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  <title><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA - Magazine Qobuz]]></title>
  <link>http://www.qobuz.com/info/-ARCHIVES-CLASSICA219</link>
  <description><![CDATA[]]></description>
  <language>fr-FR</language>
  <copyright>&#xA9; Qobuz</copyright>
    
    <item>
    <title><![CDATA[Samson François L'attente de l'instant magique (Classica n°11 - avril 1999)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Samson-Francois-L-attente-de-l13875</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x268_arton13875.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><BR>
<font color=#c0a778><big><b>Un feu sacré</b></big></font>
<br></p>

<p class="spip">Samson François fut sans doute, en France, la dernière grande figure de la tradition « début de siècle » du piano romantique, et peut-être aussi la plus marquante et la plus accomplie. Avec sa tête de jeune premier, cheveux longs et mèche tombante, regard absent, fine moustache, et cigarette au coin des lèvres, il avait déjà le physique de l’artiste romantique. Qu’on y ajoute son talent, son charme fou, son goût du luxe et sa vie mondaine, et l’on ne s’étonnera pas que sa renommée ait, de son vivant, dépassé le cercle fervent des mélomanes. Il fut une sorte de vedette, auprès des jeunes notamment (auquel il restera fidèle en faisant toujours les tournées des Jeunesses Musicales de France), une sorte d’Albert Camus du piano si l’on veut, au point que <i>Jours de France</i>, fait rare pour un musicien classique, lui consacre deux pleines pages illustrées en 1960. Marqués à jamais, ces jeunes d’antan sont restés fidèles à sa mémoire, empêchant qu’il ne soit jamais oublié en France.</p>

<p class="spip">Né à Francfort le 18 mai 1924 de parents français, après neuf ans de voyages et déjà cinq ans de passion pour le piano, il obtient à onze ans le Premier Prix du conservatoire de Nice. À cette époque, il joue déjà Liszt de façon étonnante. Présenté à Alfred Cortot, la superstar du piano français décide de le prendre gratuitement sous son aile, car la situation matérielle de ses parents est très précaire. Cortot le confie d’abord à son assistante, qui n’est autre qu’Yvonne Lefébure, puis à Marguerite Long, qui disciplinera son tempérament de feu, et lui fera découvrir Debussy et Ravel. Ses études se finissent en 1943, lorsqu’à dix-neuf ans il remporte le premier concours Long-Thibaud, et se fait remarquer par Pathé-Marconi.</p>

<p class="spip">Ce n’est toutefois qu’après la guerre — traversée, apparemment, avec insouciance — que sa carrière musicale commence réellement. Les concerts et les tournées se suivent, et Samson François ne cesse de séduire, de transporter ses auditeurs et l’ensemble de la critique. Il faut dire qu’il a alors une virtuosité sans faille et qu’il fait atteindre des sommets à ses œuvres de prédilection, à l’image de ce premier enregistrement de 1947 où il interprète « Scarbo » de façon extraordinaire. </p>

<p class="spip">Si son génie, son inspiration, sont incontestés, le public doit parfois patienter un peu avant qu’il ne parvienne à ces cimes. Généralement pas longtemps, au demeurant, et avec, en consolation, la démonstration d’une technique éblouissante. Il donne énormément de concerts, avec un succès fou, en France comme à l’étranger, et sa vie est très animée, et sans doute aussi très éprouvante physiquement. En 1959, il est atteint d’une hépatite virale. Mais il se soigne avec mauvaise volonté, reprenant les concerts et sa vie intense après seulement un mois d’arrêt ! Sa résistance physique lui permet de ne pas trop en faire pâtir ses récitals, mais après 1961, une fatigue physique se fera parfois sentir et ses faiblesses ne seront plus seulement des problèmes d’inspiration, mais bien des problèmes digitaux. Malgré tout, il se rattrape toujours en cours de concert et finit toujours par faire oublier ses « absences » — alors imputées à un possible alcoolisme. Samson buvait certes, et parfois seul, mais il semble bien qu’il n’ait pas été alcoolique. En revanche, il est certain qu’il avait peu d’égards pour sa santé. </p>

<p class="spip">Début 1968, il a une attaque cardiaque, qu’il ignore, puis un infarctus, qu’il prend lui aussi à la légère : après un mois de repos, contre l’avis de ses médecins et de ses proches, il reprend ses activités qui, cette fois en souffrent sérieusement, certains concerts étant parfois, et de plus en plus souvent, entièrement ratés. Ses étincelles de génie, sans le déserter complètement, se font de plus en plus rares. Ses doigts ne lui obéissent plus toujours. En 1970, à quarante-six ans, Samson François en paraît soixante. Après une tournée prodigieuse au Japon, il meurt à Paris, le 22 octobre 1970, interrompant ainsi l’intégrale Debussy qu’il était en train d’enregistrer. Ce fut son chant du cygne.
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<font color=#c0a778><big><b>« Une voix qui chante »</b></big></font>
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<p class="spip">Samson François fut le pianiste de l’attente. À ses admirateurs, il enseigna la patience. Attente de l’instant magique. Attendre l’événement qui le fera passer la vitesse supérieure, ou inférieure, attendre ce moment où tout bascule et où l’on découvre de nouvelles contrées, sans qu’apparemment l’on n’y soit pour rien, par le pur effet de la magie. « Ah ! Ah ! patience, mon Dieu, patience… » Telle était la « méthode » de Samson François, ou même son style de vie, comme en témoigne l’un des nombreux textes (parfois métaphysiques, et très inspirés de Nietzsche) qu’il écrivit pendant une grande partie de sa vie : </p>

<p class="spip">« <i>Voici l’époque du hasard. L’être enregistre des forces qui lui échappent, et parfois il lui reste suffisamment de talent pour les exprimer. Soudain, alors, un monde obscur et totalement inconnu s’entrouvre. Des énergies se libèrent. Qu’allons-nous faire demain ? Tout à coup nous voulons tout savoir. et, avec angoisse, pressons le messager… Une voix chante là-bas, mais que nous dit-elle ? (…) sachons rester à l’affût de la chose qui nous arrive, gardons la précieusement, ne l’employons jamais… Attendez… qu’on vous la demande !… Alors !… (“simplement parce que c’est l’usage”) laissez-la s’échapper, force étrangère… étrangère… en refusant à jamais l’angle, la ligne droite, le triangle et le carré.</i> »</p>

<p class="spip">Tout est dit sur sa conception de la vie et de la musique. D’abord, la vie et la musique ne sont qu’une même chose : une accumulation et une libération de forces. Toute sa vie, poursuivi par une idée fixe, il a été disponible à toutes sortes d’expériences, inquiet plutôt qu’angoissé, comme il aimait le dire, par le mystère de la vie. Au point d’en oublier de dormir la nuit, et surtout de dormir assez, préférant lire, sortir, recevoir, séduire, dilapider plus d’argent qu’il n’en avait, bref ce qu’il appelait « s’amuser » — même pendant et après d’épuisantes séries de concerts. </p>

<p class="spip">On comprend alors l’effet d’improvisation laissé par ses interprétations, de même que son amour profond pour le jazz et les jazzmen dont il sentit bien, toutes ces nuits passées à les écouter, qu’ils lui ressemblaient davantage que ses « collègues ». On comprend son dégoût pour une conception professionnelle de la musique (« je suis un amateur » répétait-il sans cesse) qui risque toujours de devenir routinière. On comprend ses « irrégularités », un morceau s’interprétant selon l’inspiration et l’état d’esprit du moment, et non d’une façon prédéfinie : « <i>On joue TOUT bien, à condition de n’avoir ni interprétation ni technique. L’interprétation n’est qu’une idée préconçue, une émotion fanée, quant à la technique elle n’est qu’une formule par laquelle on apprend à jouer malgré soi</i> ».
Il plaçait des accents là où rien n’était indiqué, donnant à ses interprétations une liberté rythmique et un sens du rubato uniques, avec une grande inventivité de la main gauche, laissant fluctuer les tempi, ou au contraire couler les phrases dans un cadre rigide. En grand romantique, il s’appropriait complètement les œuvres. Ce n’était toutefois pas par égocentrisme. Là encore, il attendait ce que lui dictait chaque son : « <i>ce qu’il faut surtout c’est qu’on n’ait jamais l’impression d’être obligé de jouer la note qui suit</i> » disait-il, ou encore, pour Chopin, « <i>l’idéal c’est de retrouver les touches au fur et à mesure que la mélodie se présente à vous. Attendez-la !</i>… ». </p>

<p class="spip">Ce style de jeu le rendait difficile à accompagner, ce qui, malgré le résultat souvent exceptionnel, dissuada certains chefs de multiplier les expériences, y compris parmi les plus grand (Monteux et Ormandy par exemple). On n’a pas toujours le goût de la corde raide ! Mais c’est aussi ainsi qu’il a fait — et continue de faire — redécouvrir Chopin, comme dans cette <i>Étude n° 4 op. 25</i> qui tournoie de façon vertigineuse sous ses accents, jusqu’à en être méconnaissable… et sublime.</p>

<p class="spip">Pour Samson François, la mélodie importait plus que tout. « <i>Je néglige un peu la construction architecturale, je suis la phrase mélodique — je ne la prévois pas. Il faut avoir le sens du récit musical, il faut trouver un langage… je n’ai jamais travaillé la virtuosité : l’important, c’est la mélodie</i> ». Il savait la conduire et lui donner un sens féérique. Sans doute est-ce par goût de la mélodie qu’il ne fit guère montre de sa puissance, préférant rester à la surface des choses, surfant sur l’instant magique qu’il avait su capturer et qu’il faisait durer en lui donnant les multiples couleurs de son toucher unique. Il avait une patte de félin, attaquant le piano les doigts plats, de ses dix doigts à qui il demandait d’être chacun « une voix qui chante ».
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<font color=#c0a778><big><b>Instants capturés</b></big></font>
<br></p>

<p class="spip">S’il était avant tout un homme du concert, de l’instant, Samson François a laissé de beaux enregistrements. Bien qu’ils n’aient plus les qualités techniques que l’on attend aujourd’hui, et que leur prise de son soit souvent très peu flatteuse, il faut écouter l’ardeur et la poésie de ses Chopin, la magie de son Debussy (touchant malgré ses imperfections techniques), la sécheresse hallucinante de son Ravel (joué quasiment sans pédale en solo et avec une tristesse et une angoisse inouïes dans les concertos, surtout le <i>Concerto pour la main gauche</i>), l’énergie diabolique de ses <i>Concertos</i> de Prokofiev (il créa le <i>Cinquième concerto</i> aux Etats-Unis avec Leonard Bernstein, en 1947, et resta l’un de ses meilleurs interprètes). Il faut écouter son Schumann très fantasque, et regretter qu’il n’ait quasiment pas eu le temps de jouer Mozart qui, avec Chopin et Debussy, appartenait à sa « Sainte Trinité ».</p>

<p class="spip">Comment ne pas être touché par son imagination, son goût de l’affabulation, sa sincérité, dont sa vie entière témoigne ? Aimer Samson François, c’est aimer « <i>celui qui au-dessus et au-delà de lui-même veut créer et, de la sorte, court à sa perte</i> » (Nietzsche), c’est aimer celui qui, finalement, abordait chaque œuvre pour la dernière fois de ses « doigts désolés ».<br>
<br>
<div align=right><b>Stéphan Vincent-Lancrin</b></div></p>]]></description>
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    <author>Stéphan Vincent-Lancrin</author>
    <pubDate>Sat, 30 Oct 2010 00:04:59 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Les artisans du disque  Mirare (Classica n°83 - juin 2006)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Les-artisans-du-disque-Mirare12695</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x237_arton12695.jpg" /><br /><br /><p class="spip">« Mirare », en latin, est un verbe qui veut dire regarder avec étonnement, les yeux grand écarquillés ; s’émerveiller, comme un soir de Noël ou un matin de fête. Lui, cela fait plus de vingt ans qu’il s’émerveille devant la musique classique, organisant depuis son Créa de Nantes, les manifestations les plus originales et les plus courues de l’Hexagone. <b>Les Moments musicaux de L’Hermitage</b> à <b>La Baule</b> c’est lui. <b>Les musiques sacrées</b> de l’<b>abbaye de Fontevraud</b>, c’est re-lui. Le marathon pianistique de <b>La Roque-d’Anthéron</b>, c’est encore lui. <b>Les Fêtes musicales en Touraine</b> de la <b>Grange de Meslay</b> et la <b>Folle Journée de Nantes</b> – quatre jours non stop, plus de 150 concerts, 130 000 billets vendus – c’est toujours lui. Le succès de cette dernière manifestation est d’ailleurs tel qu’il n’a pas hésité à transporter le « concept », comme on dit de nos jours, de l’exporter à l’étranger, à commencer par Bilbao en Espagne et surtout à Tokyo, où le sens de l’organisation, la curiosité et l’enthousiasme des Nippons peuvent donner leur vraie mesure.</p>

<p class="spip">« <i>Avoir fondé <b>Mirare</b> n’est que la suite et le complément logique de toutes ces activités</i>, explique <b>René Martin</b>. <i>Entre les artistes que nous nous efforçons de faire découvrir, ceux qui n’ont pas encore ou plus de maison de disques, ceux avec lesquels nous avons depuis longtemps établi une complicité, le vivier était tout trouvé</i>. » Le Ricercar Consort de Pierre Pierlot et le haute-contre Carlos Mena, le claveciniste Pierre Hantaï, les pianistes Brigitte Engerer et Anne Queffélec, le Quatuor Ebène, ces artistes en situations d’électrons libres, gravitant avec une régularité de métronome autour de toutes ces manifestations étaient en demande, assurés qu’ils étaient d’être respectés dans leurs désirs et leurs choix artistiques. « Question de confiance », glisse René Martin, revendiquant ces rapports privilégiés, aussi importants sur le terrain strictement musical que sur le plan humain.</p>

<p class="spip">Le disque, il y croit encore dur comme fer, malgré les Cassandre de la profession qui prédisent sa fin toute proche, malgré les majors embarquées dans leur politique artistique calamiteuse, malgré les Fnac qui ont perdu le feu sacré et réduisent leurs rayons comme peau de chagrin, malgré la morosité générale et les incertitudes économiques qui hypothèquent lourdement l’avenir. « <i>Oui, j’y crois, plus que jamais</i>, s’enflamme-t-il. <i>Je crois à l’objet en lui-même, celui que l’amateur aime tenir entre les doigts. À sa préciosité. À la beauté et à l’unicité de ce qui est enregistré. À l’intelligence du texte qui l’accompagne. À l’originalité de sa présentation. D’ailleurs, vous avez remarqué ? On ne télécharge pas un disque classique. On ne le copie pas – ou alors, uniquement si on ne peut pas faire autrement, à cause de sa rareté. Car c’est un bien personnel, avec lequel chacun entretient un rapport unique, comme dans une authentique histoire d’amour…</i> »</p>

<p class="spip">Les faits sont têtus, comme disait Lénine, et lui donnent raison. Bon an mal an, <b>Mirare</b> propose une douzaine de productions, qui se vendent correctement, à dix mille exemplaires chaque, avec quelques petits miracles, comme ces best-sellers « Rêve d’amour » par l’ensorceleuse <b>Brigitte Engerer</b> épanchant ses secrets dans des pièces de Schubert, Liszt, Schumann et Chopin (MIR 955) ou le <i>Stabat Mater</i> de Vivaldi chanté par <b>Carlos Mena</b> (MIR 9968) qui fait un carton depuis sa parution en octobre 2004. Les disques officiels, reprenant le thème des Folles Journées, font également un malheur, comme par exemple le programme <b>Bach-Haendel</b> de la dernière cuvée 2006 (MIR 009). Mais tout cela au fond ne trouble guère la tranquillité de René Martin ; bien à l’aise dans ce rôle de médiateur entre les artistes médiums, les médias et le public médusé et séduit, qui le suit dans la moindre de ses aventures.</p>

<p class="spip">Trois personnes, employées à temps plein font vivre le label <b>Mirare</b> : une responsable commerciale, Maud Gari ; le fils de René Martin, François René en tant que directeur artistique ; et une assistante de production. Pour le reste… Foin de la soi-disant crise du disque, de la déprime artistique, de la galère économique ! L’artisanat est aussi parfois un long fleuve tranquille ; et l’émerveillement ne fait que commencer…<br></p>

<p class="spip"><div align=right><b>Xavier Lacavalerie</b></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12695</guid>
    <author>Xavier Lacavalerie</author>
    <pubDate>Mon, 01 Feb 2010 14:53:48 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Rachel Yakar, notre pionnière (Classica n°77 - novembre 2005)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/Qobuz-info/Archives-Classica/Rachel-Yakar-notre-pionniere12914</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x385_arton12914.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><BR>
Et s’il s’agissait de la plus remarquable en même temps que modeste, de la plus exemplaire carrière de chant française de la fin du siècle ? Rachel Yakar, notre Rachel, va fêter ses 70 ans en mars prochain. Comme ni la fête ni le faire savoir n’est son genre – elle est farouchement famille –, compliments, flonflons seront sans doute rares. Eh bien, prenons les devants, nous qui l’aimons et la suivons depuis toujours. Ce qu’elle a fait, personne ne l’a osé. Crespin, il est vrai, était déjà allée faire à l’étranger la carrière que Paris lui chipotait. Mais elle était déjà la Lionne. Quand Rachel s’est expatriée (et où, à Düsseldorf !), elle n’était rien ni personne. M. Dussurget, préfet du chant à l’Opéra de Paris, n’aurait pas eu une oreille pour la jeune voix française même la plus belle, ambrée, ample, chaude et profonde, qui s’épanouissait chez Germaine Lubin – dont la seule Rachel peut se dire vraiment l’élève. On s’est trouvé l’entendre dans le sublime salon du quai Voltaire, se risquant à Fiordiligi (si peu à la mode alors) avec une qualité et un style qui annonçaient, à condition de prudence, une grandissime carrière. Frédéric Adam, directeur à Strasbourg, alors le meilleur opéra de France et de loin, l’a aussitôt fait venir. Rachel a débarqué dans son petit manteau, sa valise à la main, très Mimi de <i>Bohème</i>, a auditionné, est repartie avec un contrat. Frasquita de <i>Carmen</i> est sans risques pour la voix, mais où elle fait voir son étoffe et son brio. Le soir de la première (en 1963) le directeur de Düsseldorf était là. Sur-le-champ il engageait Rachel – pour les vingt ans de troupe qui ont suivi. </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big>RACHAL YAKAR</big><br><br>
<b>EN STUDIO</b><br>
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<b>À connaitre</b>
<div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Rachel-Yakar-Claude-Lavoix-French-Songs/Classique/Rachel-Yakar/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-0724356143357.html"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_french_songs.jpg" /></span></a></div><br>
<b>Fauré, Hahn, Bizet, Chabrier</b><br>
Mélodies<br>
<font color=black><small>Rachel Yakar, soprano<br>
Claude Lavoix, piano</small></font><br>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Rachel-Yakar-Claude-Lavoix-French-Songs/Classique/Rachel-Yakar/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-0724356143357.html"><font color=white><small>Télécharger l'album, disponible en LossLess</small></a></font><br>
<br>
<div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Gustav-Leonhardt-Rameau-Pygmallion/Classique/Gustav-Leonhardt/deutsche-harmonia-mundi/default/fiche_produit/id_produit-0035627714320.html"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_rameau_pygmalion.jpg" /></span></a></div><br>
<b>Jean-Philippe Rameau</b> (1683-1764)<br>
Pygmalion<br>
<font color=black><small>La Petite Bande, Gustav Leonhardt (1981)</small></font><br>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Gustav-Leonhardt-Rameau-Pygmallion/Classique/Gustav-Leonhardt/deutsche-harmonia-mundi/default/fiche_produit/id_produit-0035627714320.html"><font color=white><small>Télécharger l'album, disponible en LossLess</small></a></font><br></p></div>

<p class="spip">Au Deutsche Oper am Rhein elle a tout chanté de ce qui a su peu à peu la développer, sans jamais la hasarder : les Mozart, les Puccini, les Richard Strauss jusqu’à Arabella, sa première Mélisande. Musicienne comme elle était, riche d’autres possibilités de répertoire, elle s’est créé un emploi, une identité bien à elle. Bach, l’oratorio, les styles anciens (qu’on ne disait pas encore : baroques), le ton de Versailles, elle connaissait, avec cette élégance française et cette pâte profonde de voix où il y a de l’Italie, de l’Orient aussi. Elle a rayonné. Un Corboz, un Harnoncourt déjà n’ont pas tardé à la connaître. Elle devenait internationale de la meilleure façon qui soit : sans bouger. Comment l’aurait-elle fait ? Elle avait fait le choix de carrière le plus sage, prenant racine : héroïque aussi, trop souvent séparée de son mari Michel Lecocq, ténor, lui aussi élève de Lubin, qui menait en France la carrière convenant à son emploi. Ils forment toujours le couple le plus heureux et enviable de l’opéra français. La France est insulaire, ce qui se passe ailleurs y est indifférent. Elle ne s’est pas intéressée à des succès et un bonheur si peu glamour. Strasbourg évidemment l’a revue dans <i>Le Jeune Lord</i> de Henze mis en scène par Ponnelle où se révélait aussi une toute jeune Eliane Manchet, sa rare Mélisande, son unique (et formidable) Mireille. </p>

<p class="spip">N’ayant jamais délaissé Bach et Rameau en concert, Rachel s’est trouvée dans la position historique unique, inconnue ou méconnue comme elle était, d’être à peu près la seule prête, côté musique comme côté voix, pour les répertoires inexplorés qu’allait découvrir la vague baroque bientôt déferlante. Elle pourra dire un jour plaisamment, quand Paris enfin daignera l’entendre dans Mozart (aux Champs-Elysées il est vrai, Elvire du cycle Barenboim-Ponnelle), qu’elles n’étaient pas nombreuses à pouvoir donner à Harnoncourt comme à Barenboim, égal, le Mozart qu’ils voulaient ! Alors, baroqueuse ? Classique ? Vraie chanteuse tout simplement. On l’avait vue brièvement à Aix, Naïade d’une <i>Ariadne</i> avec Crespin puis à Genève, <i>Iphigénie</i> avec Corboz, toujours à cette intangible frontière du baroque et du classique. Le break a été évidemment sa fabuleuse Poppée de chair et de sang, mais aussi de miel et de soie, d’une sensualité vocale inimaginable, clou de la trilogie Monteverdi de Ponnelle et Harnoncourt à Zurich en 1975. Mozart suivra, avec Ilia de l’<i>Idomeneo</i> inaugural, Celia dans un <i>Lucio Silla</i> impossible à recommencer et même imaginer aujourd’hui, avec Gruberova, Ann Murray, Tappy. Bayreuth (Freia de <i>Rheingold</i> la première année) n’a été qu’un épisode, montrant que si le nom de Yakar ne disait pas grand-chose à Dussurget, Pierre Boulez, lui, la connaissait. </p>

<p class="spip">La vraie, l’éclatante réparation française a dû attendre 1981 : Bernard Lefort, pionnier de Janácek en France, faisait d’elle la première Jenufa de Paris. Est-il besoin de dire que rien n’en résulta, hors les Mozart au TCE qu’on a dits dus à Ponnelle bien plus qu’à Paris qui n’aime pas et pardonne rarement qu’on ait réussi sans Paris (ce qui par parenthèse est vrai de Ponnelle aussi). Pourtant la rumeur était lancée. Un mensuel musical venant en 1980 sur les talons de <i>Musiques</i> (qui tint quand même un an et demi) faisait de Rachel la couverture de son numéro 0 – mais il n’y eut pas de n° 1. Mais il y eut Aix et Lyon aussi, où grâce à Gardiner, le baroque allait être chanté quelques années avec de vraies voix, faites à Mozart, capables de Mozart. En 1983, Aix a vu l’immortel <i>Hippolyte et Aricie</i> avec Jessye Norman, Van Dam, et Rachel dans la superbe vérité ; dans l’incroyable <i>Scylla et Glaucus</i> de Leclair à Lyon en 1986, vingt ans après on persiste et signe : la Junon de Rachel y a été la plus magistrale incarnation baroque de scène qu’on ait vue. Qu’alors Haitink lui ait offert à Glyndebourne la Maréchale parle pour sa mobilité, qui après tout n’est rien qu’une santé vocale supérieure. On préfère dire comme pour Madame de Maintenon : Votre Solidité. Car c’est de solidité que le chant et l’enseignement du chant sont faits, et ont cruellement besoin. Le génie et la voix, notre Rachel les avait par ailleurs.</p>


