L’été n’est pas que synonyme d’une moisson de concerts, dans des endroits qui distraient des plus classiques salles de concert et d’opéra… Et si nous en profitions pour écouter (ou réécouter) des disques –et faire des travaux de vacances musicaux ?
L’été n’est pas que synonyme d’une moisson de concerts, dans des endroits qui distraient des plus classiques salles de concert et d’opéra… Et si nous en profitions pour écouter (ou réécouter) des disques –et faire des travaux de vacances musicaux ?

La vraie révélation de l’été en musique baroque restera pour moi la parution chez Mirare d’un florilège de pièces pour viole de François Couperin.
« Couperin Ph.Pierlot »
Philippe Pierlot, accompagné par Emmanuel Balssa et Pierre Hantaï, est l’auteur de cette magnifique réalisation. Bien sûr, il y avait déjà Kuijken, Jordi Savall, pour les « anciens », sans même parler des plus jeunes qui y reviennent assez régulièrement. Mais le miracle agit ici, intact, par ce travail d’un rare équilibre et d’une sensibilité d’autant plus exemplaire qu’elle fait souvent défaut aux interprètes de ces répertoires… Je songe à ce titre, dans ces mêmes Å“uvres, à la raideur et la sécheresse de Nima Ben David (Alpha), qui aplanissait le discours au lieu de l’habiter. –Un risque chez Couperin, par son apparente « facilité » d’expression… Bien loin de là , Pierlot leur rend, avec un naturel apparent glissé dans le moindre détail, poésie, jeunesse… et une dérangeante mélancolie. Il relit les pièces. Il les repense (écoutez la Pompe Funèbre !). Synthèse quasiment parfaite de musicalité, de justesse, d’intention, d’élégance dans le phrasé, dans l’expression, la rhétorique et la couleur ; dans la restitution des climats et la minutie des revirements intérieurs, chers à Couperin. Beaucoup plus qu’une vision révolutionnaire (que serait aujourd’hui révolutionner Couperin ?), Pierlot fait une Å“uvre similaire, à plus d’un titre, à celle de Pascal Quignard écrivant Tous les matins du monde.
A propos de littérature : plutôt que de continuer à essayer de décrire ce qui tolère finalement mal le discours, mieux vaut rapprocher ce travail de certains textes que m’a évoqués ce disque –car ce que nous retiendrons de ces œuvres, par le regard de Pierlot, c’est l’exactitude du mot, sa capacité descriptive aussi bien qu’abstraite, imitative, picturale :
Flaubert, par exemple, écho idéal à cette Pompe Funèbre de Couperin :
« Les mouvements de son cÅ“ur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, comme une fontaine qui s’épuise, comme un écho disparaît ».
Un cœur simple
Ne retrouve-t-on pas le Prélude de la Première Suite, interprétée en ouverture du disque, sous la plume de Pascal Quignard ?
« Il poussa la porte qui donnait sur la balustrade et le jardin de derrière et il vit soudain l’ombre de sa femme morte qui marchait à ses côtés. Ils marchèrent sur la pelouse. Il se prit de nouveau à pleurer doucement. »
Tous les matins du monde

… Sans même citer ces mots du Misanthrope de Molière, inscrit dans les Vergers fleuris de Couperin :
« Allez-vous-en la voir, et me laissez, enfin,
Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin. »
… Et le Proust des débuts de la Recherche, dont la respiration approche de l’étonnante Plainte pour les violes, admirablement interprétée par Pierlot :
« Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors » (…) Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie (…) »
Enfin signalons le bonheur de réentendre la viole de Sophie Watillon, jouée par Emmanuel Balssa.
Pourquoi ne pas aussi profiter de l’été pour réécouter Christie ? Le Christie des débuts, celui que l’on découvrit dans les années 80 et que l’on peut toujours retrouver grâce aux enregistrements Harmonia Mundi !
Ce sera peut-être là un sacrilège : je suis toujours assez déçue par la version au disque d’Atys.

