
Keith Jarrett est l'un des musiciens majeurs et décisifs de ces cinquante dernières années. On lui doit le disque de piano solo le plus vendu au monde, le fameux «
Köln Concert ». Interprète capable de tout jouer, classique (Mozart, Bach, Haendel, Chostakovitch,.), folk, pop, jazz, il est surtout un improvisateur unique. Musicien hors-norme (il joue également du clavecin, de l'orgue, du saxophone, de la batterie, des percussions, de l'harmonica, de la guitare, il compose et chante), son influence est déterminante sur les pianistes du dernier quart du siècle dernier et semble être également prépondérante sur ces deux premières décennies. Il est l'auteur de plus de quatre vingt disques en tant que leader.
Keith Jarrett, descendant d'écossais et de hongrois, est né le 8 mai 1945, il est l'aîné de cinq garçons d'une famille de la classe moyenne de la banlieue d'une ville de la Pennsylvanie minière (Allentown, USA). C'est un enfant prodige qui commence à jouer du piano dès ses trois ans. Il donne son premier concert à sept ans et un récital de ses propres compositions à dix-sept. Il déménage ensuite à Boston pour étudier brièvement au Berklee College Of Music. Il séjourne quelques temps à Paris afin de poursuivre ses études, il envisage même, un temps, d'étudier avec Nadia Boulanger mais revient bien vite aux Etats-Unis, dès 1964, gagné part la fièvre du jazz et la vie trépidante new yorkaise. Cette année-là, on l'entend auprès des vétérans du jazz au Village Vanguard, il enregistre son premier album en tant que sideman de
Don Jacoby And The College All Stars, collabore avec Roland Kirk, Tony Scott, etc., puis intègre le fameux orchestre d'Art Blakey, les
Jazz Messengers. Il subsiste un seul disque de ce passage avec le légendaire batteur : «
Buttercorn Lady », enregistré en public au célèbre phare d'Hermosa Beach.
Art Blakey est bien connu pour révéler la jeune génération des musiciens (il aura accueilli au sein de ses différents groupes : Benny Golson, Lee Morgan, Freddie Hubbard, Wayne Shorter, puis plus tard, Wynton Marsalis, etc.). Keith reste dans cet orchestre jusqu'en 1966. Mais c'est sous la coupe du saxophoniste Charles Lloyd, alors très en vogue, que le pianiste va se faire connaître d'un très large public en cette année 1966. Le quartet de Lloyd (avec Cecile McBee ou Ron McClure à la contrebasse et, déjà, Jack DeJohnette à la batterie) reflète la diversité des changements qui s'opèrent dans le jazz et la musique populaire en général. Il rencontre un succès mondial aussi bien sur scène que sur disque. Le saxophoniste et chef d'orchestre, pleinement conscient de la valeur de son « génial » poulain, lui laisse de longues plages solo en concert afin d'exister pleinement. Son aura fait souvent de l'ombre au leader mais le saxophoniste s'y retrouve car le pianiste participe largement du succès mondial du groupe. Keith Jarrett le quitte en 1968 pour enregistrer son premier album solo «
Restoration Ruin» sur le label Vortex.
Sur cet album, il s'exprime en re-recording aussi bien au piano qu'au saxophone soprano, à l'harmonica, à la batterie, à la guitare et même au chant. Un album étrange dans sa discographie ou le musicien fait plus appel à son goût pour les musiques folk et pop qu'au jazz pour lequel on avait l'habitude de venir l'écouter. Mais il préfigure son ouverture d'esprit et son goût pour les musiques de son temps. La même année, il enregistre pour Atlantic un premier album en trio, «
Life Between The Exit Signs », avec Charlie Haden à la contrebasse et Paul Motian à la batterie.
Ce groupe deviendra très vite un quartet avec l'addition du saxophoniste, Dewey Redman. Il perdurera onze ans, s'imposant comme un groupe référence en terme de jazz contemporain.
Keith Jarrett est sideman de différents groupes au début des années 70 dont le fantastique groupe de Miles Davis (qui a déjà révélé d'autres pianistes majeurs dont Bill Evans, Herbie Hancock ou Chick Corea). Ainsi on le retrouve à l'orgue et au piano électrique chez Miles Davis entre 1970 et 1974, témoins «
Live At The Fillmore » (que l'on trouve également en vidéo),
« Live /Evil », « Get Up With It » et
« The Cellar Door Session 1970 » (ce dernier, issu en 2005).