]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12914</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Mon, 21 Dec 2009 00:00:00 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Riccardo Muti, l'autocrate adulé (Classica n°94, juillet/août 2007)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Riccardo-Muti-l-autocrate-adule12607</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x234_arton12607.jpg" /><br /><br /><p class="spip">D’abord on voit le fauve, ou plutôt – il ne mordrait personne – le félin : la souplesse, l’agilité caressante, la détente, imparable Bagheera, avec baguette. C’est lui qui a presque fait sauter de leurs sièges les sénateurs des Wiener Philharmoniker à Salzbourg quand il a attaqué, tel la foudre, l'apparemment tout anodine ouverture de <i>Don Pasquale</i>. C’était en 1971. Muti, nouveau venu, avait 29 ans. Benjamin des plus grands, et héritier avéré des encore plus grands : Toscanini avec le vif-argent ; Cantelli, dont il avait gagné en 1967 le concours qui porte son nom. Commencer au sommet, il avait l’habitude : pour son premier concert à Salzbourg, il avait eu Richter soliste, dans Schumann ; au Maggio de Florence, Richter aussi, dans Mozart. Ensuite, une fois les foules renversées et, ce qui est mieux, ses orchestres subjugués, il établit son territoire. Il va faire aimer ce qu’il aime. À Salzbourg, année après année, Pergolèse, le <i>Stabat</i>, inattendu là ; Mozart, la <i>Concertante</i> ; Berlioz, <i>les Nuits d’été</i>, guère fréquentées alors. À Florence, Spontini, <i>Agnese di Hohenstaufen</i> ; ou les raretés (alors) de Haendel, <i>Deborah</i>, de Meyerbeer, <i>L’Africaine</i>, toutes deux avec Jessye, elle aussi débutante. Ce félin explore, prudent autant que hardi ; d’emblée, il marque son territoire. Il aime ce qui est aux frontières : périodes d’art qui ne sont ni ceci ni cela, mais où quelque chose arrive ; un classicisme où déjà du <i>Sturm und Drang</i> fait vibrer les lignes, Gluck ; un classicisme attardé qui cueille ses fruits d’arrière-saison, Cherubini, Spontini ; par-dessus tout cette musique de Naples (sa ville natale) où la Bibliothèque est riche de tant de trésors qu’un jour – il le veut – il fera vivre.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big>RICCARDO MUTI</big><br><br>
<b>EN CONCERT</b><br>
<br>
<font color=black>Jeudi 14 - Vendredi 15 janvier 2010<br>
Orchestre National de France, Riccardo Muti<br>
<small><b>Chabrier</b> : <i>Espana</i> - <b>Ginastera</b> : <i>Concerto pour harpe et orchestre</i> (Xavier de Maistre, harpe) - <b>Falla</b> : <i>Le Tricorne</i>, suite n° 2 - <b>Ravel</b> : <i>Rapsodie espagnole</i>, <i>Boléro</i></small></font><br>
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<b>EN STUDIO</b><br>
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<b>À connaitre absolument</b>
<div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Riccardo-Muti-Wiener-Philharmoniker-Konzertvereinigung-der-Wiener-Staatsopernchor-Mozart-Le-nozze-di-Figaro/Classique/Riccardo-Muti/default/fiche_produit/id_produit-0077774797856.html"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_muti_mozart_cover.jpg" /></span></a></div><br>
<b>Wolfgang Amadeus Mozart</b> (1756-1791)<br>
Les Noces de Figaro<br>
<font color=black><small>Thomas Allen (Figaro), Dame Margaret Price (La Comtesse), Kathleen Battle (Susanna), Jorma Hynninen (Le Comte), Ann Murray (Cherubino)<br>
Wiener Philharmoniker, Riccardo Muti (1987)</small></font><br>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Riccardo-Muti-Wiener-Philharmoniker-Konzertvereinigung-der-Wiener-Staatsopernchor-Mozart-Le-nozze-di-Figaro/Classique/Riccardo-Muti/default/fiche_produit/id_produit-0077774797856.html"><font color=white><small>Télécharger l'album, disponible en LossLess</small></a></font><br>
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<b>À redécouvrir</b><br>
<div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Riccardo-Muti-Wiener-Philharmoniker-Schubert-Symphonies-2-4/Classique/Riccardo-Muti/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-0724357324359.html"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_cover-schubert-muti-2_4.jpg" /></span></a></div><br>
<b>Franz Schubert</b> (1797-1828)<br>
Symphonie n°2 en si b majeur D 125 (1814-1815), Symphonie n°4 en ut mineur D 417 "Tragique" (1816)<br>
<font color=black><small>Wiener Philharmoniker, Riccardo Muti (1992)</small></font><br>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Riccardo-Muti-Wiener-Philharmoniker-Schubert-Symphonies-2-4/Classique/Riccardo-Muti/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-0724357324359.html"><font color=white><small>Télécharger l'album, disponible en LossLess</small></a></font><br></p></div>
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Mais enfin on n’est pas un tel musicien et maître avec seulement de l’énergie, du rythme. Si Muti s’est d’emblée fait aimer de ses orchestres, c’est que de ceux-ci il faisait, comme par magie ou hypnose, sortir un son plus suavement mâle, plus sculpturalement beau qu’ils ne se croyaient capables de donner. C’est enivrés de leur propre son que les orchestres se jettent, si l’on peut dire, dans ses bras. Du travail, certes, et exigeant, harassant : mais dans la production de la beauté, l’épanouissement sonore, toujours. D’ainsi les obliger à se surpasser, les musiciens l’aiment. Quand à Philadelphie, à trente-huit ans, il succéda aux décennies de règne d’Ormandy, la femme d’un de ses instrumentistes a dit : « Je ne croyais pas qu’un jour mon mari serait amoureux d’un homme ! » On l’aime, oui. Mais il commande. Et d’abord domine. Ce son sublime – à son premier <i>Cosi</i> de Salzbourg, on a pu croire que dans l’orchestre il n’y avait que des altos : voluptueux, déchirants –, c’est d’abord une oreille. Une oreille Argus, omniprésente, qui ne laisse rien passer. Pas analytique pourtant, ce qui serait défaire le son, ses fusions et ses posologies minutieuses et amoureuses, ses effusions. Muti rassemble le son, mais il le fait dans la transparence et la fluidité. Magie encore.
Alors, au-dessus de la détente et même de l’oreille, il faut bien qu’on mette la tête. Le regard. Un jeune Bonaparte, qui entraîne pour conquérir, celui du pont d’Arcole. Volonté et détermination. Inflexibilité et infaillibilité. Et sur la Fortune elle-même, le contrôle. Il est là, le mot maître. Tout en tête, les éléments, les composantes, le disparate, qu’un pouvoir central autocrate modère, fait s’entendre, obtenant l’harmo­nie, l’unité. La pluralité des voix pouvait être Babel. Et voici : c’est, s’épanouissant dans le beau et pour le beau, le Meilleur des Mondes. L’utopie de Leibniz. Cela ne se peut sans une computation, une maîtrise, forcenées. D’où le peu de goût, depuis toujours, de Muti pour l’esthétique du disque. Il l’a assez dit : « Je suis là, j’ai tout à ma main, je contrôle tout. Et il y a là-bas dans sa cabine quelqu’un qui me contrôle, et que je ne contrôle pas. » Aussi, autocrate (et aristocrate) préfère-t-il le live et les beaux hasards qui en sont la vie – et qu’il dirige.</p>
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On ne raconte pas sa carrière, qui n’est pas une carrière mais, de sommet en sommet (les orchestres, Florence, Salzbourg, la Scala) la continuité à la fois fluide et volontariste de son développe­ment personnel. On pense à Nietz­sche : « Un chemin, une ligne droite, un but. » À la Scala en presque vingt ans, il a montré comment la musique italienne chante le mieux, pas en donnant de la voix seulement, mais en mettant du chant dans les mots. On en a retenu Cherubini et Spontini explorés, <i>Lodoiska</i> et <i>La Vestale</i> ; Gluck et Mozart rapprochés entre <i>Idomeneo</i> et <i>Iphigénie en Tauride</i> ; Verdi évidemment, de <i>Nabucco</i> (son spectacle inaugural) au <i>Requiem</i>, dans la vérité de ses mots. Il sait aimer : il a donné <i>La Création</i> à Salzbourg, pour la joie d’y voir s’envoler la voix d’ange de Lucia Popp. Mais il sait refuser : <i>Lohengrin</i> à Bayreuth, Boris à Vienne. Et Paris, où <i>Le Trouvère</i> que Liebermann lui offrait n’était pas assez sous son contrôle. Mais on peut espérer que Paris, où il revient très fidèlement pour le National (on se souvient de <i>Sept paroles</i>, d’une <i>Mort de Cléopâtre</i>, inoubliables) le verra enfin à l’Opéra. On n’aura attendu que trente-cinq ans ans. Il a formé son orchestre de jeunes, le Cherubini : il les dirige à son festival de Ravenne, et à Salzbourg désormais où, régénérant le Festival de Pentecôte, il y fait revivre sa Naples bien aimée. Cette fin mai c’était <i>Il ritorno di Don Calandrino</i>, opéra de Cimarosa, et cet <i>Oratorio a Quattro Voci</i> d’Alessandro Scarlatti (1660-1725). L’an prochain, ce sera le tour de Paisiello. Mais Muti est un passionné patient ; un fonceur lent. Le temps travaille pour lui. La sonorité est plus belle chaque année. Et Mozart, au fait, ne prend pas une ride !</p>
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<div align=right><font color=#c0a778>André Tubeuf</font></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12607</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Fri, 18 Dec 2009 12:36:37 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Amateur éclairé. Carole Bouquet, rien que pour l'opéra (Classica n°65, septembre 2004)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Amateur-eclaire-Carole-Bouquet12978</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x311_arton12978.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Elle s’est à peine remise du tournage de la veille, que déjà les caméras l’attendent. Le rôle qu’elle joue est un rôle « physique », et le décor du film à peine moins commode : six étages de pièces et d’escaliers biscornus d’un hôtel particulier du Sentier à Paris, transformés en vaste chantier. Aussi, pour se rafraîchir entre deux claps, <b>Carole Bouquet</b> grimpe dans la petite loge qu’elle s’est aménagée tout en haut, et là, miracle de l’évasion, ouvre sa valise de CD et se plonge dans la musique. En mélomane avertie, elle détaille son menu musical du jour.</p>
<font color=#c0a778><b>Emmener vos disques sur un tournage, c’est une habitude ?</b></font><br>
Je le fais à chaque fois, car on attend souvent longtemps entre deux prises. (<i>Elle fouille dans ses disques.</i>) En ce moment, j’ai le <i>Don Giovanni</i> de Giulini, qui vient de remplacer ses <i>Noces</i> que j’écoutais encore la semaine dernière. Des classiques aussi : les <i>Goldberg</i> de Gould, un enregistrement de Bach retrouvé à Leningrad en 1957, avec Gould et Menuhin. Kissin dans Chopin, Haendel – des cantates, <i>Alcina</i> avec Natalie Dessay…<br>
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<font color=#c0a778><b>Vous n’écoutez que de la musique classique ?</b></font><br>
Quasiment. Un peu de jazz tout de même – Ella Fitzgerald… Et aussi Elvis Presley qui me détend beaucoup. Quoi d’autre ? (<i>Elle continue à fouiller…</i>) <i>Cenerentola</i>, évidemment avec Bartoli que j’adore… Beaucoup de Richter, de Heifetz. Qu’est-ce qu’il y a ici ? (<i>Fouillant toujours</i>), le <i>Requiem</i> de Campra, <i>Le Trouvère</i>, ici dans la version Karajan, <i>Lucie</i> avec Dessay… Il y a quelques années, j’ai eu une grande époque Deller.<br>
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<font color=#c0a778><b>Vous aimez beaucoup la voix... Écoutez-vous de l’opéra depuis toujours ?</b></font><br>
Non. Mon père écoutait énormément de musique classique, mais ça ne m’enchantait guère au début, sauf lorsqu’il montait le volume très fort ! D’un seul coup, la maison était emportée, c’était démesuré ! Malgré moi, donc, j’ai grandi avec Beethoven et Mozart. Mais à l’adolescence, il y a eu Bowie, les Rolling Stones, Dylan, du hard-rock, du punk, Patty Smith… Puis vers 20 ans, je me suis mise à l’opéra. Assez tôt, j’ai travaillé avec Werner Schroeter, qui écoutait la Callas en boucle et vivait en permanence avec l’opéra italien. J’ai passé beaucoup de temps avec lui, et la Callas, l’opéra, puis l’Italie ont envahi ma vie et ne me quittent plus depuis. Les Italiens entretiennent un rapport à l’opéra très différent du nôtre : c’est un art très populaire que chantonnent des chauffeurs de taxis, des peintres en bâtiment… Verriez-vous en France des ouvriers siffloter du Berlioz ?<br>
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<font color=#c0a778><b>Y a-t-il des compositeurs que vous n’aimez pas ?</b></font><br>
Wagner, j’aime, mais c’est tellement spectaculaire que je préfère le voir à l’opéra plutôt que l’écouter. Si je vois un jour une mise en scène époustouflante, je le réécouterai car j’aurai des images en tête.<br>
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<font color=#c0a778><b>Avez-vous eu une formation musicale ?</b></font><br>
Non, malheureusement, même si j’ai appris un tout petit peu le piano dans mon jeune âge. Toutefois, comme beaucoup d’enfants, cela m’a ennuyé, et j’ai dit à mon père : « Je ne veux plus ». Hélas, il a cédé, comme j’ai cédé à mes enfants. Je me console en faisant du Racine. Curieusement, d’ailleurs, je comprends davantage le génie de Mozart dans <i>Don Giovanni</i>, que celui de Racine dans ses grandes tragédies, dont la perfection reste un mystère total. Comment, avec des mots, trouver la musique et le sens ? Plus je travaille, moins je comprends.<br>
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<font color=#c0a778><b>Justement, quel regard la comédienne porte-t-elle sur l’opéra ?</b></font><br>
Je suis très admirative des chanteurs, qui dans l’ensemble jouent de mieux en mieux. Dans la mise en scène d’<i>Agrippine</i> de McVicar, cette femme, Malena Ernman, qui jouait Néron, était prodigieuse. Dans l’enthousiasme, je suis allée voir le <i>Don Giovann</i>i du même McVicar à la Monnaie, avec Simon Keenlyside, un merveilleux acteur lui aussi. L’opéra, c’est absolument du théâtre : quand il y a de très belles mises en scène, comme celles de Carsen, cela peut être prodigieux.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Travailler avec un professeur de chant vous a-t-il aidé pour le théâtre ?</b></font><br>
Non. Je chante atrocement mal et faux. J’ai une très bonne oreille concernant mon métier, mais je ne suis pas capable de chanter. Une catastrophe. Pourtant j’ai de la voix, et pas une voix fluette, mais rien à faire.<br>
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<font color=#c0a778><b>Vous ne cachez pas vos amitiés avec Roberto Alagna, Cecilia Bartoli…</b></font><br>
Je les admire éperdument. Je connais bien Cecilia Bartoli, qui m’enchante totalement. Elle vient me voir au théâtre et je ne manque aucun de ses récitals. Je suis fascinée par l’énergie de ce petit bout de bonne femme. La première fois que je l’ai vue, j’ai cru qu’elle faisait deux mètres de haut : quelle puissance volcanique, quelle force elle dégage ! Quand elle pose ses deux pieds sur scène et tire sa force de cette assise, c’est fascinant ! J’aime l’entendre, mais encore plus la voir, c’est un vrai spectacle. Elle transmet une énergie qui fait que sa voix passe partout, jusqu’au paradis des théâtres ! En fait, toutes les grandes chanteuses m’impressionnent, par leur joie et leur humilité mêlées. Une humilité bien différente de celle de l’acteur, qui se nourrit et apprend même s’il ne travaille pas. Je me souviens d’un dîner avec Plácido Domingo, il y a une vingtaine d’années, au cours duquel il m’a demandé : « Qu’est-ce que vous jouez en ce moment ? » Je lui ai répondu : « Rien ». Il a recommencé : « Oui, mais qu’est-ce que vous répétez ? » De nouveau : « Mais je ne travaille pas en ce moment. » J’ai vu un vide passer dans son regard, et lui ai dit : « Mais vous croyez que les acteurs répètent entre deux tournages ou deux rôles ? » Lui, répétait un rôle qu’il chanterait dans cinq, dix ans. Si les acteurs travaillaient ainsi, ils iraient à l’asile ! Les acteurs sont plus autodidactes, ils travaillent dans l’urgence, grâce à des choses « volées » par un metteur en scène ou un réalisateur.<br>
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<font color=#c0a778><b>Quels seraient vos disques sur une île déserte ?</b></font><br>
D’abord <i>Don Giovanni</i>, l’opéra des opéras ! Puis Bach, au violon ou au violoncelle ; également Cecilia Bartoli chantant Vivaldi ; puis Schönberg, pour avoir un compositeur de mon siècle. Et enfin<i> Le Trouvère</i> de Verdi, avec lequel je suis affectivement très liée : je l’écoutais en boucle quand j’étais enceinte de mon fils – j’avais vingt trois ans – avec une joie folle, mais sans faire attention aux paroles ! Bien plus tard, j’ai réalisé l’horreur de cette histoire, dont la musique me procurait pourtant une grande gaîté. Plus que celui de Corelli, je crois que <i>Le Trouvère</i> de Del Monaco est celui que je préfère entre tous, même si j’y ai vu Domingo, il y a vingt ans, en pleine possession de ses moyens : un vrai titan.<br>
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<div align=right><font color=#c0a778><b>Des propos recueillis<br>
par Jérémie Rousseau</b></font></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12978</guid>
    <author>Jérémie Rousseau </author>
    <pubDate>Mon, 30 Nov 2009 11:10:36 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Joan Sutherland. La Reine-Soleil (Classica n°88, décembre 2006/janvier 2007)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Joan-Sutherland-La-Reine-Soleil12669</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x305_arton12669.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Votre Solidité : c’est ainsi, il n’y a pas loin de trente ans déjà, qu’on s’était permis de surnommer <b>Joan Sutherland</b>, une des sept grandes chanteuses alors encore en exercice qui affirmaient (contre ce qu’étaient en train de devenir et le siècle, et l’opéra) cette valeur essentielle, la longévité. Derrière cette longévité il y a le goût de mûrir et de cueillir, le goût de durer et voir venir, le goût de connaître les seuls fruits vraiment succulents, ceux du plein été, et même de l’automne. Flagstad, légende vivante, montrait l’exemple aux plus tard venues, pour tout un demi-siècle qui suivait.</p>
Et <b>Sutherland</b> certes a su durer, quelques grandes années de plus, ne décevant pas ceux qui allaient en milieu d’années 1980 la voir dans les rôles où ils l’avaient manquée, et qui étaient devenus légende : une <i>Lucia</i> encore à Covent Garden (et avec Bergonzi, tous deux sur un banc d’Ecosse !), une <i>Norma</i> vers Amsterdam. Elle y était intacte, payant comptant, les aigus et les agilités toujours là, les signes de la discipline marquant simplement un peu plus le visage, le maintien corporel. Elle montrera encore (et encore montrable) à Londres son <i>Esclarmonde</i> aussi devenue légende, reprendra une <i>Fille du régiment</i> (à l’âge où d’autres sont heureuses qu’on leur demande la Duchesse de Krakenthorp !), Philine, Semiramis !</p>
Mais d’autres opéras s’y ajouteront, ne demandant presque plus rien aux qualités qui avaient fait <b>Sutherland</b> unique : <i>I Masniadieri</i>, mais plus encore <i>Adrienne Lecouvreur</i>, et surtout <i>Anna Bolena</i> où il lui fallait donner à la fois ce qui l’avait faite, la Stupenda, et ce qui maintenant faisait d’elle une autre Sutherland, femme de soixante ans (et ne les cachant pas), grand-mère (et ne s’en cachant pas, fière au contraire d’un tel <i>double achievement</i>) et en plus 
affronter ouvertement le spectre de Callas, supposée intouchable dans ce rôle. Callas, qui ne fut jamais sa rivale, sur les brisées de qui elle s’était bien gardée de marcher, n’osant en 1959 sa <i>Lucia</i>, le rôle qui en un seul soir l’a faite mondiale, que dans des termes très différents : autrement solide de voix, et palpable dans ses agilités, et ne cherchant en rien à reprendre à l’autre, torche déjà fumeuse, son fabuleux feu noir. Dans le même temps <b>Sutherland</b> revenait à de l’ancien – dans <i>Dialogues des carmélites</i> non pas la Première Prieure, sur laquelle se précipitent tant de <i>prime donne</i> déclinantes comme sur une autre Clytemnestre, et qu’elles peuvent croasser : mais la Seconde, qu’elle avait créée pour Covent Garden un grand quart de siècle plus tôt (avec évidemment le <i>la</i> bémol piano écrit par Poulenc pour Crespin). Elle réussissait la quadrature du cercle. Ancienne et nouvelle à la fois. Intacte.
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<font color=#c0a778><big><b>Le goût de durer</b></big></font>
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C’est une prouesse (à la fois technique et morale) autre que la longévité – mais il faut aussi l’avoir voulue. Derrière cette prouesse, nommons la main qu’elle a toujours reconnue, la guidant, la poussant, lui donnant l’imagination du chant et la culture du chant, deux seules choses qu’elle n’avait pas, magnifique instrument à chanter qui débarquait de son Australie, leur Australie à tous deux, à vingt-six ans : Richard Bonynge, compagnon et mentor de toute une vie. De quoi elle était capable alors ? Eh bien de chanter au pied levé Amelia de <i>Ballo</i> à Covent Garden, rien que ça, la star ayant déclaré forfait, et les doublures aussi. Elle s’est faite blonde pour Micaela, a été Frasquita nombre de fois, Helmwige comme tout le monde, avant Eva des <i>Maîtres</i> ; et une toute petite Clotilde aux pieds de Callas Norma (et Stignani Adalgisa), qui ouvrait bien ses oreilles. Elle a été Comtesse de Mozart à Glyndebourne, et à Londres Première Dame avant Reine de la Nuit (pour Klemperer). Enfin Donn’Anna. Alcina de Haendel lui a valu à la Fenice son nom de <i>stupenda</i>. Amina de <i>La Somnambule</i> à Covent Garden, Elvira des <i>Puritains</i> à Glyndebourne annonçaient autre chose, à quoi Ricky la préparait (et un certain Pavarotti mûrissait ses contre-ut et sa légèreté de voix par ailleurs) : le renouveau du bel canto romantique, et d’un répertoire, aussitôt enregistré (merci Decca, pour cette exclusivité, féconde comme celle du seul Solti). Telle fut l’ascension, calme, résolue, éblouissante. Les pianistes les plus musiciens, Rubinstein, Arrau, ne se lassaient pas d’admirer ce son substantiel, liquide à volonté, et effusé en autant de perles scintillantes qu’on voudra. On a dit Votre Solidité ? Mais d’abord ç’a été la Reine-Soleil. Et le disque a sublimement fixé ce zénith.</p>
<div align=right><b>André Tubeuf</b></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12669</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Mon, 30 Nov 2009 10:13:05 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Claire-Marie Le Guay. Les belles promesses Classica n°23, juin 2000)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Claire-Marie-Le-Guay-Les-belles13831</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x293_arton13831.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><i>Son nouvel enregistrement consacré à trois sonates du XXe siècle (Dutilleux, Bartok, Carter), amorce déjà un tournant dans sa jeune carrière. Elle nous en donne les raisons.</i><br>
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Lorsque je suis venue au monde, mes trois grandes sœurs jouaient déjà de la musique (violoncelle, piano et alto). Chez nous, la pratique musicale faisait donc partie de la vie quotidienne : en rentrant de l'école nous faisions de la musique, il n’y avait rien de plus naturel. Voilà comment ça a commencé. J’ai pratiqué plusieurs instruments ; j'aimais beaucoup le violoncelle, et, bien évidemment, le piano, qui m'a fasciné sous doute le plus, dès le début. J'étais très séduite par la position « naturelle » dans laquelle on se trouve face à un piano. Cependant, à l’âge de quatre ans, pour autant que je me souvienne, le violoncelle me paraissait un instrument physiquement extrêmement équilibré, mais finalement je me suis rendu compte qu’il ne l'était pas tant que ça, car l'axe n'est pas tout à fait symétrique. Je devais avoir un besoin de symétrie assez profondément ancré en moi (sourire)… Par la suite, les événements se sont déroulés naturellement : je suis allée à l'École Normale dans les classes d'enfants, puis je suis rentrée au Conservatoire de Paris, à quatorze ans, j'ai eu mon prix à dix-sept, puis j'ai fait deux ans de troisième cycle dans les classes de Jacques Rouvier, Bruno Rigutto, Christian Ivaldi. Puis j'ai suivi des cours avec des professeurs étrangers (Baschkirov, Fleischer, Sebök), et enfin, j'ai passé des concours internationaux.<br>
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<font color=#c0a778><b>À quel moment s’est profilée l’idée de « carrière » ?</b></font><br>
En fait, je ne me suis pas posé la question en terme de « carrière ». Et aujourd'hui, je ne crois toujours pas que ce mot corresponde à la vie musicale. S'il y a eu une décision importante à prendre, c'était au moment de mon entrée au Conservatoire : j'étais en seconde, je travaillais déjà beaucoup la musique, mais j’avais beaucoup de choses à apprendre – et je le savais. Entrer à quatorze ans dans une école supérieure crée une sorte de décalage avec les jeunes de votre âge (comme pour tous ceux qui rentrent au Conservatoire, de toute manière…). Se pose aussi le problème de répartition du temps entre le travail au piano et les cours. J’ai donc du faire un choix, ce n’était pas une décision facile à prendre, autant pour mes parents que pour moi. À partir de ce moment-là, j'ai suivi des cours par correspondance. Et j'ai senti que des choses bougeaient pour mon avenir – il était ouvert, je n'hypothéquais aucune chance et ne fermais aucune porte. Ensuite, l'évolution s’est faite jour après jour, mon cheminement a eu lieu étape par étape. Voilà pourquoi je ne crois pas au « plan » de carrière, mais à tout ce que l’on apprend, à ceux que l’on rencontre, aux influences qu'on subit, aux opportunités, à la confiance… Par ailleurs, je dois dire qu'aujourd’hui, je suis assez tentée de reprendre des études supérieures – j'ai très envie de me mettre à l'allemand. Il n'est jamais trop tard pour apprendre.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous parliez tout à l’heure de vos professeurs. Quels sont les autres grands pianistes (au concert ou au disque) que vous avez admirés ?</b></font><br>
Je n'ai jamais été sous l'emprise de quelqu'un au point de vouloir le copier, mais j’ai eu des périodes où ma soif de découverte était intarissable. J’ai eu besoin de me plonger dans des univers que je découvrais et dans lesquels je me fondais ; des moments où j'écoutais tout ce que je pouvais – je fais de même avec la littérature. J'ai donc eu une période très Samson François, puis ce fut le tour d’Horowitz, d’Argerich. Puis de Barenboim. C'était par phase. Maintenant, j'ai un peu évolué : je n’ai plus besoin de me sentir « enveloppée » et de tout dévorer comme je le faisais. Mon spectre d’influence s’est élargi.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Que recherchiez-vous ?</b></font><br>
Je cherchais à entrer dans un univers, je crois, davantage qu'à admirer des démonstrations techniques. Je ne crois pas avoir essayé de « refaire comme » ; mais j'ai plutôt profité de cette chance de capter différents univers, de sortir de soi-même à travers eux pour finalement me trouver.<br>
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<font color=#c0a778><b>Vos admirations étaient-elles liées à des interprètes ?</b></font><br>
Pour le répertoire pour piano, oui. En revanche, je m’attachais plus pour l'opéra et le symphonique, au compositeur : quand j'ai découvert Puccini, tous les opéras y sont passés ! Avec le répertoire pour piano, je cherchais davantage des éclairages, des regards qui m'ont donné envie de découvrir autre chose.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous avez évoqué Barenboim : que représente-t-il pour vous ?</b></font><br>
J’ai une grande admiration pour le musicien, quelles que soient ses métamorphoses : le pianiste, le chef d'orchestre, l'interprète, la personnalité musicale dotée d'une culture immense. J’aime sa manière de rendre tout ça très global. Musicalement, il possède également une forme de densité que j'admire profondément. J'ai joué avec lui il y a peu le <i>Deuxième Concerto</i> de Liszt à Chicago et à New York, avec un orchestre de jeunes de Chicago – un orchestre patrôné par le Chicago Symphony Orchestra. C'était un moment extraordinaire car la conception musicale de Daniel Barenboim se situe à un très haut niveau. La générosité avec laquelle il a fait travailler et l'orchestre et les solistes, comme la façon qu'il avait de faire croître les œuvres en commun est unique. En outre, lorsque nous jouions avec lui, il savait toujours ménager les « bonnes » surprises, créer des temps forts avec un emploi adéquat du phrasé. Sur une période de trois semaines, il a eu le temps de créer le dernier opéra de Carter, <i>What Next,</i> de diriger <i>Le Tricorne</i> de Falla, des <i>Symphonies</i> de Mahler et de Beethoven, de faire un récital absolument somptueux, de diriger du piano un concerto de Mozart, de faire un concert Duke Ellington – et tout cela à un très haut niveau. Chez lui, la conception et la réalisation sont toujours admirables.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Votre but est-il aussi de pouvoir tout jouer, le mieux possible ?</b></font><br>
Bien jouer, oui. Essayer en tout cas. Tout jouer, non. J’aimerais avoir une palette de répertoires la plus large possible, même s'il y a des œuvres ou des compositeurs avec lesquels je sens plus ou moins en accord. Avec Schumann, par exemple, j'ai un rapport direct : je ne pourrais pas vivre sans l'écouter, sans le jouer. C'était le premier compositeur avec qui j'ai « accroché » ; j’ai besoin de lui pour vivre. Alors que parfois, j'ai la sensation que l'écriture est différente, morphologiquement parlant de ce qui m’est proche naturellement.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Comment vous est venu l'idée de confronter sur le même disque les <i>Sonates</i> de Dutilleux, Carter, et Bartók ?</b></font><br>
