
Tout commence au pays du Matin calme, c'est en ce lieu, enfin sorti des années de guerre et en pleine reconstruction, que la belle voit le jour. Elle s'appelle Youn Sun Nah,
« l'Innocente ».
Son prénom se réfère à la légende coréenne de ce roi trop bon qui laissait les méchants gouverner à sa place. Fille d'un père, chanteur baryton, chef du choeur national de Séoul et d'une mère,
chanteuse également, actrice de comédie musicale, la jeune fille douta beaucoup d'elle même avant de se décider, sans doute pour son goût pour la chanson française et, en particulier, pour Juliette
Greco, à se présenter à un concours organisé par l'ambassade de France. A sa propre surprise, elle l'emporta. Ainsi vint-elle en France bénéficier de son prix, un an dans une école de musique. Elle
débarque tout d'abord à Lyon pour commencer l'apprentissage du français. C'est là qu'elle apprend l'existence, à Paris, du CIM (Centre d'information musicale), l'une des toutes premières écoles de
jazz en France. Youn Sun Nah découvre alors Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan et Billie Holiday. Très vite, elle comprend que cette manière américaine d'envisager la musique n'est pas la sienne. Un
ami, le chanteur Thierry Peala, l'incite à écouter d'autres artistes, à ouvrir son champ d'écoute. Il lui fait découvrir la chanteuse britannique Norma Winstone, ainsi que d'autres chanteuses et
chanteurs européens. Et là ! C'est la révélation. Elle découvre que le jazz n'est pas réductible aux seuls standards. Ses profs l'encouragent, ils ont vite compris que cette jeune fille vertueuse
et rieuse a un don naturel sans pareil. Les musiciens de son âge l'adoptent, des groupes se forment autour de sa lumineuse présence. Ceux qui la connaissent bien disent qu'elle doit à son éducation
protestante ce sens du travail, cet appétit de perfection. L'enregistrement de son premier album, en 2002,
Light for the people, conquiert le petit cercle des initiés et remporte, d'emblée,
un succès d'estime ; la radio TSF, la joue en playlist. Avec un premier groupe régulier, elle signe des albums qui consolide ce début de réputation. La Corée revendique cette chanteuse à l'aura
internationale. Mais c'est la rencontre avec le guitariste suédois Ulf Wakenius (qui participa au dernier quartet d'Oscar peterson), le contrebassiste Lars Danielsson, le percussionniste Xavier
Desandre-Navarre et la signature avec le label ACT qui la place définitivement sur orbite. Celles des grandes chanteuses de jazz. Elle enchaine trois albums qui sont autant de réussites,
Voyage en 2009,
Same Girl en 2010 et
Lento en 2013. Elle partage désormais son temps entre Paris et Séoul où elle est mariée avec le directeur artistique du plus grand festival
de jazz du monde, le Jarasum International Jazz Festival, qui se tient dans un stade devant 120 000 personnes ; on n'a jamais vu ça, nulle part. En Corée, sa célébrité est plutôt pop, elle y a même
enregistré un album, parfaitement traditionnel dans le genre soyeux, de standards avec cordes,
Down by love, en 2002, non distribué ici. Ses vrais disques,
« ceux où elle livre les mille
éclats de sa personnalité, de l'extrême tendresse, de la sensualité douce aux cris les plus fous poussés dans un aigu qui coupe comme du diamant » écrit le journaliste Michel Contat pour la
revue Télérama, c'est sur le label allemand ACT qu'elle les a publiés. Lento, qui paraît à présent, constitue le troisième volet d'une trilogie commencée en 2008 avec Voyage.
« Je n'ai pas de
concept », concède la chanteuse
« je suis tombée amoureuse de mes musiciens le jour où je les ai rencontré et j'ai encore l'impression que nous avons des choses à approfondir ensemble. De
disque en disque, je leur laisse une belle part dans la conception de mes albums. C'est une histoire commune »