« Atys de Lully par W.Christie »
Le spectacle a durablement marqué les imaginaires : quiconque l’a vu « à l’époque », et revu sans doute !, en garde un souvenir bouleversé… Le caractère pour le coup audacieux, même révolutionnaire de l’entreprise, l’enchantement de la scénographie de Jean-Marie Villégier (décor noir, visages blancs, perruques et soieries), la beauté visuelle de l’image, la nouveauté des sonorités, l’élégance de ce spectacle complet où l’on redécouvrait le meslange des goûts, brisant les frontières apparues plus tardivement entre les arts… De tout cela, le disque rend assez secondairement compte et tend à l’inverse à souligner certaines faiblesses. Nous retrouvons, avec la distance, une distribution souvent inégale (Guillemette Laurens, avec ses habituels problèmes de passage de registres n’est pas au mieux de sa forme en Cybèle, les dessus des seconds rôles sont étroits et sans beauté), une approche souvent scolaire du phrasé et de l’articulation des cordes –le chemin accompli depuis par Christie est à ce titre remarquable. Signalons toutefois l’incontournable sommet du coffret : le célèbre Sommeil d’Atys, que les internautes retrouveront, magnifié, sur youtube.com (tapez : « Atys-Songes agréables »), en image, et interprété par un danseur androgyne, d’une fascinante élégance.
Et oui… Certains le savaient, d’autres s’en doutaient, les troisièmes le découvrent par cet extrait vidéo : le spectacle aurait bien été enregistré. Alors pourquoi retarder sa parution, qui complèterait de façon décisive le frustrant témoignage discographique en rendant justice à cette œuvre totale ?
William Christie toujours : si les Arts Florissants de Charpentier (Harmonia Mundi, 1982) souffrent encore d’une distribution trop sage, parfois faible (Agnès Mellon peine à entraîner ses comparses sopranos, bien pâles encore une fois), et le tout par un excès d’application, les Petits Motets de Lully (HM, 1987) et le Reniement de Saint-Pierre de Charpentier (HM, 1986-2000), tous deux réédités en édition économique chez Harmonia Mundi s’avèrent en revanche deux merveilles de la discographie baroque.

La sensibilité de William Christie s’y déploie avec une force et une densité sans égale. Ecoutez le dépouillement progressif, presque ascétique du Salve Regina, peu soupçonnable sous la plume souvent débordante de Lully (magnifiquement restitué par le trio Steyer/Zanetti/Boyer), ou le chœur final du Saint-Pierre de Charpentier, rapportant les larmes du saint dans un jeu de frottements harmoniques que les solistes mettent en couleurs avec une simplicité déroutante… Instants très rares de musique, et que la discographie n’est pas parvenue à dépasser.
Pour toutefois ne pas sombrer dans la nostalgie des débuts, faisons un détour par l’une des plus récentes créations de Christie. Il s’agit du Jardin des Voix, fondation pour promouvoir la formation de jeunes chanteurs dans le répertoire baroque. Première pierre discographique à ce récent édifice : un disque paru chez Virgin en 2006 autour d’une promotion de ces jeunes artistes, découvrant une autre face, plus mûre, de Christie, presque trente ans après Atys.

Le programme, éclectique sans être éclaté, élégant et abordé avec enthousiasme et rigueur, va de l’Italie contemporaine de Monteverdi (signalons bel extrait de Mazzochi) à Mozart en passant par Haendel et bien sûr, les Français chers à William Christie, Rameau, Charpentier. Le concert, capté à la fin d’une session, n’a rien d’anecdotique et permet d’entrevoir, preuve que le maître a le goût sûr…, les talents de la soprano Amel Brahim-Djelloul, de la plus discrète Judith van Wanroij dans un digne « Nymphes, ne songez plus » de Charpentier, comme celui d’André Morsch, qui devait incarner un héroïque Cadmus dans la production de l’opéra Cadmus et Hermione de Lully, sous la conduite de Vincent Dumestre en janvier 2008.
Bonne rentrée !

http://qobuz.com/blogs/annesophiejacouty/

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