Cela tient d’abord à mon envie d'élargir mon répertoire. En règle générale, dans tous mes récitals figurent un peu de toutes les époques, musique contemporaine comprise. Pour moi, c'est naturel. J’ai pensé qu'à l'aube du XXIe siècle, il était important pour moi de montrer le XXe siècle tel que je l'aimais. L’idée du programme est parti de la <i>Sonate</i> de Dutilleux, que j’apprécie énormément. J’ai ensuite cherché des œuvres avec lesquelles il était possible d’établir des correspondances. Dutilleux n'a écrit qu'une <i>Sonate pour piano</i> : sachant que la sonate est une forme quasiment « mythique », je voulais m'attacher à ceux qui n'avaient écrit qu'une seule sonate pour piano : ce fut Bartók, ce fut Carter. Il se trouve aussi que Dutilleux et Carter possèdent quelques points communs : ils sont de la même génération (même si Carter est un peu plus âgé que Dutilleux), Carter a été influencé par la culture française et par l’impressionnisme, au début se sa carrière. Bartók et Carter ont tous deux été très novateurs dans l’utilisation du rythme. L'importance rythmique est évidente aussi dans la <i>Sonate</i> de Dutilleux, en particulier dans le troisième mouvement et ses variations.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>De quelle manière avez-vous travaillé avec Dutilleux et Carter ?</b></font><br>
J’ai pu rencontrer Henri Dutilleux en décembre dernier. Il a apporté des modifications à sa <i>Sonate</i>, qu'il définit lui-même comme un élargissement de dynamiques qui tient compte, – je ne fais que le citer des évolutions que sa <i>Sonate</i> a suivies au travers des interprétations qu'elle a vécues depuis qu'il l'a écrite. Et il m'a transmis ses corrections. Dutilleux est un homme d'une culture immense, et, musicalement, le grand compositeur que l’on connaît. C'était très émouvant. J'ai également rencontré Carter : il a aujourd'hui quatre-vingt-onze ans, et il est vraiment l'exemple de ce que l'on voudrait être à cet âge. Il parle couramment le français – un très beau français – et possède une culture incroyable. Et en ce moment il écrit un <i>Concerto pour violoncelle</i> pour Yo-Yo Ma.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>La <i>Sonate</i> de Carter est une œuvre de ses débuts. Que pensez-vous de ses œuvres suivantes, atonales ?</b></font><br>
(silence) Oui, sa <i>Sonate</i> est une œuvre de jeunesse… Mais il est bon de tout écouter, et, de toute façon, chacun doit faire son chemin. L'idée de ce disque était aussi de montrer une palette d'œuvres du XXe siècle que j'aime, et de permettre à des personnes qui auraient quelques appréhensions vis-à-vis de ce répertoire d'entrer dans un nouvel univers. Après, chacun est libre d’y faire sa propre sélection, sans crainte et sans barrière. De Carter, j'aime aussi les <i>Night Fantasies</i>, même si elles sont, pour l'instant, plus éloignées de moi que la <i>Sonate</i>. Je pars du principe que c'est parfois quand on est perdu qu'on découvre les choses les plus belles, qui nous touchent le plus, des œuvres vers lesquelles on ne serait peut-être pas allé. Ça, c'est un principe général. Ensuite, je pense qu'il faut peut-être un peu plus de temps pour certaines partitions dans lesquelles on ne sent pas toujours chez soi dès la première écoute. Mais chacun a toujours le choix.<br>
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<font color=#c0a778><b>Parmi les compositeurs vivants aujourd'hui, quels sont ceux dont les œuvres pour piano vous touchent ?</b></font><br>
Il y a Éric Tanguy, qui a écrit selon moi une très belle <i>Sonate</i> pour piano. Mais aussi Nicolas Bacri, et Thierry Escaich – auteur d’une magnifique pièce pour piano, <i>Les Litanies de l'ombre</i>. Chez Escaich, j'aime la profondeur humaine, la lutte intérieure permanente, et la manière dont il écrit pour piano : <i>Les Litanies de l'ombre</i> est une œuvre extrêmement difficile, où il exploite toutes les possibilités de l’instrument. Il fait sonner le piano magnifiquement, et j'aime les œuvres qui ont de la matière.<br>
<font color=#c0a778><b>Vous ne semblez pas avoir d’exclusive en matière de « style » d'écriture...</b></font><br>
Si l’on est convaincu qu'on peut faire passer quelque chose en jouant telle ou telle pièce, il ne faut pas hésiter. Il se passera toujours quelque chose. Il faut profiter de la chance que nous avons, en France, en ce moment, d'avoir beaucoup de jeunes compositeurs accessibles. On peut les entendre, les écouter, les consulter. Et il faut faire connaître ce répertoire qui naît sous nos yeux.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Quand vous avez choisi d'enregistrer les <i>Études</i> de Liszt pour votre premier disque, était-ce pour le défi technique ?</b></font><br>
Pour le défi oui, technique non. En fait, au départ, ce n'était pas par défi du tout. Il m'arrive souvent de choisir par instinct, par coup de foudre, et de réaliser, une fois le travail commencé, ce que cela représente. Dans le cas de Liszt, les partitions me fascinaient réellement.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Pourquoi ce long silence entre vos deux premiers disques et celui-ci ?</b></font><br>
En fait, j'aime enregistrer, mais seulement à partir du moment où je m’investis dans un projet à côté duquel je ne peux pas passer. Au bout d'un moment il y a une envie de plus en plus pressante, et c'est là seulement que je veux agir. Enregistrer pour enregistrer ne m’intéresse pas.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous avez d'autres envies discographiques ?</b></font><br>
Oui, beaucoup. Je travaille la <i>Fantaisie</i> de Schumann, le <i>Concerto</i> de Rimski-Korsakov, la <i>Deuxième Sonate</i> de Boulez, et puis des tas d'autres pièces. J'aimerais aussi travailler le <i>Concerto</i> de Tchaïkovski, et puis une œuvre qui me tient à cœur, colossale, de grande envergure : le <i>Deuxième Concerto</i> de Bartók.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous ne parlez pas du tout de Chopin…</b></font><br>
Peu, car il fait partie des compositeurs avec lesquels il faudra que je passe encore du temps avant de m'y sentir totalement à l’aise. Pour l'instant il y a certaines œuvres avec lesquelles je me sens bien (les <i>Nocturnes</i>, les <i>Ballades</i> par exemple), mais pour le reste ce n'est pas encore le moment, je préfère attendre…<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Faites-vous des correspondances entre les arts, la peinture et la musique pas exemple ?</b></font><br>
Pour moi, ce sont deux mondes extrêmement différents. Quand un tableau me touche et me fait atteindre un monde où le temps est suspendu, il m’évoque plutôt un monde silencieux. Devant un autoportrait de Rembrandt, j'ai envie d'être isolée, en silence, sans rien d'autre. De même que je n'ai pas toujours de « visions », en écoutant de la musique, mais j’aime profondément ces deux arts, à l’instar de la sculpture et de la danse.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous qui êtes très jeune, ne trouvez-vous pas le milieu de la musique classique trop conservateur ?</b></font><br>
Il faut être prudent, on est un peu obligé d'être conservateur : on ne peut pas faire n'importe quoi dans le milieu de la musique classique puisque la musique en elle-même doit être conservée. Par contre, il serait merveilleux de la rendre plus accessible. C’est un processus assez lent. La musique classique a été écrite pour créer une intimité, pour évoquer un monde imaginaire, pour essayer de transporter l’auditeur. Pour faire que le moment qui passe soit un instant particulier, il faut un endroit particulier. Y toucher peut déformer et ôter une forme de pureté de l'art.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Êtes-vous consciente de votre image ?</b></font><br>
Non, pas du tout.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Qu'avez-vous ressenti lorsque vos deux premiers disques ont suscité cette avalanche de dithyrambes ?</b></font><br>
J'étais contente (rires) ! Pas seulement pour moi, mais aussi pour ceux qui avaient pris un risque, notamment l’équipe du Festival d'Auvers-sur-Oise. J'ai été aussi un peu surprise, je ne m'attendais pas à tous ces compliments. Et puis j'ai découvert certaines choses : avant ça, je ne savais pas ce qu'était une interview, etc. Mais quant à « l'image », là, non, vraiment… J'essaie autant que possible de rester moi-même. En tout.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Avez-vous besoin du contact avec le public ?</b></font><br>
Oui : lorsque je n'ai pas joué depuis longtemps, ça me manque. L'essentiel est là : quand on se retrouve sur scène, on sait où est la vérité.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Ce qui vous manque, est-ce le fait d'être en public ou de jouer pour les autres ?</b></font><br>
C’est de préparer quelque chose pour les autres.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Et d'avoir un « retour » ?</b></font><br>
Oui, bien-sûr… Un peu comme quand vous préparez une fête : vous ne la préparez pas pour vous-même. On prépare des plats, on les laisse de côté, et puis il y a un moment où l’on a envie de les partager. Inversement, j'ai toujours besoin d'une période de ressourcement.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous êtes sensible à la critique ?</b></font><br>
Oui et non. Je lis toujours ce que l'on écrit et je réfléchis à ce qui a été dit. Il faut prendre tout ça pour évoluer, pour grandir.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Finalement, vous se semblez pas très sure de vous ?</b></font><br>
Ça dépend. Lorsque je me sens sure, je réalise que je ne le suis pas tellement et dans le cas contraire, je prends conscience que je le suis… C'est étrange.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Quand êtes-vous satisfaite d'une interprétation ?</b></font><br>
Quand j'ai réussi à mettre en place différents éléments qui s'appellent la construction et le monde sonore et que j'ai pu m'en dégager. Quand l'œuvre a pris son propre corps, et que je suis là pour lui donner vie, et qu'elle prenne vie… Voilà la définition du concert idéal !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Pensez-vous qu'un artiste doit forcément être tourmenté ?</b></font><br>
Non, mais je pense qu'il doit être conscient de la tourmente, conscient de l'émotion, des sentiments, de la fragilité, etc. Conscient et connaisseur. Mais pas forcément dedans. Dans mon cas, je ne m'en sortirais pas.<br>
<br>
<div align=right><font color=#c0a778><b>Des propos recueillis <br>
par Bertrand Dermoncourt et Jérémie Rousseau</b></font></div></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big><b>À PARAÎTRE <br>le 30 novembre 2009</b></big>
Le nouvel album <br>de Claire-Marie Le Guay<br>
<br>
<div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Gubaidulina-Portrait-/Classique/Claire-Marie-Le-Guay/Accord/default/fiche_produit/id_produit-0002894803192.html"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_cover_goubaidoulina_le_guay.jpg" /></span></a></div><br>
<b>Sofia Goubaidoulina</b> (née en 1931)<br>
<br>
Invention, Chaconne, Introitus, Musical Toys<br>
<font color=black>><small>Claire-Marie Le Guay<br>
<br>
<a href=" http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Gubaidulina-Portrait-/Classique/Claire-Marie-Le-Guay/Accord/default/fiche_produit/id_produit-0002894803192.html"><font color=white>Télécharger l'album<br><b>Disponible en LossLess</b></a></font><br>
</center></p></div>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_13831</guid>
    <author>Jérémie Rousseau </author>
    <pubDate>Mon, 23 Nov 2009 10:33:10 +0100</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton13831.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Nella Anfuso. Une autre voix (Classica n°76, octobre 2005)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Nella-Anfuso-Une-autre-voix12917</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x335_arton12917.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><i>Nella Anfuso, soprano italienne née en 1942, a opéré une véritable révolution dans le domaine de l’interprétation de la musique vocale italienne d’avant le XIXe siècle. Dernière représentante de la prestigieuse école romaine de Cotogni (à laquelle appartenait Beniamino Gigli), bardée de diplômes universitaires, elle bataille pour essayer de défendre autrement, avec plus de justesse et de vérité stylistique, ce vaste répertoire qui va de Caccini ou de Monteverdi jusqu’au chant mozartien et ne mâche pas ses mots pour critiquer le petit monde des baroqueux actuels. Une attitude radicale qui ne lui a pas fait que des amis, on s’en doute. Mais imperturbable, elle persiste, enregistrant disque sur disque (1), organisant séminaires, masterclasses et concerts dans son fief d’Artimino (Italie), dirigeant le Centro Studi Rinascimento Musicale(2) et ses innombrables publications. Sans forcément partager tous ses points de vue, Classica-Répertoire n’a pas hésité à lui donner la parole, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa discographie, ne serait-ce que pour faire cesser l’incompréhensible silence médiatique qui entoure son travail – et qui prend sûrement date avec l’Histoire.</i><br>
<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Dans vos écrits comme dans vos propos, vous partez délibérément en guerre contre certaines interprétations de la musique ancienne et ce qu’il est convenu d’appeler la musique « baroque ». Le mot, seul, déjà semble vous choquer…</b></font><br>
Je ne suis pas la seule ! Ce vocable, qui a fait son apparition soudaine à la fin des années 1950 dans le domaine musical sans qu’on sache très bien pourquoi, faisait déjà sourire de grands musicologues comme Theodore Adorno, Massimo Mila ou Annibale Gianuario. Il ne veut absolument rien dire. Comment peut-on employer un terme générique aussi vague pour parler de plus de trois siècles de musiques, à l’intérieur desquels il y a tellement de mouvements esthétiques différents – ne serait-ce qu’en Italie ! –, sans parler des personnalités des compositeurs ou de leurs interprètes ? Un monde sépare l’art du <i>recitar cantando</i> (« réciter en chantant ») – Caccini, lui, parle de <i>favellare in armonia</i> cher aux florentins du début du XVIIe siècle, fondé sur l’unification des rythmes de la parole poétique et de la musique – et le <i>canto figurato</i> (« chant orné ») propre à Vivaldi, Porpora, ou Scarlatti, et par exemple, au répertoire opératique italien (Cimarosa, Bellini) ou italianisant (Auber, Meyerbeer, Mozart, Beethoven). Non, le mot « baroque » a été créé par commodité, pour lancer une mode volant au secours de l’industrie musicale (pas seulement discographique, pensons aux facteurs d’instruments par exemple ou aux organisateurs de concerts), avide de nouveautés et prête à vendre tout et n’importe quoi… Cette vogue du baroque a malgré tout eu quelques aspects positifs, par exemple dans le domaine instrumental. On a pu redécouvrir le clavecin, le luth et la manière plus appropriée de jouer des instruments à vent. Ailleurs elle a des effets moins heureux, je pense particulièrement aux cordes, viole de gambe comprise, et surtout au roi des instruments, au violon, sur lequel aucune véritable recherche historique, c’est-à-dire scientifique, n’a encore vraiment été entreprise. Justement, à Artimino, sur les collines florentines, vrai phare d’Europe, nous sommes en train de travailler, avec un important expert mondial, sur la reconstitution du violon historique, mais je ne peux vous en dire plus pour l’instant. Sauf que ce projet est vraiment révolutionnaire… Mais c’est sur le plan vocal que cette <i>early music</i>, comme disent ceux qui ont inventé le mot, a été surtout catastrophique. Pourquoi ? Parce que la tradition pluriséculaire des grandes écoles italiennes (et d’ailleurs) avait peu ou prou disparu. Alors, ils ont pu faire n’importe quoi. Pour réagir face aux hurlements de l’opéra, la <i>early music</i> a donc inventé de toutes pièces un nouveau type de voix, limitées, sans puissance, sans extension du registre, sans virtuosité, sans aucune technique, ne pouvant même pas chanter le grand répertoire romantique, qui assassinent les œuvres d’art avec la bénédiction d’ignorants faisant joujou avec l’argent public. Ces artistes occupent les devants de la scène quelques années et puis hop ! Ils disparaissent du jour au lendemain, mais se lancent dans la direction d’orchestre, donnent des leçons de chant ou dirigent des masterclasses, quand ils ne s’autoproclament pas musicologues ! C’est absolument pathétique !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Mais aucun chanteur actuel – vos collègues, quand même – ne trouve grâce à vos yeux ?</b></font><br>
Une précision s’il vous plaît : je n’ai aucun collègue, car je ne fais pas (et je n’ai jamais fait) le même métier qu’un artiste du circuit. D’abord, parce que ma conception du chant est liée à l’idée originaire antique des liens entre la Poésie et le Chant, ce qu’un chanteur d’opéra ne peut comprendre. Cela implique par conséquent une éthique – et aussi une pratique – qui exclut les mots de carrière, de profession, de métier. C’est pour cette raison que je chante quand je veux et ce que je veux. Je me laisse uniquement guider par l’inspiration, tout le contraire d’un artiste du show-business qui prévoit de chanter telle chose parfois plusieurs années à l’avance. L’avantage c’est que moi je suis toujours libre, et peux dénoncer, en paroles et par écrits, les mystifications et les erreurs esthétiques, historiques et techniques de soi-disant artistes qui ne sont que des spéculateurs, saccageant un patrimoine d’art et de culture. Pardonnez-moi ce qui pourrait passer pour de l’orgueil mais qui n’est que de l’humilité : je suis au-dessus de ce petit monde, ou en dehors. Car comme disait notre Monteverdi, je suis « <i>a servitio de la bona arte</i> », « au service du seul art ». Uniquement. La décadence du chant ne date pas d’hier. Heureusement, certains enregistrements du début du XXe siècle sont là pour nous faire comprendre comment la tradition de la <i>bona vocalità</i>, la seule bonne manière de chanter, a tout de même perduré. Encore faudrait-il accepter de les écouter. On comprendrait mieux alors la nullité des soi-disant <i>divi</i> actuels (quel mot ridicule !) créés par le show-business, qui poussent les sons (grand et gros) ou la nullité de ces divas littéralement sans voix (oui, il faut les sonoriser, on en est arrivé là, et elles, en reculant de Rossini au baroque, font la une des magazines spécialisés !), qui émettent des notes savonnées ou à la <i>moresca</i> (<i>staccato aspirato</i> avec la gorge) ! Il suffit de lire tous les traités anciens pour rester effaré. Et je ne parle pas des <i>falsettisti</i> et autres contre-ténors monstrueux jusqu’à l’absurde apparus comme par magie, qui ne réalisent pas le b. a.-ba de tout bon chanteur : la fusion des deux registres de petto (« poitrine ») et de testa (« tête »), le fondement même de la <i>bona vocalità</i>, sans laquelle il ne peut y avoir de qualités expressives ni de virtuosité.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Alors, qu’est-ce que la bonne manière de chanter ?</b></font><br>
Avoir une bonne émission qui permet de tout faire avec l’instrument vocal : homogénéité, rondeur, douceur, intonation parfaite qui rend capable d’exécuter le quart de ton mineur et majeur (mode enharmonique grec). Cette bonne émission entraîne infailliblement l’extension du registre sur trois octaves (du contralto grave au soprano aiguë – pour les voix féminines ; ou basse grave et ténor aigu – pour les voix masculines. J’en veux pour illustration les madrigaux pour « <i>tenore che ricerca le corde del basso</i> » de Caccini. Cette émission correcte permet une virtuosité sans limites, la vraie, la <i>spiccata</i>, détachée, capable des plus grandes prouesses, que je suis malheureusement la seule à pouvoir exécuter aujourd’hui. C’est peut-être pour cela que ma voix dérange autant. Mais citez-moi un ou une chanteuse qui puisse actuellement réaliser un <i>trillo</i> détaché de vingt-cinq battements avec résolution d’une seule respiration, cet ornement virtuose pourtant presque banal aux temps de Hasse ou de Nicolò Porpora ? Savez-vous, à ce propos, que la classification des voix est une affaire récente ? Jusqu’au début du XIXe siècle, il n’y avait pas de mezzo, de baryton ni de différents types de soprano, de ténor, de basse, etc., mais seulement des voix d’hommes et de femmes. Ce fait indique sans équivoque que l’on savait à l’époque ce qu’était la <i>bona vocalità</i>. Après il a fallu inventer des idioties, comme ce pseudo-concept de « timbre », qui ne veut absolument rien dire, et inventer de nouvelles catégories pour classer les chanteurs. Cherubino, « mezzo », qu’est-ce que cela peut me fait rire ! Vous savez ce que c’était une mezzo, selon les traités anciens ? Une voix limitée, manquant de possibilités techniques et expressives ! A ce propos, je me souviens d’une expérience incroyable lors d’une de mes rarissimes rencontres avec le petit monde baroqueux. Avec une mezzo française, justement. Elle éprouvait beaucoup de difficultés à chanter dans une pièce de Monteverdi une longue phrase avec plein de notes mi – cette note toujours délicate et difficile située au moment du « passage », ce n’est pas pour rien que notre Claudio en avait truffé sa partition ! Elle pouvait en sortir un, en forçant, mais pas plusieurs à la suite et risquait de se casser la voix. Voilà ce qui arrive quand on n’arrive pas à réunir correctement les deux registres ! Alors, que voulez-vous, pour abréger son supplice, j’ai chanté (elle me l’a demandé) sa partie à sa place…<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Comment expliquez-vous le fait que vous ne soyez guère reconnue artistiquement, surtout en France ? Qu’on ignore l’importance de vos travaux musicologiques, l’abondance de votre discographie et qu’on fasse fi de votre longévité vocale ?</b></font><br>
Ma voix reste et restera longtemps dans l’état où elle est, comme celle de ma <i>maestra</i> qui, à 80 ans passés, chantait comme une jeune demoiselle. C’est une question de qualité d’émission. Car seule une bonne émission permet la longévité – et la préservation – d’une voix. Vous ne vous êtes jamais posé la question de savoir pourquoi les chanteurs modernes disparaissent si vite ? Quant aux hauts et bas de ma présence sur les devants de la scène – je n’aime pas le mot et l’idée de carrière, comme je l’ai expliqué plus haut –, elle a dépendu du fait qu’à la fin des années 1980, j’ai pris la direction générale du centre d’Artimino (2). Naturellement, cela a limité mon activité artistique sur le plan pratique. En plus j’ai voulu me concentrer sur la recherche musicologique, en particulier faire une édition critique de Monteverdi et des Florentins, et sur la réalisation de véritables films historiques. Et puis il y a le Festival Mediceo di Artimino, qui a eu un grand succès cette année encore, tant les spectacles que les concerts consacrés à l’âge d’or du clavecin italien. On prépare l’année 2006 avec beaucoup de choses italiennes : l’Orgue positivo et la danse de la Renaissance, séminaires et congrès au museo della Ferdinanda, mais surtout le projet Iulius Caccinius De Urbe ouvert aux jeunes. Car il est urgent de former une nouvelle génération de vocalistes qui seraient dépositaires d’une école italienne menacée de disparition. Alors seulement on pourra enfin écouter les opéras de Vivaldi ou Haendel ou Porpora, le « <i>Stile fiorentino</i> », les madrigaux de Monteverdi, Arianna et le chant virtuose d’incantamento « <i>Possente spirito</i> » de l’<i>Orfeo</i>, avec la « <i>gorgia et soave et spiccata</i> », comme le veut Monteverdi !
Mais surtout, pourquoi le cacher, j’ai été en France victime d’une cabale scandaleuse. J’ai dérangé trop d’intérêts, dans les maisons de disques – Harmonia Mundi, Auvidis (à l’époque) en particulier, pour ne pas les nommer – et dans les petites chapelles, des petits maîtres occupés à gérer leur fonds de commerce. Ma présence était devenue dangereuse pour le business de la musique baroque en train de se mettre en place : comme dans le conte d’Andersen, je montrais le roi nu. Dans mon combat pour la vérité, la presse française ne m’a guère aidée – à quelques exceptions notoires, comme Paul Meunier de <i>Télérama</i> et de quelques autres, qui ont rapidement été contraints de me lâcher. La presse s’est montrée indigne de son histoire même si, avec le recul du temps, je peux en comprendre les raisons. Dommage, car votre pays aurait une fois encore pu se faire le porte-drapeau d’un combat en faveur du patrimoine musical italien, donc français (tellement lié à l’Italie), qui est au fondement même de la culture européenne, tellement menacée de nos jours.<br>
<br>
<div align=right><font color=#c0a778><b>Des propos recueillis par<br>
Xavier Lacavalerie</b></font></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12917</guid>
    <author>Xavier Lacavalerie</author>
    <pubDate>Mon, 23 Nov 2009 10:11:07 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Alfred Deller. Timbre de collection (Classica n°61, avril 2004)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Alfred-Deller-Timbre-de-collection13004</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x321_arton13004.jpg" /><br /><br /><p class="spip">C’était en 1951. On furetait dans les stocks de 78 tours de deux ou trois disquaires de Paris qui, le microsillon se développant, les bradaient. On cherchait du chant propre, Schubert, Bach, peut-être de l’ancien (on disait : musique ancienne indifféremment pour Pérotin ou Monteverdi ; ni médiéval ni encore moins baroque. On écoutait beaucoup, mais on savait peu). Sur Anthologie Sonore on en trouvait des merveilles. Voici Purcell justement. Une étiquette Columbia. Un <i>countertenor</i>. On avait peu idée en France alors (sauf les musicologues, qui ne le savaient qu’abstraitement) que le haute-contre existât. Alors, vous pensez, <i>countertenor</i> ! Rien qui pût suggérer le hors-normes pourtant, a fortiori l’anormal. Outre leur système métrique, nos amis anglais avaient pour leurs disques un système de classement décourageant pour nous autres, mangeurs de grenouilles. Par diamètre de disque, par tessiture ; par langue chantée et par sexe évidemment. De sexes il n’y a que deux, pourtant une étiquette brun et blanc, spéciale (comme s’il se fût agi de la mauve réservée à Melba) en distinguait un troisième : pour Ruby Helder (dont les sillons restituaient le râle profond, un peu corne de brume, un peu femme à barbe), que l’étiquette classait dans l’inclassable, <i>lady tenor</i>. Rien de tel chez celui-ci. Du reste c’est le répertoire qu’on voulait, Purcell, le merveilleusement shakespearien <i>If music be the food of love</i>. On allait se régaler. Et on a eu mieux que la surprise, le frisson, le choc. Les générations nées après, qui ont trouvé Deller dans leur patrimoine, ne peuvent pas imaginer l’effet produit par une telle voix, sur des Français, pas habitués d’enfance à ce que des timbres de <i>treble</i>, à l’église ou à l’école, leur dépaysent l’oreille. Les <i>boys sopranos</i>, on en connaissait au disque, dans du Haendel. Mais cette voix était adulte, pleine, étoffée, rien en elle ne marquait le déficit, le manque : elle exerçait un pouvoir de persuasion, de charme même (Purcell n’y était pas pour rien) carrément mâle, ses modèles étaient mâles (le seul David Daniels, bien longtemps plus tard, fascinera, dépaysera au même degré, le premier –et qu’on sache, jusqu’ici le seul, à avouer par le timbre et le frisson même que ses modèles, lui, sont féminins) ; et sa voix, pure (par l’intonation, par la qualité de l’émission, pas par absence de vibrato, ce qui est un déficit), quoique évidemment à part, frappait comme étant d’abord une voix naturelle (et pas factice, pas voulue), une belle voix. On a fait circuler le disque autant qu’on a pu chez les amis, comme on avait fait de Foster Jenkins, quoique pour les raisons inverses, et les gens le prenaient surtout comme une bizarrerie, jouant à la devinette (c’est qui ? Caruso qui s’amuse, ou Dick Haymes qui essaye ?). Et puis, on a oublié.
<center><p class="spip"><b>À l'adolescence sa voix mue en alto</b></p></center>
Cependant un monsieur barbu à la puissante poitrine, coffre de cette voix précieuse, faisait son chemin Outre-Manche. Dans son premier bagage, outre sa qualité de <i>treble</i>, tourné alto au moment de la mue, il avait la pratique du grégorien, la liturgie romaine (au chœur de St Leonard on Sea) ayant fécondé en lui être une très libre imagination des modelés et des couleurs. Longtemps –jusqu’à 37 ans- il s’était contenté de fondre dans les chœurs la différence magnifique de sa voix ; la guerre de toute façon stoppait toute possible carrière ; objecteur de conscience (comme Britten) il fut au travail des champs, habitant tout naturellement le merveilleux folklore des campagnes anglaises. Kathleen Ferrier le fredonnait elle aussi à même époque, avant d’en faire un best-seller. On se plait à rêver que Simone Weil, de son sanatorium du Kent, silencieusement, en ait perçu quelque chose à l’heure de sa mort. Voix de deux anges, si différents pourtant, et peut-être bien les premières qui ont pu circuler. Merci, le disque. Tout permet de croire que des milliers de voix de même qualité et de même âme, partout où du folklore est resté vivant, ont chanté ainsi : mais seul le ciel les a entendues.
C’est Tippett qui avait réhabilité pour Deller le nom de <i>countertenor</i>, non pas un ténor léger et aigu falsettisant quand ça monte trop, mais la voix de vous et moi, étendant sa résonance de tête à la totalité de sa tessiture. Britten, si porté à attribuer un caractère d’au-delà (pour le Bien ou pour le Mal, ou pour leur ambiguïté) à des timbres hors normes, écrivit pour Deller l’absolument univoque Oberon du <i>Midsummmer</i> <i>night’s</i> <i>dream</i>. On espérait l’y voir à Schwetzingen quand la production voyagea, mais un autre génie le remplaçait alors, Russell Oberlin. Capables de remplir une salle pour leur qualité, malheureusement de telles voix ne la remplissent pas par le volume, trop délicates de texture, leur résonance demandant surtout à n’être pas forcée. Heureusement la formule du Consort permit à Deller de faire connaître mondialement son nom –et ce qui est bien mieux, son répertoire, révélant la richesse incroyable des temps élizabethains, la Renaissance anglaise, les instruments féeriques qui accompagnent un tel consort. Sans une telle action, les explorations d’un David Munrow étaient impossibles. Mais les habitudes se rebellaient. Un public rhénan, fait aux façons de madrigalistes d’époque, prenaient la fuite en voyant six ou sept messieurs-dames assis autour d’un tapis vert, comme s’ils s’apprêtaient à faire tourner les tables, la voix chez celui-là pouvant paraître sortir de celle-ci. N’empêche. La glace s’est vite rompue, et les petits ensembles ont proliféré. A l’exemple de Deller puis de son consort, c’est notre écoute du son d’abord qui s’est dépaysée, et c’est la pratique du chant ensuite qui s’est convivialisée. Deux révolutions en une. Qui dit mieux ?</p>

