
Tout le monde, des grandes métropoles mondiales jusqu'au fin fond de la Patagonie et du Gobi, connaît
Ludwig van Beethoven. Car il est des créateurs dont les oeuvres sont tellement célèbres
qu'il n'est point besoin de les nommer
in extenso pour que le monde entier sache de quoi il s'agit.
LA Cinquième,
LA Neuvième, ce sont les
Cinquième et
Neuvième
symphonies, celles de
Beethoven et de personne d'autre, même si des brouettes de compositeurs ont également écrit des cinquièmes et des neuvièmes. Mieux encore, la simple évocation de
« Pom-pom-pom-pooooom », ou même quatre coups frappés sur n'importe quelle surface y compris la moins musicogène, suffisent à figurer le début de
LA Cinquième. Prodigieuse
reconnaissance que voilà, mais hélas, le pauvre
Beethoven n'en profita guère : à son époque, ses oeuvres étaient généralement considérées comme des sauvageries, taxées d'injouables par des
orchestres (souvent médiocres, il faut le préciser), méprisées par le public de consommateurs musicaux qui, certes, acceptaient Beethoven au titre de grand pianiste, mais un pianiste dont la
musique n'était pas fréquentable.
Pianiste, il le fut en effet, célébrissime virtuose même, mais il n'avait pas trente ans lorsque s'insinua chez lui cette surdité qui devait devenir totale vingt ans plus tard - la pire des
afflictions qui puisse toucher un musicien. Le premier effet fut qu'il dut cesser de se produire en public comme pianiste ; c'est donc exclusivement vers la composition qu'il se tourna, écrivant
dès les années 1800 chef-d'oeuvre sur chef-d'oeuvre, d'intenses moments d'avant-garde dans lesquels il pourfendait lentement mais sûrement toutes les certitudes, tous les standards, toutes les
règles, toutes les traditions de la musique d'alors, pour écrire un oeuvre dont la modernité perdure jusqu'à nos jours. Parmi les premières immenses déviations à la tradition, il faut citer la
Troisième symphonie de 1804, avec sa
marche funèbre parfois jouée pour des funérailles nationales - initialement,
Beethoven avait dédié la symphonie au général Bonaparte, grand
timonier de l'après-Révolution française, mais une fois que Bonaparte se fût métamorphosé en impérial Napoléon Ier, le compositeur, peu favorable aux mascarades couronnées, raya rageusement le nom
du Premier Consul (cassant sa plume et trouant le papier au passage) et remplaça l'envoi par l'indication « à la mémoire d'un grand homme ».
Tout épris de liberté sociale qu'il fût,
Beethoven n'eut d'autre choix que de côtoyer la haute société viennoise de son époque, la seule à même d'entretenir ses aspirations musicales :
plusieurs mécènes se relayèrent pour lui passer des commandes, l'inviter à séjourner dans leurs domaines, à se produire en public lorsqu'il le pouvait encore, ou encore à souscrire à l'édition de
ses partitions - une solide source de revenus pour le compositeur. Cette soumission
de facto à l'aristocratie, qui pourtant considérait
Beethoven presque comme l'un des leurs et lui
passait ses éternelles colères et insolences (le privilège du fou et de l'artiste ;
Beethoven pompait les sires mais refusait de leur cirer les pompes !), dut lui tirer bien des larmes de
rage, auxquelles s'ajoutaient celles, mille fois plus amères, versées sur la triste vie d'homme que lui infligeait la surdité. Amusant paradoxe dans l'attitude de
Beethoven pourfendeur de la
noblesse et des privilèges : certes, il n'avait jamais
prétendu appartenir à l'aristocratie, mais n'a jamais non plus contredit ceux qui le croyaient. Son nom, d'origine flamande, comporte
un «van» indiquant simplement que la famille était d'origine rurale ; dans son cas précis, « beet hofen » ne signifie rien de plus que « champ de betteraves », et le «van» ne comporte aucune des
implications aristocratiques de la particule nobiliaire «von» en allemand. On imagine l'humiliation de
Ludwig du Champ-de-Betteraves le jour où une cour de justice, réservée aux membres de
l'aristocratie, se défaussa d'un dossier le concernant en le mettant entre les mains d'une cour pour roturiers.
