Unir l'esprit rétro-futuriste de l'electronica évanescente et apaisée de Boards of Canada, le surréalisme du collectif avant-hip hop cLOUDDEAD et le meilleur de la pop, du rock et du hip hop de
ces 5 dernières années, c'est le pari réussi de Boom Bip alias Bryan Charles Hollon, jeune producteur américain d'une trentaine d'annéeS signé chez Lex Records, l'ex-division hip hop de Warp
records (la séparation est consommée entre les deux structures depuis 2005).
Parler de Boom Bip revient, une fois encore, à aborder le sujet du krautrock, ce rock expérimental allemand, pionnier électronique des années 70 (Can, Faust, Neu! , Cluster…) et du post-rock, son
ultime héritier, né sur les cendres de la scène hardcore instrumentale de Washington D.C. et de Chicago (Brise Glace, Slint, Tortoise…). Du post-rock, Seed to Sun, le premier album de Boom Bip,
en est gorgé. Le son des guitares folk répond au rythme et aux saccades de l'electronica et du hip hop dans une veine proche des trublions du collectif de hip hop mutant, Anticon. Un label dont
Bryan Hollon se sent proche, puisqu'il édite en 2000, soit deux ans avant son premier effort solo, Circle, un CD hanté par la magie vaudou, sur lequel le MC expérimental Dose One pose son
inimitable flow geignard.
On le dit peu, mais le hip hop electronica mutant de Boom Bip doit plus au (post)rock, voir au rock tout court, qu'aux véritables canons du hip hop originel. Il était donc logique, dans cet
esprit néo-psychédélique, de voir les variations ondulatoires de Boards of Canada, les errances de cLOUDDEAD, la mélancolie pop de Lali Puna, la tension de Mogwai, le post-rock mathématique de
Four Tet et l'iconoclasme halluciné de Venetian Snares ("The Unthinkable") se frotter aux compositions subtiles du jeune prodige américain. C'est ainsi que tous ces groupes viendront
réinterpréter les compositions de Boom Bip sur son second album, Corymb. Depuis Seed to Sun, "code source" de quasiment tous les titres de cet album, on avait bien compris la filiation entretenue
par l'Américain avec les scènes de l'avant-garde européenne et de la drone music anglo-saxonne. Sur son Corymb de superbe facture, il ne manque en effet que Jim O'Rourke pour venir compléter le
portrait de famille des amateurs d'innovations sonores à orientations pop/rock, en tout genre.
A partir de Blue Eyed In The Red Room, en 2005, la musique de Boom Bip donne l'impression de s'échapper du carcan physique de la production contemporaine, à l'image du troisième morceau "Do's
& don'ts", une longue balade psychédélique portée par la voix mono-tonale de Gruff Rhys. Sur Blue Eyed In The Red Room, la musique de Boom Bip s'émancipe clairement de la scène hip hop pour
explorer les chemins de traverse d'un rock planant et d'une electronica toujours plus pure. Absence de MC, ignorance des clichés en cours dans le petit monde des musiques électroniques, Bryan
Hollon préfère coloniser des espaces jusqu'alors ignorés – ou peu fréquentés – par ses contemporains. Concrètement, même si l'art de Boom Bip ne propose rien de réellement nouveau, son talent de
producteur, ses collaborations et ses remixes (sans oublier les sessions réalisées à la BBC pour John Peel) imposent immanquablement le respect. La complète cohérence de son travail et son souci
d'intelligibilité, en font un des plus grands espoirs de la scène electronica contemporaine.
"A l'époque ou j'ai commencé, il était quasiment impossible d'échapper au rock ou au hip hop. J'ai toujours eu du mal à faire de la musique en groupe. Il a donc été naturel pour moi d'en venir
aux machines. C'était une progression obligée. J'ai commencé à faire des boucles et à produire seul puis je m'y suis mis sérieusement en 1997 en travaillant le mélange des instruments et du
sampler."