulte qu'il devait devenir, ce dernier se sentant le fantôme de l'enfant qu'il avait été. « Mais au retour de tes premiers voyages, quel homme pensais-tu être devenu et pourquoi ce désir de le confronter avec le fantôme d'un gamin tendre <small>(5)</small> ? » </p>


<p class="spip">				<center><p class="spip"><b><big>L'injonction du père imaginaire</big></b></p></center></p>

<p class="spip">				Une enfance heureuse donc, vécue dans des propriétés familiales et des institutions religieuses, mais une enfance marquée aussi par la mort de son père, le vicomte de Saint-Exupéry, alors qu'Antoine n'avait pas quatre ans. Plus tard, la disparition de son jeune frère et celle d'une de ses sœurs ont sans doute achevé de renforcer l'impression de rupture avec l'enfance qui est l'un des traits de sa personnalité. Aussi est-ce une figure idéalisée du père qui apparaît, au début de <i>Citadelle</i>, sous les traits d'un vieux prince des déserts qui forme lentement son fils au gouvernement des hommes et à la sagesse. Certes, <i>Citadelle</i> – primitivement l'ouvrage devait s'intituler <i>Le caïd</i> – n'est qu'un brouillon et n'a été publié qu'après la mort de Saint-Exupéry ; certes, l'auteur du <i>Petit Prince</i> y prend une pose parfois pompeuse et un peu verbeuse, mais, dans ce texte, le plus volumineux de tous les écrits de Saint-Exupéry, où il n'est plus question d'aviation et qui se présente comme une sorte de bible allégorique pour les temps nouveaux, on le voit mettre dans la bouche de ce père imaginaire cette injonction : « L'homme [...], c'est d'abord celui qui crée <small>(6)</small>. » Une injonction tempérée aussitôt par la précision que toute création naît sur un terreau d'erreurs et d'échecs : « Le geste manqué sert le geste réussi <small>(7)</small>. » Rien ne dit que ce père imaginaire ressemble à celui que n'a guère connu Saint-Exupéry, en tout cas c'est une manifestation du désir d'inscrire sa vocation de créateur dans un héritage spirituel. De cette enfance date aussi son baptême de l'air, en 1912, à l'aérodrome d'Ambérieu. Pour ce faire, Antoine – Tonio pour ses intimes – brave l'interdit maternel en déclarant avoir une autorisation qu'il n'a pas. Cette transgression initiale ne fait pas pour autant de l'enfant lunatique un aviateur. Adolescent, puis étudiant, Antoine se cherche une voie, un emploi, une raison de vivre. Il prépare Navale, puis les Beaux-Arts, fréquente les milieux littéraires et au cours de son service militaire passe son brevet de pilote dans des conditions frisant l'illégalité. </p>


<p class="spip">				<center><p class="spip"><b><big>L'aviateur écrivain</big></b></p></center></p>

<p class="spip">				L'année décisive, celle de la vocation littéraire et du choix du métier, fut celle de son engagement comme pilote de ligne dans la société Latécoère où il rencontre Didier Daurat, le directeur inflexible et apparemment insensible, qui a sans doute aussi été l'un des pères de substitution de Saint-Exupéry. L'année 1926 fut aussi celle de la publication d'une première nouvelle intitulée <i>L'aviateur</i>, où il raconte les sensations du pilote. Il prend conscience, cette année-là,  que ses deux passions, écrire et voler, ne sauraient être compartimentées. « Pour moi, voler ou écrire, c'est tout un », affirme-t-il dans un entretien de 1939. « L'important est d'agir et de faire le point en soi-même », et cela en transposant son expérience par l'écriture. Ainsi son métier d'aviateur, de chef d'aéroplace à Cap-Juby dans le Sahara espagnol – charge consistant à porter secours aux pilotes tombés en panne, et parfois capturés par les Maures rebelles –, puis de directeur d'exploitation d'Aeroposta Argentina, filiale de l'Aéropostale, fournit la matière de textes qui relèvent d'abord du récit, avant éventuellement de participer du roman, l'imagination, pour Saint-Exupéry, ne pouvant que compléter et rehausser l'expérience vécue. Un premier roman, <i>Courrier Sud</i> (1928), nourri de son expérience de pilote et de chef d'aéroplace, rencontre immédiatement son public, friand de ce genre d'aventures. </p>


