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Michel Foucault
Utopies et hétérotopies

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Réf. : IMV056
1 CD : 44:16 - ADD mono - Diffusion sur France Culture les 7 et 21 décembre 1966 - Notes en franç...

Paru le 21/06/2004

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Michel Foucault Utopies et hétérotopies


Michel Foucault (1926-1984)

Conférences radiophoniques sur France-Culture

Pierre Boulez
Le Soleil des eaux

Les Hétérotopies
Les contre espaces, lieux réels hors de tous lieux
L’hétérotopologie, science nouvelle
Juxtaposition d’espaces incompatibles
Découpages singuliers du temps
Systèmes d’ouverture et de fermeture spécifiques
Contestation du réel et source d’imaginaire

Le corps utopique
“Mon corps, utopie impitoyable”
Les utopies qui effacent le corps
Le corps et ses ressources propres de fantastique
Le corps, acteur principal de toutes les utopies
“Mon corps est toujours ailleurs”





« Ecrire, parler, intervenir dans l’espace, telle est sans doute depuis son institution par les Grecs, la forme canonique du travail philosophique », écrit le sociologue Daniel Defert dans le texte de présentation du disque. « Trois activités qui remplirent presque sans reste la vie de Michel Foucault ». Nous trouvons dans cet album la reproduction de deux conférences radiophoniques « Les Hétérotopies et l’Utopie du corps » diffusées sur France Culture les 7 et 21 décembre 1966 dans l'émission "Culture française" de Robert Valette. Il y parle de l'utopie et de son contraire, l'hétérotopie dont la science nouvelle, l'hétérotopologie, a désormais sa chaire à l'Université de Californie à Los Angeles créée par le géographe-urbaniste américian Edward Soja ! Discours lumineux d’intelligence.
Ce document représente une véritable création radiophonique de Michel Foucault, probablement unique.

L’espace s’écoute

Daniel Defert


Ecrire, parler, intervenir dans l’espace politique telle est sans doute depuis son institution par les Grecs, la forme canonique du travail philosophique. Trois activités qui remplirent presque sans reste la vie de Michel Foucault.
Déjà la spécificité, l’efficace intellectuelle, émotionnelle et sociale propre à chacun de ces registres d’action tend à s’estomper quand, après la mort, le livre devient le véhicule unique qui en rassemble et transmet toute trace, véhicule unique et homogène à l’œuvre écrite.
Ce risque de brouillage nous savions l’induire en entreprenant l’édition en 1994 des Dits et écrits qui arrachent à leur contexte éphémère trois cent deux textes. Nous le perpétuons avec la parution en cours de son enseignement au Collège de France. L’œuvre orale de Foucault où s’est élaborée la plupart de ses livres on peut l’entendre, mais pour un temps de plus en plus compté sauf pour la partie conservée par les soins de l’Ina, grâce aux innombrables cassettes anonymes qui l’ont enregistrée, piégée ou archivée. Y résonnent encore l’hésitation et la jubilation d’une pensée en train de se formuler, même si généralement un hâtif support papier en cadrait déjà la rigueur.

La philosophie mise en livre aurait cessé d’interpeller les hommes” notait Merleau- Ponty dans son Eloge de la philosophie.
Or nous tenons ici avec ces deux conférences de Foucault sur France-Culture des 7 et 21 décembre 1966, surtout avec la première désormais connue comme “La conférence sur les hétérotopies”, l’histoire véritable d’une interpellation. C’est en effet l’écoute inventive ce 7 décembre 1966 d’un architecte, Ionel Schein, figure de l’architecture française de la deuxième moitié du XXe siècle, qui lui assura son étonnant destin international.
Cette hétérotopologie que Foucault appelait à l’existence comme science nouvelle a désormais sa chaire à l’Université de Californie à Los Angeles créée par le géographe-urbaniste américain Edward Soja. Elle a aussi servi de fil rouge à l’International Bauausstellung, ou IBA, de Berlin lorsque ses urbanistes eurent à penser la rénovation et pourquoi pas, dès 1984, la réunification de Berlin ! Ils l’imprimèrent avec l’accord de Foucault quelques mois avant sa mort ; c’est ainsi qu’elle entra de son vivant dans son œuvre écrite, du moins dans une version assagie qu’il a réécrite en 1967, et nous allons voir pourquoi.