<p class="spip">André Tubeuf</p>]]></description>
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    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Mon, 16 Nov 2009 12:04:37 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Nikolaus Harnoncourt Le dialogue musical (Classica n°63, juin 2004)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Nikolaus-Harnoncourt-Le-dialogue12986</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x270_arton12986.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><i>Alors qu’il n’y a pas plus autrichien, ni plus viennois qu’Harnoncourt, le grand chef a débuté sa carrière « symphonique » à … Amsterdam. L’entente avec les musiciens du Concertgebouw, qui n’allait pas de soi, fut immédiate. L’auteur du {Discours musical</i> put appliquer grandeur nature ses théories et ses idées, donnant une fracassante série Mozart, symphonies et opéras, dont le disque, dans les années 1980, fut le témoin – témoin étonné d’un parcours jusqu’alors exclusivement dévolu à la musique ancienne. Viendront ensuite Schubert, Brahms et Bruckner qui feront d’Harnoncourt le chef le plus passionnant de son époque dans le répertoire « traditionnel ». Depuis 1990, il laisse même à Philippe Herreweghe le soin de diriger à Amsterdam l’annuelle <i>Passion selon Matthieu</i>. Pour l’heure, Harnoncourt donne, comme quelques années auparavant à Berlin, un cycle Schumann. Au programme ce printemps : l’ouverture de <i>Manfred</i> et la <i>Première Symphonie</i>. « Avez-vous déjà entendu <i>Manfred</i> en concert ? Moi pas ! », remarque pendant les répétitions Alice Harnoncourt, partition à la main et sourire aux lèvres. Sur scène, son mari dialogue avec les musiciens. Il pose des questions, exige des réponses, cherche avant tout à convaincre. Il parle beaucoup (en allemand), de sa voix profonde et tranchante, à la fois séduisante et intimidante. N’arrive pas à s’asseoir sur son siège, trépigne, tend l’oreille, scrute des yeux le moindre détail. À la pause, il prend à part le premier violon. Souhaite que l’orchestre chante sans legato, réclame toujours plus d’engagement, de force expressive. Sans jamais quitter leur exceptionnelle qualité de son, les musiciens lui donnent satisfaction. Harnoncourt revient sur une question rythmique, explique que c’est un problème rhétorique. La méthode du discours. Il insiste aussi sur les voix intermédiaires – quitte à faire répéter l’orchestre section par section. C’est que la vérité ne suffit pas : il faut pouvoir tout dire. Rendez-vous pris le lendemain pour tenter d’en savoir plus.}<br><br>
<font color=#c0a778><b>Lorsque l’on regarde votre carrière, tout semble pensé à l’avance, prémédité, réfléchi, construit. Qu’en est-il exactement ?</b></font><br>
Si vous m’aviez posé la question le jour de mes 20 ans, il est évident qu’alors je n’avais aucune vision claire de mon avenir. A mes débuts, je me suis toujours considéré comme un simple musicien, pas comme un chef d’orchestre. Il m’était impossible d’envisager de quitter un jour mon instrument. Je voulais jouer, un point c’est tout. Lorsque nous avons monté le Concentus Musicus, je n’assumais pas mon <i>leadership</i>. J’avais espéré que nous allions le diriger à tour de rôle, mais au bout d’un an, je me suis aperçu que j’étais le seul à vraiment vouloir le faire. Lorsque j’étais violoncelliste du Symphonique de Vienne (entre 1952 et 1969, ndr), j’avais acquis la conviction, que j’allais pouvoir diriger un petit groupe de musique de chambre depuis le violoncelle – ou la viole. Lorsque j’ai donné mon premier opéra, <i>Le Retour d’Ulysse</i> de Monteverdi, en 1971, je dirigeais effectivement les musiciens et les chanteurs depuis ma viole. Pour les Monteverdi de Zurich quelque temps plus tard, j’ai enfin compris qu’il était plus facile de diriger sans avoir à assurer en plus le continuo. J’étais devenu un « vrai » chef, sans doute !<br><br>
<font color=#c0a778><b>Quand avez-vous arrêté le violoncelle ?</b></font><br>
J’ai définitivement arrêté en 1986 et je n’ai jamais repris depuis. Je voulais me maintenir au plus haut niveau, et le jour où j’ai senti que ce n’était plus possible, eh bien, j’ai laissé tombé. A mon âge, pour maintenir ma technique, il me fallait travailler plus d’une heure par jour. Après une longue période de réflexion, j’ai préféré prendre ce temps pour appendre de nouvelles partitions.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Votre vie est intimement liée à votre carrière. Avez-vous jamais eu l’impression de sacrifier votre famille ?</b></font><br>
Non. Notre famille est toujours restée très soudée. Nous avons eu de la chance : la salle de répétition du Concentus était notre salon – une pièce très vaste. Les enfants n’assistaient pas aux répétitions, mais ils étaient là, tout près de nous. Ma femme a joué un rôle exceptionnel à cette époque, elle s’occupait de tout : elle répétait avec nous, jouait du violon, s’occupait des enfants. La seule fois où nous avons été séparés des enfants à cause de la musique fut lors d’une tournée de six semaines aux États-Unis. Mais ce n’est arrivé qu’une fois. Je crois que les enfants n’ont jamais souffert de notre « carrière ». Ma petite-fille, qui a vingt ans, habite en Hollande et étudie la musique. Elle a beaucoup de talent et veut être chanteuse, mais cela me fait un peu peur. Nos deux fils sont très musiciens. L’un écrit, il travaille dans le théâtre, il est scénographe. Il a cinquante ans désormais et joue très bien du violoncelle. Son cadet a quarante ans, c’est un fabuleux hautboïste. Il joue également du violoncelle. Il a quatre enfants, qui apprennent tous un instrument.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Comment vous voyez-vous dans 10 ans ?</b></font><br>
J’aurai alors quatre-vingt cinq ans. Si seulement je pouvais encore avoir de bonnes oreilles. Mais j’ai peur d’être diminué physiquement, alors je préfère ne pas y penser.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Vous avez débuté votre carrière musicale il y a plus de cinquante ans et vous avez découvert de nombreuses partitions inconnues. Lesquelles considérez-vous comme de véritables chefs-d’œuvre ?</b></font><br>
Nous vivons des temps bien étranges. Notre mode de vie, notre manière de voir les choses ne correspondent plus du tout au sens qu’avaient les œuvres d’art du passé au moment où elles ont été créées. Aujourd’hui, nous jouons souvent, aux quatre coins du monde, les <i>Cantates</i> de Bach. Bien. Ces œuvres sont données en concert, elles sont plus ou moins bien jouées – là n’est pas la question. A l’époque du compositeur, ces cantates avaient une fonction bien particulière, elles accompagnaient les fidèles un dimanche après l’autre à l’église. Bach était là, il devait écrire ces œuvres, c’était sa tache, son travail, sa responsabilité vis-à-vis de la communauté. Les <i>Cantates</i> n’étaient pas censées être reprises, si ce n’est à de très rares occasions : une fois jouées, elles se retrouvaient dans une bibliothèque, pour la fin des temps. Jamais Bach n’aurait pu imaginer qu’il occuperait cette place centrale dans la vie musicale d’aujourd’hui, plus de deux siècles et demi après sa mort. Le XXe siècle a redécouvert l’immensité des répertoires qui l’avaient précédé, il s’agit là d’un phénomène unique dans l’Histoire. Or, nous ne devons cesser de nous demander pourquoi reprendre telle ou telle œuvre. Et la seule réponse possible est : « Parce que nous en avons besoin aujourd’hui. » C’est aussi simple que cela. Or de nombreuses « redécouvertes », il faut bien l’admettre, n’ont pas d’autre intérêt que la musicologie, la recherche académique.<br><br>
<font color=#c0a778><b>C’est-à-dire ?</b></font><br>
Nous avons les <i>Cantates</i> de Bach, ce sont des chefs-d’œuvre immenses. Faut-il pour autant jouer les cantates de tous ses contemporains, sous le seul prétexte que la musique est là, quelque part, qu’elle a été donnée il y a des siècles pour répondre à un besoin de l’époque ? Je ne le crois pas. C’est la même chose dans tous les domaines artistiques, nous avons besoin de Michel-Ange, de Monteverdi, pas de tous leurs contemporains. Avoir accès à toutes les partitions de tous les temps – nous n’y sommes pas encore, mais l’éventail à notre disposition est désormais immense – est une chance mais aussi un grave danger. Aux débuts du Concentus Musicus, nous avons passé beaucoup de temps dans les bibliothèques en nous intéressant, entre autres, à Biber. Ses œuvres étaient oubliées, nous avons lu ses manuscrits, l’un après l’autre. Au même moment, je suis tombé sur une déclaration de Paul Hindemith qui disait que « Biber était le plus grand avant Bach ». Comment Hindemith avait-il pu avoir une telle intuition à une époque où seules les <i>Sonates pour violon</i> étaient connues ? Cela nous a poussés à redoubler d’attention. Nous n’avons pas été déçus par ce que nous avons trouvé. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Que pensez-vous de la redécouverte récente de Salieri ?</b></font><br>
Le disque de Cecilia Bartoli, qui est très bien fait, n’est pas en cause, mais voilà un bon exemple des excès de la « redécouverte » tout azimut. Pourquoi jouer Salieri quand on connaît son concurrent Mozart ou son élève Schubert ? Nous avons désormais un accès facile aux œuvres de Salieri, et j’ai moi-même travaillé sur l’opéra <i>Axur</i>, un grand succès en son temps. Est-ce vraiment une œuvre indispensable ? L’art de cette époque n’a-t-il pas plus à nous dire ? Je ne nie pas l’importance historique de Salieri, c’était un grand virtuose de l’écriture, un compositeur brillant, mais je ne vois pas chez lui de message à transmettre au public d’aujourd’hui, pas plus, d’ailleurs, que dans la musique de Rossini, par exemple.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Rossini ? Vous êtes très sévère. L’art doit-il forcément porter un message élevé, ne peut-il pas être parfois un pur divertissement, comme avec Rossini ?</b></font><br>
Si, bien sûr, vous avez raison. Mais dans ce cas, je me tournerais plutôt vers…<br><br>
<font color=#c0a778><b>…Mozart ?</b></font><br>
(<i>rires</i>) Ah oui, Mozart ! Il y a tout chez Mozart ! Je me tournerais plutôt du côté des Strauss ou d’Offenbach, par exemple…<br><br>
<font color=#c0a778><b>Salieri est à la mode parce que sa musique est inconnue, nouvelle…</b></font><br>
Oui, mais justement il faut se méfier de la mode et des surévaluations qu’elle nous impose. Attendons que la mode passe et Salieri retrouvera sa juste place.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Pensez-vous qu’Haendel, qui est très joué aujourd’hui, est évalué à sa juste valeur ?</b></font><br>
J’ai beaucoup joué Haendel, mais je me suis concentré sur les chefs-d’œuvre. Les grands oratorios, comme <i>Saul</i>,<i> Le Messie</i>, <i>Samson</i>, <i>Theodora</i>, <i>Jephta</i>, ou <i>Le Triomphe du temps et de la désillusion</i>, une œuvre de jeunesse que j’ai fait avec Cecilia Bartoli. Ce que j’apprécie vraiment chez Haendel est sa manière d’envisager, disons, « l’héroïsme ». D’où mon choix des oratorios, et de l’opéra <i>Jules César</i>. <i>Saul</i>, par exemple, est d’une très grande puissance créatrice. Pensez à la façon dont Haendel y traduit la vengeance de Saul sur David, c’est très intéressant. A la fin, lorsque David devient roi, la musique nous apprend qu’il sera lui aussi un terrifiant souverain. Haendel peut transformer un héros en vil être humain, ce qui est unique à l’époque. Ce n’est pas la marque de ses librettistes, mais vraiment le génie de ce compositeur. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Y a-t-il selon vous des compositeurs vraiment surestimés aujourd’hui ?</b></font><br>
Oui, sans hésitation : Rossini, Berlioz et Gluck ! Gluck est pour moi un grand dramaturge mais un piètre compositeur. J’ai joué souvent sa musique lorsque j’étais membre de l’Orchestre Symphonique de Vienne, cela créait un grand manque en moi, mais je comprends pourquoi le jeune Wagner aimait tant Gluck. Gluck est un génie de l’effet. L’estime que l’on porte à Lully – je suis désolé de l’avouer devant un interlocuteur français – me dépasse totalement. Rameau est le grand génie français, pour moi, devant Leclair et Couperin.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Pour apprécier Lully, peut-être faut-il se sentir proche de la langue française…</b></font><br>
Je ne pense pas que ce soit suffisant. Dans le cas de Berlioz non plus ; pour moi, sa musique n’est qu’orchestration, une succession d’effets creux. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Vous ne voudriez pas diriger la <i>Symphonie Fantastique</i> ?</b></font><br>
Non, même pas ! D’autres le font, alors pourquoi moi ? Je n’aime pas les compositeurs autobiographiques comme Berlioz ou Mahler.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Mais Beethoven et Schubert, que vous adorez, ne sont-ils pas aussi des compositeurs « autobiographiques » ?</b></font><br>
Non, ce n’est pas la même chose du tout. Beethoven et Schubert utilisent les événements de leur vie personnelle pour rendre des sentiments universels (et Dieu sait que leur vie n’a pas été facile). Leurs expériences deviennent musique : leurs souffrances, par exemple, sont exprimées dans leur musique, mais ne sont jamais une exhibition de la souffrance comme chez Mahler.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Les admirateurs de Mahler trouvent pourtant dans sa musique une dimension métaphysique très profonde…</b></font><br>
Non, je ne suis pas d’accord. Bruckner, un peu avant lui, est allé beaucoup plus loin. De plus, je trouve que la musique de Bruckner est bien plus prospective que celle de Mahler, même s’il est de bon ton d’affirmer le contraire.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Et Richard Strauss, qu’en pensez-vous ?</b></font><br>
Il ne me touche pas, <i>Elektra</i> mis à part. Il utilisait sa main gauche pour composer : la droite lui servait à serrer la main de ses visiteurs. J’ai tellement joué sa musique en m’ennuyant !<br><br>
<font color=#c0a778><b>Bartok, lui, est proche de votre cœur…</b></font><br>
Ah oui ! Je me sens très proche de lui. J’ai beaucoup travaillé la <i>Musique pour cordes</i> avant de la diriger et je suis persuadé que nous avons là la plus grande partition de cette époque. Il y a Berg, c’est vrai, qui au même moment nous a donné le <i>Concerto pour violon</i> et <i>Lulu</i>.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Vous n’avez jamais dirigé Stravinski, pourquoi ?</b></font><br>
Je vais peut-être le faire dans les années qui viennent. Pour moi, il est en quelque sorte l’Offenbach du XXe siècle. Je sais que cela peut paraître iconoclaste, mais je m’explique. <i>La Chauve Souris</i> de Johann Strauss conduit directement à Alban Berg, c’est une filiation logique, directe, même si les musique semblent différentes. Elles sont toutes les deux très colorées, ce sont des peintures en quelque sorte. Offenbach, puis Stravinski après lui, composent comme on dessine. Avec eux, les orchestres sont souvent modestes, les sons ciselés, toujours très clairs. J’aimerais beaucoup jouer Stravinski, les premières œuvres et, avant tout, le <i>Rake’s Progress</i> et la <i>Symphonie de Psaumes</i>. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Pourquoi avoir enregistré récemment une seconde version du <i>Requiem</i> de Mozart et de <i>La Création</i> de Haydn ?</b></font><br>
La réponse est très simple. Nous avons donné <i>La Création</i> pour les célébrations du cinquantième anniversaire du Concentus Musicus. Nous souhaitions conserver un document sonore de cet événement, sachant que les célébrations ne s’arrêtaient pas là, puisque nous avions organisé une fête, le lendemain, au Palais Schwartzenberg, où avaient lieu nos premiers concerts. Nous avions donc demandé à notre équipe technique habituelle d’enregistrer <i>La Création</i>. A ce moment-là, Teldec était déjà très mal en point, et nous avons été contactés par BMG qui souhaitait publier nos disques. Ils ont voulu marquer notre cinquantième anniversaire avec cette <i>Création</i>, justement. Vous voyez, tout s’est fait le plus naturellement du monde. J’étais ravi car j’estime avoir approfondi ma perception de l’œuvre depuis notre premier enregistrement. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Et pour le <i>Requiem</i> de Mozart ?</b></font><br>
Le premier enregistrement est l’une des premières œuvres chorales gravées par le Concentus. A l’époque, nous travaillions avec le chœur de l’opéra de Vienne – pas avec le Schönberg Chor comme aujourd’hui. Nous avions programmé une série de concerts à Vienne où nous donnions le <i>Requiem</i> et BMG a profité de l’occasion pour l’enregistrer. C’est un disque réalisé à partir de plusieurs concerts, comme tous mes derniers CD, le Bartok, par exemple, où nous avons juste procédé à une heure de prises supplémentaires, afin « d’effacer » les bruits de salle. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Qu’est devenu votre projet Alban Berg ?</b></font><br>
A la fin de ma collaboration avec Teldec, deux projets ont été annulés au dernier moment : la Neuvième de Bruckner avec la Philharmonie de Vienne, donnée à Salzbourg, et le <i>Concerto</i> de Berg avec Gidon Kremer, toujours avec Vienne. Nous ne savions pas trop comment coupler ce <i>Concerto</i>, mais, finalement, deux semaines avant l’enregistrement, tout a été annulé. Plusieurs concerts ont été donnés, mais malheureusement, rien n’a été enregistré.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Gidon Kremer semblait pourtant très enthousiaste...</b></font><br>
Moi aussi, je dois dire. Et les musiciens de l’orchestre également. C’est d’autant plus dommage que cette musique – comme celle de Bartok, de Stravinski – me prend beaucoup plus de temps à étudier que d’autres répertoires. Je vais donner très prochainement la <i>Cinquième</i> de Bruckner, je ne pensais jamais pouvoir la diriger. Je connais bien cette œuvre, je l’ai jouée souvent au Symphonique de Vienne, mais je n’arrivais pas bien à la comprendre. Or en étudiant la structure si particulière de la <i>Cinquième</i>, on découvre des choses étonnantes. Je suis désormais persuadé que cette symphonie est entièrement basée sur l’<i>Introitus</i> du <i>Requiem</i> de Mozart. Tous les thèmes en découlent. Bruckner estimait que le <i>Requiem</i> de Mozart était la plus grande œuvre de musique sacrée de tous les temps, et il a souhaité lui rendre hommage, en quelque sorte. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Allez-vous enregistrer une intégrale des <i>Symphonies</i> de Brukner ?</b></font><br>
(il compte) J’ai fait les <i>3è, 4è, 7è, 8è, 9è, la 5è</i>. Quant aux autres… je ne sais pas. J’aimerais mieux me plonger dans la versions originales, par exemple pour les <i>4è</i> et <i>8è</i>, mais ces versions initiales sont peu jouées et il faut de nombreuses répétitions pour les mettre au point. J’espère y parvenir tout de même. Je pense aussi donner les <i>Messes</i>. Je vais diriger celles de Schubert à Berlin ainsi que son opéra <i>Alfonso e Estrella</i>. Je compte aussi me mettre à <i>Tristan et Isolde</i> de Wagner après de nombreuses années d’hésitation, peut-être aussi à d’autres Verdi après avoir fait <i>Aida</i> et le <i>Requiem</i>… Et je vais également donner un programme Janacek avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Je ne sais pas s’il sera enregistré par BMG. Heureusement, les orchestres avec lesquels je travaille enregistrent désormais l’ensemble de leurs concerts, alors tout est possible.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Pourquoi m’avoir jamais enregistré le <i>Requiem Allemand</i> de Brahms, alors que vous avez gravé toute sa musique orchestrale ?</b></font><br>
Je le regrette, effectivement. Nous avions donné un concert à Vienne, avec le Philharmonique, avec Hampson et Gruberova, tous les deux dans leurs jeunes années, avec aussi le Chœur de l’Opéra préparé par Erickson. Autrement dit, les conditions étaient idéales, voir miraculeuses ! A cette époque, le Philharmonique n’enregistrait pas tous les concerts, mais j’espère que la radio l’a fait. De même il existe peut-être une trace d’un concert berlinois plus récent. Je ne me plains pas, J’ai eu la chance avec le disque. Savez-vous combien d’enregistrements j’ai réalisé ?<br><br>
<font color=#c0a778><b>Non, je n’ai pas compté.</b></font><br>
Eh bien moi je l’ai fait il y a peu et le chiffre est incroyable : plus de 500 !<br><br>
<font color=#c0a778><b>Comment avez-vous vécu la fin de votre partenariat de plus de quarante ans avec Teldec ?</b></font><br>
Cette longévité a eu du bon : lorsque l’on travaille ensemble sur une telle période, on comprend mieux les problèmes de l’autre, et travailler en véritable partenariat est possible. Fut un temps où, chez Teldec, nous connaissions tout le monde, du réceptionniste au PDG. Puis un grand groupe a racheté la marque et tout s’est compliqué. Tout est devenu anonyme et gigantesque, nous avions l’impression de travailler avec une entité abstraite qui aurait bien pu faire le commerce de la pomme de terre (et je n’ai rien contre la pomme de terre, bien entendu, mais ce n’est pas le même métier que le disque). Il est évident que le directeur d’un tel groupe ne savait même pas que, quelque part, à Hambourg, l’une de ses filiales enregistrait des <i>Symphonies</i> de Beethoven… A partir de là, notre collaboration avec Teldec s’est peu à peu délitée. Hambourg a fermé son bureau, nous ne connaissions plus personne. Quelque temps plus tard c’était la rupture à Salzbourg, dont j’ai parlé tout à l’heure, puis les gens de Warner Angleterre ont repris les affaires. Nous les connaissions, et nous avons enregistré pour eux les <i>Concertos pour piano</i> de Beethoven. Et je peux annoncer aujourd’hui que nous finirons le cycle Beethoven avec le <i>Rondo</i>, la <i>Fantaisie</i> et <i>Triple Concerto</i>, que nous allons faire avec Aimard, Zehetmair, Hagen et le Chamber Orchestra of Europe à Graz. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Quelle œuvre rêvez-vous de pouvoir enregistrer ?</b></font><br>
<i>La Péri</i> de Schumann. Le <i>Concerto pour violon</i> de Berg. Celui pour violoncelle de Dvorak. Je n’ai pas encore le bon interprète pour cette œuvre que tous les violoncellistes ont pourtant à leur répertoire. C’est une œuvre plus dure qu’on ne le croit. Je rêve d’avoir quelqu’un comme Milos Sadlo. Sans doute suis-je attaché de manière affective à la musique tchèque : mon père parlait allemand avec un accent tchèque (je ne l’ai jamais remarqué, mais c’est ce que l’on m’a toujours dit), ma mère est née aux frontières de la Hongrie. Enfant, elle connaissait tous les chants et danses tziganes. C’est peut-être pour cela que je suis tant attaché à ces répertoires, à Bartok, à Dvorak, à Janacek. Je ne cherche pas à bien jouer cette musique, mais à en traquer la vérité et à la révéler. Révéler la vérité : voilà qui aura été le vrai sens de ma vie.<br><br>
<div align=right>Des propos recueillis par <br><b>Bertrand Dermoncourt</b></div></p>]]></description>
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    <author> Bertrand  Dermoncourt</author>
    <pubDate>Mon, 16 Nov 2009 12:03:06 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Robert Carsen. Derrière le miroir (Classica n°92, mai 2007)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Robert-Carsen-Derriere-le-miroir12651</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x330_arton12651.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=#c0a778><b>Avec <i>Candide</i> en décembre dernier, puis <i>Les Contes d’Hoffmann</i> et <i>Lohengrin</i>, Paris vous fête comme jamais. La saison prochaine, ce sera <i>Capriccio</i>, <i>Alcina</i>, <i>Capulets</i> et <i>Montaigus</i> et un nouveau <i>Tannhaüser</i>. Avec le recul, quels regards portez-vous sur vos spectacles, qui semblent peu à peu devenir des « classiques » des maisons d’opéra ? En referiez-vous certains différemment ?</b></font><br>
Je sais que mes mises en scène sont jouées, j’en suis heureux, et j’essaie au maximum d’être là lors de ces reprises. Tant mieux si ce que je fais, avec mes équipes, trouve une résonance auprès du public. Je me prépare actuellement à une ­nouvelle version de <i>Salomé</i>, et je sais déjà qu’elle sera très différente de la première, que j’avais réalisée en France il y a bien longtemps. Si je me ré-attaquais à <i>Lohengrin</i> ­aujourd’hui, cela raconterait les mêmes choses, je suppose. Je trouve que la seule réponse à un tel ouvrage, est une réponse anti-guerre. Certaines idées véhiculées par le ­livret sont assez répugnantes du point de vue du patriotisme, et de la ­volonté d’en découdre avec les armes. Il y a quelque chose de blasé et de belliqueux dans ce peuple du Brabant, que seule l’arrivée de ­Lohen­grin pourra freiner : les hommes sont trop ­humains pour parvenir à trouver une solution entre eux. Peut-être trouverais-je une manière différente de raconter cette histoire mais il n’empêche que c’est cette histoire-là qui est intéressante. De surcroît, ce <i>Lohengrin</i> était mon premier Wagner : mon regard sur le compo­siteur a évidemment évolué car j’ai monté ­depuis la <i>Tétralogie</i> et maintenant je m’attaque à <i>­Tannhaüser</i>.<br><br>
<font color=#c0a778><b>En revoyant ces productions, on retrouve aussi la « touche » Robert Carsen, qui se distingue notamment par un goût esthétique très sûr.</b></font><br>
« L’esthétique », oui… Je ne raisonne pas comme ça, en fait. Je n’aime pas les mots « décor », « déco­ré »… Je veux que tout vienne de l’intérieur, de la nécessité intérieure d’une pièce. Je veux que le public soit frappé par l’opéra. Du théâtre et de la musique rassemblés peut jaillir une force inouïe – celle de la <i>Gesamtkunstwerk</i> – qu’aucune autre forme d’art n’égale et ne possède. Même dans les livrets les plus complexes intellectuellement ­résonnera toujours la dimension sensorielle, ­visuelle, auditive qu’il faut savoir nourrir, pour l’aiguiller vers le public. Je pense tout le temps au public lors de l’élaboration d’un spectacle, car je veux l’emmener avec moi dans chaque mise en scène. Le filage, lors d’une générale, par exemple est un moment précieux, car j’essaie de voir le spectacle avec des yeux neufs, comme si je le ­découvrais véritablement. Je ne veux pas créer une situation qui permettrait au public de s’échapper : il doit être pris par la main, guidé, pour ­entrer totalement dans le spectacle. Pour prendre un exemple récent, en ­montant <i>Candide</i> de Bernstein, j’ai vite compris qu’on ne pouvait être fidèle à Voltaire et à l’esprit de Candide si on persistait à monter l’ouvrage dans le contexte du XVIIIe siècle. Je ne suis pas le spécialiste de la recons­titution historique, vous le savez, je cherche toujours à impliquer le ­public. Je n’aime pas qu’il puisse se réfugier dans cette distance instaurée par des décors et des costumes d’autrefois, et qu’il dise : « Cela ne nous parle pas. » Je n’aime pas cette idée historicisante et muséale de l’opéra – ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire des mises en scènes modernes en costumes d’époque. Simplement, je ne sais pas le faire. <br><br>
<font color=#c0a778><b>Et c’est une équipe réduite de décorateurs qui vous accompagne depuis des années dans ce travail ?</b></font><br>
C’est une équipe fidèle, mais qui tourne tout de même. Il y a d’abord Michael Levine, avec qui j’ai fait <i>Russalka</i>, <i>Les Contes d’Hoffmann</i>, <i>­Capriccio</i>, <i>Mefistofele</i>, <i>Les Boréades</i>, <i>Nabucco</i>… Aujourd’hui, Michael se diversifie de plus en plus, il a aussi envie de travailler avec d’autres. En fait, ­je travaille avec quatre ou cinq décorateurs ­réguliers – Paul Steinberg, qui va faire <i>Tannhaüser</i>, Radu Boruzescu qui a conçu <i>Richard III</i> de ­Battistelli à Anvers, <i>Fidelio</i> à Florence ; Tobias Hoheisel, qui a signé <i>Alcina</i>, <i>Orfeo</i> et <i>Iphigénie</i> à Chicago. Mais aussi Patrick Kinmonth, mon collaborateur à Aix pour <i>Sémélé</i>, <i>La Flûte enchantée</i>, pour la <i>Tétralogie</i> à Cologne, le cycle Janácek à Anvers et les <i>Dialogues des carmélites</i> à la Scala. Parfois, je travaille avec tel ou tel en fonction de la dramaturgie et de « l’époque ­visuelle » que j’ai en tête. Avec Michael Levine pourtant, nous avons tout monté, du plus baroque au plus moderne, et <i>Candide</i> en décembre a été notre vingtième collaboration ! Depuis sept ou huit ans en ­revanche, je règle moi-même les ­lumières, car il est très important en tant que metteur en scène de pouvoir diriger précisément l’attention du ­public où je le veux, et transcender « l’esthétisme ». À l’opéra – ou au théâtre d’ailleurs – il me semble que je crée des images de cinéma. Ainsi, où que vous soyez assis dans la salle, je peux grâce à l’éclairage, soit concentrer le jeu scénique, soit rapprocher des personnages, soit zoomer, soit donner l’impression d’un changement d’optique alors que personne ne bouge. C’est capital. Enfin, le rythme d’un spectacle est fondamental à mes yeux. Voilà pourquoi je n’aime pas les rideaux dans les changements de décor, ils coupent l’action : le ­décor doit évoluer à ­rideau ouvert, entre les scènes – ainsi des <i>­Capulets</i> et [des] <i>Montaigus</i>. La fluidité d’un spectacle tient à cela. L’opéra peut aussi débuter au moment de l’entrée des spectateurs dans la salle, on peut « jouer » de et avec la salle – ainsi de <i>Lohengrin</i>, des <i>Contes d’Hoffmann</i>… <br><br>
<font color=#c0a778><b>Ou encore de <i>Capriccio</i>… Votre monde scénique joue beaucoup avec l’onirisme, le théâtre dans le théâtre. D’où cela vous vient-il ?</b></font><br>
<i>(il réfléchit)</i>. J’ai été particulièrement retourné, quand j’avais douze ans environ, par un spectacle de Pirandello. C’était chacun sa vérité, et c’était un peu, oui, comme dans <i>Capriccio</i> ; tout d’un coup, on parle sur scène d’un opéra en cours de représentation, et il se pourrait que cet opéra soit celui qu’on est, nous, en train, de voir… Cette deuxième dimension, cette réalité qui en cache une autre, m’a beaucoup frappé, et je crois que c’est un peu devenu ma « Madeleine » de Proust. Je suis à la recherche de ce moment où l’expérience théâtrale peut revêtir une dimension encore plus surprenante. Quelque chose qu’on ne peut avoir vraiment au théâtre. Au cinéma, tout est possible, et on le sait. Au théâtre, il faut prendre le public, puis le ­surprendre. Rien n’est gagné d’avance.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Au départ vous vouliez être comédien… </b></font><br>
Oui, et le choix de metteur en scène est venu bien plus tard, après mes années d’université au Canada. À l’Université de Toronto, j’ai d’abord mené des études de beaux-arts, avec une spécialité de théâtre, dans le but de devenir comédien. J’ai tout lâché au bout de deux ans car ça me frustrait terriblement : je voulais recevoir un entraînement théâtral beaucoup plus intense. En deuxième année, alors que j’étais en train de passer un examen, je me suis tout à coup demandé ce que je faisais là, comme ça. Je me suis levé brusquement de ma place, je suis allé jeter ma copie à la poubelle, très tranquillement, et je suis sorti. C’était n’importe quoi ! <i>(il sourit)</i> Je suis rentré chez moi, et j’ai annoncé à mes parents que le lendemain je partais pour Londres – où je n’étais bien sûr jamais allé. Ce doit être le seul acte courageux que j’ai accompli dans ma vie. Le lendemain en effet, avec l’argent que j’avais mis de côté avec ma petite affaire de service traiteur – car j’ai failli travailler dans l’hôtellerie –, je me suis envolé pour Londres à la recherche d’une formation en théâtre plus appropriée. Je ne connaissais personne, j’ai frappé aux portes de la Royal Academy of Dramatic Arts, et de quelques autres… J’ai finalement obtenu quelques auditions et j’ai été admis dans deux ou trois écoles. J’ai choisi le Bristol Old Vic Theatre School.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Comment êtes-vous passé du métier d’acteur à celui de metteur en scène ?</b></font><br>
Grâce à un extraordinaire professeur de la Bristol Old Vic Theatre School, Rudi Shelley, qui avait 75 ans à l’époque. Deux ans après mon arrivée à Londres il m’a dit : « À mon avis, aujourd’hui, vous êtes metteur en scène. Bien plus que comédien ». Je lui ai répondu : « Suis-je vraiment si mauvais ? » Il m’a dit en riant : « Non, mais lorsque vous jouez une pièce, vous êtes présent à toutes les répétitions, même lorsque vous ne jouez pas. Vous suggérez des gestes et des déplacements à vos partenaires, et vous énervez tout le monde avec ces choses. Réfléchissez, mais je pense que vous avez une approche de metteur en scène. » Très peu de temps après, j’ai rencontré, à Paris et par un pur hasard, David Hockney. Je devais avoir vingt et un ans, et il venait de terminer les décors de son <i>Rake’s Progress</i> à Glyndebourne. J’ai été la première personne à voir les décors terminés dans son atelier. Hockney m’a montré son travail, avant l’arrivée du metteur en scène John Cox, il m’a raconté l’histoire de l’opéra de Stravinski, il a fait devant moi une simulation des changements de décors, et m’a demandé si je trouvais que ça fonctionnait ainsi. J’ai été tellement emballé par ce qu’il me montrait que je me suis dit que j’allais « essayer » la mise en scène d’opéra. Je le désirais vraiment, mais en même temps, j’étais un peu déçu de recommencer à zéro en quelque sorte, après avoir tant approfondi le théâtre. J’ai ­essayé de chercher du travail. Hockney m’a invité à la première de ce <i>Rake’s</i> à Glyndebourne, et c’est ainsi que j’ai sauté du théâtre à l’opéra. Mon premier travail fut au Festival de Spoleto, comme ­assistant de Gian Carlo Menotti.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Par la suite, vous est-il arrivé de refuser de monter certains ouvrages ?</b></font><br>
Oui… On se découvre vite des affinités avec telle ou telle pièce du répertoire. Aujourd’hui par exemple, je ne monterai aucun opéra de Rossini ! C’est un monde théâtral et musical qui ne m’inspire pas du tout. Je reconnais que c’est extrêmement brillant, mais je ne suis jamais touché par les situations qu’on trouve chez Rossini. Dans le répertoire, j’aime ce qu’on a composé avant et après lui, mais Rossini ne me parle pas du tout. On m’a proposé trois fois <i>Guillaume Tell</i>, et j’ai toujours refusé car je n’aime pas l’ouvrage. Et si je n’aime pas l’ouvrage, je ne ferai sans doute pas une bonne mise en scène. En un sens, les opéras de Rossini manquent de sincérité ; on sent le compositeur cibler un certain succès, et ça me déplaît. Moi, j’aime les ouvrages passionnés qui ne savent pas où ils vont, où on sent que le compositeur a essayé de faire quelque chose de neuf. Je trouve des similitudes dans les derniers ­ouvrages de Richard Strauss, une forme de quasi-cynisme musical, où la technique est ­exploitée avec une grandiloquence qui laisse pantois… On connaît chez Strauss un remaniement de paramètres musicaux incroyablement touffus et brillants, mais sans l’éblouissement d’une <i>Elektra</i> par exemple ou même d’un pastiche comme <i>Ariane à Naxos</i>. Et ça tourne à vide. Ce sont de grandes machines un peu vides. Pour en revenir à Rossini, seule <i>L’Italienne à Alger</i> m’intéresserait, pour son côté quasi-dadaïste. C’est un peu comme <i>L’amour des trois oranges</i>, c’est une folie, une ­satire débridée – et tellement délirante.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Vous ne refusez donc pas par principe les ouvrages drôles ?</b></font><br>
Non, loin de là ! J’ai fait beaucoup de comédies. Il est vrai qu’en France on ne m’en a pas trop demandées. Mais je pense qu’on a une image un peu réductrice de moi ici, essentiellement cantonnée à l’opéra : je ne suis pas seulement metteur en scène d’opéra, je sais faire beaucoup de choses, et notamment du théâtre ! L’année dernière, j’ai monté <i>Mère Courage</i> de Brecht au ­Piccolo Teatro de Milan ; j’ai déjà monté deux comédies musicales de Andrew Lloyd Webber ; j’ai fait <i>Buffalo Bill’s Wild West Show</i> à Disneyland Paris – je le revendique. En France, avec le <i>Midsummer Night’s Dream</i> de Britten, <i>Orlando</i>, <i>Sémélé</i>, <i>La Flûte enchantée</i>, <i>Rusalka</i>, <i>Les Boréades</i>, <i>Les Contes d’Hoffmann</i>, on m’a un peu catalogué – comment dirais-je – metteur en scène de ­l’onirisme, de l’imaginaire, du fantasme.. On ne m’a jamais proposé <i>Wozzeck</i>, par exemple. Et encore moins une création – je le regrette.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Vous parliez du <i>Rake’s Progress</i> à l’instant. Qu’en pensez-vous ?</b></font><br>
Ah, je l’adore ! Tout y est suprêmement pensé. C’est incroyable de rigueur et de perfection formelle. Stravinskiy a écrit exactement ce qu’il voulait entendre ; il nous a communiqué ses peurs, ses joies en instaurant une distanciation intellectuelle, en racontant une histoire, et le tout avec son langage théâtral propre, ses fulgurances musicales, ses rythmes qui ne ressemblent à personne d’autre. Mais au-dessus de tout cela, on sent chez lui son besoin total de communiquer, à tous les niveaux du théâtre. Et le théâtre est par essence le lieu de communication. Je rêve de monter <i>The Rake’s Progress</i>, mais on ne me l’a jamais proposé…<br><br>
<font color=#c0a778><b>Avec quels compositeurs aimeriez-vous travailler ?</b></font><br>
<i>(il réfléchit)</i>. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec Battistelli sur <i>Richard III</i>. Mais aussi avec Judith Weir, son <i>A Night at the Chinese Opera</i> était très réussi. J’aimerais par exemple collaborer avec Thomas Adès. Mais en œuvrant sur un nouvel opéra. Je tiens à intervenir dès le départ sur le livret, comme dramaturge. Participer à la genèse du projet. Car c’est le plus grand problème de l’opéra aujourd’hui, et les compositeurs doivent faire confiance au livret et au dramaturge. Il ne faut pas négliger ce stade qui consiste à se demander ce qu’est un livret d’opéra, comment il fonctionne, etc. Mon dramaturge Ian Burton, pour <i>Richard III</i> de Battistelli, a été présent et impliqué dès le départ. Afin d’être sûr qu’il y avait une histoire forte, et que l’opéra ne se perdait pas dans du badinage ou des babioles très secondaires.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Pour vous, l’opéra n’est donc pas mort.</b></font><br>
Non, je ne pense pas. Mais il faut se poser la question : qu’est-ce que l’opéra ? Qu’est-ce que cette forme peut nous apporter ? L’art lyrique, aujourd’hui, n’occupe plus la place sociale d’autrefois, mais étant donné qu’il n’a jamais été aussi populaire dans le monde, il se retrouve paradoxalement au cœur de la société. Avec des ouvrages un peu cross-over si j’ose dire, comme <i>Candide</i> de Bernstein par exemple, on peut redonner à l’opéra une place primordiale dans le paysage contemporain. Il faut, en sortant du théâtre, que le public réfléchisse et s’interroge. Même en rigolant. Si le théâtre ne sert pas à ça, alors à quoi bon ? À quoi sert tout cela ? Les compositeurs d’opéra, aujourd’hui, devraient vraiment se pencher sur la question.<br><br>
<div align=right>Des propos recueillis par Bertrand Dermoncourt<br>et Jérémie Rousseau</div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12651</guid>
    <author>Jérémie Rousseau </author>
    <pubDate>Mon, 09 Nov 2009 11:59:02 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Christoph Eschenbach. L'enfant de plus d'un siècle (Classica n°91, avril 2007)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Christoph-Eschenbach-L-enfant-de12657</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x247_arton12657.jpg" /><br /><br /><p class="spip">Ce qu’il a fait en matière de program­mation en décem­bre dernier avec l’Orches­tre de Paris est exemplaire. Pour fêter une fin d’année Schumann d’abord : les trop rares <i>Scènes de Faust</i> où, par simple contagion de culture et d’élévation spirituelle, la sonorité de l’orchestre se sublimait à hauteur goethéenne (« Cette chose si rare dans un orchestre : une sonorité noble », notait Matthias Goerne, héros vocal de la soirée) ; huit jours plus tard, avec Tzimon Barto, encadrées par les ­inhabituels <i>Allegro appassionato op. 92</i> et <i>Allegro de concert op. 134</i>, les <i>Geister­­variationen</i> plus rares encore constituaient les trois volets d’un concerto pour piano virtuel, celui que Schumann reste à nous ­devoir. Eschenbach avait profité de la présence d’un tel complice pour donner avec lui en pré-concert, à deux pianos, les <i>Six études en canon</i>, dans l’arrangement de Debussy. C’est aimer Schumann, et être pédagogue de la seule bonne façon : en payant d’exemple. La semaine précédente, avec des solistes de l’orchestre, c’est pour un – trop rare aussi – <i>Quatuor</i> de Mozart qu’il s’était assis au piano en pré-concert (entrée libre). Le 20 décembre, il concluait mieux encore ce qui était aussi l’année Mozart. Avant d’aligner en seconde partie trois concertos, le <i>Jeunehomme</i>, les deux et trois pianos (lui-même ne participant qu’à ces deux-ci), dans la presque infinie <i>Gran Partita K 361</i>, c’est la crème de l’orchestre, ses merveilleux vents, qu’Eschenbach conduisait de son seul souffle, inspirant longueur de phrase et, à ce qu’on aurait dit, leur miraculeuse intonation aux hautbois et clarinettes (entre autres) qu’on découvrait les plus purs chanteurs du monde. Stravinski, le <i>Requiem</i> de Verdi, Mahler évidemment et Mahler toujours et pour finir jusqu’à la <i>Thaïs</i> de Massenet, avec la voix de Renée Fleming (double crème, comme l’appelait Solti) : c’est la catholicité des goûts musicaux d’Eschenbach, mais d’abord son amour du son sous toutes ses formes belles, qui éclatent dans cette saison unique. Et c’est la soirée d’apparence la plus nue, la plus réduite à l’essentiel qui le démontre le plus : celle du 16 mars où pour Matthias Goerne, dans Brahms et Schumann, il reprend son piano, avec ce don qu’il ne partage qu’avec Sawallisch, autre chef d’orchestre formidable pianiste : celui de reproduire le son même de la voix du chanteur qu’on accompagne, ou de l’inspirer en lui faisant entendre d’avance ce qui sera sa propre meilleure sonorité.</p>