Ces années-là, on l'entend comme sideman sur d'autres albums auprès des Airto Moreira, Barbara & Ernie, Donal Leace, Marion Williams With John Murtaugh's Orchestra, Freddie Hubbard, Lee Konitz, Jan Garbarek, etc.
En 1971, Keith Jarrett signe brièvement sur le label Atlantic. On distinguera deux albums fort intéressants, un duo avec le vibraphoniste Gary Burton «
The Mourning Of A Star » (1971) et «
Expectations » (1972), enregistré avec Sam Brown et Airto. Cette même année, Keith rencontre un tout jeune producteur allemand, Manfred Eicher . Ce dernier vient de créer le label ECM (pour «
Edition of Contemporary Music »). De leur première rencontre né un album solo, «
Facing You ». Leur association est l'une des plus productives entre un producteur et son artiste. Mais avant de s'engager à vie avec ce producteur, Keith Jarrett continue ses engagements avec Atlantic. Ainsi retrouve t-on un «
Birth » en quartet avec Dewey Redman en 1971 et «
El Juicio : The Judgement » en 1975.
Ce même orchestre enregistre également pour le label Impulse ! «
Fort Yawuh » en 1973, «
Treasure Island » en 1974, «
Death And The Flower » et «
Backhand » en 1975, «
Mysteries » en 1976, «
Byablue » en 1977 et «
Bop Be » en 1978.
Une compilation, sortie en 2006, regroupent les meilleurs enregistrements Impulse ! sous le nom « The Story Of Keith Jarrett »
L'horizon du pianiste s'élargie considérablement au début des années 70, en même temps que son association avec ECM s'approfondie. En 1972 sort : «
Ruta And Daitya », un album enregistré en duo avec le percussionniste Jack DeJohnette, puis, l'année suivante, un disque qui laisse présager de l'importance que prend ce pianiste dans le panorama des improvisateur de génie : «
Solo Concerts : Bremen & Lausanne ».
En 1975, c'est un coup de maître : sort un double vinyl 33 tours à la pochette blanche, désormais célèbre : «
The Köln Concert ». Cet album sera emblématique de son époque, s'ouvrant à un large public, populaire, et sera la meilleure vente pour un disque de piano solo.
On comptabilise pas moins d'une douzaine d'enregistrement de Keith Jarrett en piano solo, et chaque fois, l'auditeur est surpris de l'invention de cet improvisateur hors-norme, capable de se renouveler à l'infini.
À cette époque, Keith Jarrett s'intéresse de plus prêt aux musiciens européens. On l'entend, entre autres, à Paris dans ce célèbre club de jazz de la rue de la Huchette, «
Le chat qui pèche » aux cotés du batteur Aldo Romano, du contrebassiste Gus Nemeth (ou de Jean-François Jenny-Clarke). Il fonde ensuite son fameux quartet européen en compagnie de Jan Garbarek au saxophone, Palle Danielsson à la contrebasse et Jon Christensen à la batterie. Leur premier album «
Belonging » paraît en 1974.
Simultanément, Jarrett continue son quartet américain et ses expérimentations musicales. «
In The Light », réalisé en 1974, est un double album où le pianiste-compositeur présente son intérêt pour la musique classique contemporaine. Ses compositions montrent la diversité et la richesse de son écriture et sa capacité à orchestrer avec un quatuor à cordes, avec un quintet de cuivres, ou des formules plus osées : «
Crystal Moments » est une pièce pour quatre violoncelles et deux trombones. On l'entend également sur deux albums qu'ils co-dirige avec le saxophoniste norvégien Jan Garbarek : «
Luminescence » (1975), où les deux leaders sont entourés d'une section de cordes, et le populaire «
Arbour Zena », qui comprenait Charlie Haden à la contrebasse et un orchestre de chambre.