Dès 1802, alors qu'il n'avait que 32 ans, il rédigea un extraordinaire document, connu sous le nom de
Testament de Heiligenstadt, une véritable auto-psychanalyse destinée non pas tellement à
ses contemporains mais plutôt à lui-même ; aussi, sans doute, à la postérité. En voici quelques larges extraits :
«
Hommes qui me croyez haineux, intraitable ou misanthrope, et qui me représentez comme tel, combien vous vous méprenez sur moi. Vous ignorez la cause secrète de ce qui vous semble ainsi, mon
cour et mon caractère inclinaient dès l'enfance au tendre sentiment de la bienveillance, même l'accomplissement de grandes actions, mais considérez seulement que depuis six ans un état déplorable
m'infeste, aggravé par des médecins insensés, et trompé d'année en année dans son espoir d'amélioration. Finalement condamné à la perspective d'un mal durable, alors que j'étais né avec un
tempérament plein de vie, j'ai dû tôt mener ma vie dans la solitude, et si j'essayais bien parfois de mettre tout cela de côté, oh ! comme alors j'étais ramené durement à la triste expérience
renouvelée de mon ouïe défaillante, et certes je ne pouvais me résigner à dire aux hommes : parlez plus fort car je suis sourd, ah ! comment aurait-il été possible que j'avoue alors la faiblesse
d'un sens qui, chez moi, devait être poussé jusqu'à un degré de perfection plus grand que chez tous les autres, un sens que je possédais autrefois dans sa plus grande perfection, dans une
perfection que certainement peu de mon espèce ont jamais connue. Et mon malheur m'afflige doublement, car je n'ai pas le droit au repos dans la société humaine, aux conversations délicates, aux
épanchements réciproques ; presque absolument seul, ce n'est que lorsque la plus haute nécessité l'exige qu'il m'est permis de me mêler aux autres hommes, je dois vivre comme un exilé, à l'approche
de toute société une peur sans pareille m'assaille, parce que je crains d'être mis en danger, de laisser remarquer mon état - c'est ainsi que j'ai vécu les six derniers mois, passés à la campagne
pour ménager autant que possible mon ouïe. Mais quelle humiliation lorsque quelqu'un près de moi entendait une flûte au loin et que je n'entendais rien ; de tels événements m'ont poussé jusqu'au
bord du désespoir, il s'en fallut de peu que je ne mette fin à mes jours. C'est l'art et seulement lui, qui m'a retenu, ah ! il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir fait naître
tout ce pour quoi je me sentais disposé, et c'est ainsi que j'ai mené cette vie misérable - vraiment misérable ; un corps si irritable, qu'un changement un peu rapide peut me faire passer de
l'euphorie au désespoir le plus complet - patience, jusqu'à ce que l'impitoyable Parque décide de rompre le fil, peut-être que cela ira mieux, peut-être non, je suis tranquille - être forcé de
devenir philosophe déjà à 28 ans, ce n'est pas facile, et pour l'artiste plus difficile encore que pour quiconque.» (Ludwig van Beethoven, Heiligenstadt, le 6 octobre 1802)
Quatre jours plus tard, il ajoute au bas de la dernière page : «
Ainsi je te fais mes adieux - et certes tristement - oui, à toi, espérance aimée que je portais avec moi jusqu'à présent -
l'espérance d'être guéri au moins jusqu'à un certain point - elle doit maintenant me quitter complètement, comme les feuilles d'automne tombent et se flétrissent, elle aussi est morte pour moi,
presque comme je suis venu ici - je m'en vais - même le grand courage qui m'animait souvent durant les beaux jours d'été - il a disparu - ô Providence ! - laisse-moi une fois goûter la joie d'un
jour pur - cela fait si longtemps que la résonance intérieure de la vraie joie m'est étrangère - oh ! quand - oh ! quand, ô Dieu ! pourrai-je dans le temple de la nature et des hommes l'éprouver à
nouveau ? - Jamais ? - Non - oh ! cela serait trop difficile. ». Peut-être, à la lecture de ce touchant et romantique document, l'on comprendra un peu mieux les raisons de son attitude
antisociale, irascible, bourrue : on le serait à moins. C'est d'ailleurs au retour de Heiligenstadt que
Beethoven ouvrit sa musique sur de nouveaux horizons, ceux de la révolte totale contre
toutes les traditions, ceux du définitif génie immense, immortel, universel. Serait-il devenu l'un des deux ou trois plus grands compositeurs de l'humanité s'il n'avait été frappé de cette tragique
surdité ?