<p class="spip"><center><p class="spip"><b>Un lyrisme fier et réservé</b></p></center></p>

<p class="spip">Ne l’oublions pas en effet : Eschenbach a été d’abord (et demain le redeviendrait, s’il le voulait) un admirable pianiste ; crack d’une génération où les cracks ne manquaient pas, nés dans les convulsions de la guerre, grandis hors de quelque facilité que ce fût : et pour obliger ces jeunes cracks à rester musi­ciens avant tout, et virtuoses seulement en plus – ce qui rayait de leurs programmes les Rachmaninov qu’aujourd’hui nos jeunes jouent et rejouent –, il y avait ces dix ou quinze Grands Anciens, survivants glorieux, combatifs, omniprésents. Aucun jeune ne serait reconnu pianiste à moins de le prouver dans les plus grands Schumann et Brahms ou, mieux, l’<i>Opus 111</i> et la <i>Hammerklavier</i>. Eschenbach a fait plus. Pour le disque, il élisait tout le piano solo de Mozart ; un groupe Haydn, une première <i>Hammerklavier</i>, une première <i>si bémol</i> de Schubert, au milieu desquels ses ombrageux <i>Préludes</i> de Chopin paraissaient une concession au lyrisme tel que tous le pratiquent. Mais celui d’Eschenbach était fier, intense, réservé – on allait dire silencieux. S’inspirait-il des exercices pour chanteurs tels qu’il les écoutait chez lui, quand sa mère donnait ses leçons ? Il s’apparentait au Klee, à l’eau-forte de Rembrandt qui étaient tout le luxe nu – avec ses trois pianos – de son premier domicile à Hambourg, d’un ascétisme sévère, quand une sensualité artiste se sublime, châtiée – comme disait si bien la langue des grands mora­listes français, au style si juste et si beau. C’était alors un jeune homme fluet, essen­tiellement effacé, de noir vêtu comme un enfant du siècle (l’autre, celui de Musset) qui va nous faire une confession/confidence, pudique, contrariée ; avec un peu de cheveu noir ­encore, qu’il aplatissait et tirait en haut du front. Mais il lui fallait plus de musique, toute la musique ; il voulait un signe plus complet de l’écoute, pas seulement celle du public, mais des musiciens, ses complices. Dès qu’il a eu un orchestre près de lui, il n’a eu de cesse d’y choisir les quelques-uns avec qui il pourrait jouer (et graver : cela existe) les <i>quintettes pour piano et vents</i> de Mozart et ­Beethoven, exemples suprêmes de convivialité musicale. Mais aussi de saisir à bras-le-corps les grandes masses de Mahler et Bruckner, avec au bout, reproduit par cent timbres à harmoniser, le son intérieur, le son bien à lui, à qui pour chanter le piano suffit, qui, ici, se diffracte, devient l’univers. On comprend que quand Bayreuth l’a appelé pour <i>Parsifal</i>, ç’ait été un accomplissement ; puis, avec son Orchestre de Paris, ce <i>Ring</i> qu’il a voulu. Il aime Paris, son cosmopolitisme, son échantillonnage d’univers – la solitude aussi qu’on peut s’y ménager. Il a le temps en avant de lui. De sa tête désormais rasée rayonne une autorité spirituelle simple ; toujours en noir, svelte et sobre toujours, seul dans sa génération (où les destins ont été si divers), il incarne une sorte de hauteur, qui n’est pas celle de la puissance, mais celle de l’esprit. Un homme de culture et de prudence. Un Sage. L’aventure, il l’a derrière lui. Devant, il n’y a plus que ce qui est nécessaire, la mise en œuvre, l’action.<br>
<br>
<div align=right>André Tubeuf</div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12657</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Mon, 09 Nov 2009 11:30:22 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Jardins secrets. Jean-Claude Dreyfus (Classica n°69, février 2005)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Jardins-secrets-Jean-Claude12947</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x344_arton12947.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous consacrez, à la Maison de la Poésie, un spectacle entier à Jehan Rictus, auteur de textes à mi-chemin entre poésie savante et argot populaire. Y ajouterez-vous des musiques, ou le texte se suffit-il à lui-même ?</b></font><br>
La langue de Rictus est très colorée, très musicale. Il faut évoquer légèrement quelques ambiances, ne jamais souligner. J’avais pensé à un orgue de barbarie, à quelques pièces de Satie, mais rien ne convenait. Il y aura donc une bande-son très lointaine, comme au cinéma, quelque chose qu’on a dans la tête : quand la musique semble venir de loin, elle appuie moins mais elle raconte beaucoup plus.<br><br>
<font color=#c0a778><b>Vers quoi vont vos préférences en musique ?</b></font><br>
J’aime toutes sortes de choses, j’adore Satie, avec son espèce d’élégance et d’ironie dans le désespoir. Mais j’ai une prédilection pour les voix – les voix hautes ; j’ai assez bien connu James Bowman, il y a plusieurs années, lorsque j’avais participé, brièvement, à un spectacle autour de Porporino.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Brièvement… ?</b></font><br>
Oui. Il s’agissait d’une adaptation, entre théâtre et musique, du roman de Dominique Fernandez, <i>Porporino ou les mystères de Naples</i> : c’était au Festival d’Aix-en-Provence, et le spectacle musical racontait la vie du castrat. Il y avait, sur scène, <b>James Bowman</b>, qui chantait la partie d’alto, et un certain Bruce Brewer tenant la voix aiguë – je détestais cette voix. En fait, j’ai quitté la production en cours de route car je ne m’entendais pas du tout avec la réalisation. Je devais jouer un pâtissier, et j’avais des idées qui ne convenaient pas au metteur en scène, qui tenait à avoir sur scène un pâtissier à la Jean le Poulain ; je n’adhérais pas du tout au concept, je voyais plus un pâtissier de style comédie italienne. J’essayais des trucs sur scène, mais ça ne plaisait pas. La façon de travailler, d’ailleurs, me déplaisait : au théâtre, vous répétez dans le noir et le silence, avec une ou deux personnes dans la salle seulement – c’est un lieu clos et intérieur – tandis qu’à l’opéra, il y avait du monde qui visitait, ça parlait, ça piaillait, c’était infernal. Il me semble que c’était l’époque de Bernard Lefort…<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Plus d’autres expériences à l’opéra depuis ?</b></font><br>
Non !… Mais je me souviens d’une anecdote à propos de Bernard Lefort, qui venait d’être nommé à l’Opéra de Paris – ce devait être vers 1980. La très sérieuse revue de théâtre <i>Travail théâtral</i> m’avait consacré huit pages entières, alors que j’étais un quasi-inconnu. Je jouais depuis plusieurs années un petit spectacle qui avait fait le tour de la France, et quantité de soirées parisiennes, qui s’appelait <i>La Grande Eugène</i>. Un spectacle de cabaret, où je me travestissais et chantais en femme. Peu à peu, ce spectacle m’avait fait connaître du public, et de nombreux professionnels, Patrice Chéreau par exemple, étaient venus me voir. Et bien cette revue théâtrale, reléguant loin derrière Bernard Lefort et l’Opéra de Paris, louait cette <i>Grande Eugène</i>, la montrait en exemple, disséquait le moindre de mes gestes, de mes entrées. Ce qui attira très sérieusement l’attention sur moi : ces éloges me permirent de débuter dans <i>L’Echange</i> de Claudel au Théâtre de la Ville, mis en scène par Anne Delbée. Geneviève Page, grande claudélienne, m’avait remarqué, alors que je n’avais aucune formation théâtrale classique, et imposé dans la distribution… au grand dam du directeur du Théâtre de la Ville d’alors, le très sérieux Jean Mercure, qui ne me voulait pas, ne sachant d’où je venais. J’avais 29 ans, les cheveux très longs, l’air d’un Indien, et j’étais extrêmement extravagant. Ça a un peu jasé dans les rangs du Comité Claudel, mais le public a adhéré, la pièce a eu du succès et elle a tourné pendant deux ans. C’était ma première vraie expérience théâtrale parisienne. Tout cela pour vous dire qu’avec Claudel – <i>L’Echange</i> notamment – vous avez intérêt à penser musique. Ses textes sont d’immenses partitions.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Avez-vous eu une formation musicale ?</b></font><br>
Non, je ne suis pas du tout musicien. Mais j’ai une excellente oreille.<br>
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<font color=#c0a778><b>Dans votre <i>Grande Eugène</i>, aviez-vous utilisé de la musique ?</b></font><br>
Oui, il y avait différentes sortes de musiques, mais de nombreux numéros étaient en playback. Il y avait notamment le <i>Duo des chats</i> de Rossini, mais comme nous n’avions pas les moyens de nous payer la version d’Elisabeth Schwarzkopf et Victoria de los Angeles, nous avions fait enregistrer deux cantatrices inconnues. Tout cela se mélangeait avec d’autres travestissements – Angela Davis, Lili Marlène, etc. Il y avait toutefois une chanson que j’avais enregistrée : mon imitation de Sarah Bernhardt en voix de fausset.<br>
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<font color=#c0a778><b>Des cours de chant avaient-ils été nécessaires ?</b></font><br>
Oui. J’adorais chanter, et je le fais encore de temps à autre. Autrefois, j’avais même suivi une technique très classique, mais j’y ai renoncé, car elle ne correspondait pas à ce que je voulais faire. Ce professeur voulait me faire chanter en voix de tête tout le temps – moi, pour la variété qui m’attirait, ça ne collait pas ! J’ai donc changé, et j’ai passé plusieurs mois à travailler avec Armande, la future ex-égérie de la Star Ac’ !<br>
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<font color=#c0a778><b>Êtes-vous passé au stade du tour de chant ?</b></font><br>
Oui, j’en ai même fait plusieurs. Mon tout premier spectacle s’appelait « Tour de cochon ».<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Le cochon, c’est votre marotte…</b></font><br>
J’ai une collection de cochons assez unique au monde… J’ai même des cochons qui jouent des instruments, des petits musiciens, dont un, en bronze, au violon. Mais j’ai raté plusieurs belles occasions, notamment un très grand orchestre symphonique.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Un orchestre symphonique de cochons ?</b></font><br>
Incroyable, hein ? Je n’avais pas assez d’argent. C’était un orchestre en plomb magnifique. Cinq tables réunies, avec tous les instruments. Ça devait valoir dans les vingt mille francs.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Avez-vous été récitant dans des programmes musicaux plus « sérieux » ?</b></font><br>
Oui, quelques fois. Par exemple, le Diable dans <i>L’Histoire du soldat</i>, avec Didier Sandre. L’orchestre était magnifique : on faisait tout à l’oreille, en répétant un certain nombre de fois, car je suis incapable de lire une partition. Je faisais le même type de travail lorsque je jouais <i>Chantecler</i> de Rostand dans la mise en scène de Savary : un énorme boulot musical sur l’alexandrin, justement, pour conserver la musique, tout en racontant l’histoire, les intentions des personnages et en brisant la routine du dialogue. J’ai participé également à des récitals avec Madeleine Milhaud : on intercalait la musique de Darius Milhaud sur des textes de Claudel très peu connus. Au cinéma, j’ai même tourné dans <i>Tous les Matins du monde</i>, où je jouais l’abbé Matthieu. J’ai trouvé formidable la musique de Jordi Savall dans le cadre du film, mais je ne l’écouterais pas tous les jours.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Écoutez-vous beaucoup de musique chez vous ?</b></font><br>
Assez peu, mais je vis avec des gens qui aiment ça et en écoutent énormément. J’ai de la chance. Et je me laisse porter par les goûts des autres. Je n’éprouve pas vraiment le besoin d’entendre de la musique à la maison. On me l’impose, je l’accepte avec grande joie. Et c’est dans la voix que je me retrouve le plus. Callas, plus que tout : il y a une ambiguïté extraordinaire dans sa voix. Et puis, comme je vous l’ai dit, j’adore les contre-ténors. Philippe Jaroussky, par exemple, quelle voix ! Je suis souvent allé à l’opéra quand j’étais jeune, je garde un souvenir démentiel des grands Wagner – comme ce <i>Tannhäuser</i> à Garnier décoré par Vasarely. L’opéra, c’est de la sensation brute. Une fois – où était-ce ? – j’ai vu <i>Maria Golovine</i> de Menotti ; l’opéra m’a fait beaucoup d’effet : sa technique de narration, proche du récit cinématographique, était saisissante.<br>
<br>
<div align=right>Des propos recueillis par Jérémie Rousseau</div></p>]]></description>
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    <author>Jérémie Rousseau </author>
    <pubDate>Mon, 02 Nov 2009 09:43:30 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Riccardo Muti. L'opéra, c'est moi (Classica n°69, février 2005)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Riccardo-Muti-L-opera-c-est-moi12949</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x348_arton12949.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=#c0a778><b>Vous êtes, depuis 1986, directeur musical de la Scala de Milan, et vous y avez présenté des œuvres rares du répertoire classique – de Pergolèse, Gluck, Cherubini… <i>L’Europa Riconosciuta</i> de Salieri vient même d’inaugurer le théâtre restauré de la Scala. Diriez-vous que ces ouvrages sont plus faciles à distribuer que des grands Verdi ?</b></font><br>
En un sens oui. On dit, souvent à raison, qu’il existe aujourd’hui moins de voix pour Verdi et l’opéra du XIXe siècle qu’autrefois. Je pense plus exactement qu’on trouve de nos jours davantage de typologies vocales. En ce moment, Mozart ou Rossini sont mieux servis, et Verdi et Wagner un peu moins. Toutefois, depuis deux ans, on remarque un renouveau d’authentiques chanteurs verdiens, et quelque chose est en train de bouger dans ce domaine. Hier encore, j’ai rencontré un jeune baryton français chez qui je ne m’attendais pas à trouver de telles affinités avec la vocalita verdienne. Bien sûr, nous sommes loin de l’âge d’or des décennies 1940-1960 où Del Monaco, Di Stefano, Bergonzi étaient les vedettes et partageaient l’affiche avec des ténors de catégories certes inférieures, mais tous capables de chanter très correctement Verdi.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous parliez de voix pour Mozart ou pour Rossini, mais notre époque est aussi plus riche en voix baroques : voyez par exemple les innombrables opéras de Haendel, très aisément distribués.</b></font><br>
L’apparition de nombreux chanteurs « baroques » traduit une nouvelle conception du chant et de la voix, et la disparition des voix verdiennes ne résulte pas seulement, comme on le dit parfois, d’erreurs de parcours de certains chanteurs s’étant fourvoyés dans Verdi pour l’avoir abordé trop tôt : elle correspond à l’émergence de certains autres types de voix. Pour autant, je ne suis pas pessimiste, les choses vont et viennent, comme des vagues, et il se pourrait que la tendance soit inversée dans cinq ou dix ans, après la pléthore de rossiniens et mozartiens de l’heure… C’est comme le vin : certaines années sont de grands millésimes, d’autres sont moins bonnes.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Les techniques et les façons de travailler n’ont-elles pas changé elles aussi ?</b></font><br>
Il n’y a pas dix mille bonnes techniques vocales. Les plus solides ont fait leurs preuves et les feront toujours. Toutefois, le goût pour des voix plus légères – baroques donc – a influencé jusqu’à la manière de retourner aujourd’hui à Verdi : nombre de ténors et barytons le chantent avec une finesse et une légèreté dans la ligne que les artistes du passé ne savaient pas toujours rendre. D’ailleurs, bien des spécialistes de la technique vocale, en Italie, avouent aujourd’hui leur scepticisme devant certains ténors des temps jadis, dont l’émission trop ouverte écrasait le phrasé verdien et les inflexions de la ligne vocale. Et paradoxalement, la façon dont nous chantons maintenant Verdi est certainement plus authentique que certains types d’interprétations des années 1950 ou 1960 où nombre de chanteurs « puccinisaient » Verdi. Aujourd’hui on est plus soucieux d’un certain style verdien, et on sait qu’on ne peut pas chanter <i>Le Trouvère</i> comme <i>Otello</i>. Que signifie d’ailleurs un « chanteur verdien », puisque chaque nouvel opéra de Verdi différait du précédent, et voyait naître une autre tessiture de ténor ? Verdi a eu une vie très longue ! À mon goût, le style verdien est davantage une question d’accents et de phrasés que de décibels, d’aigus ajoutés et d’aménagements vocaux visant l’effet. La manière de chanter Verdi doit davantage s’inspirer du bel canto romantique : chanter Manrico avec la voix de Radamès et d’Otello est une lecture évolutive, et donc a posteriori et fausse, des typologies vocales.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Personnellement, quel a été votre modèle d’interprétation dans Verdi ?</b></font><br>
S’il fallait n’en garder qu’un, ce serait Arturo Toscanini. Toscanini a joué <i>Otello</i> et <i>Falstaff</i> sous la direction de Verdi à la Scala de Milan lorsqu’il était jeune violoncelliste, et lui mieux qu’aucun autre savait ce qu’est le son verdien. Voilà pourquoi ses interprétations sont des modèles. J’avoue ne pas comprendre la notion d’instruments d’époque dans les œuvres de Verdi – franchement, que signifie une <i>Aida</i> sur instruments originaux comme on en voit de temps en temps ? De surcroît, si vous voulez être correct avec l’orchestre d’un point de vue philologique, vous devez l’être aussi avec les voix. Or, ça n’est jamais le cas. La manière dont Giuseppina Strepponi a chanté Abigaille lors de la première de <i>Nabucco</i> à la Scala en 1842 n’avait, à coup sûr, rien à voir avec ce que notre époque attend des sopranos dans cette œuvre : lorsqu’elle a créé Abigaille, Strepponi sortait de Lucia, d’Elvira des <i>Puritains</i> et d’Adina de <i>L’Elixir d’amour</i>. Aujourd’hui, une Strepponi dans <i>Nabucco</i> serait inacceptable !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Les interprétations sur instruments d’époque ne vous semblent-elles pas adaptées toutefois à certains répertoires ?</b></font><br>
J’ai dirigé de nombreux compositeurs – Cherubini, Pergolèse, Gluck – que les musiciens baroques ont régulièrement « récupérés ». Leur approche, sur instruments anciens, nous a aidés à repenser notre vision de ces partitions, et ces musiciens ont indéniablement apporté un vent de fraîcheur à ce répertoire : aujourd’hui, je serais le premier à m’inspirer de leur démarche si je dirigeais un opéra de Haendel ; on ne peut plus le faire sonner comme du Rachmaninov façon années 1950. Toutefois, pour un compositeur comme Traetta, comme pour plusieurs Italiens de l’école classique que j’affectionne tant, nous disposons aujourd’hui de meilleurs instruments que les ensembles spécialisés pour les interpréter. Les instruments ont aussi progressé en matière de son, et la philologie ne devrait pas seulement s’atteler aux instruments d’époque mais également aux articulations et aux styles de l’époque sur instruments modernes. Jouer Cimarosa d’une façon romantique est stylistiquement faux, mais essayer de recréer le monde du XVIIIe siècle sur instruments modernes n’est en rien fallacieux. Au contraire. Je ne suis pas un calviniste dans le domaine et je n’aime pas entendre affirmer, sentencieusement, que telle chose est bonne et telle autre mauvaise. Que vous jouiez sur instruments modernes ou anciens, tout est question de style.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Votre répertoire lyrique souffre de quelques lacunes : aucun opéra de Strauss, un ou deux Puccini pas plus…</b></font><br>
Depuis que je suis à la Scala, j’ai dirigé une quarantaine d’opéras – c’est beaucoup – depuis Pergolèse jusqu’au XXe siècle, en passant par Gluck dont j’ai donné six ouvrages. Gluck est un compositeur très important, et je trouve dommage qu’il soit toujours aussi négligé en Europe. À côté de Spontini, de Verdi, de Boïto, de Wagner, dont j’ai dirigé six opéras, j’estime capital de continuer à revitaliser les chefs-d’œuvre de l’école napolitaine du XVIIIe siècle – Cimarosa, Paisiello, Jommelli, Leo – des opéras cruciaux pour l’influence qu’ils ont exercée sur Mozart et Haydn.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Pour en revenir à Puccini, <i>Tosca</i> est venu très tard dans votre carrière.</b></font><br>
Oui, c’est un choix. Je me suis concentré longtemps sur la période classique et le XIXe siècle, et comme j’aime être bien préparé, cela m’a réclamé beaucoup de temps. Chez Puccini, je ne compte pas vraiment m’étendre, car je n’aime pas tout chez lui – j’ai beaucoup d’affection pour <i>Tosca</i> et <i>Gianni Schicchi</i> – mais je ne dirigerai jamais <i>La Fanciulla del West</i> ni <i>La Bohème</i>. Non parce que je déteste ces opéras, mais parce que je ne leur trouve rien d’indispensable.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b><i>Paillasse</i> de Leoncavallo l’est-il plus ?</b></font><br>
Davantage, à mon goût. Et <i>Paillasse</i> est une pièce très difficile.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Pourquoi ?</b></font><br>
L’écriture et le style sont très complexes, et peuvent vite verser dans une vulgarité insigne. En revanche, si vous suivez la voie, par exemple, d’un Karajan, cela sonnera différemment, avec une majesté toute classique. Rien à voir avec le pathos vériste qui tue tant de <i>Paillasse</i>.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Le style de Leoncavallo est si différent de Puccini ?</b></font><br>
Ce sont deux mondes ! Puccini était de Toscane, et Leoncavallo de Naples. Tous deux étaient très cultivés, mais Leoncavallo était né dans un milieu culturel et artistique raffiné. C’était un vrai littéraire, qui écrivait lui-même ses livrets, et sa musique est bien plus aristocratique qu’on ne le pense : ses opéras doivent être joués dans cet esprit-là et non comme des rengaines populaires.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Avec le recul, quelle est pour vous la plus belle distribution que vous ayez dirigée ?</b></font><br>
Sûrement l’enregistrement d’<i>Aida</i> en 1973, qui était aussi mon premier opéra gravé en studio : Montserrat Caballé, Fiorenza Cossoto, Placido Domingo, Piero Cappuccilli et Nikolaï Ghiaurov. Tous ces chanteurs étaient relativement jeunes et au summum de leurs possibilités. Par la suite, j’ai dirigé tellement d’opéras dans ma longue carrière artistique… mais certaines expériences sont vraiment inoubliables, par exemple, Jessye Norman dans <i>L’Africaine</i> de Meyerbeer, à Florence en 1971, Caballé dans <i>Agnes von Hohenstaufen</i> de Spontini, Kraus dans <i>Les Puritains</i>, Bruscantini dans <i>Don Pasquale</i>. Récemment, Violetta Urmana dans <i>Iphigénie</i> de Gluck.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Ce sont des voix, mais aussi de fortes personnalités !</b></font><br>
Oui, et c’est ce dont nous manquons cruellement aujourd’hui dans l’ensemble. Des opéras comme <i>Norma</i> ou <i>Médée</i> sont particulièrement difficiles à distribuer pour la Scala. Callas a laissé des souvenirs vivaces, et je vois peu d’artistes suffisamment charismatiques aujourd’hui pour prendre des libertés par rapport à une œuvre, quitte à se la réapproprier et la refondre, comme Callas l’avait fait dans le cas de <i>Médée</i> : Callas était une autre Médée que celle voulue par Cherubini. Il avait écrit une sorte de «singspiel» à la française, avec dialogues parlés, mais celle que Callas jouait ne comportait pas les récitatifs voulus par l’auteur – c’était un pastiche. Pourtant, par sa seule voix, le personnage existait. Magistralement.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>On dit que les fortes personnalités aujourd’hui sont plus du côté des metteurs en scène que des chanteurs : qu’en pensez-vous ?</b></font><br>
Je ne partage pas ce point de vue. Mais c’est un vaste problème… On m’a fait beaucoup de reproches à propos de la mise en scène, mais ils sont parfois injustes : je ne suis pas contre la modernité mais il y a des choses que je n’accepte pas, comme ces metteurs en scène, souvent venus d’Allemagne, recourant à des solutions scéniques radicales. Je pense que des gens tels que Graham Vick ou Robert Carsen représentent un équilibre idéal entre tradition et modernité. Je suis contre les idées provocatrices, pour le simple motif gratuit qu’elles sont provocatrices. La plupart des metteurs en scène estiment que les musiques de Verdi, Puccini ou Wagner ne possèdent pas leur dramaturgie intrinsèque, et qu’ils doivent s’exprimer à leur place. Le grand problème de l’opéra contemporain est là ; les chefs sont trop faibles face aux metteurs en scène et ils n’ont ni l’autorité ni la volonté de dire : « Vous vous trompez de voie, la musique dit le contraire de ce que vous faites, elle a ses droits propres. »<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Est-ce pour cette raison que vous dirigez peu, sinon aucun opéra, en dehors de la Scala ?</b></font><br>
D’abord, je n’ai pas beaucoup de temps – je dirige beaucoup de concerts dans le monde, et j’ai mené autrefois une très longue carrière de chef lyrique au Mai musical florentin. Aujourd’hui, pourquoi irais-je diriger des opéras ailleurs qu’à Milan ? Pour m’embarrasser à conduire un orchestre et un chœur que je ne connais pas ? À la Scala je suis directeur musical : je n’interfère pas dans les choix du directeur artistique quant au metteur en scène ou au chef d’orchestre engagés pour les autres ouvrages programmés ; c’est leur problème, et je leur laisse cette liberté. En revanche, je fais très attention aux opéras que je dirige moi-même. Là je choisis tout : le metteur en scène – et ce sera évidemment ceux que je connais et avec qui je peux établir un dialogue – mais aussi le décorateur, le costumier, l’éclairagiste, et évidemment les chanteurs. Franchement, lorsque vous avez votre propre maison d’opéras, lorsque vous pouvez diriger ce que vous voulez, dans les meilleures conditions possibles, pourquoi iriez-vous ailleurs ? Certes, il faut des exceptions ; j’en ai fait et j’en referai : les trois Mozart/Da Ponte au Theater an der Wien par exemple, en raison des liens privilégiés qui m’unissent à l’Orchestre Pphilharmonique de Vienne. Puis, suite aux contacts que j’ai avec Gérard Mortier, je pense qu’il y aura des coproductions entre l’Opéra de Paris et la Scala. Diriger des productions de la Scala à l’étranger est très important pour moi, car c’est un gain de temps. À condition que tous les paramètres scéniques et dramatiques de la Scala soient respectés.<br>
<br>
<div align=right><font color=#c0a778>Des propos recueillis par Bertrand Dermoncourt <br>et Jérémie Rousseau</font></div></p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center>BIENTÔT EN CONCERT A PARIS<br>
Paris, Théâtre des Champs-Elysées le 9 novembre<br>
<br>
<i>Don Pasquale</i>, de Donizetti
<a href="http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/SUR-SCENE/Don-Muti-et-Don-Pasquale-vont-aux35263">Lire notre présentation du concert</a>
<br>
LA VERSION STUDIO<br>
<br>Gaetano Donizetti<br>
Don Pasquale<br>
Mirella Freni - Sesto Bruscantini - Leo Nucci - Gösta Winbergh<br>
Philharmonia Orchestra<br>
Direction <b>Riccardo Muti</b><br>
<center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_pasquale_muti.jpg" /></span></center><br>
<a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Riccardo-Muti-Sesto-Bruscantini-Mirella-Freni-Gosta-Winbergh-Leo-Nucci-Guido-Fabbris-Ambrosian-Opera-Chorus-Philharmonia-Orchestra-Donizetti-Don-Pasqual/default/fiche_produit/id_produit-0077774706858.html"><font color=white><big>Écouter et télécharger</big></font></a><br>
</center></p></div>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12949</guid>
    <author>Bertrand Dermoncourt et Jérémie Rousseau</author>
    <pubDate>Mon, 02 Nov 2009 09:43:16 +0100</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Leif Ove Andsnes (Classica n°87, novembre 2006)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Leif-Ove-Andsnes-Classica-no8712676</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x305_arton12676.jpg" /><br /><br /><p class="spip">On l’avait entendu en disque, on l’avait à l’œil : de la poigne dans Brahms, et de la patte aussi, avec quelque chose d’incisif et tranché pour­tant – une combinaison qui ne se trouve pas réunie en beaucoup, à la fois quelque chose d’Arrau (la pâte, la profondeur, le sérieux) et de Serkin (la griffe, la décision, le sérieux). Et chantant, avec ça. À pas encore 30 ans c’est la quadrature du cer­cle, et presque trop de promesses. Com­me on avait peur qu’il se gâte, que la carrière plutôt le gâte ! Mais il est de là-haut au nord, on le savait ; son pays de fjords et d’à-pics, de lumière et de froid (et de lumière par le froid) préserve. Un peu loin, un peu hors des circuits. On se dit que le pianiste (la Norvège n’en produit pas tant), s’étant chauffé les doigts et le cœur à un peu de Grieg dans une maison et sous un ciel que Grieg aurait pu connaître, va s’emplir les poumons d’air pur ensuite, se défoncer et ressourcer à skis. Folklore facile, certes. </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big><b>DERNIÈREMENT PARU<br>
LE 26 OCTOBRE 2009</b></big><br>
<br>
<br><div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Leif-Ove-Andsnes-Mussorgsky-Pictures-Reframed/Classique/Leif-Ove-Andsnes/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-5099969836053.html"><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_reframed.jpg" /></span></center></a></div>
<br>
Leif Ove Andsnes<br>
Reframed<br>
<font color=black>Moussorgski : <i>Tableaux d’une exposition</i><br>
Schumann : <i>Kinderszenen</i></font><br>
<br>
<big><b>Leif Ove Andsnes</b></big>, piano<br>
<br>
<b><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Leif-Ove-Andsnes-Mussorgsky-Pictures-Reframed/Classique/Leif-Ove-Andsnes/EMI-Classics/default/fiche_produit/id_produit-5099969836053.html">Télécharger l’album</a></b></font><br>
<br>
</center></p></div>
Mais d’où viendraient, sinon, ce calme lisse, cette santé souriante (avec un pli au front pourtant, qui marque la présence, le souci de l’âme) au jeune athlète poète qui aligne ses disques sans faute, parfaits toujours, toujours se gardant d’aller plus loin que promis, montrant de très enviables doigts dans Rachmaninov (qui le permet sans compromettre) et osant ses tout premiers Schubert, comme si Schubert était sa fatalité, sa nécessité : une grande et terrible sonate après l’autre, calme toujours, sans rien relâcher pourtant ni laisser-aller, avec un contrôle et une sévérité d’un autre âge. Et Schumann ! La <i>Sonate en fa dièse mineur</i>, contre toute loi du marché ! Et au centre d’elle, l’ineffable : cette <i>Aria</i>, où un homme, avec sa sensibilité mais aussi son silence, ose n’être que ce que Schumann expressément lui prescrit d’être, <i>senza passione, ma espressivo</i>. Quelle leçon pour nos doigts français et nos sensibilités schumaniennes femelles. Et quel goût racé, supérieur, de ne pas vouloir principalement plaire.</p>
Et puis on l’a rencontré. Il revenait des USA, faisait escale, le temps d’un déjeuner. Janvier était étonnamment bleu, lumineux. Obliquement par la fenêtre basse le soleil éclairait notre table, l’éclairait, lui. Ses yeux. Bleus, gris, je ne sais plus. Mais des yeux autrement rares : des yeux qui écoutent. Il reste de l’enfant, un enfant attentif et pieux, chez ce grand solide jeune homme en caban qui pourrait au physique jouer les Pilotes de quelque <i>Vaisseau fantôme</i> wagnérien, ou ce marin de <i>Tristan</i> là-haut qui tend l’oreille, et boit la mer des yeux. Il écoute. Et il raconte. Son festival là-haut au pays. Cette presqu’île, ces îlots émiettés autour, ce soir qui n’en finit pas d’être soir, cette lumière qui n’en finit pas de n’être pas vraiment lumière. Ce n’est pas loin, pas sauvage, ce n’est pas le bout du monde : mais assez en dehors des circuits (même touristiques) pour qu’on soit entre soi. Des musiciens conviviaux, stars ailleurs, mais qui ici oublient qu’ils le sont, contents d’accompagner une clarinette dans quelque œuvre à faire découvrir. Je crois entendre Serkin quand il me pressait d’aller à Marlboro, où même le plus grand apprend à être second violon. Et si je venais ?</p>
<br>
<br>
<center><p class="spip"><b>Schubert au Grand Nord</b></p></center>
<br>
<br>
J’y suis allé. Trois pleins jours (entracte surnaturel) je ne me suis plus connu aucune raison de désespérer de la musique. Tant qu’il y aura des îles, et quelques-uns qui s’y isolent et retrouvent, tout reste possible. Maître de maison, Leif Ove s’effaçait, mais faisait que Bach et Schubert soient servis au plus haut. Dans un temple à la fois baroque et sévère, doré et ascétique, Matthias Goerne chantait la <i>Müllerin</i>, et certes ineffablement bien, mais c’est dans les yeux de son pianiste que se passait le miracle : l’immersion sans réplique, inévitable, une eau qui monte vraiment, dedans, parce que la <i>Müllerin</i> raconte l’histoire qu’elle raconte, et que le pianiste pour une fois écoute, entend. Et voici : c’est à lui qu’il arrive de sombrer avec le meunier, à la place de son chanteur qui, lui, s’il se laissait ainsi envahir, n’aurait plus de voix pour nous raconter la fin. Miracle de connivence. Avec le partenaire. Avec Schubert. On s’embarquait ensuite, en barcasse, sur le fjord, à la poursuite de l’impossible nuit. <i>Auf dem Wasser zu singen ?</i> Non. Schubert et le chant sont finis. Mais pas le silence qui suit, pas la nature qui enveloppe, qui sont encore du Schubert. Merci, l’hôte.</p>
Chaque fois que je peux je vais l’entendre. Mais à peine s’il se pose. Il joue si peu. Il n’aime pas les lieux chic et courus où il se voit en photo dans les vitrines. Il aime la discrétion, où tout se prémédite ; la solitude, où tout prend forme et se met à bouger, dedans. Avec ses copains du nord, de son piano, les dirigeant, il nous a donné les Mozart les plus bouleversants et ravigotants à la fois, les plus salubres, les plus pleins à la fois de rires et de larmes (c’est un peu la même chose chez Mozart) qu’on ait entendus depuis Serkin. Sans façons – et on le lui a reproché : tomber la veste pour jouer Mozart ! À Paris la rumeur est là, qui commence à l’attendre. Ses salles se remplissent, et même apprennent à suspendre leur souffle. C’est doublement rare. Mais comment Paris l’aimerait vraiment ?</p>
Il est si sévère et strict et pur, tellement sans concession. De Serkin (que je ne suis pas sûr qu’il ait entendu, même en disque) il a appris cette leçon essentielle, que Schubert se joue, si possible, plus strict et inflexible encore que Beethoven, et tant pis pour les apitoiements attendus. Un <i>Roi des Aulnes</i> serre à la gorge. Ceux qui consentent, ceux qui suivent, ah comme ils sont emportés alors, jamais lâchés ni relâchés, comblés et vides en même temps. Ici la vue est libre. L’air est plus pur. Ils n’aiment pas ça vraiment, les hôtes de la mythique Caverne. Avoir les yeux (les oreilles) ouverts de force fait mal. Mais qui a dit que Schubert était là pour faire plaisir ? Lui, en tout cas, ose nous le rappeler.</p>
<br>
<div align=right><b>André Tubeuf</b></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12676</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Thu, 22 Oct 2009 20:47:24 +0200</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton12676.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Renée Fleming. Le roman d'une diva (Classica n°91, avril 2007)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Renee-Fleming-Le-roman-d-une-diva12653</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x291_arton12653.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><i>Dans l’entretien qui suit, la soprano s’attache à casser son image, celle du beau son, pour n’être jugée que sur son expression, pas pour sa sonorité…</i><br>
<br>
J’ai eu le bonheur de la rencontrer plusieurs fois : à New York, pour un récital à Carnegie Hall, une autre fois pour <i>Rodelinda</i>, au Met ; à Paris, où elle a chanté <i>Manon</i>, <i>Rusalka</i> et redonné, au Palais Garnier, le récital de Carnegie Hall ; à Saint-Pétersbourg, où elle répétait, sous la direction de Valery Gergiev, son dernier disque. Autant elle est parée, pomponnée pour la scène, autant elle est simple en privé, quand elle donne rendez-vous dans un café. Pas de vanité en elle : trop de conscience professionnelle pour s’embarrasser du paraître. À Carnegie Hall, elle avait changé de robe à l’entracte et revêtu une autre de ces fastueuses toilettes gris argent que lui confectionne Giancarlo Ferré. Elle avait même changé de coiffure, dressant en château fort capillaire, pour la seconde partie, sa souple chevelure blonde. « Il faut aussi, m’a-t-elle dit, amuser le public. Un récital est austère. On ne peut pas rester là plantée pendant deux heures comme un poteau. » Et, de fait, elle ne se contente pas de chanter ses airs et ses rôles, elle les joue, elle les mime. « J’ai appris à chanter avec mes parents, professeurs de musique. Mais c’est en faisant du jazz que j’ai appris à sentir le public », confesse-t-elle. De l’expérience du cabaret, elle a retiré, peut-être, le talent de communiquer avec son auditoire, de même que les romanciers américains, les Steinbeck, les Caldwell, les Faulkner ont appris, en pratiquant des travaux manuels, à ne pas être de purs littérateurs. Elle adore le jazz, « plus populaire en France qu’aux Etats-Unis », et, parmi les huit disques anthologiques qu’elle a enregistrés pour Decca, en a consacré un, <i>I want magic</i> ! à des mélodies américaines.</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><big><b>A PARAITRE <br>
LE 16 NOVEMBRE</b></big><br>
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<br><div class="qbz_visuel_spip"><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_200x203_decca_fleming_verismo.jpg" /></span></center></div>
Renée Fleming<br>
Verismo<br>
<font color=black>Airs de : <br>
Puccini : <i>Suor Angelica</i>, <i>La Rondine</i>, <i>La Bohème</i>, <i>Manon Lescaut</i>, <i>Turandot</i>,<br>
Mascagni : <i>Iris</i>, <i>Lodoletta</i>,<br>
Catalani : <i>La Wally</i>,<br>
Leoncavallo : <i>La Bohème</i>, <i>Zazà</i>, <br>
Zandonai : <i>Conchita</i>,<br> 
Cilea : <i>Gloria</i>,<br>
Giordano : <i>Fedora</i>, <i>Siberia</i></font><br>
<br>
<big><b>Renée Fleming</b></big>, soprano<br>
Chœur et Orchestre Symphonique de Milan Giuseppe Verdi<br>
Direction <b>Marco Armiliato</b><br>
<br>
<font color=black><small>Enregistré à l’Auditorium de Milan, les 5, 6, 8-10 août 2008</small></font><br>
<br>
<b>Bientôt disponible sur Qobuz, <br>en LossLess</b></font><br>
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</center></p></div>
Virtuosité mimétique, art de jouer avec son corps. Je l’avais vue, à Carnegie Hall, dolente dans <i>Margue­rite au rouet</i>, torturée dans Wolf, vaporeuse dans Debussy, passionnée dans Rachmaninov, sensuelle dans Gerschwin, égarée dans le sublime <i>Morgen</i> de Strauss. Dans les <i>Scènes de Faust</i> de Schubert, elle faisait tour à tour les trois voix, méchante en <i>Böser Geist</i> (mauvais esprit), éperdue en Marguerite, solennelle pour contrefaire le <i>Requiem</i> entonné en principe par un chœur. Ce jour-là, elle avait choisi d’inscrire au programme « les héroïnes de Goethe », Suleika, Mignon, Marguerite. Elle aurait pu se limiter à Schubert et à Wolf. Mais, loin d’enfiler les tubes, elle aime les pièces rares, difficiles. Elle avait trouvé chez Mendelssohn, chez Liszt, des mélodies rarement entendues. Et quelle surprise, enfin, quel bonheur, d’entendre, après l’illustre <i>Marguerite au rouet</i> de Schubert, sur les mêmes paroles exactement, le lied inconnu mais non moins poignant de Mikhaïl Glinka, ce père de l’école russe formé en Italie au bel canto. C’est cela aussi, un grand artiste : quelqu’un qui ne mouline pas toujours les mêmes succès, mais s’aventure hors des chemins battus, ce qui est courageux lorsqu’on connaît la paresse moutonnière de la plupart des mélomanes (ne parlons pas des amateurs d’opé­ra !). Le programme achevé, lors des bis (huit bis ! presque une heure en supplément ! quelle générosité !), elle s’était montrée si enjouée, si allante, qu’elle avait réussi à faire reprendre par la salle, dans un formidable murmure d’empathie collec­tive, le refrain de <i>La Veuve joyeuse</i>.</p>
Et, le lendemain matin, elle se présentait au café Mozart, établissement rien moins que rococo, rien moins que viennois, pas chic pour un sou, et même un peu du genre New York miteux, dans une simple robe noire, sans fard ni parure, et prête à discuter de son art, de sa diction, des devoirs que lui impose son statut de star : avec une intelligence et une simplicité qui ne sont pas si fréquents dans ce milieu.</p>
Pour l’intelligence et le respect de ses devoirs, on peut se reporter à son livre autobiographique (<i>Une voix</i>, Fayard), présenté hélas en France sous une couverture qui a pu rebuter le lecteur. La cantatrice, yeux racoleurs et sourire stéréotypé, a l’air de vanter une marque de shampoing à la télévision. La couverture de l’édition américaine rend bien mieux justice à la beauté de la femme : on la voit, de dos, se maquiller devant un miroir, dans une composition qui ressemble à un tableau de Manet. Les États-Unis, ici, donnent une leçon d’élégance à une France tentée de plus en plus par une publicité vulgaire (à laquelle n’échappent pas toujours les pochettes de disques Decca).</p>
Ce que nécessite de travail, de discipline, de volon­té, la conquête de la maîtrise lyrique (exerci­ces du corps tout entier, mais aussi trempe morale pour surmonter les déceptions), ce livre le raconte honnêtement. Honnêteté : c’est aussi un mot-clef pour Fleming, avec modestie et conscience professionnelle. Dotée d’une des plus belles voix du monde, elle ne se prend pas pour un génie inné. En cela elle appartient bien à l’école américaine des chanteurs, tous soigneux, tous appliqués à faire de leur mieux, sans caprices ni coups de tête rageurs (Frederica von Stade, <a href="http://www.qobuz.com/interprete/thomas-hampson-2/telechargement-ecoute-albums">Thomas Hampson</a>, <a href="http://www.qobuz.com/interprete/samuel-ramey/telechargement-ecoute-albums">Samuel Ramey</a>). Un autre trait américain de Fleming est la solidité psychologique, qui permet d’envisager l’existence comme une suite de défis stimulants et les échecs comme des obstacles à surmonter. Quoiqu’il arrive, on va de l’avant, on fonce, on ne se permet ni les doutes rongeurs ni les états d’âme inhibant. La plus grande crise qu’ait traversée Fleming a suivi son accession au trône de star. Son psychiatre lui expliqua : « Tu es allée trop loin. Tu n’étais pas censée sortir du lot. Tu as perdu tes racines. Au fond de toi, tu es une perdante, une éternelle seconde et tu ne devrais pas être là où tu es, au sommet. »</p>
Ses racines : arrière-grands-parents tchèques, des immigrés pauvres, à qui elle doit sans doute à la fois la sincérité de son caractère, la ténacité de sa volonté, le don des langues (étant aussi à l’aise en Tatiana russe qu’en Maréchale allemande et en française Thaïs), enfin le goût des musiques de l’Europe centrale et orientale. Divine, bien sûr, en Rusalka de Dvorák, elle excelle aussi dans Smetana et dans Janácek. À Saint-Pétersbourg, justement, elle répétait une des scènes les plus terribles de <i>Jenufa</i> : le Mariinski était vide, et elle, isolée sur le plateau au milieu de l’orchestre, recommençait inlassablement le même passage, sous la baguette non seulement autoritaire mais carrément despotique de Valery Gergiev, plus bandit caucasien que jamais, avec ses joues hirsutes et ses yeux flamboyants. Alors, nul n’aurait osé reprendre à son compte les reproches qu’on entend parfois faire à Fleming d’être trop lisse, trop aimable, trop souriante, incapable de réussir dans la véhémence, à force de gommer tout ce qui choque. C’est vrai qu’elle met son point d’honneur à paraître, jusque dans la voix, tirée à quatre épingles, mais c’est par politesse envers son public plus que par manque de tempérament. Quand il le faut, elle se déchaîne et brise les conventions du bon goût, comme dans cet air de l’opéra de Janácek, pour crier la douleur d’une jeune femme frappée dans son amour de mère.</p>
Il s’agissait de faire un disque consacré à l’époque qui va de 1870 à 1920, dans un programme voulu, médité, étudié par elle pendant deux ans. Musiques « copieuses » et « luxurian­tes », comme elle dit elle-même, mais chargées de spleen attendri et d’indolence mélancolique, avec des pointes vers le tragi­que, vers le sauvage. Et ce n’est pas le moindre sujet d’étonnement, que de voir cette plante admirablement saine se tourner vers des soleils décadents. Les Korngold, les Strauss, les Massenet, les Cilea. ­La Belle Époque, vraiment, mélange de ­vigueur ­réaliste et de sophistication alanguie, où Kipling cohabitait avec ­Oscar Wilde, Matisse avec Gustav Klimt, où le vieux Zola s’apprêtait à passer le sceptre au jeune Proust, où, dans tous les arts, la fermeté du contour s’estompait dans le vaporeux des suggestions. Fleming, sauf exceptions (Cilea, justement), réussit moins bien dans le répertoire italien, comme si cette langue était trop solaire pour sa voix ­chargée de nuances sombres, de demi-jours veloutés. Dans les langues allemande ou slave (Rimski-Korsakov, Tchaïkovski), quelle perfection au contraire ! Cette opulence vocale, cette homogénéité dans la coulée sonore, ces réserves de puissance dissimulées dans une douceur séraphique, il n’y a qu’elle, actuellement, pour les posséder. Avec le fougueux, l’implacable Gergiev, c’était comme un duel entre deux énergies, le torrent électrique de la véhémence russe et le fleuve calme de la royauté américaine. Du chant pur, un déploiement effusif, un art de la caresse vocale et de l’enchantement élégiaque, comme il n’existe pas aujourd’hui d’égaux dans le monde. Il y avait la voix Callas, bronze et lave, crainte et tremblement, la voix Caballé, veloutée, rassurante, maternante, la voix Tebaldi, <i>italianità</i> solaire, la voix Vichne­v­skaïa, enfer et damnation, et maintenant, seule qu’on puisse comparer à ces sublimités d’un temps révolu, il y a la voix Fleming, douceur calme qui enfle soudain et vous chavire sens dessus dessous. « La musique souvent me prend comme une mer… » Le vers de Baudelaire s’applique exactement à cette voix : simplicité de la nature, égalité sereine, bercement des flots, et, tout à coup, montée en puissance incroyable, tourbillons écumeux et déferlement de la vague</p>
<div align=right>Dominique Fernandez<br>
<small>De l'Académie française</div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12653</guid>
    <author>Dominique Fernandez, de l'Académie Française</author>
    <pubDate>Thu, 22 Oct 2009 19:51:27 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Jordi le Magnifique (Classica n°83, juin 2006)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Jordi-le-Magnifique-Classica-no8312696</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x229_arton12696.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><br></p>

