Rendez-vous dans la verdoyante campagne du Sussex, dans le sud de l’Angleterre, entre Londres et Brighton. Tous les étés depuis 1934,
la bonne société se retrouve à Glyndebourne, autour du manoir de la famille Christie, pour jouir des plaisirs de l’art lyrique au milieu des prairies. Dans
ce lieu bucolique et magique, la musique se déguste lentement, heure par heure.
Récit d’une soirée d’opéra pas comme les autres, qui débute... en plein
après-midi.
15 heures
Nappes et noeuds pap’
Glyndebourne se mérite. D’abord, il faut s’y rendre. La Rolls-Royce est recommandée. Sinon, pourquoi pas le train ? Comme de nombreux Londoniens, vous
descendrez à Lewes, charmante petite ville chère Ã
Virginia Woolf. LÃ , vous
attendrez le coach (la voiture) du festival. Par une petite route escarpée,
vous rejoindrez les automobilistes qui, déjà , patientent. A 15 heures pile (14
heures le week-end), les portes de Glyndebourne s’ouvrent.
Glyndebourne à domicile
Si vous ne
pouvez vous rendre à Glyndebourne, Glyndebourne vient à vous grâce à de
nombreux disques et vidéos enregistrés au fil des éditions. En DVD, parmi les
productions récentes, on recommandera Giulio Cesare, de Haendel (chez Opus
Arte), A Midsummer Night’s Dream, de Britten (NVC Arts), et Tristan und Isolde,
de Wagner (Opus Arte). Deux très beaux coffrets CD live édités directement par
le festival viennent également de paraître : Les Noces de Figaro, de Mozart,
enregistrées en 1962, et Les Fiançailles au couvent, de Prokofiev, jouées en
2006. Ainsi, par sa politique de tournées et de diffusion, le Festival de
Glyndebourne s’inscrit au coeur de l’activité lyrique, sans qu’on ait
besoin de faire le déplacement. N’est-ce pas le propre des lieux mythiques que
de rester inaccessibles ?
Surgissent alors des
voitures une cohorte d’hommes en smoking et de femmes en robe du soir, armés de
tables pliantes, plaids, nappes, paniers à victuailles, bouteilles, glacières
et autres ustensiles indispensables à tout pique-nique qui se respecte. Avec ou
sans chauffeur, avec ou sans porteurs. Si le temps est clément (contrairement Ã
une légende injuste, il l’est souvent, à Glyndebourne comme dans toute l’Angleterre), ce beau monde s’installe sur les magnifiques gazons qui cernent
le manoir, son théâtre et ses dépendances. S’il pleut, on déplie les tables Ã
l’abri ou l’on trouve refuge dans l’un des trois restaurants qui jouxtent la
salle de concert.
De la pelouse, on profite d’une vue idyllique, avec les
moutons de la ferme voisine comme seuls spectateurs et les vertes collines en
guise d’horizon. On observe aussi le ballet des convives, qui, coupe de Pimm’s
ou flûte de champagne à la main, se promènent le long de l’étang en attendant
le lever de rideau. Un charme et un chic uniques.
17 h 05
Place au spectacle
Notez la précision :
le spectacle, à Glyndebourne, peut débuter à 15 h 40, à 16 h 55 ou à 17 h 05.
L’important, c’est que le long interval, qui va durer près d’une heure et demie
et permettre à tous de se restaurer, ait bien lieu, comme prévu, à 19 h 35. Ne
demandez pas pourquoi : on vous répondra qu’il en va ainsi depuis toujours. En
près de soixante-quinze ans, le festival a su établir de solides traditions.
Qui aurait pu imaginer, en assistant aux premières représentations, avant la
guerre, que Glyndebourne deviendrait une telle institution ? A l’origine, on
trouve le projet d’un riche industriel amoureux d’opéra - et accessoirement de
sa femme, chanteuse.
John Christie se fait construire un petit auditorium de
300 places, où l’on donne, deux semaines durant,
Les Noces de Figaro.
Ce qui
pouvait rester une simple fête entre amis devient vite le rendez-vous d’été de
la gentry britannique. Toujours présidée, comme le Festival de Bayreuth, par
les descendants du créateur, la manifestation se déroule désormais dans un
magnifique théâtre moderne, salle de brique et de bois de plus de 1 000 places,
qui a su préserver l’intimité chaleureuse propre à l’éthique du lieu. Elle a
été inaugurée en 1994 et l’acoustique y est tout simplement parfaite. Tout
comme la proximité du public avec la scène, idéale.