<p class="spip">				Un deuxième roman, <i>Vol de nuit</i> (1931), préfacé par André Gide, obtient le Prix Femina. Il raconte l'aventure d'un pilote de l'Aéropostale, Fabien, pris dans les éléments déchaînés du ciel austral. Au-delà de l'anecdote, on voit Saint-Exupéry y développer une morale du chef, où domine le sens de l'obéissance et du sacrifice de l'individu à l'œuvre commune. Cette morale est incarnée par Rivière, personnage dur et apparemment inflexible, pour qui les « hommes sont une cire vierge [qu'il faut] pétrir <small>(8)</small>  » et qui conseille à l'inspecteur Robineau : « Aimez ceux que vous commandez. Mais sans le leur dire <small>(9)</small>. » Rivière tient bien sûr de Didier Daurat, et peut-être, pour le tourment intérieur, de Saint-Exupéry lui-même, mais, plus qu'un personnage à la psychologie profonde, Rivière est une sorte d'idéal type du chef, une figure qui peut paraître datée et qui entre, à nos yeux, malheureusement en consonance avec l'exaltation du chef prônée par les régimes totalitaires, alors en plein essor. Cette mystique a beaucoup contribué à discréditer Saint-Exupéry auprès des intellectuels. Pourtant, elle perdrait tout son sens si on ne la reliait pas à la camaraderie, à « cette silencieuse fraternité » qui lie « au fond d'eux-mêmes, Rivière et ses pilotes<small> (10)</small> » et à l'idée, qui est celle de Saint-Exupéry, qu'il existe quelque chose de plus durable que le bonheur individuel : une œuvre commune, une action à entreprendre par laquelle les hommes se dépassent et qui permet « de les rendre éternels <small>(11)</small> ». Tous les éléments de la pensée morale de Saint-Exupéry sont inscrits en germe dans ce personnage et plus généralement dans la situation du roman : une morale qui est d'abord morale de l'action et non une morale de principes généraux. On pourrait souscrire à cette formule de Sartre qui fait de Saint-Exupéry « le précurseur d'une littérature de construction qui tend à remplacer la littérature de consommation <small>(12)</small> ».</p>


<p class="spip">				<center><p class="spip"><b><big>Une morale de pacotille ?</big></b></p></center></p>

<p class="spip">				Pour Saint-Exupéry, l'action est à la fois source et fin d'elle-même. Elle ne prend sens que dans la mesure où elle est l'épreuve par laquelle les hommes se révèlent à eux-mêmes dans leur vérité. Merleau-Ponty ne s'y est d'ailleurs pas trompé puisqu'il a jugé bon de conclure <i>La phénoménologie de la perception</i>, son œuvre principale, par une citation tirée de <i>Pilote de guerre</i> – le roman que Saint-Exupéry a écrit pour « expliquer » au public américain l'effondrement de 1940 et qui, avec <i>Un balcon en forêt</i> et <i>La route des Flandres</i>, fait partie des romans traduisant le mieux, dans l'ordre littéraire, ce que fut la débâcle – « Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c'est toi <small>(13)</small> ». Et « l'acte essentiel », pour le narrateur de <i>Pilote de guerre</i>, « c'est le sacrifice <small>(14)</small> », qui n'est pas autre chose « qu'un don de soi-même à l'Etre <small>(15)</small> ». Que ce dernier prenne ou non le nom de Dieu – Saint-Exupéry n'est pas vraiment chrétien – l'Être, parce qu'il transcende les intérêts humains, est la seule source d'amour véritable. Cet amour se mesure à la somme des dons – en actes et non en paroles – dont on est capable pour lui. Cette morale pourra paraître simple, voire simpliste. Elle repose sur l'opposition qui la structure : celle de l'Homme et de l'individu. L'individu, autrement dit tout le monde et n'importe qui, est symbolisé par les aspirations moyennes de l'homme moyen. </p>