<p class="spip"><font color=#c0a778><big>Votre dernier entretien dans <i>Classica</i> est paru en 2000 – vous étiez alors notre rédacteur en chef invité. Que s’est-il passé dans votre vie, depuis six ans ?</big></font><br>
— Comme pour tout le monde, beaucoup de choses. Sous l’aspect musical et personnel, l’intégration de notre fille et de notre fils à nos activités a marqué un moment très spécial dans notre vie. Nous avons aussi été frappés par un phénomène qui est allé en s’amplifiant et qui, d’une certaine manière, a changé certains aspects de notre vie professionnelle. Il existe désormais une relation plus étroite, active, entre les enregistrements et les concerts. Cette synergie se ressent partout, que ce soit en Corée ou au Japon, aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud. La relation avec le public est devenue plus étroite – la création de notre label Alia Vox, il y a maintenant huit ans, y est sans doute pour quelque chose. Depuis que nous avons notre propre production, une entreprise à la fois artistique et familiale, l’unité de notre travail est encore plus visible qu’auparavant. Je crois que le public apprécie cette cohérence, cet esprit d’équipe, et par son intérêt croissant et sa participation de plus en plus active, nous encourage à continuer cette aventure.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Comment voyez-vous l’évolution de la carrière d’Arianna et de Ferran, comme instrumentistes et comme chanteurs ?</big></font><br>
— Vous savez, il m’est très difficile d’en parler. En tant que père ou mère, nous nous devons d’avoir une position, d’aider nos enfants, mais dans le même temps, nous ne devons jamais oublier que c’est à eux de tracer leur propre chemin. Nous sommes là s’il faut parler des projets, des programmes ou des engagements, mais chacun doit garder sa liberté. D’une certaine manière, notre responsabilité est plus grande et plus délicate s’agissant de nos enfants que d’autres musiciens. Nous avons réussi à faire des choses ensemble, et nous essayons de maintenir cette harmonie, par essence très fragile, spécialement dans l’univers familial. Avec Arianna et Ferran, il faut trouver toujours le bon équilibre artistique et humain, ce qui n’est pas facile. En plus des responsabilités et des tensions inhérentes au métier de musicien, combinées à nos expériences humaines qui sont aussi bien présentes, il y a toujours une petite étincelle qui peut facilement déclencher un grand feu. Nous sommes, certes, des collègues, mais nous ne cessons pas pour autant d’être le frère, le père, la mère et la sœur. Quand je suis avec un musicien que je connais depuis longtemps, je peux dire facilement : « Pourquoi tu fais comme ça ici cette phrase, c’est trop court ! » Avec mes enfants, cela devient : « Ecoute, tu pourrais pas voir, est-ce que tu pourrais essayer… » Je dois faire beaucoup plus attention à la manière de dire les choses, je dois être plus prudent, afin d’éviter des réactions naturelles… C’est nettement plus complexe, mais c’est cela qui en fait aussi le charme. Et au moment des concerts, il se passe des choses qui vont plus loin que dans des relations purement professionnelles, des émotions et une communication qui sont de l’ordre de l’indicible. Montserrat et moi sommes parfois très surpris. Et comblés.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>En six ans, votre rythme ne s’est pas ralenti !</big></font><br>
— Nous continuons à produire cinq à six CD, et environ cent trente concerts chaque année… C’est beaucoup, mais tout à fait possible parce que nous avons toujours plusieurs années d’avance dans la préparation des projets et aussi de nombreux programmes déjà prêts. Pour certains concerts, nous avons juste à nous accorder, en fonction de l’acoustique du lieu. Nous avons besoin de nous remettre en tête les grandes formes, mais la musique en elle-même ne nécessite désormais plus de répétitions. Nous portons certaines musiques en nous-mêmes, littéralement. Tout doit bien sûr être parfaitement en place, mais il faut aussi savoir maintenir cette capacité à dialoguer dans l’instant qui est l’essence du concert. La fraîcheur et la spontanéité sont primordiales. Evidemment, tout est différent quand nous avons à interpréter un programme nouveau, ou comportant des pièces que nous n’avons pas jouées depuis longtemps, surtout si c’est de la musique pour consort (ensemble de violes), comme celles de Dowland, Schein ou Rosenmüller. Là, à cause de la complexité du langage polyphonique, il nous faut plus d’une journée de répétitions. Pour la musique polyphonique vocale, c’est encore différent et plus délicat. Le travail régulier, avec toujours les mêmes musiciens, est indispensable.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Quelles différences faites-vous entre vos groupes de solistes (Hespèrion XXI ou Le Concert des Nations) et un orchestre constitué « traditionnel » ?</big></font><br>
— La liberté, engendrée par les individualités, est effectivement la clé pour bien jouer les musiques les plus anciennes, dans lesquelles normalement il y a un musicien par voix, pas plus. Mais quand il faut plus de musiciens pour chaque voix, comme dans le travail d’orchestre, il est nécessaire de s’adapter pour que chacun fasse la même articulation, le même phrasé, obtienne les mêmes couleurs, les mêmes intonations. Impossible de maîtriser tout cela sans un certain temps de répétitions.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Aurons-nous un jour la chance de vous voir à la tête de l’Orchestre de Paris ?</big></font><br>
— [<i>Rires</i>] Non, je ne crois pas que ça soit possible dans un futur immédiat. D’une part je suis très loin du prototype du chef d’orchestre qui dirige souvent des ensembles modernes, même si je le fais une fois par an. Et d’autre part, mes multiples obligations comme soliste, avec la viole de gambe, ou comme chef avec mes différents ensembles, et aussi comme chercheur, producteur et animateur ne me laissent pas beaucoup de temps disponible pour ce type d’activité.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>William Christie a bien dirigé la Philharmonie de Berlin dans Rameau !</big></font><br>
— Rameau, avec un orchestre moderne ? C’est possible si les musiciens sont disposés à renoncer à des habitudes très enracinées, et si l’on a les répétitions suffisantes pour assimiler des concepts techniques et stylistiques inhabituels. Je travaille régulièrement avec le Rekreations Orchester Graz dans un répertoire assez vaste, de 1700 à Brahms. C’est un orchestre moderne, mais avec la possibilité d’utiliser des cors et des trompettes naturels. Il est constitué en majorité de musiciens assez jeunes (environ une trentaine d’années), qui sont prêts à réfléchir sur les problèmes de son, d’articulation, de phrasés, de vibrato, etc. Ils sont loin d’être enfermés dans leurs certitudes, et j’ai plaisir à travailler avec eux. Fin juillet, au Festival de Graz, nous donnerons <i>Les Saisons</i> de Haydn, puis en janvier, <i>The Fairy Queen</i> de Purcell et <i>Le Songe d’une nuit d’été</i> de Mendelssohn, les <i>Vingt-quatre Variations sur les « folies d’Espagne »</i> de Salieri et les <i>Variations sur un thème de Haydn</i> de Brahms. La condition essentielle pour réaliser ce genre de programme est d’avoir du temps pour répéter. Il nous faut au moins sept services, plus la générale : quel orchestre accepte d’offrir cela aujourd’hui ?<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Pourrait-on reparler de <i>Tous les matins du monde</i>, qui va ressortir en DVD ? Avec le recul, comment appréciez-vous le succès du film, et son importance pour la diffusion de la musique ancienne ?</big></font><br>
— D’abord, je dirais qu’il faut être humble et accepter qu’un moyen médiatique comme le cinéma ait la capacité de toucher des millions de personnes. Soyons justes : faire la musique pour <i>Tous les matins du monde</i> a été pour nous un moment historique exceptionnel. Pour moi, cela a également été l’occasion de réfléchir sur le rôle de l’interprétation. Les soirées que j’ai passées avec Alain Corneau, à réfléchir sur les pièces à interpréter, sur leur contexte dans le film – comment il fallait jouer <i>La Rêveuse</i> devant Madeleine qui était en train de mourir, <i>L’Arabesque</i> à la façon de Marin Marais puis de Sainte-Colombe, savoir comment un jeune Marais improviserait sur le thème des « <i>folies d’Espagne</i> »… Tout cela nous a conduits, par exemple, à nous interroger sur la relation entre une musique et le contexte de la vie elle-même. Une grande leçon. Je connaissais cette musique depuis plus de quinze ans, je la jouais très souvent, mais il a fallu que je la voie autrement. Je devais arriver à une sorte de mise en scène – que je devienne, à travers la musique, Sainte-Colombe ou Marin Marais… Nous avons cherché à aller le plus loin possible, jusqu’à ce que la musique fasse partie intégrante de la fiction. Je suis sûr que si l’on avait utilisé la musique enregistrée auparavant [pour Astrée, entre 1976 et 1982], la relation entre la musique et les différentes scènes aurait été moins évidente et le film n’aurait pas rencontré un tel succès.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Aujourd’hui, que pensez-vous du film ?</big></font><br>
— J’ai fait la présentation du DVD américain en mars dernier. J’ai regardé le film, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps. C’est toujours un choc, un moment magnifique, d’une grande intensité, avec de très beaux dialogues en français, durs et tragiques. En même temps, on peut se dire que malgré quelques imprécisions dans la manière de jouer (je peux comprendre qu’un musicien, voyant le film, remarque que les doigts ne sont pas vraiment en place), l’esprit et l’émotion sont toujours là.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Combien de disques avez-vous vendu de la bande originale du film ?</big></font><br>
— Quatre-vingt mille depuis que le disque est chez Alia Vox et sans doute, cumulés avec l’édition d’Auvidis, plus d’un million au total.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Et Alia Vox, depuis 1998 ?</big></font><br>
— Cela atteint 1,3 million de disques, avec actuellement un catalogue de quarante-cinq titres. En ce moment, nous vendons en moyenne dix à quinze mille disques chaque mois et nous sommes présents dans quarante-cinq pays.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Le dernier disque de Montserrat Figueras est édité avec un livret en couleurs de 172 pages. Comment arrivez-vous à financer de tels projets ?</big></font><br>
— Ce n’est pas la question que nous nous posons en premier lieu quand nous publions un disque. C’est avant tout une aventure spirituelle, et ensuite, ensuite seulement, économique. Si nous jugeons important d’illustrer le programme par toute une série de réflexions sur la musique, comme dans « <i>Lux Feminae</i> », nous le faisons. Ainsi, certains disques sont plus difficiles à amortir que d’autres. Nos choix sont déterminés d’abord par l’intérêt strictement musical du projet et ensuite par les possibilités budgétaires qui permettront sa réalisation. Nous pensons en terme de catalogue, en cherchant un bon équilibre entre les différents répertoires avec Hespèrion XXI, La Capella Reial, Le Concert des Nations et aussi avec Montserrat et moi-même. D’une certaine manière, Mozart et Boccherini, qui sont a priori plus simples à produire et à vendre, compensent le temps plus long d’amortissement de projets comme « <i>Lux Feminæ</i> » ou « <i>Don Quijote de la Mancha</i> ».<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Vous avez dirigé une production de L’<i>Orfeo</i> de Monteverdi au Liceo de Barcelone : c’est un magnifique DVD, qui n’est pas sorti chez Alia Vox (mais chez Opus Arte). Pourquoi ?</big></font><br>
— Ce genre de projet est trop cher pour nous. Il faut pouvoir trouver le bon partenariat, impliquer un théâtre, une télévision, des mécènes. Tout cela est très lourd et très compliqué ! J’espère néanmoins pouvoir, dans un futur prochain, monter enfin <i>Alcyone</i> de Marin Marais. Une production avec Eugène Green était prévue, en mars 2007, à l’Opéra de Bordeaux ; trop coûteuse, elle a malheureusement dû être annulée au dernier moment, par manque de financement. C’était un projet entièrement novateur, avec une mise en scène d’un nouveau genre, des lumières d’époque (avec deux cents costumes, etc.). Nous n’y avons pas renoncé – nous cherchons des partenaires pour le monter en 2008 dans des théâtres, festivals et aussi pour un DVD.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Pourquoi n’avoir pas porté au disque <i>L’Orfeo</i> ?</big></font><br>
— Un opéra est un spectacle complet, et pour cela le DVD donne une meilleure idée de l’œuvre dans son ensemble. En plus la qualité du son est, ou doit être, aussi bonne que dans un CD. Enregistrer seulement pour le disque une telle œuvre est un peu un luxe très coûteux !<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Pensez-vous que le disque soit voué à disparaître ?</big></font><br>
— Je suis sûr d’une chose : la musique enregistrée va continuer d’exister dans la forme que la technologie du moment va lui permettre. On aura toujours besoin de garder le souvenir de telle ou telle interprétation, en images et en sons. Je crois aussi que la musique classique suivra peut-être un chemin différent d’autres genres. Pour certains répertoires, l’information accompagnant la musique est essentielle. C’est pour cette raison qu’Alia Vox développe une présentation très complète et généreuse, finalement très proche du livre, comme dans nos coffrets « <i>Don Quijote</i> » ou « <i>Lux Feminæ</i> ». Nous sommes convaincus qu’il y aura toujours une place pour les choses essentielles ou moins éphémères, et l’art continuera à être un des acquis incontournables de la civilisation.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Vous croyez encore à la « grande musique » ?</big></font><br>
— Chacun utilise le vocabulaire qu’il souhaite, mais l’importance et la signification d’une œuvre ne se déterminent pas selon des critères d’évolution du langage ou de complexité des moyens. Pour moi il n’y a pas de différence essentielle entre une simple mélodie médiévale, une romance séfarade et une partition symphonique avec un grand effectif. On a envie de garder les musiques qui nous touchent intensément, et l’intensité de l’émotion est indépendante de la grandeur des moyens. C’est la même différence qu’entre un best-seller et un bon livre ! Un roman policier captivant, on se distrait en le lisant, mais a-t-on envie d’y revenir, de le conserver ? Dans le monde d’aujourd’hui, il est difficile de parler en catégories esthétiques, car bien des fois, il peut exister un grand décalage entre le succès commercial et le véritable intérêt culturel d’un projet. Ce serait pourtant une erreur grave de mettre toutes les productions artistiques au même niveau : très souvent un projet audacieux aura besoin de beaucoup plus de temps pour s’épanouir tandis qu’un programme plus accessible donnera des résultats immédiats.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Pensez-vous que le phénomène musical soit, par essence, spirituel ?</big></font><br>
— Aux origines, la musique inclut la dimension du sacré. Dans tout langage musical existe effectivement cette spiritualité, même dans une chanson profane, car la musique représente un dialogue entre l’esprit et l’âme. Qu’il s’exprime par la tristesse ou par la joie, c’est un besoin essentiel.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>On a parfois l’impression que les concerts de musique ancienne sont vécus comme des célébrations, un retour aux origines…</big></font><br>
— Je ne sais pas. Écouter une musique de Victoria ou de Bach, par exemple, permet effectivement d’atteindre une dimension spirituelle très élevée, même pour quelqu’un qui n’est pas croyant. Nous, interprètes, transmettons alors un message, très proche de la foi. Ces musiques — elles sont si bien construites ! — vous enveloppent comme la mer, elles envoûtent et parlent directement à l’âme. En même temps, il ne faut pas oublier qu’elles ont servi à des moments donnés pour justifier des actes atroces. Pendant que vous écoutez la musique sublime de Victoria, d’une certaine manière, l’Inquisition continue à brûler, à tuer et à torturer. Aujourd’hui, si on ne voit que le côté esthétique et que l’on oublie le contexte historique, on risque de garder une vision déformée des choses. Lorsque l’on s’intéresse aux répertoires anciens, il ne faut surtout pas être amnésique !<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>La musique peut-elle changer le monde ?</big></font><br>
— [<i>Dubitatif</i>] La musique peut changer nos âmes… Mais dans le monde actuel, la seule chance d’améliorer le quotidien, de préparer l’avenir, c’est d’être solidaire, dans tous les domaines : familiaux, sociaux, écologiques, éducatifs, économiques… Nous sommes trop habitués à penser que c’est en haut que les problèmes se résolvent. Quand vous allez en Colombie — voilà un pays qui doit affronter de terribles problèmes — il existe un contact merveilleux avec les gens. Et c’est grâce à cette chaleur humaine dans le quotidien que l’insupportable devient supportable. Plus une société est sophistiquée, développée et matérialiste, plus les relations humaines se détériorent, et plus la vie devient insupportable, et celle de ceux qui sont démunis devient une tragédie. Le niveau de vie aux Etats-Unis n’est pas comparable à celui de certains pays de notre vieille Europe. Mais là-bas si vous avez le malheur d’être pauvre, la vie devient impossible. Les vieilles sociétés latines me semblent plus humaines, tout de même. Mais partout, on paie, ou on rêve, pour ce mirage qu’on appelle le progrès.<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Comment voyez-vous l’Espagne d’aujourd’hui ?</big></font><br>
— L’évolution récente me semble très positive. La recherche d’une plus grande responsabilité politique et culturelle des Autonomies qui ont eu un rôle historique, comme la Catalogne, ou qui ont une culture propre très différente, comme le Pays basque, est à mon sens légitime. L’important aujourd’hui, c’est cette capacité de dialogue qui a pu se développer, grâce à l’acceptation et le respect de « l’Autre ». Quelquefois ce n’est pas très facile, c’est même dangereux politiquement, mais je suis confiant. Je ne pense pas qu’il y ait de risque de séparatisme, mais plutôt de radicalisation des extrêmes, si jamais cette évolution était empêchée d’aboutir. Mais, comme pour la France et tant d’autres pays européens, le grand défi de l’Espagne, pour demain et les générations futures, c’est l’acceptation et l’intégration des immigrés, chaque jour plus nombreux, dans notre système de valeurs et notre idée de civilisation. « L’humanité n’a-t-elle pas perdu quelque chose de son âme, dans la seconde moitié du XVe siècle, lors de la mort simultanée de Séfarade et d’al-Andalus ? », demandait Amin Maalouf avant de conclure « qu’entre l’Orient et l’Occident, des passerelles mentales et spirituelles ont été détruites, qui n’ont jamais été réparées depuis » : alors, il devient urgent et nécessaire de commencer à imaginer les moyens de les restaurer. Pour beaucoup de nous, c’est dans cette perspective que l’art a un rôle essentiel et déterminant.
<br>
<br>
<font color=#c0a778><big>Etes-vous Catalan ou Espagnol ?</big></font><br>
— Eh bien, je suis à moitié Catalan, à moitié Valenciano, et à la fin aussi Espagnol, puisque je me sens autant chez moi à Séville qu’à Tolède, San Sebastian ou Barcelone ! 
<br>
<br>
<div align=right>Propos recueillis par <b>Bertrand Dermoncourt</b></div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12696</guid>
    <author>Bertrand Dermoncourt</author>
    <pubDate>Mon, 19 Oct 2009 16:36:45 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[D'où vient Marc, où va Minkowski ? (Classica n°55, septembre 2003)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/D-ou-vient-Marc-ou-va-Minkowski13470</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x414_arton13470.jpg" /><br /><br /><p class="spip">On peut dire qu’on l’a vu sur la distance, notre Marc. On ne prétendra pas l’avoir repéré dans la fosse d’<i>Atys</i> avec les Arts Florissants, soufflant dans son basson, mais il était là (comme Biondi au violon), regardant, écoutant, apprenant. Mais on sera là lors de sa première témérité de chef, <i>Alceste</i> à Monte Carlo. Certes Gluck était délaissé, mais pour un garçon de 27 ans avec ce qu’il avait d’équipe, c’était un peu tôt. N’importe, il prenait rang. Un prétendant. Un jour il serait prêt, et le premier. Du chemin s’est fait quand le voilà quatre ans plus tard exclusif chez Archiv, label mondial et historique, où le numéro 1 s’appelle Gardiner. Y aura-t-il place pour les deux ? Ils chassent sur le même territoire, Haendel, Rameau, pour ne rien dire encore de Mozart. Et qui ne rêve de Mozart ? Cette même année 1993, Marc, largement benjamin de la fête, inaugure l’Opéra-Nouvel avec <i>Phaéton</i>, un Lully créé à Lyon puis perdu. Trois ans plus tard, coucou, il essaye d’éviter à <i>Idoménée</i> le naufrage sonore dans la périlleuse acoustique de la Bastille, sans y parvenir entièrement. Trop tôt encore, trop d’impondérables (comme toujours au théâtre) : un meilleur rendez-vous avec Mozart sera en 1995, des débuts remarqués à Salzbourg dans un <i>Enlèvement</i> scéniquement ambitieux, virtuosement distribué (Christine Schäfer, Paul Groves) et mené au pas de charge depuis la fosse (si on peut appeler fosse le rez-de-chaussée du Babel de bois édifié dans la cour de la Résidence). Salzbourg est conquis, Marc s’y retrouvera au pupitre, au Manège des Rochers, tirant son épingle de musicien du jeu naufrageur de la <i>Chauve-Souris</i> qui conclura l’ère Mortier. Mortier n’est pas ingrat : un Marc à bientôt mi-quarantaine sera très présent dans la brève ère qu’après Gall il entend bien marquer de son empreinte à Paris. Paris… Mais c’est que depuis dix ans, quand on compte, Paris (lieux et banlieues) l’a pas mal vu en opéra, version concert ou scénique. Il y a eu à l’Opéra Comique une <i>Dame blanche</i> tout en finesses ; un <i>Ariodante</i> spectaculaire en concert à Poissy, qui plus tard à Garnier n’arrivera guère à être théâtral ; à l’Opéra Comique encore, en concert, le <i>Pelléas</i> du centenaire – témoignage chaleureux, émouvant, prématuré lui aussi sans doute. À Garnier, la production de <i>Giulio Cesare</i> se ressentira de son âge et la distribution de quelques ambiguïtés. Mais Paris aime rire, même si rire empêche qu’on écoute vraiment, Paris fait fête aux deux spectacles avec Laurent Pelly, <i>Platée</i> (où abondaient gags et merveilles) et une <i>Belle Hélène</i> où il est permis de penser qu’Offenbach, et Marc, méritent mieux. Juste triomphe en revanche pour le même «team» avec d’éblouissants <i>Contes d’Hoffmann</i> à Lausanne, un des spectacles lyriques les plus totalement intégrés de ces dernières années. Se pourrait-il que dans un plus petit théâtre les contingences soient mieux maîtrisées ? Le goût musical moins soumis au caprice des uns et des autres ? Entre Aix et Marc on croit sentir qu’il y a eu des contretemps : une <i>Incoronazione</i> de Monteverdi délibérément madrigaliste y est restée entre merveille et murmure ; Jacobs quittant certain projet Mozart annoncé après <i>Cosi</i>, <i>Figaro</i> a échu à Marc, mais c’est Harding qui s’attribue le <i>Cosi</i> à venir, le premier de Chéreau. Ah décidément à l’opéra il faut partager ; on n’est pas seul ; tout est cote mal taillée, avec les directeurs de casting, et les programmateurs de dates, et les metteurs en scène, pour ne rien dire des autres chefs, qui ont le redoutable tort d’exister ! À quarante ans, disait à peu près Valéry, un homme est responsable de son visage ; responsable aussi de la figure qu’il fait dans le monde, de la bonne mine qu’il fait (ou ne fait pas) à mauvais jeu, pour dire cette fois comme Hofmannsthal. Or du Marc en qui on continue de voir l’adolescent qu’il continua d’être si longtemps, boulimique de tout faire en musique, il faut bien qu’émerge à présent l’identité d’un Minkowski qui ne trouve plus tout compatible, n’a plus l’alibi de croire qu’on essaye tout et apprend partout, sûr de ses goûts et plus sûr encore de ses choix, et qui sait que choisir c’est d’abord exclure, et renoncer. </p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><b>NOUVEAUTÉ<br>
Sortie 27 octobre 2009</b><br>
<br>
<div class="qbz_visuel_spip"><a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Henry-Purcell-Georg-Friedrich-Haendel-Franz-Joseph-Haydn-To-Saint-Cecilia/Classique/Marc-Minkowski/Naive/default/fiche_produit/id_produit-0822189014018.html"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_230x230_cecile_minkowski.jpg" /></span></a></div>
<font color=black>Joseph Haydn – Georg Friedrich Haendel – Henry Purcell<br>
<b>Odes à la Sainte-Cécile</b><br>
<br>
<font color=black>Les Musiciens du Louvre-Grenoble<br>
Direction <b>Marc Minkowski</b></font>
<br>
 <a href="http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Henry-Purcell-Georg-Friedrich-Haendel-Franz-Joseph-Haydn-To-Saint-Cecilia/Classique/Marc-Minkowski/Naive/default/fiche_produit/id_produit-0822189014018.html"><font color=white>Télécharger l'album</font></a><br>
Disponible en LossLess<br></center></p></div>