18 h 25
Premier entracte
Ce n’est pas encore
l’heure du pique-nique, mais du short interval. Quinze minutes pour se
dégourdir les pieds. Parmi les spectateurs, deux groupes se forment. Il y a
ceux qui finissent de préparer le repas et les autres qui, dans les travées,
commentent le spectacle. Avec la crâne assurance, rarement déçue, de profiter,
dans des conditions optimales, des meilleurs artistes du moment. Réputé pour la
qualité de ses mises en scène, le festival a toujours proposé un savant
cocktail de tradition et de modernité. Une forme de classicisme à l’anglaise,
adaptée aux goûts du jour, qui s’est toujours gardé de verser dans quelque
avant-gardisme abscons.
Dès l’arrivée du chef d’orchestre
Fritz Busch, fuyant
l’Allemagne nazie en 1934, Glyndebourne a su attirer de remarquables directeurs
musicaux. Depuis 2001, le jeune chef russe
Vladimir Jurowski enchante les
festivaliers et galvanise son orchestre, l’excellent Philharmonique de Londres.
Sur le plateau, un choeur et une troupe de jeunes chanteurs en résidence
se mêlent à quelques stars du chant, qui trouvent dans le Sussex des conditions
idéales pour travailler en paix. « Pour un chanteur, confie un agent
d’artistes, le confort que l’on trouve à Glyndebourne permet de répéter un rôle
dans des conditions idéales. Et impensables dans une maison d’opéra
traditionnelle, où tout va plus vite ! Les cachets sont parmi les plus bas du marché, mais la réputation mondiale du festival assure une telle publicité qu’il faudrait être fou pour refuser l’invitation. »
19 h 35
Le bruit des couverts
Nouvel entracte.
L’heure de se restaurer a enfin sonné. Les bouchons sautent, les couverts (en
argent, of course !) prennent place sur les tables et les nappes. Cette
convivialité excentrique laisse chacun libre de pique-niquer à sa façon. Luxe
des luxes, le temps a bien le temps de s’écouler. Dans l’enthousiasme toujours,
et rarement sans alcool. A la reprise de l’opéra, à 20 h 55, les joues seront
plus roses, les conversations plus bruyantes et les noeuds papillons... de travers.
21 h 40
Une soirée « snob » ?
Toutes les bonnes
choses ont une fin et le spectacle vient de se terminer. Il faut rentrer, en
Rolls ou en train. Comme chacun des 90 000 spectateurs qui vivent chaque année
cette expérience unique. Avec six opéras et plus de 80 représentations par
saison, de la mi-mai à la fin d’août, le
Festival de Glyndebourne est désormais
l’un des plus renommés au monde - et l’un des plus demandés, avec un taux de
remplissage proche de 100 %. Il vous faudra patienter de longues années sur une
liste d’attente pour devenir membre et obtenir vos places en priorité. Le tout
pour un budget de 15 à 190 livres la place (environ 20 à 240 €). Et tout
cela sans une livre sterling du denier public : depuis les origines, la
manifestation assure son développement grâce à ses ressources propres, hors de
toute subvention.
Seul point noir : le vieillissement du public. « Ce sera notre effort principal des années à venir : développer les actions éducatives et les incitations en tous genres pour attirer les spectateurs de demain »,
prévoit le directeur
David Pickard. Qu’on se rassure : « Dans trente ans, le
festival n’aura sans doute pas trop changé, prédit Pickard. Nous poursuivrons
notre politique artistique haut de gamme, mêlant opéras connus et découvertes,
et nous continuerons à prendre des risques sans recevoir de subsides de l’Etat.
Tel est notre destin ! » Alors, « huppé », « snob », Glyndebourne ? Depuis
1997, un groupe d’anciens membres dissidents a fondé un festival concurrent,
Grange Park Opera, dans le Hampshire. Plus élitiste, plus cher... mais pas
forcément mieux !
Festival de Glyndebourne (Angleterre), jusqu’au 31 août.
www.glyndebourne.com
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