<p class="spip">La profession de foi du narrateur de <i>Pilote de guerre</i> s'en prend à cette figure moderne et plate de l'individu : « Je combattrai pour la primauté de l'Homme sur l'individu – comme de l'Universel sur le particulier. Je crois que le culte de l'Universel exalte et noue les richesses particulières – et fonde le seul ordre véritable, lequel est celui de la vie <small>(16)</small>. » Le Rivière de <i>Vol de nuit</i> ignorait pour les mêmes raisons les considérations trop humaines de Robineau. Il « tait sa pitié » lorsqu'il reçoit la jeune veuve de Fabien, le pilote qui s'est abîmé dans la nuit et l'orage. Toutefois, il ne s'agit pas de mettre l'individu au service de causes qui le dépassent : le mépris de l'individu est d'abord la condition de la réalisation de l'Homme en chacun, réalisation qui ne trouve son sens que dans l'immanence gratuite de l'acte lui-même. Dans <i>Terre des hommes</i>, on peut lire cette remarque éclairante à propos de Jean Mermoz : « Si vous aviez objecté à Mermoz, quand il plongeait sur le versant chilien des Andes, avec sa victoire dans le cœur, qu'il se trompait, qu'une lettre de marchand ne valait pas le risque de sa vie, Mermoz eût ri de vous. La vérité, c'est l'homme qui naissait en lui quand il passait les Andes. <small>(17)</small> » Il ne s'agit donc pas de la valeur de la cause à défendre, mais de ce que la défense d'une cause, fût-elle médiocre, est capable de susciter comme création de soi et au-delà comme lien invisible entre les hommes. Mais il y a plus : Saint-Exupéry est convaincu que cette dimension de l'existence humaine ne saurait s'exprimer dans une doctrine ou une idéologie. Le langage « devient incommode <small>(18)</small> » pour exprimer l'« Homme » et l'argumentation logique ou morale est vite insuffisante si elle ne se fonde pas sur un sentiment nourri de l'expérience et de la relation, le plus souvent tacite, aux autres qu'elle implique. Construction naïve, niaise, comme on a pu le dire. Est-ce si sûr ?</p>


<p class="spip">			<center><p class="spip"><b><big>« Je ne suis pas un auteur »</big></b></p></center></p>

<p class="spip">				Saint-Exupéry, on l'aura compris, se veut un homme simple, direct et sans détour comme son style et comme les hommes qu'il admire pour ce qu'ils font, les Guillaumet, les Mermoz, les pionniers de l'Aéropostale ou, en 1940, les camarades de l'escadre 2/33, que l'état-major sacrifiait « fin mai, en pleine retraite, en plein désastre [...] comme on verserait des verres d'eau dans un incendie de forêt <small>(19)</small> ». Le « jeu des allusions souterraines [l']ennuie <small>(20)</small> », Saint-Exupéry se considère comme un « homme limpide » qui « [n'irait] pas [se] perdre une seconde dans un tourneboulis intérieur <small>(21)</small> ». Témoin aussi la lettre à André Breton du printemps 1942, dans laquelle Saint-Exupéry s'explique sur son refus de prendre part aux luttes qui divisaient la petite communauté française réfugiée à New York : « Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je ne suis pas un "auteur" et que je n'ai jamais demandé à mes amis d'aimer mes livres. J'ai demandé à mes amis d'être mes amis. <small>(22)</small> » Saint-Exupéry était alors la cible d'une campagne de dénigrement et de calomnies, plus ou moins ourdie par les milieux gaullistes. On lui reprochait des faiblesses envers Pétain. À vrai dire, c'était là l'effet de la méfiance qu'avait fait naître en Saint-Exupéry l'intransigeance de quelques Déroulède gaullistes toujours prêts, depuis Londres ou New York, à sacrifier un peuple pour lequel il ressentait davantage de commisération et de compassion. </p>

<p class="spip">À l'autre bout de l'échiquier politique, les surréalistes, Breton en tête, toujours en mal de gibier à anathémiser, lui reprochaient tout simplement d'être ce qu'il était, un homme et pas un idéologue. Il pouvait bien répondre à ces révolutionnaires en chambre qu'il « avait fait casser trois mutations successives qui tendaient à sauver [sa] personne <small>(23)</small> »  pour combattre en 1940 comme pilote de guerre alors qu'il avait largement dépassé la limite d'âge, qu'il avait côtoyé « des camarades de droite et des camarades de gauche, des camarades croyants et des incroyants [...] tous morts très proprement par esprit de résistance au nazisme », des hommes que Breton aurait fait pendre, ce « qui leur aurait évité de griller vif <small>(24)</small> », rien n'y faisait. La liberté de Saint-Exupéry n'est pas celle de Breton. Certes, il n'a pas cru dans la France libre, laquelle à ses yeux, comme à beaucoup de Français de ce moment-là, ne pouvait que conduire à saigner davantage une France déjà exsangue et qui, vue du ciel de 1940, avait montré aux pilotes de l'escadre 2/33 « le désordre sordide d'une fourmilière éventrée <small>(25)</small> ». Il est vrai qu'il craignait par-dessus tout la guerre civile. La mort en mission de Saint-Exupéry fit taire, pour un temps au moins, ses détracteurs. En fait, la guerre n'était pas pour lui une aventure au sens où l'étaient la « création des lignes postales, la dissidence saharienne, l'Amérique du Sud ». Pour le narrateur de <i>Pilote de guerre</i>, elle est tout au plus un « ersatz d'aventure », rien de plus qu'une maladie « comme le typhus <small>(26)</small> ». Pourquoi ? Parce que le danger de la guerre, indéniable, ne forge pas de liens riches et solides entre les hommes et ne recèle aucune création. C'est pour fuir cette atmosphère délétère que Saint-Exupéry s'est engagé dans la rédaction du <i>Petit Prince.</i></p>