<p class="spip">Il est à la croisée des chemins, dans son développement comme dans sa carrière, c’est clair. Puissamment porté par la vague baroque, plus forte et ample et ambitieuse en France qu’ailleurs, il a bénéficié des essais et erreurs des pionniers : le terrain était déblayé, l’idéologie calmée, il devenait permis (peut-être recommandé) de n’être pas pur et dur : ça n’est pas rien. Le contrat Archiv, Salzbourg l’ont propulsé ; grâce aux tout neufs jeunes orchestres, moins fortement institutionnalisés, à inclinations défricheuses, il devient possible à un chef d’apprendre en faisant (avec une formation chevronnée, ça poserait quelques problèmes). C’est ainsi que de proche en proche on va s’aventurer, appétit (authentique) de musique aidant, à Beethoven puis Brahms, et avec des chevronnés, témérité qui, la quarantaine arrivée, est vue avec moins de sympathie. On l’a fait sentir à Marc voici un an, durement. On ne voulait pas savoir combien il a essayé, défriché, appris : son <i>Figaro</i> au Canada, son <i>Pelléas</i> à Leipzig, son Wagner (mais oui !) à Anvers, son Meyerbeer (mais oui !!) à Berlin. Il absorbe. Très solide fourchette, il assimile : son embonpoint musical y profite. On ne voit guère de musicien de son âge aux curiosités aussi étendues, à la disponibilité aussi enthousiaste (et réelle), catholique par les goûts et la culture. Mais le fait est que la vague qui l’a porté aujourd’hui l’arrête. Ce qui l’a mis au sommet, c’est une musique dont l’origine est dans la danse : et la verve native de son rythme s’en est formidablement arrangée. Mais d’autre part il a dans l’oreille et, mieux, dans la respiration, inné, mieux que le goût du chant : le sens du modelé du chant. Dans <i>Iphigénie en Tauride</i>, avec Mireille Delunsch, ils ne chantaient pas : ils sculptaient. Quand on a le sens et le don de cela, on va se trouver sinon en pénitence du moins limité dans tout ce qui est baroque – eh oui, même Haendel, malgré toutes protestations. Le tout neuf et admirable enregistrement de <i>Giulio Cesare</i> (une œuvre qu’il a polie et peaufinée en scène, combien de fois, et où, toute contingence directoriale surmontée, il est maître de son <i>cast</i>, le <i>cast</i> de ses rêves – le montre assez : il y accompagne (et stimule et excite et épanouit et tient en main) ses chanteurs ; mais il n’y a rien à modeler là, dans le son, de ce qui depuis Gluck et Mozart est offert. On n’est pas né bassoniste sans être aussi chanteur et modeleur, sans porter en soi un sens nostalgique de la pâte orchestrale. La fin du XIXe, le XXe tirent très fort, l’appellent, orchestre comme opéra. Il a fallu renoncer à une <i>Jenufa</i>, mais pourquoi pas <i>Butterfly</i> demain ? Et <i>Saint François</i> après ? Tant mieux s’il en est ainsi. Il n’y a jamais eu de rupture en musique, il n’y a eu que des continuités, donc des compatibilités, sauf idéologie. Revenons alors à la tolérance. Il est peut-être temps de se dire que c’est l’appartenance baroque qui a pu se montrer, elle, en rupture, dogmatique, «exclusiviste» : sur des questions d’accentuation, d’articulation, de modelé. Le rythme vient-il à la musique des pieds (la danse) ? Ou du diaphragme (le chant) ? Beaucoup de la question de tolérance tient là, et la tolérance est d’abord physique. Ce n’est pas un hasard si d’illustres aînés, à cheval sur deux moitiés de l’univers musical, s’abstiennent emphatiquement de Wagner, dont le sostenuto perpétuel modèle tout, mais certes ne scande et n’articule pas? Des pieds au diaphragme le saut est vertigineux. C’est un choix. La tenue du son en dépend, a fortiori la tenue orchestrale. Tournant le dos à ce qui l’a établi comme chef de file, le ci-devant prétendant va peut-être passer pour renégat aux yeux des purs et durs. Tant pis. À 41 ans des classes sont faites, des preuves faites. Devant le musicien le plus complet de sa génération le champ est libre. Ce qu’il voudra, il le pourra. Mais ni lui ni personne ne peut vouloir tout à la fois. On était avec lui quand il tâtonnait dans <i>Alceste</i>. On y sera quand il électrisera <i>Falstaff</i>, et le soutiendra.<br>
<br>
<div align=right>André Tubeuf</div></p>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_13470</guid>
    <author>André Tubeuf</author>
    <pubDate>Mon, 19 Oct 2009 15:38:02 +0200</pubDate>
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    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[Roberto Alagna et Angela Gheorghiu Double Je (Classica n°84, juillet-août 2006)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/Roberto-Alagna-et-Angela-Gheorghiu12691</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x281_arton12691.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=#c0a778><b>Quel plaisir de vous voir ensemble, enfin réunis ! C’est devenu rare : vous ne chantez quasiment plus ensemble sur scène. Pourquoi ?</b></font><br>
— <b>Roberto Alagna</b> : Pourquoi ? Pour justement obtenir votre réaction. On ne voulait fatiguer ni le public ni les professionnels. N’oublions pas que nous avons passé dix années à vivre quasiment 24 heures sur 24 ensemble : des enregistrements, de la scène, des concerts… Chanter ensemble doit être désormais un événement.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Quand avez-vous pris cette décision ?</b></font><br>
— <b>Angela Gheorghiu</b> : Il y a deux ans environ. Mais vous savez, c’est dur pour nous aussi.<br>
— <b>R. A.</b> : L’important est finalement d’être ensemble dans la vie. Même si le public a l’impression que, soudain, nous ne sommes plus ensemble.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Oui, cela fait d’ailleurs partie des rumeurs qui courent dans le monde de l’opéra : votre séparation !</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Oui, je l’ai entendu à la télévision, chez Laurent Ruquier, « Roberto Alagna et Angela Gheorghiu se séparent… ». Vous imaginez ?<br>
— <b>A. G.</b> : Moi je l’entendais déjà avant notre mariage.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Donc vous démentez formellement ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Pas besoin, pourquoi ? Démentir quoi ?<br>
Ces rumeurs sont un peu blessantes, non ?<br>
— <b>A. G.</b> : Blessantes ? Pour Angela ? Que ces rumeurs soient colportées ? Allons donc, il m’en faut plus !<br>
— <b>R. A.</b> : Ces rumeurs, il faut au contraire s’en servir !<br>
— <b>A. G.</b> : Un journaliste nous avait même dit : « Et je tiens cela de source sûre ! » Très drôle !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Cela fait dix ans que vous êtes mariés</b>.</font><br>
— <b>R. A.</b> : Tout juste. Nous venons de fêter notre dixième anniversaire de mariage. Ou plus exactement le dixième anniversaire de nos deux mariages, puisque nous l’avions célébré en deux fois. Il y avait eu une cérémonie au City Hall de New York, devant le maire Rudolf Giuliani, mais il ne trouvait pas les documents. C’était une excuse pour venir nous marier au Metropolitan Opera le lendemain : nous avons donc signé les papiers durant l’entracte du Gala James Levine. Enfin il y a eu le mariage religieux, orthodoxe, en Roumanie, à Timisoara. Aujourd’hui, nous nous partageons toujours entre la Suisse, la France et Bucarest, où nous avons une maison.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>À force de ne pas vouloir fatiguer le public, cela fait tout de même six ans que l’on ne vous a pas entendus ensemble sur une scène parisienne !</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Possible. Vous savez, j’ai fait une analyse de toutes les voix de ténors et de sopranos qui ont chanté ensemble en duos, et je pense qu’aucun couple n’a jamais atteint une pareille symbiose…<br>
— <b>A. G.</b> : Une telle complicité.<br>
— <b>R. A.</b> : Complicité, mais surtout accord des tessitures. Moi-même, il m’arrive parfois de ne plus savoir qui chante quoi, tant les harmoniques de nos timbres se marient bien. Je ne retrouve ça nulle part, ni chez Callas-Di Stefano, ni chez Tebaldi-Del Monaco, Scotto-Domingo, Pavarotti-Sutherland… Angela et moi, c’est une alchimie qui fait que les deux timbres fonctionnent merveilleusement. Une coïncidence, une anomalie acoustique de la nature…<br>
— <b>A. G.</b> : Nous avons eu l’occasion de chanter chacun avec bien des partenaires : cela s’est toujours bien passé, mais sans jamais atteindre ce degré de fusion vocale.<br>
— <b>R. A.</b> : C’est le juste équilibrage…<br>
— <b>A. G.</b> : N’insiste pas, Roberto, ils ont compris !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Dommage qu’on n’ait plus si souvent l’occasion de le vérifier. Quand était-ce d’ailleurs, la dernière fois ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : C’était…<br>
— <b>A. G.</b> : Ne leur dit pas Roberto, ils doivent savoir.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>En France ? C’était à Orange dans</b> <font color=#c0a778><i><b>La Bohème</b></i></font>…</font><br>
— <b>A. G.</b> : Bravissimo ! Après <i>La Bohème</i>, nous avons fait <i>Pagliacci</i>, aussi.<br>
— <b>R. A.</b> : Non, excuse-moi Angela, mais la dernière fois que nous avons chanté ensemble, c’était il y a trois jours chez Drucker.<br>[<i>Rires</i>]<br>
— <b>A. G.</b> : En réalité, il y a des rôles et des opéras dans lesquels je ne peux ou ne veux pas suivre Roberto. <i>Cyrano de Bergerac</i> d’Alfano par exemple. Si ça ne me plaît pas, Roberto le fait sans moi. Car il doit respecter profondément ce qu’il a envie de faire. S’il veut chanter <i>Aida</i>, idem : il doit le faire s’il le ressent. Si moi je préfère faire une cure de <i>Traviata</i> et qu’il n’a pas envie de revenir à Alfredo, lui le respectera aussi. Bien sûr, nous en discutons beaucoup tous les deux au moment de la signature du contrat : « Ah bon, tu vas là ? Et avant ? Et après ? »<br>
— <b>R. A.</b> : Et puis il faut jongler avec les plannings, car il n’est pas question de rester trop longtemps séparés.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous évoquez</b> <i><b>Aida</b></i><b>, que Roberto chante, mais pas vous Angela : vos répertoires auraient-ils plus de mal à s’accorder désormais ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : <i>Aïda</i>, je trouve qu’Angela devrait le chanter.<br>
— <b>A. G.</b> : Je ne peux pas encore le faire.<br>
— <b>R. A.</b> : Elle est plus prudente que moi. En un sens elle a raison, même si je crois qu’avoir aujourd’hui Angela Gheorghiu en Aida serait exceptionnel. C’est à mon avis la juste continuité de sa voix après Violetta, dans laquelle elle est éblouissante. Aida pour moi est d’ailleurs du même calibre que Violetta : on le confie souvent à des sopranos très lourds, qui ne rendent pas justice à la musique. Je me trompe peut-être, mais je le crois fermement.<br>
— <b>A. G.</b> : Mon amie Virginia Zeani le pense aussi, moi j’en doute… Je trouverais Aida prématurée pour moi. Quand on commence à aborder des rôles aussi lourds, on fait vieillir prématurément sa voix, à mon sens.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>C’est aussi une autre étape.</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Voilà pourquoi je ne veux pas encore m’y risquer. D’ailleurs je n’aime pas le risque.<br>
— <b>R. A.</b> : Eh bien tu fais une erreur. Moi, par exemple, je chante actuellement du Mariano – il n’y a rien de plus léger que ça – et ça ne m’empêche pas de chanter Canio. De même, je pourrais revenir sans problème à <i>L’Elixir d’amour</i>. Je pense que je le chanterais même mieux que par le passé. Je n’aurais peut-être plus la jeunesse de mes premiers Nemorino, mais vocalement je maîtriserais plus facilement le rôle.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Ce goût du risque est une différence assez fondamentale entre vous…</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : C’est vrai. Angela est plus calme. Elle a besoin d’être sûre. Sinon, elle n’ira pas sur scène. C’est notre principale différence. Même si je suis malade un soir, il faut que j’y aille, sinon je suis malheureux. Durant ma carrière, j’ai peu annulé de représentations en pensant que j’étais malade, mais lorsque je l’ai fait, il m’arrivait de passer toute la soirée chez moi à chanter. Et, après, de le regretter et de me dire : « Tiens, j’ai chanté davantage dans ma chambre que si j’avais été sur scène ; j’aurais pu aller au théâtre. » C’est une autre mentalité.<br>
— <b>A. G.</b> : Pour moi, seul le résultat compte. Si mentalement on est en bonne santé, alors vocalement cela suivra aussi. Cela va ensemble.<br>
— <b>R. A.</b> : Lorsque j’ai été malade dernièrement, je me suis levé de l’hôpital pour aller aux répétitions de <i>Manon Lescaut</i> à Turin. Sans tenir debout ! Je me suis écroulé et j’ai dû retourner à l’hôpital. Le surlendemain, j’étais sur le point d’y retourner, si Angela n’avait pas été là pour m’en empêcher ! C’est mon tempérament. Je reconnais qu’il y a là quelque chose d’irresponsable.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>On a entendu dire beaucoup de choses sur votre maladie, Roberto. Que vous est-il arrivé exactement ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : On m’a dit que c’était une anomalie du métabolisme. Précisément ? Le matin, en me levant, il m’arrivait de m’écrouler. Impossible de mettre un pied devant l’autre. En me rasant, si je me coupais, le sang ne coagulait plus. À la moindre égratignure, j’étais plein de sang. Je suis entré à l’hôpital le 31 décembre dernier, le jour de mon concert au Palais Garnier : en me levant le dimanche, il m’était impossible de tenir debout. En réalité, on s’est aperçu que mon corps ne retenait plus du tout le sucre : pendant la nuit, je consommais tout mon sucre, si bien qu’en me levant le matin je n’avais plus aucune force. Deuxième anomalie : je n’avais plus de plaquettes – mon sang ne coagulait plus…<br>
— <b>A. G.</b> : Pas « plus ». Il coagulait moins.<br>
— <b>R. A.</b> : Oui, c’est vrai. Mais vous imaginez, dans cet état, faire un spectacle de six heures ? ! Je crois que ce dérèglement est venu à la suite d’un travail excessif. Un dérèglement mental, nerveux, et physique. Avec cette promotion acharnée autour du disque Mariano, je ne mangeais plus, je ne dormais quasiment plus, la pression était énorme. Et comme je suis un peu toujours agité, à vif, excessif, je ne prenais plus le temps de m’arrêter. Trois mois comme ça. La France, la Belgique, la Suisse, courant comme des dingues toute la journée ! Simplement, le corps, à un moment, dit stop. Il y a eu enfin ce concert Mariano, quasi improvisé : imaginez l’état dans lequel je suis arrivé ! De surcroît, j’avais des rôles à apprendre : Des Grieux, etc. J’ai donc été hospitalisé pendant une semaine. Maintenant je me sens mieux. Depuis deux mois, ça va mieux.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Comment allez-vous vous organiser, désormais ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Peut-être m’accorder quelques vacances. Je n’en avais pas pris depuis vingt ans.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous plaisantez, cela fait vingt ans que vous y êtes !</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : [<i>elle rit</i>] Des vacances actives, oui !<br>
— <b>R. A.</b> : Oui, partout où j’allais en « vacances » l’été, j’emmenais la famille, je louais des villas avec piscine pour les autres, mais moi je bossais – que ce soit à Orange, à Santander, à Los Angeles. Pas de vraies vacances ! Mon erreur a été de ne tenir compte que de la voix. « Si la voix va, tout va », me disais-je. Erreur… Auparavant, je nageais environ une heure par jour. Progressivement, au bout de cinq minutes, je n’en pouvais plus. Tout exercice, tout sport me devenait impossible. Sur scène, au moindre effort mon corps commençait à trembler, je me mettais à transpirer : c’était très impressionnant à voir. J’ai d’ailleurs eu très peur, et j’ai bien cru ne plus jamais revenir scène.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Votre retour, dans</b> <i><b>Cyrano</b></i>, <b>s’est bien déroulé…</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Ce fut compliqué, car c’est un des rôles les plus lourds du répertoire. Avec cette faiblesse, dorénavant, je suis plus vulnérable. Moi qui jusque-là n’attrapais aucun rhume, rien… là je les ai enchaînés ! Rhume, angine… Tout ! À Montpellier, durant le <i>Cyrano</i> que j’ai annulé en cours de représentation, je ne pouvais plus parler du tout ! Puis j’ai refait un récital, avec de gros airs, du Roberto Alagna quoi, et finalement cela s’est très bien passé [<i>pendant qu’il parle, Angela sucre le thé de Roberto</i>].<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Elle prend bien soin de vous, n’est-ce pas ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Quand j’ai été malade, elle était aux États-Unis. Elle est venue tout spécialement. Un matin je me suis réveillé à l’hôpital, et elle était à mon chevet. Je me suis dit : « Si elle a fait le voyage jusque-là, mon cas doit être sérieux. » Le mental est fondamental dans ces cas-là. J’ai commencé à me dire : « Si je ne chante plus, que vais-je faire ? » Certes, il y avait le disque Mariano, je suis content de l’avoir fait ; d’en enregistrer la version espagnole, et de faire une tournée de concerts à la rentrée.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Mariano n’est pas un répertoire fatigant… et puis, c’est amplifié, non ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Oui, on est obligé d’amplifier la voix. Vous savez, quand Mariano chantait Lopez au Châtelet, il y avait des micros…<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Angela, Francis Lopez, ça vous tente ?</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Roberto me l’a demandé, mais j’étais occupée à…<br>
— <b>R. A.</b> : ... A faire un duo avec un rocker en Roumanie. Une sorte de Danny Brillant local.<br>
— <b>A. G.</b> : Je chantais aussi <i>Les Vieux Amants</i> de Jacques Brel. En flamand.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Voilà une belle transition pour parler maintenant de Gérard Mortier…</b></font><br>
— <b>R. A.</b> [<i>très sérieusement</i>] : Ah, mais nous, on est bien avec Gérard, on s’entend très bien avec lui.<br>
— <b>A. G.</b> : Ah oui !<br>
— <b>R. A.</b> : Pas de problème.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Mais vous ne faites rien à l’Opéra de Paris !</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : C’est pour ça qu’on est bien avec lui ! [<i>Il rit</i>]<br>
— <b>A. G.</b> : Il m’a demandée pour <i>Simon Boccanegra</i>, mais…<br>
— <b>R. A.</b> : Nous avons un projet autour de <i>Faust</i> de Gounod, également. Ça va se faire.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>C’est exactement ce que vous disiez il y a trois ans !</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : C’est toujours au programme, mais c’est un projet assez difficile à monter, puisqu’on va retoucher à la musique et aux actes.<br>
— <b>A. G.</b> : Mmoui… On va voir, on va voir.<br>
— <b>R. A.</b> : Ce n’est plus vraiment <i>Faust</i>, en fait… Et nous ne sommes pas encore tous d’accord. On essaie actuellement de convaincre Angela.<br>
— <b>A. G.</b> : Je ne veux pas qu’on touche à la musique. Si on veut une autre musique, on la compose.<br>
— <b>R. A.</b> : Mais à partir du moment où on ne l’appelle plus <i>Faust</i> !<br>
— <b>A. G.</b> : Mais non. Si on fait <i>Faust</i>, on le fait entièrement. <br>
— <b>R. A.</b> : Ce qu’on voudrait faire, en fait…<br>
— <b>A. G.</b> : C’est qui « on » ?<br>
— <b>R. A.</b> : Mes frères et moi.<br>
— <b>A. G.</b> : Ah voilà !<br>
— <b>R. A.</b> : Je trouve que c’est une superbe idée.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Concrètement, en quoi consisterait ce</b> <i><b>Faust</b></i> <b>d’après Gounod ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Nous voulons l’aménager et le moderniser, avant qu’il regagne sa place au répertoire, puisqu’à cette heure il disparaît peu à peu des scènes. Ce que nous voulons en faire est réaliste et cinématographique. Dans notre version, la partie de <i>Faust</i> serait, au lever de rideau, chantée par la basse, et celle du Diable par le ténor ; après, il y aurait bien sûr retournement de situation. Alors, nous serions évidemment forcés de toucher à la musique, mais dramatiquement, on passerait sans artifices d’un état à l’autre de Faust, sans cet échange grotesque de costumes qui fait tant rire le public ! Cette scène du jeune ténor grimé en vieillard est ringarde, de même que Méphisto avec « l’épée au côté, la plume au chapeau » : ça ne fonctionne plus sur scène, il faut l’adapter ! Ce serait proche de l’expérience tentée naguère à l’Opéra de Lyon, avec <i>Des Contes d’Hoffmann</i>.<br>
— <b>A. G.</b> : Certes, c’est intéressant mais alors, tu composes tout un opéra comme ça, sans toucher à Gounod !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>À vous entendre, on n’est pas près de vous voir dans</b> <i><b>Faust</b></i> <b>tous les deux à Paris.</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : À mon avis si, parce qu’Angela…<br>
— <b>A. G.</b> : On va déjà faire <i>Faust</i> à Orange.<br>
— <b>R. A.</b> : Oui, puis à Vienne. Puis celui de Londres va sortir en DVD. C’est justement parce qu’il y a beaucoup de vrais <i>Faust</i>, qu’il me semble intéressant d’en proposer une alternative.<br>
— <b>A. G.</b>[<i>elle chuchote</i>] : Mais ce n’est pas <i>Faust</i>, ce n’est pas <i>Faust</i> !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>L’image glamour du couple de chanteurs d’opéra, ces dernières années, fait des émules. On le voit avec le succès de Rolando Villazon et d’Anna Netrebko : qu’en pensez-vous ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Ils sont formidables tous les deux. Ils ont de grandes qualités, ils ont de grandes et vraies voix (même si elles ne se marient pas aussi bien que les nôtres !). Mais ils demeurent superbes.<br>
— <b>A. G.</b> : Tout à fait d’accord. Je les ai vus dans Rigoletto. À mon goût, Rolando Villazon fait un peu trop de choses. Vocalement, et en terme de choix de répertoire, il doit être prudent. Ils ont très bien commencé – et il est important de bien commencer – mais c’est bien de pouvoir durer aussi. Les deux choses doivent aller de pair.<br>
— <b>R. A.</b> : Rolando Villazon a d’énormes qualités, il est très énergique, il a la jeunesse, il a envie d’y aller, et il veut tout faire, car aujourd’hui cela va très vite. Anna Netrebko aussi a la jeunesse pour elle, elle a envie de s’amuser, elle cultive ce côté <i>people</i>, <i>glamour</i>… Mais il faut qu’ils préservent leur instrument.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Une soprano doit-elle faire plus attention qu’un ténor ? Quelle voix « s’use »-t-elle le plus vite ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : À mon avis, celle du ténor.<br>
— <b>A. G.</b> : Difficile de généraliser. Peut-être le corps d’une femme se fatigue-t-il plus vite. Quant à la voix, la carrière est plus ou moins longue, cela dépend de chacun. Cela est lié à tant de choses. Voyez la longévité de Mirella Freni ou de Montserrat Caballé ! Elles sont encore sur scène !<br>
— <b>R. A.</b> : Il ne faut pas enfin confondre l’énergie – qui est positive – et le forçage. Souvent, Rolando Villazon transforme son énergie en forçage vocal. Il est toujours un peu à la limite, c’est-à-dire qu’il pousse la note, et la vibration vient après un forçage, alors qu’elle devrait être là dès le départ. C’est dangereux pour son âge et il ne faut pas se laisser aller à cela. C’est un procédé qui peut s’user rapidement et qu’il faut contrôler ; et je pense qu’il a la capacité, lui qui fait de sublimes diminuendos ! Mon engagement et mon énergie de jeunesse ne généraient aucun forçage vocal. Ma technique était basée sur la décontraction, aucune note ne « partait », et les aigus se fondaient avec l’ensemble de la tessiture. L’énergie était canalisée.<br>
— <b>A. G.</b> : La tête est capitale aussi. Il faut toujours l’avoir sur les épaules.<br>
— <b>R. A.</b> : Le problème est qu’on peut avoir un accident, qui par la suite peut déclencher des peurs. À partir du moment où des peurs sont entrées en soi, comme le cheval qui n’arrive plus à sauter, elles demeurent cachées. Il ne faut pas arriver à ce niveau-là mais garder une sécurité. Mais chacun fait comme il le sent. On a critiqué Placido Domingo durant des années, pensant que sa voix allait craquer, mais non ! Il a forcé toute sa vie, et ça tient toujours, il est en forme. Car c’est une « nature ».<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Y a-t-il des rôles dont vous vous êtes lassés, avec les années ?</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Non, pas vraiment. Je ne reprends plus certains rôles, comme Liù de <i>Turandot</i>, mais c’est un hasard…<br>
— <b>R. A.</b> : Je ne me suis lassé d’aucun. Lorsqu’on revient à un rôle qu’on n’a pas chanté depuis longtemps, on le retrouve amoureusement, il nous reparle soudain. Un rôle porte tant de souvenirs… Impossible de s’en lasser.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Quid du répertoire allemand ?</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : On a prévu un disque Mozart avec Daniel Barenboim à la baguette et au piano. Mon récital de la Scala doit sortir bientôt. Puis un disque de musique roumaine, orchestrée par Vladimir Cosma.<br>
— <b>R. A.</b> : Aujourd’hui, si je devais enregistrer un récital d’opéra, ce serait du répertoire allemand, à n’en pas douter. Tous les Wagner, <i>Oberon</i> de Weber, <i>Fidelio</i>. J’aimerais apporter ma sensibilité à ce répertoire.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Vous a-t-on proposé Wagner sur scène ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Oui, on m’avait proposé la version italienne de <i>Lohengrin</i>, à Parme. Et également la version de <i>Tannhäuser</i> en français. Peut-être un jour…<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Parlons disques. Angela, vous enregistrez pour EMI et vous, Roberto, pour DG. Votre dernier projet était</b> <i><b>Carmen</b></i><b>, et cela remonte déjà à 2002...</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Il faut passer à l’étape supérieure. Privilégier, suite à la crise du disque, le DVD et les prises de son live. J’ai des projets chez Universal, dont cinq albums cross over, gardés secrets. Mais je dois discuter pour trouver des moyens de lancer d’autres projets qui, sans être forcément rentables, ne soient pas trop déficitaires. C’est le problème d’aujourd’hui.<br>
— <b>A. G.</b> : Mais la réalité, Robertino, c’est que tu as changé de maison de disques, certes, mais que tu n’y fais pas d’opéra…<br>
— <b>R. A.</b> : Oui, enfin… il y a eu un <i>Cyrano de Bergerac</i>. Il va y avoir un <i>Paillasse</i> en DVD, puis un <i>Werther</i>… Il ne faut plus vouloir se cantonner au seul studio.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Angela, avez-vous le sentiment depuis quelques années, d’avoir mis de l’eau dans votre vin quant au choix des metteurs en scène, d’être moins difficile sur ce point ?</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Vous plaisantez ? C’est exactement le contraire ! J’exige de tout voir au moment de la signature du contrat – maquette des décors, des costumes. Tout. Si vous avez l’impression que j’ai mis de l’eau dans mon vin, c’est parce que vous ne voyez pas ma petite cuisine personnelle ! [elle rit] Autrement dit mes nombreux rendez-vous avec les metteurs en scène, les directeurs de théâtre, les décorateurs, les costumiers… Lorsqu’on arrive le premier jour des répétitions, si rien n’a été vérifié au préalable, et que cela vous pose problème, il est trop tard pour changer quoi que ce soit. Aujourd’hui, je veux tout voir avant. Y compris les costumes des chœurs.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Des chœurs ? !</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Tout.<br>
— <b>R. A.</b> : Elle veut même voir les sous-vêtements ! [<i>Il rit</i>]<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>La prima donna se moque un peu des costumes des chœurs, non ?</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Pas du tout. Une fois, en Allemagne, pour un deuxième acte de <i>La Bohème</i>, nous étions évidemment dehors, sous la neige, à Noël, mais tout le monde – chœur et figurants – était nu ! Hommes et femmes. J’ai dit : « Ou tout le monde se rhabille, ou je ne chante pas. » On a rhabillé tout le monde, et j’ai chanté ma Bohème. Disons qu’aujourd’hui, je fais les choses avec plus de diplomatie. Et plus silencieusement. Car au moindre heurt on se pressera de dire : « Angela a fait ci, Angela a dit ça… »<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Ou « Angela a encore annulé… »</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : Mais j’annule quand je sens que quelque chose ne va pas ! Je ne veux ni ne peux me permettre d’être irresponsable. Au moindre doute, je préfère annuler. Je rêverais, moi aussi, d’être chaque jour magnifique, parfaite… mais ça n’est pas possible !<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Après, se pose peut-être une question de confiance avec certains théâtres. Est-ce pour cela par exemple que vous chantez plus à Londres qu’en France ?</b></font><br>
— <b>A. G.</b> : J’ignore pourquoi je ne chante pas plus souvent en France. L’an prochain je serai à Pleyel, à Garnier. Pour <i>La Rondine</i> du Châtelet en juillet dernier, lorsque j’ai annulé, j’étais vraiment malade ! Je sais juger moi-même lorsque je le suis. Chanter malade est non seulement mauvais pour la voix mais aussi pour le mental – c’est plus tard qu’on sent le résultat, pas le soir même.<br>
— <b>R. A.</b> : Angela est très sage, elle a une ligne de conduite qu’elle tient depuis le début, c’est pour cela que ses interprétations sont parfaites.<br>
— <b>A. G.</b> : Récemment, on m’a demandé de faire douze <i>Onéguine</i> à Chicago : j’ai dit que je ne pouvais simplement pas ! Pour moi, c’est au maximum six spectacles par série. Et avec de véritables pauses entre les représentations. Sinon, je ne peux pas. Comme on a insisté pour que je fasse ces <i>Onéguine</i> sans ne me laisser aucun autre choix, j’ai refusé. Ce devait être une prise de rôle…<br>
— <b>R. A.</b> : Je ne comprends pas ces directeurs de théâtre qui préfèrent perdre Angela Gheorghiu qu’ils voulaient sur douze spectacles, plutôt que de lui en offrir la moitié.<br>
<br>
<font color=#c0a778><b>Et vous Roberto, par rapport aux metteurs en scène, êtes-vous sur la même longueur d’ondes ?</b></font><br>
— <b>R. A.</b> : Je suis aujourd’hui un peu plus coulant là-dessus. Je prends tout avec plus de légèreté. Je prends aussi plus de plaisir qu’avant. Et je ne demande même plus les noms de mes partenaires, ni celui du chef. Plus rien. Tout le contraire d’Angela. J’adore les surprises.<br>
<br>
<br>
<div align= right>Propos recueillis par <b>Bertrand Dermoncourt</b> et <b>Jérémie Rousseau</b></div>
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<div class="qbz_visuel_spip"><span class="spip_documents spip_documents_left"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_243x193_6a00d83451c83e69e20105356d1eec970c-500wi.jpg" /></span></div>