Comment ce texte a-t-il pu rester inexploré pendant vingt ans ? Comment n’a-t-on pas compris l’importance nouvelle de l’espace et de la spatialité ?” s’étonnait Edward Soja. C’est l’étrange histoire de cette cahotique réception d’une émission radiophonique que je veux raconter.

Les conférences du 7 et 21 décembre 1966 font partie d’une série consacrée à l’Utopie et la littérature présentée par Robert Valette sur France-Culture. Depuis l’Histoire de la Folie (1961) Foucault était devenu un familier des émissions culturelles. L’Ina conserve une cinquantaine d’enregistrements auxquels Foucault apporta sa contribution.
Mais ici, il ne débat ni avec ses pairs ni ne commente de grands textes ni ses livres. Il y eut bien, lors de l’émission originelle, insertion de citations d’écrivains lus par des comédiens, mais pour tenir les temps et respecter l’intitulé de la série. Nous avons là une véritable création radiophonique de Foucault, probablement unique. Avait-il un fil directeur manuscrit ? C’est probable mais comme dans le prononcé de ses cours au Collège, la rigueur d’une préparation écrite est mémorisée et s’oublie, une partie de la création est dans l’instant de son énonciation. Considérait-il les conférences radiophoniques comme un jeu de l’intelligence et de l’imagination, un pur plaisir ? Peut-être. D’où la longue amnésie qu’il sembla manifester envers cette conférence et le lent retour dans son œuvre comme portée par sa réception même.

Pourtant les thèmes majeurs non seulement de son imaginaire mais de sa philosophie en sont la substance. L’espace plutôt que le temps, or depuis Kant, ce qui pour un philosophe est à penser, c’est le temps : Hegel, Bergson, Heidegger. Le corps, dont la présentation dans la seconde conférence est en rupture totale avec le corps des phénoménologues, de Husserl à Merleau-Ponty : ce corps organisme lié au monde par des significations originaires que la perception des choses révélait, alors que le corps foucaldien de plus en plus important dans sa réflexion, à partir des années 75, ne cesse de s’assujettir, s’historiciser, s’érotiser, se désexualiser et résister. Non plus fondement d’un être dans le monde mais construction historique des rapports de pouvoir, qui deviendra si décisive pour comprendre le développement dans les années 80 des Gender and Queer Studies.
Le temps enfin, dont la conception foucaldienne est si brutalement incomprise en 1966 après la parution des Mots et les choses, sa discontinuité en temporalités hétérogènes, d’origine nietzschéenne, est pleinement perceptible ici.
La fiction enfin qui ne consiste pas à faire voir l’invisible “mais à faire voir combien est invisible l’invisibilité du visible. De là sa profonde parenté avec l’espace”.

Te souviens-tu du télégramme qui nous avait tant fait rire où un architecte voyait une nouvelle conception de l’urbanisme ? Mais ce n’était pas dans le bouquin, c’était finalement dans une conférence à la radio sur l’utopie. Ils me demandent de la refaire le 13 ou 14 mars.

Ecrite de Sidi Bou Saïd le 2 mars 67 cette lettre est le témoignage le plus ancien de la rencontre de Foucault avec le monde des architectes par la médiation de sa conférence. Il était peut-être dépité que ce fût sa conférence, et non le bouquin les Mots et les choses, paru quelques mois avant la conférence qui ait retenu l’attention ; c’était “du bouquin” que Foucault attendait qu’il provoquât des ruptures dans la pensée. Et ces ruptures furent assez fracassantes jusqu’au fracas de 1968 en tout cas, pour que Foucault en vint à quitter autant le tumulte de la gloire que celui des polémiques pour la sérénité du lumineux village de Sidi Bou Saïd. Hétérotopie vécue. Or c’est le livre qui parla d’abord des hétérotopies.

Le livre s’ouvrait sur la description d’une improbable encyclopédie chinoise inventée par Borgès où les animaux se distribuaient en quatorze classes de ce type :
a) appartenant à l’Empereur ; b) embaumés ; c) apprivoisés……. ; k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau ; l) et cætera ; m) qui viennent de casser la cruche…….. Ce “désordre qui fait scintiller les fragments d’un grand nombre d’ordres possibles”, Foucault l’avait baptisé hétérotopie. Le mot n’est pas forgé, il a une acception médicale ; il décrit en anatomie pathologique l’anomalie d’emplacement de cellules. Foucault l’opposait ici à utopie, étymologiquement non lieu et non pas eu-topie, bon lieu, comme on tend à le croire. Mais si les utopies racontent un lieu qui n’existe pas, elles se déploient dans un espace imaginaire “et par-là sont dans le droit fil du discours” car depuis le fond des temps le langage s’entrecroise à l’espace. La liste de Borgès au contraire arrête les mots sur eux-mêmes car “l’hétérotopie ruine non seulement la syntaxe des phrases mais celle moins manifeste qui fait tenir ensemble les mots et les choses.”