Enregistré en 1976, parait «
Hymns, Spheres », soit l'intégralité de l'enregistrement solo de Keith Jarrett sur l'orgue de l'abbaye bénédictine d'Ottobeuren. A l'époque de sa parution, certains journalistes font la comparaison avec les musiques de Ligeti, Messiaen ou Reger. Ces enregistrements démontrent surtout l'essence même de la créativité et de la musique de Jarrett.
«
My Song » qui sort en 1978 sur ECM, après les plus difficiles d'accès «
Bop-Be » et «
The Survivor Suite », rassure les amateurs de jazz à la recherche d'une musique plus consensuelle. Malgré le succès de ce quartet européen, la collaboration avec le saxophoniste norvégien s'interrompra en 1979 avec ce double live : «
Eyes Of The Heart ».
Un live inédit sortira en 2012 : «
Sleeper » prouvant encore la créativité et la fraicheur de ce quartet à la personnalité unique.
Un album est déterminant pour la suite de l'ouvre de Jarrett : «
Celestial Hawk : For Orchestra, Percussion And Piano », le pianiste mène un travail personnel sur le pulsionnel dans la musique, un travail de composition spontanée en terme de musique contemporaine. Cette année-là, son quartet européen publie «
Nude Ants » enregistré à New York, au Village Vanguard et «
Sacred Hymns », un album de piano solo sur les compositions du philosophe, métaphysicien et musicien, Georges Ivanovitch Gurdjieff.
En 1983, Jarrett débute une collaboration qui perdure encore aujourd'hui, trois décennies plus tard, le trio avec le contrebassiste Gary Peacock et le batteur Jack DeJohnette. Un trio né à l'origine pour un album sous le nom du contrebassiste, «
Tales Of Another », et sur la suggestion du producteur, Manfred Eicher.
Sous le nom de
Keith Jarrett Trio, sont produites trois sessions initiales, deux sur un répertoire de standards, le troisième consacré à une improvisation totale en trio : «
Standards Vol.1 », « Standards Vol.2 » puis «
Changes ». De disques en disques, ce trio alternera entre interprétations des standards du jazz (compositions des librettistes de Broadway ou de compositions de jazzmen) et d'improvisations libres. Parmi les meilleurs enregistrements, on distinguera, «
Standards Live » en 1986, et «
Changeless » en 1989.
Jarrett signe deux albums très personnels dans les années 80, le double «
Spirits » en 1986 le présente jouant en re-recording du piano, de la flûte, du saxophone soprano, de la guitare et des percussions, le second, «
Book Of Ways » en 1987, a totalement été enregistré au clavicorde (un précurseur du piano-forte).
En 1988, Jarrett commence une série d'enregistrements de musique classique. Le premier est consacré à Jean-Sébastien Bach, suivi l'année suivante, des variations Goldberg.
Quelque soit l'exigence du travail de la musique classique au clavier, Keith Jarrett n'en abandonne pas pour autant le jazz. Il clôt la décennie avec son quartet européen avec «
Personal Mountains » et son trio américain avec «
Changeless », en 1989.
Les années 90 sont très denses. Alors que sort un premier album en solo pour ouvrir ces années 90, «
Paris Concert », le trio est en tournée. Ils enregistrent un hommage à Miles Davis intitulé «
Bye Bye Blackbird ». Cela dit, l'essentiel de ces cinq années à venir est essentiellement consacré à l'enregistrement de disques classiques. Citons des albums consacrés à Haendel, des sonates de Bach, les deux disques avec la flûtiste à bec, Michala Petri ; citons également l'album lauréat des Awards «
Shostakovitch : 24 Preludes and Fugues Op. 27 » en 1992, les suites françaises de Bach en 1993, l'interprétation des trois sonates pour viole de gambe et clavecin de Kim Kashkashian en 1994, ainsi qu'un album entièrement dédié à Mozart avec l'orchestre symphonique de Stuttgart sous la direction de Dennis Russell Davies.
En 1995 paraît un coffret de six CD consacré au séjour de trois jours, en 1994, du trio au Blue Note de New York
C'est pendant la tournée du trio en 1996 que Keith Jarrett apprend qu'il est touché par le syndrome de fatigue chronique qui affaiblit ses muscles. Il se bat trois ans durant avec cette maladie due à une infection bactérienne parasitaire.