<p class="spip">		
<center><p class="spip"><b><big>Le Petit Prince, autobiographie déguisée ?</big></b></p></center></p>

<p class="spip">				Vérité assez banale, les personnages des romans sont très souvent le précipité de leur créateur, en tout cas un mixte d'eux-mêmes et des hommes qu'ils ont pu rencontrer et qui ont frappé leur imagination. Ainsi, <i>Vol de nuit</i>, <i>Pilote de guerre</i> et, de manière plus surprenante, <i>Le Petit Prince</i> peuvent être lus comme une autobiographie déguisée. On sait que, par la rédaction de ce conte pour enfants, Saint-Exupéry – alors qu'il traversait une période difficile d'exil et d'abattement, et qu'il était profondément angoissé et dépressif – tentait de retrouver le « vert paradis des amours enfantines ». Dernière quête de l'innocence perdue de « Pique-la-Lune », chaque personnage du conte a son pendant dans la vie même de l'auteur. Le narrateur est un pilote en panne dans le désert, comme c'est arrivé à Saint-Exupéry, l'enfant est à la fois le frère et le double de Saint-Exupéry, peut-être mâtiné de Consuelo, la femme fantasque de Saint-Exupéry. Le Businessman serait l'épure de Pierre Latécoère. La rose qui tousse et que le Petit Prince laisse sur sa planète est sans doute un analogon de Consuelo qui était asthmatique. Dans une lettre à cette dernière, on peut lire cette notation : « Un jour, j'écrirai un conte et tu en seras la rose. » <i>Le Petit Prince</i> devait d'ailleurs être dédicacé à Consuelo, mais compte tenu des circonstances, Saint-Exupéry préféra le dédier à son ami Léon Werth, « l'otage », réfugié dans le Jura et qui, en tant que juif, devait se cacher. Jusqu'au renard – Saint-Exupéry avait suivi de près un fennec dans le désert mauritanien, épisode qu'il relate dans <i>Terre des hommes</i> : tous les éléments du conte renvoient, comme autant de pièces d'un écheveau, à des expériences vécues. </p>


<p class="spip">				Mais « on ne dit rien d'essentiel sur la cathédrale, si on ne parle que des pierres <small>(27)</small> », et pour que l'ensemble prenne, il fallait un architecte, en l'occurrence Saint-Exupéry, son âme et son cœur, à la recherche d'un merveilleux dont la fonction ne se limitait pas au besoin de fuir les malheurs du temps. Ce que Saint-Exupéry a su mettre de sa vie dans ce conte est agencé de telle façon que chacun a pu s'y reconnaître et s'y projeter. Martin Heidegger, un autre philosophe dont l'opinion vaut bien celle de Revel, ne s'y est pas trompé en écrivant sur la couverture de l'édition allemande du <i>Petit Prince</i> de 1949 : « Ce n'est pas un livre pour enfants, c'est le message d'un grand poète qui soulage de toute solitude et par lequel nous sommes amenés à la compréhension des grands mystères de ce monde. » Est-ce là la marque d'un écrivain surfait ?</p>