L’impossibilité où est notre pensée de penser l’hétéroclite radical de la classification de Borgès témoigne d’une limite de la pensée ; cette limite que l’on expérimente encore devant les classements propres aux cultures qui nous sont radicalement étrangères, comme lorsque Victor Turnier décrit comment les Ndembu de Zambie rassemblent dans une même classe les chasseurs, les veuves, les malades et les guerriers. Il décrit un système d’analogies entre des propriétés symboliques dont il nous faut bien tracer sur une page blanche les interconnexions pour en comprendre le système ou “espace de similitudes”. On ne peut penser sans le support d’un “espace d’ordre”, sans cette “zone médiane” que Foucault qualifie d’archéologique, en dessous de nos perceptions, de nos discours, de nos savoirs où s’articulent le visible et l’énonçable. Par conséquent utopie et hétérotopie sont deux modalités discursives qui contestent l’expérience ordinaire : l’utopie en se déployant dans un non lieu de l’espace, l’hétérotopie dans un non lieu du langage.

Foucault fit le 7 décembre 1966, à la radio, un tout autre usage de sa notion d’hétérotopie. D’abord elle ne relève plus d’une analyse des discours mais des espaces. Des lieux aussi hétéroclites que le miroir, le cimetière, la maison close ou le village de vacances polynésien à Djerba entrent dans une catégorie spécifique d’espaces-temps, que celui-ci soit fugace et unique comme l’espace-temps du voyage de noces, qu’il soit au contraire cumulatif de temporalités – comme la bibliothèque ou le musée. Ces unités spatio-temporelles ont en commun d’être des lieux où je suis et ne suis pas, comme le miroir ou le cimetière ; où je suis un autre comme en la maison close, au village de vacances ou à la fête. Ils ritualisent des clivages, des seuils, des déviations et les localisent.
Toutes les normes humaines ne sont pas universalisables : celles de la disciplinarisation du travail et celles de la transfiguration par la fête ne peuvent pas se dérouler dans la linéarité d’un même espace ou d’un même temps : il faut une forte ritualisation des ruptures, des seuils, des crises. Mais ces contre-espaces sont interpénétrés par tous les autres espaces qu’ils contestent : le miroir où je ne suis pas reflète le contexte où je suis, le cimetière est planifié comme la ville, il y a réverbération des espaces les uns sur les autres et pourtant discontinuités et ruptures. Il y a sinon universalisation de ces formes, du moins universalité de leur existence. Ils sont pris dans une synchronie et une diachronie spécifiques qui font d’eux un système signifiant parmi les systèmes de l’architecture. Ils ne reflètent pas la structure sociale ni celle de la production, ne sont pas un système socio-historique ni idéologique mais des ruptures de la vie ordinaire, des imaginaires, des représentations polyphoniques de la vie, de la mort, de l’amour, d’Eros et Thanatos.

L’hétérotopologie se donne comme une science naissante, science nouvelle en 1966. C’est en tout cas ce que perçut ce 7 décembre 1966 l’oreille de l’architecte, Ionel Schein.


Utopies et hétérotopies

Le Cercle d’études architecturales était animé entre 1960 et 1970 par Jean Dubuisson, son président, l’architecte du musée des Arts et Traditions populaires du Bois de Boulogne, et Ionel Schein qui repérait les conférenciers à inviter au 38, boulevard Raspail. C’était un des rares cercles de réflexion des architectes sans rien de corporatiste où Ionel Schein jouissait dans les années 50-60 de la flatteuse réputation d’agitateur d’idées et de “radicalisme en architecture”. Selon Jean Dubuisson c’est lui qui invita Foucault en 1967. Les conférences étaient prises en sténographie puis dactylographiées et remises aux membres du Cercle qui ne les éditait pas. Pierre Riboulet – architecte notamment de l’Hôpital Robert Debré – se rappelait le débat qui suivit sur Bachelard “dont nous sommes tous des pillards” avait déclaré Foucault. Il se rappelait les précautions oratoires du philosophe pour introduire son propos, son insistance sur son ignorance des préoccupations des architectes. Les références sont empruntées à l’histoire des sciences (Koyre, Bachelard), à la critique littéraire (J.P. Richard, Blanchot), à la psychanalyse existentielle (Binswanger) tous sujets à propos desquels Foucault avait déjà déployés ses “obsessions de l’espace”. Obsessions qui irritaient tellement à gauche à l’époque.