La
Cinquième symphonie, encore plus avant-gardiste, et appartenant dorénavant à l'impérissable patrimoine de l'humanité, passa inaperçue lors de sa création en 1808 : trop difficile, trop
longue, trop révolutionnaire, sans oublier que le compositeur s'était mis l'orchestre à dos avec ses exigences et sa fureur - en plus de quoi il régnait une température glaciale dans la salle et le
concert dura plusieurs longues heures,
Beethoven ayant décidé de présenter le maximum de ses oeuvres en une seule soirée. Autre chef-d'oeuvre, la
Septième et son déchirant mouvement
lent qui a fait les délices d'une bonne vingtaine de cinéastes qui l'ont intégrée dans leurs films, témoignage de la puissance évocatrice de cette musique. Enfin la
Neuvième, dans laquelle
Beethoven adjoint à l'orchestre un grand choeur et quatre chanteurs pour le mouvement final,
L'Ode à la joie, un moment tellement universel qu'il est devenu l'hymne officiel de
l'Union Européenne - et la bande-son de mille publicités, jingles, sonneries de téléphone portable, jeux tels que Euromillions, la liste est infinie.
Autre grand groupe d'oeuvres dont beaucoup ont bouleversé le genre, les
Sonates pour piano. Certaines ont également acquis le statut d'icônes de l'humanité, en particulier la
Clair de
Lune, l'
Appassionata et la
Waldstein. Ces noms n'ont jamais été attribués par
Beethoven : ce sont des «trucs» d'éditeur de l'époque qui espéraient ainsi, à juste titre,
accrocher l'attention des acheteurs potentiels de ces partitions. Soit dit en passant, ces mêmes titres sont encore utilisés par les éditeurs phonographiques qui savent pertinemment que
Sonate
au Clair de lune est bien plus vendeur que
Sonate pour piano n° 14 en ut dièse mineur Op. 28/2. Dans ses sonates également, surtout les plus tardives,
Beethoven fait preuve d'un
avant-gardisme féroce et inclassable : personne avant lui n'avait jamais osé ainsi torturer le piano pour en tirer ces sonorités inconnues, ces accords sauvages et barbares, ces enchaînements
«interdits» par la tradition, ces architectures extravagantes et géniales, et ces fusées digitales d'une difficulté telle que l'on dut attendre l'arrivée du grand virtuose Liszt, vingt ans plus
tard, pour enfin leur rendre pleinement justice. De nos jours encore, les pianistes qui s'attaquent à l'
Op. 111, sa dernière sonate pour piano, ne le font pas sans un sentiment de
quasi-religieuse déférence mêlée d'une once d'incompréhension.
On pourrait ainsi dérouler pendant des heures la liste des oeuvres de
Beethoven qui ont définitivement chamboulé le genre auquel elles appartiennent : après ses derniers quatuors à cordes,
impossible de revenir à la forme ancienne et seuls ceux de Bartók (disent les spécialistes autoproclamés) transportent enfin le genre dans une nouvelle sphère, cent ans plus tard. ; la
Missa
solemnis est la messe des messes, inégalée dans sa spiritualité. ; les
Bagatelles pour piano, qui sont tout sauf des bagatelles malgré leur intense brièveté, ont pavé la voie à une
nouvelle conception de la miniature pour piano. En réalité, peu importe, il n'y avait pas de la part du génial sourd la moindre intention de briser quoi que ce soit : il suivait sa nature et sa
nature fut tout simplement celle d'un Titan.
© Qobuz 02/2013