Leonardo García Alarcón Vivaldi à l'église
Le chef argentin Leonardo García Alarcón bouscule la discographie vivaldienne en recréant un office des Vêpres pour Saint-Marc de Venise.
Ces Vêpres à Saint Marc ont-elles eu lieu ?
— Comme Monteverdi a reconstitué des vêpres pour le pape à Rome en 1610, on sait que les musiciens composaient des psaumes et des antiennes destinés à être joués dans des offices de vêpres. Des chroniques de voyageurs témoignent du fait que dans toutes les églises d'Italie (Venise, Rome, Milan, Bologne), on célébrait un office de vêpres presque tous les jours. Il faut donc imaginer dans quelles circonstances ou à quelle occasion cet office se déroulait : fêtes religieuses ou en l'honneur de la Vierge ou d'un saint. J'ai cherché à retrouver ce Vivaldi d'église dans ces Vespro a San Marco en recueillant plusieurs de ses pièces, notamment le Dixit Dominus, RV 807 récemment redécouvert et qui lui a été attribué. Vivaldi a mis au moins trois fois ce psaume en musique. Le grand motet avec soli, chœur et orchestre que nous avons retenu pour cet enregistrement est celui conservé à Dresde. On a longtemps pensé qu'il était de Galuppi, qui fut l'auteur de nombreuses pièces dans l'esprit de Vivaldi, mais avec un art du contrepoint plus conservateur.
Pourquoi la musicologie a-t-elle du mal à les distinguer ?
— En réalité, certains musicologues dénigrent les pièces de Galuppi ou de Gasparini en disant que "c'est sûrement du Vivaldi" et vice-versa ! Il y a comme un mépris de cette musique chez des esprits réactionnaires.
Comment doit-on interpréter cette musique ?
— Vivaldi est encore trop associé à la superficialité. À mon sens, l'erreur est d'aller le plus vite possible, et même parfois avec une brutalité incroyable. Prenez ses concertos, et vous verrez que chacun a été écrit dans un style différent, car destiné à un interprète particulier — la plupart du temps une femme : il avait une relation très forte avec elles. Si le violoniste brillant qu'il était caractérise incontestablement son écriture instrumentale, il ne faut pas oublier pour autant la sensualité qu'il sait donner à la voix. Or, là aussi, on a tendance à vouloir traiter celle-ci comme un instrument, une colorature virtuose.
Existerait-il alors une juste mesure ?
— Je me souviens d'enregistrements des années 1940, époque où l'on recommençait à jouer Vivaldi avec une conception plutôt lumineuse mais symphonique. Plus récemment, les Italiens ont adopté des tempos de folie, avec une articulation extrême, proche du rock. J'ai souhaité retrouver une vocalité religieuse, sachant que les Vénitiens présents à l'église étaient aussi ceux qui se rendaient à l'opéra et qu'ils chantaient pour eux-mêmes des madrigaux... Aujourd'hui, on sépare trop les genres. Qui apprécie Pelléas et Mélisande aura du mal à confier qu'il aime aussi Jacques Brel... Je ferais également un parallèle avec Bach, qui s'est appliqué à s'essayer à presque tous les genres. Comme Vivaldi, il n'avait pas de préjugé sur la forme. Personnellement, ce Vivaldi me manquait. Le monde qu'il côtoyait au quotidien se réunissait également à l'église. C'est formidable de retrouver aujourd'hui l'homme de théâtre qu'il était, mais l'homme d'église est tout aussi captivant...
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