Cette même année 1967, Jean-Luc Godard dans La Chinoise faisait lancer des tomates par son héroïne, étudiante prochinoise interprétée par Anne Wiazemski, contre un exemplaire des Mots et les choses, livre qui symbolisait, alors par ses discontinuités abruptes de la pensée dans le temps, la négation de l’histoire, donc la négation de la possibilité de la révolution.

Les conceptions du Cercle d’études architecturales devaient beaucoup à Le Corbusier et au Bauhaus, à la rationalisation des formes et à la “lisibilité” de l’espace urbain conçu comme un texte ponctué de “repères” : espaces ou édifices. Un urbanisme progressiste, humaniste qui se soutenait de la charte d’Athènes et d’une rationalité croissante ou un urbanisme culturaliste pour lequel chaque forme est symbole et qui regarde avec nostalgie vers l’harmonie des villes passées : telles étaient les “idées régulatrices de la raison urbanistique” dont Françoise Choay rappelle les problématiques dans Urbanisme, utopie et réalités.

Si l’art baroque avait, selon Pevsner, rendu tangible le surnaturel, après 1968 l’espace urbain rendit soudain tangible le capitalisme. Les cloisonnements bâtis entre les classes, les sexes, les générations devinrent l’impensé du capital. Les espaces eux-mêmes disparaissaient sous la visibilité des rapports sociaux qui les produisaient. Dans le discours critique se profilait le rêve d’un espace dont on aurait ôté l’inscription du capital, comme Thomas More dans son Utopia imaginait quel serait le lien social si on soustrayait l’argent des rapports sociaux. Le discours architectural et urbanistique des années 70 se déploya dans l’utopie.

Dans cette passion généralisée pour une problématisation de l’espace urbain, Foucault est invité en 1972 à participer aux travaux du Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelle, ou Cerfi, qu’anime le psychiatre Félix Guattari, lequel termine par ailleurs avec Gilles Deleuze la rédaction de l’Anti oedipe. Avec le Cerfi et dans son séminaire du Collège de France, Foucault entreprend une généalogie des équipements collectifs – Si l’expression “équipement collectif” est récente, par contre celle de “machine à guérir” proposée par le médecin Tenon comme idéal de l’hôpital moderne en tenait lieu au XVIIIe s.

L’architecture hospitalière, écrit Tenon ne peut plus être de routine et de tâtonnements”, elle doit arrêter la contagion par la distribution des salles et des lits, la circulation de l’air, favoriser la dissociation des malades et des maladies, la surveillance des maladies et des personnels, manifester la hiérarchie du regard médical, tenir compte des besoins de la population. “Ce qui sert à guérir, ce n’est pas la régularité du tracé mais la justesse de l’architecture.” Le modèle doit être parfait – qu’on n’y puisse plus rien changer – fini, répétable. La justesse naît comme le rappelle Bruno Fortier, non plus de modèles esthétiques mais du traitement de questions distinctes : climatiques, démographiques, statistiques, hygiéniques, médicales, disciplinaires, qui ont chacune leur lieu d’émergence, leur nationalité, leurs promoteurs, qui répondent à une multiplicité de tactiques : techniques de surveillance, de production de savoir, d’effectuation de pouvoirs, de médicalisation et de santé publique. Elles ne peuvent être décrites comme les segments analogues ou répétés à l’infini d’un seul texte, d’un scripteur unique, mythique et unitaire : le capital.

Bien sûr, la machine à guérir incorpore des tactiques de surveillance repérées ailleurs, sous d’autres formes architecturales : les collèges, les casernes, tactiques et formes qui ont pu soutenir l’émergence de l’organisation capitaliste du travail, puis celle des vastes archipels du socialisme sibérien. Car on a affaire fondamentalement ni à des formes architecturales ni à des modes de production mais à des technologies de pouvoir. C’est dans la quête de ces “architectures machines” tellement ajustées à leurs objectifs, que Foucault devait redécouvrir ce qui en devint bientôt le paradigme dans son œuvre : Le Panoptique de Bentham.