Keith Jarrett émerge de cette période de silence avec un solo magnifique proposé au public en 1997 mais enregistré à Milan « La Scala » en 1995. Sort quelques mois plus tard le « Tokyo '96 » en 1998.
Au cours de sa maladie, en 1997, Jarrett rassemble ses forces et enregistre un sublime album solo, dans son studio personnel, chez lui, sur son piano, «
Melody At Nigth, With You ». Il s'agit d'interprétations courtes de ballades, de chansons folkloriques, de standards de jazz et d'un original. C'est peut-être son enregistrement le plus intime. L'album sort en 1999, année où il reprend ses tournées en trio. Première version du Jarrett du 21e siècle avec la sortie de «
Whisper Not » enregistré durant cette tournée.
En 2004, le pianiste reçoit le «
Leonie Sonning Music Award ». Cette distinction prestigieuse est habituellement décernée à des compositeurs et interprètes de musique classique. Miles Davis était le seul musicien de jazz à l'avoir reçue. Durant ces quatre premières années du nouveau siècle, le trio tourne et enregistre abondamment. ECM sort régulièrement des albums témoins de ces concerts enregistrés de part le monde. Sort successivement :
« Up For It », « The Out Of Towners », « Inside Out » et
« Always Let Me Go », ces deux derniers albums sont des concerts entièrement improvisés (sans répertoire pré-défini).
En 2007, pour célébrer les 25 ans du trio, ECM présente : «
My Foolish Heart : Live At Montreux ». Dans la foulée, un solo en registré à New York : «
The Carnegie Hall Concert ». En 2008, le label allemand propose un concert de 1990, «
The Cure », un des tous premiers concerts du trio qui allait symboliser les années à venir.
En 2009, «
Jasmine » est un duo avec son ancien compagnon des premiers jours, le bassiste Charlie Haden, duo enregistré à la maison. Si l'album «
Paris / London, Testament » avait souligné en 2008, le divorce d'avec sa femme depuis trente ans, Rose-Anne, «
Rio », en 2011, célèbre le retour à la joie, au bonheur et à l'amour, une ode offerte à sa nouvelle compagne. Qobuz écrit : «
La musique qui émerge ici sur le vif possède une intensité lyrique hors du commun qui se décline en quinze courtes pièces. Elle offre également de grandes qualités introspectives, embarquant l'auditeur dans un voyage intime et unique dès les premières mesures ».
En 2012, ECM fouille encore dans ses trésors cachés et sort «
Sleeper : Tokyo, April 16th, 1979 », un concert solaire avec le quartet européen de Keith avec Jan Garbarek.
2013 est salué par un nouvel opus en trio, «
Somewhere », concert enregistré à Lucerne. Ses qualités sont toujours présentes, délicatesse du touché, jeu inspiré par le jazz mais qui n'en néglige pas pour autant la folk ou la pop. Stylistiquement, Keith Jarrett a subit de nombreuses influences, de Bill Evans à Paul Bley en passant par Cecil Taylor, mais c'est d'Ahmad Jamal que le pianiste se revendique volontiers. Passé ces inclinaisons de jeunesse, le musicien à ouvert son jeu à d'autres musiques, la musique folk et le free jazz avec Charles Lloyd, le gospel (avec Marion Williams), le ragtime, le stride, le bop, le jazz rock, la musique ethnique puis la musique classique. Il est devenu l'un des très rares interprètes a s'exprimer avec un égal bonheur sur tous ces terrains. ! Il intervient sur le domaine de la musique classique à deux titres, comme interprète (Bach, Mozart, Haendel, Chostakovitch, etc.) et comme compositeur où des influence autant baroques que contemporaines (Debussy) peuvent se faire ressentir.
Son instabilité corporelle sur scène face à son clavier et ses fredonnements et cris audibles en concert et sur ses enregistrements témoignent d'une relation fusionnelle avec la réalisation de sa création. Keith Jarrett, lui, définit son jeu par la transe, un état d'esprit, un comportement essentiel pour l'exécution de son art. «
Mon but serait que ma vie ressemble de plus en plus à l'univers. Il doit y avoir des chocs » raconte t-il à Howard Mandel dans le So Jazz de janvier 2010.