<p class="spip"><small><small>(1)</small> <i>Pilote de guerre</i>, XXVII, Folio <br>
<small>(2)</small>Léon-Paul Fargue, <i>Souvenir de Saint-Exupéry</i>, Dynamo, 1945<br>
<small>(3)</small> <i>Œuvres complètes I</i>, La Pléiade.<br>
<small>(4)</small> Ibid. <br>
<small>(5)</small> <i>Courrier Sud</i>, Gallimard<br>
<small>(6)</small> <i>Citadelle</i>, Folio <br>
<small>(7)</small> Idem <br>
<small>(8)</small> <i>Vol de nuit</i>, Gallimard<br>
<small>(9, 10, 11)</small> Idem<br>
<small>(12)</small> Jean-Paul Sartre, <i>Situations II</i>, Gallimard<br>
<small>(13)</small> <i>Pilote de guerre</i>, XXI, Folio<br>
<small>(14)</small> Idem, XXVII<br>
<small>(15)</small> Idem, XXVII<br>
<small>(16)</small> Idem, XXVII<br>
<small>(17)</small> <i>Terre des hommes</i>, Folio<br> 
<small>(18)</small> <i>Pilote de guerre</i>, XXVII, Folio<br> 
<small>(19)</small> Idem, XXVII<br>
<small>(20)</small> <i>Œuvres complètes II</i>, La  Pléiade<br>
<small>(21), (22), (23), (24)</small> Idem<br>
<small>(25)</small> <i>Pilote de guerre</i>, XIV, Folio<br>
<small>(26)</small> Idem, XXVII<br>
<small>(27)</small> Idem, XXVII</small></p>


]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_13590</guid>
    <author>Jean Montenot</author>
    <pubDate>Thu, 19 Jun 2008 21:44:33 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[La pasionaria du Vietnam]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-LIFE/Portraits-et-Entretiens/La-pasionaria-du-Vietnam14045</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x383_arton14045.jpg" /><br /><br /><p class="spip">				<b> Duong Thu Huong</b>, la tigresse de Hanoi, est la romancière vietnamienne la plus traduite à l'étranger, alors que, dans son pays, les autorités rêvent de lui couper la langue. Parce que, depuis vingt ans, elle dénonce les tartuferies et les impostures d'un régime d'opérette. Parce qu'elle se bat pour la démocratie et les droits de l'homme. Parce qu'elle écrit des romans qui mordent et qui donnent une image très grimaçante de la réalité vietnamienne. </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><b>Duong Thu Huong, "Peu de place pour la tristesse"</b></p>

<p class="spip"><B>Emprisonnée, en 1991, vous n'avez pu emporter qu'un seul livre et vous avez choisi un dictionnaire de français. Pourquoi ?</B></p>


<p class="spip">				 En prison, il n'y avait rien pour se distraire, rien pour occuper le temps. Ni papier ni stylo. Pas de télévision non plus. Rien. Avant de m'emmener dans ma cellule, on m'a informée que j'avais le droit d'emporter soit une méthode d'automédication, soit un dictionnaire. Comme, jusque-là, je n'avais pas eu le temps d'apprendre une langue étrangère, j'ai choisi le dictionnaire de français qui appartenait à mon père. La prison était l'occasion, pour moi, de combler ce manque et d'apprendre quelques mots de cette langue qu'il avait parlée à l'époque de l'Indochine. J'ai donc fait mes bagages et, à côté de mes vêtements, j'ai posé le dictionnaire grâce auquel je peux aujourd'hui comprendre le français.</p>


<p class="spip">				<B>Vous êtes réfugiée en France depuis plus de deux ans. Comment vivez-vous cet exil ?</B></p>


<p class="spip">				 Paradoxalement, je ne connais pas le complexe de l'exilé. Je sors peu et je travaille tout le temps, tous les jours. Je suis comme un fantôme dans une ville fantôme. Et c'est dans cette ville que je désire accomplir mon dernier rêve : terminer mon oeuvre littéraire. Je n'ai donc pas d'états d'âme. Bien sûr, mon pays, ma famille et mes amis me manquent, mais ils sont là, présents dans ma tête et dans mon âme. S'il y a en moi une grande nostalgie, un grand manque, j'ai en revanche très peu de temps pour y penser. Quand on travaille comme un forçat, il reste peu de place pour la tristesse.</p>


<p class="spip">				<B>Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman, Au zénith, que publiera Sabine Wespieser en janvier 2009 ?</B></p>


<p class="spip">				 Si Au zénith est un roman, il est surtout l'histoire d'une vengeance, ma propre vengeance, mais également celle du peuple vietnamien. Pour cette raison, il ne ressemble pas à mes autres livres. En général, je m'inspire des histoires de personnes croisées sur ma route, et il me faut un an et demi pour écrire un roman. Celui-ci m'a demandé presque dix-huit ans de recherches. Et faire des recherches peut être dangereux. Surtout quand on fouille les crimes et les affaires sordides. Surtout quand on vit au Vietnam et que le non-dit, dans ce pays, est monnaie courante.
</p></div>