Pouvoir, savoir, espace

C’est à partir de Surveiller et punir et de sa rapide circulation internationale – que les analyses foucaldiennes de l’espace reçoivent une visibilité nouvelle comme lieu d’une double articulation du pouvoir sur le corps de l’individu et du savoir au pouvoir. Plusieurs études s’ensuivent sur l’architecture de surveillance et sont publiées en Italie et en Grande-Bretagne principalement. Plus généralement sociologues urbains et aménageurs commencent à se référer à Foucault. A. Leaman écrit dans Environment and Planning que l’œuvre de Foucault est désormais importante pour les urbanistes planificateurs et architectes pour son analyse des qualités normatives des structures et des institutions. Sharon Zukin considère que la cité est désormais incluse dans les analyses d’une économie du pouvoir après la méthode développée par Surveiller et punir.

Tel est le nouveau contexte où réapparaissent les hétérotopies. À Venise d’abord en 1977, l’école d’Architecture publie la première étude sur leur usage possible dans une histoire des espaces, Il dispositivo Foucault rassemble des essais de M. Cacciari, F. Rella, M. Tafuri, G. Teyssot, sa couverture, reproduit un plan d’architecture panoptique pour un hôpital anglais. Les auteurs se réfèrent essentiellement à Surveiller et punir, et, à l’exception de Teyssot qui a assisté à la conférence de Paris, à un recueil de textes de Foucault sur le pouvoir, paru cette même année chez Einaudi, la Microfisica del potere. L’effet politique de ce recueil fut immédiat, conforté par la traduction de Rhizome de Deleuze et Guattari, qui deviennent les références théorico-politiques du mouvement dit “Autonomie”. C’est cet impact politique que les Italiens avaient baptisé “l’effeto Foucault”, qui est la cible de Il dispositivo Foucault.”

L’introduction au recueil écrite par F. Rella travestit d’abord les analyses foucaldiennes de la pluralité des relations de pouvoir en une “métaphysique du pouvoir”, d’un pouvoir abstrait, immatériel, supposé partout donc politiquement nulle part : “l’unique histoire des pouvoirs est une histoire des espaces à travers lesquels le pouvoir se montre”. Et s’appuyant sur l’article de Teyssot comme unique source de connaissance des hétérotopies, il poursuit : “le non lieu du pouvoir se tient au centre d’une infinité de localisations hétérotopiques.”

L’hétérotopie serait donc une donnée centrale chez Foucault, et l’hétérotopologie la phénoménologie de la dispersion anarchique du pouvoir. La conclusion de cette interprétation est attendue : “on ne combat plus le pouvoir, investi désormais dans une myriade de localisations [ou dispositifs] mais la tyrannie des théories globalisantes”. Et ces théories globalisantes, Rella les explicite en note : “l’effeto Marx.”

On peut d’emblée opposer à cette interprétation de Rella que jamais Foucault n’a décrit le Panoptique, cette articulation paradigmatique pour lui de l’espace et du pouvoir, comme hétérotopie. Paradoxalement, l’essai de Teyssot “Eterotopia e storia degli spazi”, le seul de la série à être consacré aux hétérotopies, ne se réfère pas à une analyse en termes de pouvoir mais à celle des discontinuités théorisées dans Les Mots et les choses. Teyssot réalise trois opérations, décisives, mais de niveau différent :
1) Il inscrit l’intervention foucaldienne des hétérotopies, jamais commentée jusqu’ici, dans une problématique générale de l’espace.
2) Il tire des travaux réalisés autour de Foucault sur les machines à guérir et l’habitat une proposition générale sur l’espace qui sera la doxa des années 80.
3) Il extrait de la méthode foucaldienne une épistémologie pour l’architecture. Teyssot part de la définition topologique des hétérotopies proposée en 1967 comme “contre-emplacements… où tous les autres emplacements réels d’une culture sont à la fois représentés, contestés et inversés” mais bizarrement, il en fait un usage taxinomique, celui de la préface des Mots et les choses. Il ne commente pas la conférence de 1967 mais met à l’épreuve sa valeur d’analyse en l’appliquant à un projet d’hôpital du XVIIIe siècle décrit par l’historien J.C. Perrot.
Le plan de cet hôpital répartit, comme un gril, en huit bâtiments distincts huit classes de pensionnaires aussi hétérogènes que les catégories d’animaux de l’encyclopédie de Borgès : a) les prisonniers à la demande de leurs familles ; b) les fous, les prisonniers par édit royal ; c) les enfants pauvres et légitimes de deux à neuf ans, les vieillards, les mendiants, les prostituées atteintes de maladies vénériennes ; d) les enfants bâtards de plus de neuf ans, etc. C’est l’incongruité du contenu qui désigne l’architecture comme hétérotopie et non le jeu d’opposition, ou de contestation, qualitative ou symbolique, des autres espaces que celui-ci institue par sa fonction, sa forme, ses ruptures.

