Maria Yudina fut une très grande virtuose et une pédagogue qui forma des générations de musiciens de premier plan. Fervente orthodoxe, sa foi lui causa de nombreux problèmes avec les autorités
soviétiques, mais sa personnalité inflexible et quelques soutiens inconditionnels (shostakovitch, l'ami de toujours - mais aussi staline, eh oui) lui sauvèrent la mise. Ignorant superbement les
honneurs comme les persécutions, elle vécut volontairement dans le dénuement, ne possédant pas même un piano, prétendant que l'art doit être vécu dans la pauvreté et mis au service de Dieu. Elle
vivait entourée de chats. Elle s'affichait souvent avec une grosse croix orthodoxe sur des tenues sombres, la seul fantaisie vestimentaire qu'elle s'accorda à la fin de sa vie fut une paire de
chaussures de sport, qu'elle portait en concert. Elle fut régulièrement exclue des conservatoires où elle enseignait, à cause de ses positions ouvertement anti-soviétiques : "j'ai deux ennemis :
les miettes et le pouvoir des soviets" (disait-elle en essuyant la table). Sviatoslav Richter, le plus célèbre virtuose russe du 20ème siècle, la respectait humainement et l'admirait beaucoup
artistiquement. Il prétendit que ce qui la sauva, c'est qu'elle jouait volontairement le rôle de la folle du village, et que les puissants ne se méfient pas des fous. Richter rapporta les
anecdotes les plus étranges sur son compte : alors qu'elle était déjà âgée (et devenue très laide, cultivant son look de babouchka macabre) elle s'éprit d'un de ses élèves, qui s'enfuit épouvanté
par ses avances - la Yudina le poursuivit en brandissant un revolver qu'elle avait récupéré on ne sait où... Richter ne dit pas ce qu'il advint de l'étudiant - a priori il ne fit pas carrière...
Mais l'histoire la plus étrange sur Yudina est celle de sa relation avec Joseph Staline. Staline admirait l'Art de Yudina, et craignait ses colères - Yudina fut la seule personne qui lui adressa
ouvertement et continuellement des critiques. En pleine guerre, en 1943, Staline voulut qu'on lui jouat le disque du concerto n°23 de Mozart, joué par Yudina. Mais ce disque n'existait pas au
catalogue ! Qu'à cela ne tienne, Staline fit réveiller Yudina en pleine nuit chez elle, et elle dut enregistrer l'oeuvre séance tenante, en une seule prise (rem : l'enregistrement existe toujours
aujourd'hui !). Plus tard, Staline lui fit décerner un prix et une somme d'argent. Yudina déclina le prix dans une lettre restée célèbre, ou elle gronde Joseph pour ses péchés, et lui ordonne de
donner l'argent à ...des religieux dont il avait fait détruire le monastère ! La légende veut également que lorsque Staline mourut, le disque du concerto de Mozart était dans sa chambre, posé sur
le phonographe, prêt à être joué...
Ce qu'il faut retenir de Maria Yudina, au-delà de la légende, c'est qu'elle fut une interprète assez géniale, notamment de Bach et de Beethoven, même si elle n'aimait pas jouer les compositeurs
du passé. "La vieille musique est comme un musée... Il faut jouer les oeuvres de son temps." Et c'est ce qu'elle fit, défendant ses contemporains - notamment son ami Shostakovitch, qui souffrit
de la censure - mais aussi Bartok, Berg, Schönberg, Webern (elle fut la première à les jouer en URSS), Prokofiev, Stravinsky (qui était pourtant quasi interdit), Honegger, Krenek, Hindemith...
Dans ses disques on retrouve un jeu puissant, contrasté, engagé, vigoureux et rigoureux, bien loin du sentimentalisme de bien des virtuoses russes de son époque. Maria Yudina, une vraie
coquignolle elle aussi donc !