<font color=black>Dix ans déjà ! C’était à Lyon. L’Opéra Nouvel flambait encore neuf (et noir toujours), mais ce n’est pas pour lui qu’on était là. C’était pour un couple chanteur. Angela c’est un peu l’anagramme d’Alagna ; ça n’y est pas contenu (comment contenir Angela ?) mais impliqué, comme un appel, une complémentarité secrète : deux artistes, si capables de s’épanouir chacun dans sa différence, vont trouver dans cette fusion un accomplissement de plus. Roberto jouait (de façon si gentille, attendrissante) l’innocent de village, pareil à un Harpo Marx sur sa petite bécane et elle en face ne pouvait simplement pas faire la sans cœur, la coquette. Elle l’avait trop dans les yeux. L’élixir d’amour n’avait pas besoin d’un Dulcamara. L’amour est un charme sur les cœurs. Mais sur les voix aussi !
<br>
<br>
On le suivait des yeux, lui, depuis certain Devereux à Monte-Carlo : un ton fier et racé comme il n’en y a plus. Elle avait déboulé par ailleurs, elle, dernière <i>Traviata</i> pour Solti à Covent Garden, épatant Solti même : et le disque, le film bientôt, confirmaient. Lui observait une lenteur raisonnée, conquise sur ce qu’il a de bouillant dans le sang, qui lui monte à la voix comme une électricité : mais déjà dans Alfredo (sans elle), le Duc, Rodolfo, une intensité instantanée, annonçant d’autres décharges. Son Roméo (à Toulouse, puis Paris puis Londres, puis le film : et le Laurence Oliver Award) aura été un des rares personnages d’opéra qu’on ait vraiment vus en scène prendre chair, et prendre feu. Ces promesses éclateront dans <i>Don Carlos</i>. Déjà Angela était là – pas en scène, mais à côté, veillant, couvant son beau ténor. Le couple faisait beaucoup parler, suscitant deux sortes de jaloux : ceux qui n’aiment pas le talent des autres, ceux qui aiment encore moins leur bonheur. Ils ont dès lors beaucoup chanté ensemble, il a fallu d’abord réarranger bien des contrats : mais ni la scène ni le disque ne voulaient se priver du surcroît d’intensité, de chaleur dans le timbre, de vérité dans le jeu, de musique enfin, nés d’une telle situation. Elle apportait son poids de sagesse et de méthode, sa haute école du chant à un <i>Trouvère</i> où il avait, lui, l’ingénuité héroïque ; et c’est l’aventure même de la passion, vécue à vif et non mimée, du coup de foudre au coup de poignard, qui brûlait dans leur <i>Carmen</i>. Ce frisson-là, en musique, est trop précieux, trop rare pour qu’on s’en passe.
<br>
<br>
C’est qu’il parle bien des couples chanteurs, Roberto : il connaît les vrais bons disques, a dans l’oreille les bons exemples, sait les biographies. Mais il y a une chose que, pudeur peut-être ou prudence, il omet de dire : de Sutherland à Pavarotti il n’y a que mariage de performances ; quand Callas et Di Stefano chantaient ensemble, soit (tôt) ils ne s’aimaient pas, soit (tard) ils n’avaient plus de voix. Tandis qu’en eux deux la chaleur amoureuse et même, pourquoi avoir peur des mots, le frisson érotique devient timbre, et ils sont bien les seuls. C’est mieux qu’aucune orthodoxie vocale pour les Beckmesser. Allez-y, couple chanteur ! Donnez-le nous votre duo d’<i>Aida</i>. Nous la sentons déjà s’épanouir dans ses <i>Foreste vergine</i>, l’extase tentatrice d’Angela. Et nous l’anticipons, le <i>sol dolce</i>, éperdu où Roberto goûte <i>Il ciel di nostro amor</i>.
<br>
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<div align=right><b>André Tubeuf</b></div></font>
</p><div class="encart_art_milieu"><p class="spip"><center><center><span class="spip_documents spip_documents_center"><img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/jpg_243x193_6a00d83451c83e69e20105356d1eec970c-500wi.jpg" /></span></center></center><br>
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<font color=black>Dix ans déjà ! C’était à Lyon. L’Opéra Nouvel flambait encore neuf (et noir toujours), mais ce n’est pas pour lui qu’on était là. C’était pour un couple chanteur. Angela c’est un peu l’anagramme d’Alagna ; ça n’y est pas contenu (comment contenir Angela ?) mais impliqué, comme un appel, une complémentarité secrète : deux artistes, si capables de s’épanouir chacun dans sa différence, vont trouver dans cette fusion un accomplissement de plus. Roberto jouait (de façon si gentille, attendrissante) l’innocent de village, pareil à un Harpo Marx sur sa petite bécane et elle en face ne pouvait simplement pas faire la sans cœur, la coquette. Elle l’avait trop dans les yeux. L’élixir d’amour n’avait pas besoin d’un Dulcamara. L’amour est un charme sur les cœurs. Mais sur les voix aussi !
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On le suivait des yeux, lui, depuis certain Devereux à Monte-Carlo : un ton fier et racé comme il n’en y a plus. Elle avait déboulé par ailleurs, elle, dernière <i>Traviata</i> pour Solti à Covent Garden, épatant Solti même : et le disque, le film bientôt, confirmaient. Lui observait une lenteur raisonnée, conquise sur ce qu’il a de bouillant dans le sang, qui lui monte à la voix comme une électricité : mais déjà dans Alfredo (sans elle), le Duc, Rodolfo, une intensité instantanée, annonçant d’autres décharges. Son Roméo (à Toulouse, puis Paris puis Londres, puis le film : et le Laurence Oliver Award) aura été un des rares personnages d’opéra qu’on ait vraiment vus en scène prendre chair, et prendre feu. Ces promesses éclateront dans <i>Don Carlos</i>. Déjà Angela était là – pas en scène, mais à côté, veillant, couvant son beau ténor. Le couple faisait beaucoup parler, suscitant deux sortes de jaloux : ceux qui n’aiment pas le talent des autres, ceux qui aiment encore moins leur bonheur. Ils ont dès lors beaucoup chanté ensemble, il a fallu d’abord réarranger bien des contrats : mais ni la scène ni le disque ne voulaient se priver du surcroît d’intensité, de chaleur dans le timbre, de vérité dans le jeu, de musique enfin, nés d’une telle situation. Elle apportait son poids de sagesse et de méthode, sa haute école du chant à un <i>Trouvère</i> où il avait, lui, l’ingénuité héroïque ; et c’est l’aventure même de la passion, vécue à vif et non mimée, du coup de foudre au coup de poignard, qui brûlait dans leur <i>Carmen</i>. Ce frisson-là, en musique, est trop précieux, trop rare pour qu’on s’en passe.
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C’est qu’il parle bien des couples chanteurs, Roberto : il connaît les vrais bons disques, a dans l’oreille les bons exemples, sait les biographies. Mais il y a une chose que, pudeur peut-être ou prudence, il omet de dire : de Sutherland à Pavarotti il n’y a que mariage de performances ; quand Callas et Di Stefano chantaient ensemble, soit (tôt) ils ne s’aimaient pas, soit (tard) ils n’avaient plus de voix. Tandis qu’en eux deux la chaleur amoureuse et même, pourquoi avoir peur des mots, le frisson érotique devient timbre, et ils sont bien les seuls. C’est mieux qu’aucune orthodoxie vocale pour les Beckmesser. Allez-y, couple chanteur ! Donnez-le nous votre duo d’<i>Aida</i>. Nous la sentons déjà s’épanouir dans ses <i>Foreste vergine</i>, l’extase tentatrice d’Angela. Et nous l’anticipons, le <i>sol dolce</i>, éperdu où Roberto goûte <i>Il ciel di nostro amor</i>.
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<div align=right><b>André Tubeuf</b></div></font>
</p></div>]]></description>
    <guid isPermaLink="false">qobuz_edito_article_12691</guid>
    <author>Bertrand Dermoncourt, Jérémie Rousseau, André Tubeuf</author>
    <pubDate>Mon, 12 Oct 2009 14:19:31 +0200</pubDate>
    <enclosure url="http://www.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x224_arton12691.jpg" type="image/jpeg"></enclosure>
    <category><![CDATA[ARCHIVES CLASSICA]]></category>
  </item>
    <item>
    <title><![CDATA[William Christie. La fleur de l'art (Classica n°13, juin 1999)]]></title>
    <link>http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/ARCHIVES-CLASSICA/William-Christie-La-fleur-de-l-art13865</link>
    <description><![CDATA[<img src="http://static.qobuz.com/info/IMG/thumbnails/300x300_arton13865.jpg" /><br /><br /><p class="spip"><font color=c0a778><big>Nous voulions commencer par vous faire réagir sur quelques phrases assez dures de Pierre Boulez sur la musique baroque…</big></font><br>
— Pfff… (Air extrêmement las)<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Non ?</big></font><br>
— Pfff, les polémiques, c'est… ah ! La France les aime beaucoup… Bon, allez-y.<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Ce n'est pas pour la polémique, mais pour connaître votre point de vue sur les idées de progrès et d’authenticité en musique...</big></font><br>
— Allez-y.<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Est-ce que vous pensez que le succès de la musique baroque est en partie lié à une nostalgie ?</big></font><br>
— La nostalgie du bon vieux temps, des chaises à porteurs ? Des concerts à la bougie et des perruques, c'est ça ? Non, ça, c'est insultant, et c'est complètement faux. Je ne crois pas qu'un public de jeunes ait l'esprit de retour au passé. Au contraire, ce qui distingue le mouvement baroque, c'est sa nouveauté. Nous touchons un public jeune avec un répertoire beaucoup moins joué et moins exploité que ceux des XIXe et XXe siècles. On surprend les gens avec cette idée qu'il y a autant de chefs-d'œuvre aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles qu'aux suivants. Cela sonne « nouveau ». Vous savez, Boulez serait certainement le premier à admettre que ce qui manque un tout petit peu dans les salles de concert, c'est la fraîcheur, la spontanéité. Lorsque Beethoven, Wagner ou Debussy composaient, c'était uniquement pour que leurs œuvres éclatent avec la plus grande fraîcheur. Toute idée de nostalgie est subversive. Le mouvement baroque ne doit pas être assimilé à une réaction.<br>
<br>
<font color=c0a778><big>La raison pour laquelle nous voulions citer Boulez, qui parle de « paralysie génétique » et de « mémoire stérile », est assez simple. S'il critique aussi le succès du mouvement baroque, c'est peut-être aussi une défense de sa part. Il est permis de penser qu'une partie du succès de ce mouvement, qui apporte un vent frais, de nouvelles sonorités, des expériences inédites, est lié au rejet de la musique contemporaine par la majorité des mélomanes. Autrement dit, on va chercher la nouveauté là où elle se trouve vraiment...</big></font><br>
— Oui. Boulez aurait pu quand même pu admettre, constater, que dans d'autres pays – surtout aux États-Unis et en Angleterre –, beaucoup de pratiquants de musique contemporaine – et surtout dans les débuts, les années soixante-dix – étaient aussi attirés par la musique ancienne. J'ai commencé ma vie professionnelle avec des personnes qui passaient d’un pôle à l’autre. Pourquoi ? Parce qu'on trouvait là-dedans une grande liberté d'expression. C'est très simple. Le formalisme « Conservatoire » bannissait totalement cela. C'est ce que je reproche à Pierre Boulez. Il est un formaliste : pour moi, ses lacunes sont plus brillantes parfois que tout le reste (ironique). Il obéit à un système. Il y a vingt-cinq, trente ans, il fallait inventer un langage, des sons, « retrouver ». Une expérience merveilleuse. Le travail avec quelqu'un comme Cathy Berberian était aussi passionnant dans la musique ancienne que dans la musique contemporaine. Là, l'expressivité était quelque chose qui importait…<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Et vous pensiez l'avoir trouvée dans la musique contemporaine ?</big></font><br>
— La musique contemporaine ? Si je ne suis pas dans la musique contemporaine, il y a bien une raison.<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Il y a des compositeurs dont vous vous sentez proche aujourd'hui ?</big></font><br>
— Oui, tout à fait. Mais là aussi, c'est comme tout. Si on ne fréquente pas le milieu, on perd très vite, effectivement, les repères. Il y a vingt ans, nous avons travaillé avec l'école italienne, car elle s'intéressait, à cette époque-là, beaucoup à la voix… des gens comme Berio, Bussotti, Donatoni. Aux États-Unis, des minimalistes comme Feldman… Dernièrement, ce sont plutôt des Anglais. Disons que j'ai abandonné ce milieu parce que c'était frustrant. Frustrant de passer beaucoup de temps, de travailler énormément sur quelque chose pour très peu de satisfaction. J'aime trop la vie pour m'y complaire.<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Un autre sujet souvent abordé à propos de musique baroque, c'est la recherche d'authenticité. Et c'est également l'une des critiques de Boulez sur le travail des « baroqueux » : il trouve l’authenticité vaine par définition…</big></font><br>
— Ce serait intéressant, je pense, de voir Boulez dans deux cents ans. Imaginons Boulez autorisant une pièce complètement mutilée par un arrangeur, transcrite pour des instruments qu'il connaît à peine ou qu'il n'aime pas du tout. Quelle différence, finalement, entre cette hypothèse et la mutilation par des soi-disant non-spécialistes de la musique ancienne ? Je rappelle aussi que Boulez a fait de la musique ancienne. Il peut critiquer des gens qui ont des soucis musicologiques, historiques, mais ce que lui a fait pour la musique ancienne est plus que contestable. Rappelez-vous son <i>Hippolyte et Aricie</i>… Je ne tire pas sur Boulez, c'est un homme qui, en dehors de sa carrière politique, est d'une immense compétence musicale, mais je ne peux pas imaginer un moment qu'il critique un mouvement musical de l’ampleur du nôtre sans avoir tous les éléments en main. Mais Boulez travaille aussi dans la musique ancienne ; il a une certaine nostalgie, également. Pourquoi se réfugie-t-il chez Wagner ? Et Debussy ? Ce sont des compositeurs de musique « ancienne » ! Il y a autant de problèmes, n'est-ce pas, autour d'une interprétation de Wagner ou de Debussy, historiquement, que d'une musique beaucoup plus ancienne !<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Tout cela est lié à une idée fondamentale mais contestable : le progrès en art et sa nécessité...</big></font><br>
— J’ai effectivement été frappé, à plusieurs reprises, sur l'insistance d'un supposé progrès musical. Pour Boulez, si Mozart était autour de lui, il serait ô combien heureux de constater qu'on joue mieux sa musique, sur des instruments qui lui sont infiniment fidèles. Cela laisserait donc supposer qu'un grand nombre de compositeurs ont écrit dans une sorte de vague abstraction, en attendant, en imaginant que deux cents ans après eux, on allait pouvoir mieux jouer leur musique ? On n'est pas masochiste… on n'écrit pas une musique comme un Bach ou comme un Haendel pour ne jamais pouvoir écouter le résultat ! Les immenses difficultés que connaissent certains instruments – comme les cuivres au XVIIIe siècle – laissent supposer qu'il y avait des écoles de virtuosité extraordinaires ! Comme dans les écoles de chant et l'écriture vocale italienne – à Naples ou à Venise au début du XVIIIe siècle –, la technicité laisse supposer qu'il y avait des chanteurs fabuleux. Certains passages chez Marcello, par exemple, sont tellement difficiles qu’ils sont absolument inchantables ; on ne peut donc pas imaginer que c'était une vague approximation de la part des exécutants. Je rappellerai aussi à Boulez qu'il y a des instruments anciens qui permettent à l'exécutant de faire des choses qu'on ne peut pas faire sur instrument moderne. Évidemment, pour lui, la musique est une évolution. C'est dommage, en France, qu'une idéologie prenne des proportions aussi importantes. C'est fou. Nous vivons, dans ce pays, surtout en ce moment, un moment très, très dangereux. Je pense aux indications lancées l'été dernier pendant le Festival d'Aix-en-Provence, les quelques insanités qu'on a écrites sur le rôle d'un instrumentiste moderne, d'un ensemble moderne, dans l'exécution de la musique ancienne. Nous vivons ainsi, depuis quelques mois, ce fameux rapport sur la musique ancienne, souhaité par quelques chercheurs de la Direction de la Musique et de la Danse, où le message est très clair : les baroqueux ont vécu un moment de gloire, ils étaient très utiles pour la communauté « normale », car maintenant l'instrumentiste « normal », celui qui fait partie du système, va tout simplement pouvoir incorporer le travail des baroqueux dans son propre travail de musicien à tout faire. Cela signifie que les ensembles existants, comme toute la structure des personnes dans le système, devraient pouvoir récupérer le travail des spécialistes. Autrement dit, on devra se contenter du système de statu quo, ce vaste réseau d'ensembles, d'orchestres sur instruments modernes, en choisissant des non-spécialistes. Évidemment, on peut démanteler ou réformer le système existant : on pourrait donner de l'argent aux pauvres baroqueux, qui vivent dans une extrême fragilité en ce moment…<br>
<br>
<font color=c0a778><big>Quelle serait votre idée de réforme ?</big></font><br>
— Une juste répartition selon les goûts et selon ce qui marche dans ce pays serait de donner davantage d'argent à cette communauté de spécialistes de musique ancienne. C'est nous qui remplissons les salles. J'ai davantage de succès – et je vous le dis sans hésiter un moment – auprès du grand public, ici à Paris, que nombre de grands orchestres subventionnés. Or, la reconnaissance est pitoyable. Sur le plan moral, et sur le plan pécuniaire. Nous avons un Ministère qui nous tourne le dos, qui ne daigne même pas répondre à nos courriers, mais qui est très content parce que nous ne lui coûtons pas grand-chose… Effectivement, il est peu facile de reconnaître que des ensembles comme le mien vendent davantage de disques que Madame Madonna... C'est un problème moral et financier ; voilà pourquoi je suis assez pessimiste.<br>
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<font color=c0a778><big>Vous pensez qu'un grand orchestre sur instruments modernes ne doit pas aborder la musique du XVIIIe siècle et des siècles précédents ?</big></font><br>
— Regardons la réalité des choses ! Je connaissais par exemple beaucoup de mélomanes, il y a trente, vingt ans, dix ans, qui achetaient des <i>Cantates</i> de Bach ou une <i>Passion</i> dirigées par Karajan et le Philharmonique de Berlin. Vous pensez vraiment qu'en ce moment, c'est ça qui se vend ? Pas du tout ! Quand on veut écouter Bruckner ou Prokofiev, c’est autre chose. Je vous donne deux très grands exemples, qui rentrent, effectivement, dans ce genre de mentalité française, et surtout qui montrent que le rapport du Ministère est tout à fait risible. Glyndebourne, haut lieu de la musique lyrique, a pris une décision assez bouleversante depuis quelques mois : pour la musique classique – Mozart, par exemple –, ils feront désormais appel à un orchestre de spécialistes (l'Orchestra of the Age of Enlightenment). Pourquoi ? Parce qu'ils ont acquis une très solide expérience en Angleterre et un peu partout dans ce répertoire particulier. Cette décision a en effet « éloigné » un autre orchestre, qui joue Mozart à Glyndebourne depuis plus de vingt ans : le London Philharmonic. En Angleterre, certaines personnes furent contentes : on enlève du travail à un orchestre pour en donner à un autre. Mais cela a tout de même été accueilli par un grand « ouf ! » par le Philharmonic. Ils ne sont plus très à l'aise, aujourd'hui, dans Mozart ; ils reconnaissent que des nostalgiques pensent encore que c'est bien d'écouter et de jouer Mozart de façon romantique ou post-romantique, mais la plupart des musiciens et une grande partie du public préfèrent le contraire : que Mozart soit simplement joué par des gens qui le jouent davantage. C'est très simple et très révélateur. C’est précisément tombé au moment où on a lu ces insanités d'Aix-en-Provence, stipulant que l'on pouvait faire exactement le même travail que les spécialistes avec une formation moderne, en faisant appel à X ou Y pour donner quelques petites idées ou quelques notions de coups d'archet. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas dans l'instrument, ni même dans l'archet.<br>
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<font color=c0a778><big>Justement, que pensez-vous d'un chef comme Harnoncourt qui dirige des grandes formations ?</big></font><br>
— Il me déçoit beaucoup. Beaucoup. Comme de nombreuses personnes me déçoivent, puisque c'est par provocation, ou pour des raisons moins nobles qu'ils agissent ainsi… Harnoncourt est quelqu'un que j'ai vénéré, un homme pur, qui avait vraiment un but ; je ne comprends pas comment il peut argumenter pour un orchestre mixte, qui mélange les cordes modernes aux cuivres anciens. C'est le monde à l'envers.<br>
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<font color=c0a778><big>Vous ne trouvez vraiment pas le résultat satisfaisant ?</big></font><br>
— Pas du tout.<br>
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<font color=c0a778><big>Donc pour vous, l'idée de son « neuf » est définitivement liée à l'idée d'instrument ancien ?</big></font><br>
— (Sourire) Oui. Ce n'est pas compliqué. Si j'utilise des clavecins, des basses de viole, des instruments qui n'ont pas d'équivalents modernes, c'est par nécessité. Or ces instruments ne se mélangent pas du tout aux instruments modernes ; ça fausse l'équilibre.<br>
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<font color=c0a778><big>Avec la viole et le clavecin, on reste dans le « baroque », mais pour des compositeurs plus tardifs comme Mozart ou Beethoven que vous abordez…</big></font><br>
— Même l'<i>instrumentarium</i> du XVIIIe siècle évolue. Bien sûr, un hautbois classique n'est pas le même instrument qu'un hautbois de 1730 ou de 1680. Mais entre une facture fin XVIIIe et la facture XXe, il y a un gouffre énorme. Non seulement ces instruments sonnent différemment, ils ont un timbre, une sonorité différente – surtout les cuivres –, mais il y a une façon de les jouer qui change énormément. Moi qui travaille la musique lyrique, j'arrive, je crois, à un succès assez considérable, car j'ai rétabli une connexion, un rapport entre la fosse et la scène avec un orchestre qui est plus adapté à accompagner les voix de solistes que les grands ensembles. Ce que je ne peux pas supporter – j'entends cela depuis des années –, c'est de voir un chef, devant un ensemble plus moderne, obligé de freiner, de minimiser le travail de ses musiciens parce que ça couvre les chanteurs. Soit le ou la pauvre chanteur(se) est obligé(e) de chanter de plus en plus fort, soit on freine l'orchestre. Dans les deux cas, c'est insupportable.<br>
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<font color=c0a778><big>Vous-même avez évolué depuis les années quatre-vingt du point de vue des distributions vocales, quand on voit aujourd'hui la distribution d'<i>Alcina</i> de Haendel au Palais Garnier, avec Renée Fleming, une voix qui chante Richard Strauss…</big></font><br>
— Pas du tout ! Est-ce que j'ai fait un opéra de Haendel il y a quinze ans ?<br>
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<font color=c0a778><big>Non, parce que vous n'aviez pas les chanteurs adéquats…</big></font><br>
— Mais si. C'est stupide de parler comme ça. Je fais des répertoires au pluriel. Je fais Gesualdo comme je fais Mazzocchi, je fais Caldara, comme je fais Charpentier et comme je fais Couperin. Et ça varie entre une cantate pour voix seule jusqu'à la <i>Missa Solemnis</i>, en passant par la musique simple, la musique à la portée de tout le monde – c'est d'ailleurs l'un des aspects très intéressants de la musique baroque – jusqu'à la musique de grande virtuosité. Il y a quinze ans, j'ai fait <i>Alcina</i>, avec Della Jones, Arleen Augér, etc. Comme en Allemagne ou à Glyndebourne quand je dirige Mozart, je choisis les gens qui sont appropriés. C'est très simple. Je ne fais pas <i>Rodelinda</i> ou <i>Theodora</i> de Haendel avec des personnes qui sont adaptées aux <i>Motets</i> de Charpentier. Rien ne m'empêche, après un projet comme <i>Rodelinda</i>, de me retrouver avec de jeunes élèves pour travailler <i>Thésée</i> de Lully, puis ensuite chanter le madrigal italien avec continuo, avec des musiciens qui ont la technique appropriée – mais qui n'ont effectivement pas la maîtrise d'un opéra qui va représenter pour certains six longs «arie da capo» et quelques kilomètres de récitatifs. Bien sûr que j'évolue, mais pas dans le sens dont vous parlez. Pas du tout.<br>
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<font color=c0a778><big>Vous aviez développé, il y a quelques années, une technique « française » qui privilégiait la diction – celle d'<i>Atys</i> par exemple. Que pensez-vous de son évolution ?</big></font><br>
— Je crois que l'on chante différemment maintenant. Même chez les gens les plus résistants au mouvement baroque... L'impact de ce mouvement est parfois un tout petit peu caché, subtil. Il est évident que même dans les classes de chant des conservatoires les plus traditionalistes, les plus intégristes, il y a un profond bouleversement en ce qui concerne le style – surtout dans ces musiques charnières entre l'époque ancienne et l'époque moderne, qui est pour nous à des années-lumière.<br>
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<font color=c0a778><big>Vous êtes-vous fixé des limites de répertoire avec Les Arts Florissants ?</big></font><br>
— Les limites sont mes propres limites. Je définis mes propres limites par ce que, d'abord, je peux faire bien. Ou tout du moins aussi bien ou même mieux que les autres. Si je ne suis pas à l'aise avec un répertoire, je ne le fais pas. Je suis à l'aise avec une époque que l'on appelle la « basse continue ». Et qui lie ensemble des compositeurs aussi différents que Monteverdi, Rameau, Haendel et même Mozart. Après, les bouleversements de style sont trop importants. J'aime énormément la musique du XIXe siècle, mais je n'ai pas le geste, et surtout je n'ai pas l'éducation de travail. Je ne l'ai pas travaillé. Je ne veux pas, comme nombre de mes collègues, me lancer dans le répertoire allemand du XIXe… J'admire Harnoncourt quand il aborde Haydn, comme j'admire Norrington et Gardiner quand ils se lancent dans la grande musique révolutionnaire et romantique. Mais moi, je ne m'y sens pas à l'aise.<br>
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<font color=c0a778><big>Mais à la création des Arts Florissants, vous ne jouiez pas les grands opéras de Haendel que vous interprétez aujourd'hui…</big></font><br>
— (Petit rire) Si. Si, si, si. Si c'est ce genre de… Je ne vois pas tout à fait le but de la question, mais le fait est qu'en 1976, comme en 79, comme en 82, il y avait déjà – à l'étranger –... d’autres choses. Ma carrière, évidemment, est une carrière qui se joue beaucoup en France, mais je suis un garçon qui dirige assez souvent l'Orchestra of the Age of Enlightenment, fréquemment aussi le Philharmonia de San Francisco. Mais ça n'est pas ça, n'est-ce pas, qui est commenté par la presse française et qui intéresse beaucoup les gens comme vous. J'ai vécu et dirigé avec d'autres orchestres. Alors, pour répondre à votre question, Les Arts Florissants représentent une activité presque exclusive, c'est-à-dire que j'ai environ deux mois de liberté par an, selon les charges que j'ai moi-même créées. Mais au début, Les Arts Florissants étaient une poignée d'élèves et des jeunes gens. Ça veut dire que j'étais bien obligé de gagner ma vie, ailleurs. Alors, évidemment, à l'époque, on ne nous proposait pas – pour des raisons musicales et financières – un immense oratorio avec orchestre, chœur et solistes. On travaillait un répertoire avec des moyens adaptés à nos compétences, où le nombre d'exécutants était adapté.<br>
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<font color=c0a778><big>Il y a deux ans, vous aviez dit que pour Les Arts Florissants, le mécénat de Péchiney était providentiel…</big></font><br>
— Oui, hélas. Je suis terriblement pessimiste en ce moment. Nous quittons Péchiney, Péchiney nous quitte. Dix ans de collaboration parfaite. Je suis juste un tout petit peu triste quand je constate que la réaction de sociétés et entreprises immensément riches est d'une mesquinerie incompréhensible. Quand l'un des plus grands PDG de l'une des plus grandes sociétés françaises nous dit que 500 000 francs seraient l'extrême limite – et encore –, ça m'écœure ! Je ne crois pas que ces gens soient trop sollicités, il n'y a pas énormément de mécénat culturel, par rapport à l'Allemagne, aux États-Unis, à l'Angleterre…<br>
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<font color=c0a778><big>Vous ne pensez pas aussi, d'une façon plus générale, que cela vient du fait qu'en France, les élites, globalement, n'aiment pas trop la musique par rapport à la littérature, par exemple ?...</big></font><br>
— La musique est encore le parent pauvre. Tout à fait. Mais je crois que c'est plutôt lié à cette idée que la musique dans la culture, c'est l'État. Je vois très bien, quand je parle avec ces messieurs, que la première question qu'ils me posent est : « <i>Mais l'État vous donne combien ? Mais pourquoi ne pas demander une rallonge à l'État ?</i> » La confusion est extrême, parce que l'État peut compter de plus en plus sur le mécénat, la participation du privé, mais il n'y a pas vraiment de concertation, malgré tous les grands efforts de Jacques Rigault, par exemple, qui passe son temps à faire la corrélation. C'est lié à Bercy, et c'est aussi lié aussi à la pauvreté du système, qui ne permet peut-être pas assez à ces grandes sociétés de déduire ce genre de philanthropie, de mécénat, de leurs déclarations fiscales. Et si nous sommes inquiets, imaginons un instant la tristesse de jeunes ensembles moins établis que nous… On pourrait citer deux, trois cas d'ensembles qui vivent dramatiquement cette situation…<br>
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<font color=c0a778><big>Vous pensez à certains de vos anciens élèves ?…</big></font><br>
— Oui, entre autres. Mais voyez aussi un ensemble comme les Demoiselles de Saint-Cyr, dirigé par Emmanuel Mandrin, contraint de disparaître. Certains vivent dans une fragilité, une précarité financière qui seraient inacceptables pour n'importe quel musicien de rang dans un orchestre de troisième zone. Pour le moment, l'État n'a pas de solution. Nous sommes hors structure, hors du système.<br>
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<font color=c0a778><big>Mais il a bien fallu créer des structures à un moment donné…</big></font><br>
— Une structure en France se crée et elle reste. Regardez par exemple ce que tente de faire le Ministre de l'Éducation. Essayer de faire bouger, changer, transformer, modifier quoi que ce soit est très difficile.<br>
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<font color=c0a778><big>Que pensez-vous du débat sur la nouvelle salle de concert parisienne qu'il faudrait ou ne faudrait pas construire ?</big></font><br>
— Ce qu'il faut surtout à Paris, ce sont des lieux de travail. Vous vous rendez compte qu'un ensemble comme le mien, qui a bientôt vingt ans, vit comme un SDF : je travaille deux jours et demi à la Sirène de Paris, ensuite je suis obligé de tout déménager pour terminer les répétitions à l'autre bout de Paris, en passant par une église désaffectée dans le XVIe arrondissement… C'est épouvantable. Il faut créer un lieu à Paris où l'on peut bénéficier de salles de répétition de toutes tailles, les louer. On n'a pas besoin d'une salle de 3 000 places. Entre la Cité de la Musique, Pleyel, le Châtelet, il y en a pour tous les goûts et toutes les musiques...<br>
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<div align=right><b>Propos recueillis par Bertrand Dermoncourt et Jérémie Rousseau</b></div></p>]]></description>
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    <author>Jérémie Rousseau </author>
    <pubDate>Mon, 12 Oct 2009 11:42:13 +0200</pubDate>
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