L’usage que fait Teyssot de l’hétérotopie ne transcrit aucunement l’inscription profonde de la spatialité dans la totalité de l’existence humaine : l’hétérogénéité et la discontinuité des temps vécus, les seuils de la vie, les crises biologiques (initiation, puberté, défloration). Les spatialisations de la subjectivité sous toutes ses formes, de la maison close au sauna, et pas seulement les grandes fonctions de la charte d’Athènes, ont reçu dans toute culture une inscription dans des espaces, qui sont entre eux non pas dans un rapport de partage comme intériorité/extériorité, marge/centre, public/privé, mais dans un jeu formel de différenciation et de réverbération, en somme dans le registre de la communication. Aussi bien Rella qui fait de l’espace foucaldien le réceptacle neutre et continu des hétérotopies du pouvoir – conception globalisante – que Teyssot qui fait de l’hétérotopie l’articulation architecturale des incongruités du monde, – conception localiste – les deux manquent la troisième dimension, cette propriété de l’espace à se renvoyer à lui-même dans l’épaisseur d’un jeu formel et symbolique de contestation et de réverbération, dans une fragmentation qui n’est pas segmentation, ce “Thirding” que E. Soja théorise ainsi : “the Thirding as othering”.
Toutefois Teyssot conclut “Il faut avoir à l’esprit cette discontinuité temporelle pour comprendre la structuration discontinue de l’espace moderne” – c’est la leçon que retiennent les urbanistes de l’IBA de Berlin pour leur grande exposition au Martin Gropius Bau de 1984.

En juillet 1976, Foucault avait pour la première fois réévoqué sa conférence de 1967 dans un entretien sur le Panoptique de Bentham, publié en 1977. “Il y aurait à écrire toute une histoire des espaces qui serait en même temps une histoire des pouvoirs, depuis les grandes stratégies de la géopolitique jusqu’aux petites tactiques de l’habitat, de l’architecture institutionnelle, de la salle de classe ou de l’organisation hospitalière, en passant par les implantations économico-politiques. Il est surprenant de voir combien le problème des espaces à mis longtemps à apparaître comme un problème historico-politique… Je me souviens, il y a une dizaine d’années, avoir parlé de ces problèmes d’une politique des espaces et m’être fait répondre que c’était bien réactionnaire de tant insister sur l’espace, que le temps, le projet, c’était la vie et le progrès…”

Dans un nouvel entretien paru dans Skyline en 1982, revue américaine d’architecture, le philosophe rappelle ses obsessions de l’espace et “à travers ces obsessions je suis arrivé à ce qui est fondamental pour moi, les relations qui sont possibles entre le pouvoir et le savoir…” L’architecture et l’urbanisme ne constituent pas, dit-il, un champ isolable, “ils se mélangent avec de multiples pratiques et discours, mais l’espace est le lieu privilégié de compréhension comment le pouvoir opère.”

Inversement, Foucault bannit de la pratique de l’architecte toute espérance utopique : “les hommes ont rêvé de machines libératrices. Mais il n’y a pas par définition de machines de liberté. Il n’appartient jamais à la structure des choses de garantir la liberté. La liberté est une pratique. Rien n’est fonctionnement libérateur. La liberté est ce qui doit s’exercer, la garantie de la liberté est la liberté.”