<p class="spip">Pour toutes ces raisons, <b>Duong Thu Huong</b>, 61 ans - aujourd'hui réfugiée à Paris - n'a cessé d'être la proie des communistes, bien qu'elle ait largement payé son tribut au patriotisme : mobilisée à 20 ans dans la résistance antiaméricaine, elle a affronté la peur sur les champs de bataille, animant une troupe de théâtre itinérante chargée de soutenir le moral des soldats. Sous le déluge de fer des B 52, elle a perdu un tympan et, lorsque se sont tus les fracas de la guerre, elle a rejoint Hanoi pour travailler comme scénariste dans les Studios d'Etat. Elle y fut accueillie en héroïne, elle qui avait su « chanter plus fort que les bombes ».</p>


<p class="spip">				Mais cette héroïne-là allait devenir une indésirable, d'abord, puis une proscrite. A la fin des années 1980, au moment où elle entra au Parti, elle fut presque aussitôt accusée de révisionnisme pour avoir osé peindre en noir la révolution dans son premier roman, <i>Au-delà des illusions</i>, dont l'héroïne refuse de pactiser avec le mensonge dans une société phagocytée par des bureaucrates bornés. Mais l'indomptable <b>Duong</b> ne baissa pas la garde. Elle brocarda « l'âme d'esclave des intellectuels » et se moqua copieusement des apparatchiks - « Des grillons enfermés dans une boîte d'allumettes » - avant de lancer cette banderille assassine : « Dans notre pays, le marxisme a été transformé en religion. » Et elle aggrava encore son cas en publiant <i>Les Paradis aveugles</i>, un roman désenchanté qui montre comment, coincée entre le féodalisme et le communisme, l'histoire vietnamienne saccage l'intimité des individus.</p>


<p class="spip">				Résultat : en 1990, la « chienne » <b>Duong</b> fut exclue du PC, et ses livres disparurent des librairies. « Vous pouvez trouver mes idées insupportables, vous pouvez m'assassiner, mais le fusil ne peut engendrer la confiance et la violence ne peut violer la vérité », répondra celle qui fut alors l'objet d'une perfide campagne de dénigrement, à grand renfort de vidéos truquées. Avant d'atterrir, sans procès, en avril 1991, dans une prison de Hanoi, où elle n'eut le droit d'emporter qu'un seul livre - elle choisit un dictionnaire de français. Et c'est à la France, justement, qu'elle dut sa libération, sept mois plus tard. Elle ne dépassait pas les 37 kilos, mais son image de rebelle pesait lourd au Vietnam, où cette Mère Courage est désormais une figure emblématique. Et où ses romans circulent sous le manteau, au nez et à la barbe des censeurs.</p>


<p class="spip">				La suite ? Un long exil intérieur de quinze ans. Surveillée, harcelée, calomniée, <b>Duong Thu Huong</b> assuma sa condition de dissidente avant que les hiérarques l'autorisent à se rendre à Paris, en janvier 2006 : invitée par son éditrice <b>Sabine Wespieser</b>, la romancière décida alors de ne pas retourner dans son pays : libre ! Et prête à savourer sa revanche, grâce à ce beau cadeau que lui fait la collection Bouquins, où sont rassemblés quatre de ses livres :<i> Au-delà des illusions</i>, <i>Les Paradis aveugles</i>, <i>Roman sans titre</i> et l'admirable <i>Terre des oublis</i>, qui prend le contre-pied de la propagande communiste et dévoile les douloureuses séquelles de la dernière guerre en mettant en scène une Chimène orientale déchirée entre l'amour et le devoir.</p>


<p class="spip">				D'un récit à l'autre, on découvre une oeuvre chevillée à l'âme d'un peuple bâillonné, une oeuvre qui éclaire la dimension tragique de la condition vietnamienne. Et qui dépose sur les décombres de l'Histoire les mille fleurs d'une prose lumineuse, sensuelle, limpide comme un ruisseau, bruissante comme une rizière : un flamboyant bouquet de sons et de couleurs, de parfums et de saveurs. Pour que la grâce triomphe des ténèbres.</p>

<p class="spip"><i>Oeuvres</i>, par <b>Duong Thu Huong</b>. Trad. du vietnamien par <b>Phan Huy Duong</b>. Bouquins/Robert Laffont, 1010p., 30€.</p>]]></description>
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    <author> Clavel André</author>
    <pubDate>Fri, 13 Jun 2008 18:33:38 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[Portraits et Entretiens]]></category>
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