Maître de son discours politique et épistémologique sur l’espace, Foucault laisse alors remonter son lointain concept d’hétérotopie : “soit dit par parenthèse, je me souviens avoir été invité par un groupe d’architectes, en 1966 (sic), à faire une étude de l’espace ; il s’agissait de ce que j’ai appelé, à l’époque, les “hétérotopies”, ces espaces singuliers que l’on trouve dans certains espaces sociaux dont les fonctions sont différentes de celles des autres, voire carrément opposées. Les architectes travaillaient sur ce projet et, à la fin de l’étude, quelqu’un prit la parole – un psychologue sartrien – qui me bombarda que l’espace était réactionnaire et capitaliste, mais que l’histoire et le devenir étaient révolutionnaires. À l’époque ce discours absurde n’était pas du tout inhabituel. Aujourd’hui n’importe qui se tordrait de rire en entendant cela.”

On ne peut qu’être frappé par cette longue anamnèse en deux temps : en 1976 remonte d’abord l’objection politique faite en 1967, en 1982 enfin le concept même d’hétérotopie ; en 1984 Foucault pouvait accueillir favorablement la réutilisation de sa conférence par l’Institut d’Urbanisme de Berlin. Les deux organisateurs de l’exposition, l’Allemand Johannes Gachnang et l’Italien Marco de Michelis connaissaient ce texte par une publication partielle en 68 dans Archittetura. Il consonnait étrangement avec la stratégie d’IBA, telle que l’expose un de ses deux responsables, J-P Kleishues (18) : de “mettre en œuvre l’idée d’une ville par fragments ; de parler d’architecture urbaine sans dresser d’abord un plan global d’urbanisme ; de respecter la variété historique et topographique berlinoise ; de penser la composition de la ville par îlots et même de confier à plusieurs architectes la reconstruction des logements d’un même îlot” : en un mot penser, anticiper la réunification de Berlin.

La traduction américaine se fit en 1986, parue d’abord dans la revue interdisciplinaire de Cornell, Diacritics, puis dans la revue d’architecture Lotus elle inaugurait une carrière nouvelle à partir d’une interprétation qualitative des “espaces autres”. On ne comprendrait pas cette carrière sans la simultanéité de la traduction des volumes II et III de l’Histoire de la sexualité à partir desquels Foucault devient une référence pour ce que les Américains nomment “politiques de l’identité”. Mouvements féministes, mouvement gai, groupes ethniques constituent le nouveau réseau d’inscription et l’évaluation nouvelle des hétérotopies. L’histoire des modes de subjectivation entreprise par Foucault traverse des textes comme The spaces that differences make de l’urbaniste Ed Soja, Gendered spaces de la féministe Daphne Spain, The new cultural politics of difference de Cornel West, ou du géographe Derek Gregory.

Lieu d’émergence de l’hétérotopie, l’analyse littéraire se la réapproprie avec Brian Mc Hale, Michel de Certeau, l’analyse filmique avec Giuliana Bruno et les arts plastiques. Foucault devient le passage obligé de toute analyse de l’espace, constate Soja.

Présentant les œuvres du plasticien cubain Felix Gonzalez-Torres, Nancy Spector décrit une expérience “d’environnement hétérotopique” réalisée à Manhattan. Sur vingt-quatre panneaux d’affichage publicitaire du mobilier urbain de Manhattan, Gonzalez-Torres a placardé le contre-espace que constitue l’immense photo en noir et blanc de l’intimité d’un lit ouvert. Dépouillement absolu d’un pur froissement de draps, empreinte légère de deux têtes dans le creusement des deux oreillers, où chacun peut projeter ou l’interruption du sommeil ou l’amour accompli, ou plus radical, l’avertissement de l’artiste : une décision de 1986 de la Cour Suprême autorise désormais la justice, dans tout Etat où la sodomie est encore un crime, à la poursuivre même entre adultes consentants ; en bref, l’intimité de l’espace privé du lit vient d’entrer dans l’espace public. Cette violence du privé dans l’espace public pourrait aussi révéler selon Spector une histoire plus intime : l’empreinte vacante du compagnon de l’artiste mort du sida.

Troublant retour d’un passage de la conférence radiophonique de 1966, qui disparut de la conférence réécrite pour les architectes en 67, où le philosophe évoquait comme première figure de l’hétérotopie le lit, le lit des parents que les enfants aiment à pénétrer dans un plaisir de transgression et de rêverie des origines. Ainsi la longue série des réinscriptions du texte foucaldien dans de multiples réseaux sociaux et stratégies n’a cessé à la fois d’en déployer les potentialités et d’accompagner la longue série des transformations de la figure sociale de son auteur.

Daniel Defert (mai 2004)
© Ina mémoire vive 2004 – Reproduction interdite

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