Ses opéras demeurent parmi les plus joués et appréciés. Le compositeur italien qui fête en 2008 son « 150e anniversaire » n’a en effet pas pris une ride. Tour d’horizon et rappel.
Il y a bien sûr Strauss, Britten, Janácek, mais force est de reconnaître qu’aucun compositeur d’opéra du XXe siècle n’a pu jusque-là égaler la popularité de Giacomo Puccini (1858-1924). Non seulement l’auteur de Turandot et de La Bohème structure le répertoire de tout théâtre lyrique, mais il draine autant d’aficionados acquis à sa cause que de néophytes, qui bien souvent, viennent à l’opéra grâce à lui. De surcroît l’engouement des metteurs en scène pour Puccini va grandissant (demain, c’est Luc Bondy qui affronte Tosca), celui des chefs aussi — y compris les Italiens, qui ont toujours eu un peu honte de lui — et, évidemment des ténors et des sopranos, pour qui chacune de ses pièces est un Graal. En sept ouvrages majeurs, Puccini a ouvert les portes de l’opéra du XXe siècle. Non content d’être un orchestrateur raffiné et un mélodiste surdoué, il a surtout su parfaitement choisir ses histoires, en les présentant dans une forme dramaturgique refondue ; des histoires qui, loin de la mythologie wagnérienne ou des épopées verdiennes, ont immédiatement parlé à l’imaginaire du public, « avec une exactitude, souligne le musicologue Alessandro Baricco, que seul le cinéma pourra égaler ». Si, par les sujets qu’elles abordent, les œuvres de Puccini nous parlent du monde d’aujourd’hui, elles le font avec un sens du spectaculaire et de l’émotion gonflé à bloc et en technicolor. Guidant peut-être la musique cultivée, pour reprendre Baricco, « vers l’intuition d’un monde musical différent, encore entièrement différent ».
Petit bréviaire du corpus puccinien.
Manon Lescaut
Création : Turin, Teatro Regio, le 1er février 1893
Au moment de choisir Manon, Puccini n’ignorait pas le succès de l’opéra de Massenet. Mais promettait, plutôt que « la poudre et les menuets », la « passion désespérée ». Pari gagné, car Puccini sort là le grand jeu. Certes, il devra encore régler quelques détails de son écriture, mais celle-ci brille sur tous les tableaux : mélodies enjôleuses, goût organique pour la voix et l’aigu (le duo du II entre Manon et Des Grieux), orchestre scintillant, timing scénique imparable. Peut-être les jouvenceaux de l’abbé Prévost, originellement plus frais et naïfs, s’épaississent-ils sous le pathos puccinien, mais tous deux vivent, s’aiment et se perdent jusqu’à la concupiscence. De surcroît la genèse fut ardue, Manon Lescaut réclama le concours de sept librettistes — dont les deux fameux Giacosa et Illica, artisans des réussites à venir. Sous leur autorité, les drames à naître trouveront un cadre plus construit, un flux mieux maîtrisé.
Freni/Domingo/Sinopoli (DG/Universal)
Tosca
Création : Rome, Teatro Costanzi, 14 janvier 1900
Tosca ou l’art du huis clos. Trois êtres de chair et de sang jouent avec la liberté, l’amour et la mort, dans un enchaînement de scènes qui va les broyer en moins de deux heures. Sur un orchestre qui lance sa malédiction dès les premières mesures, Puccini injecte quelques airs et duos-clef (ces « vers lyriques » concédés par Giacosa) dans une narration toute tendue vers l’anéantissement. Outre le duo d’amour du I entre Tosca et son Mario, les face à face de l’opéra génèrent des tensions et des dangers, menés et menacés par la silhouette sadique de Scarpia, des travées de l’église Sant’Andrea della Valle à la terrasse du château Saint-Ange, en passant par la pénombre du palais Farnèse. Pas étonnant que ce chef-d’œuvre de théâtre en musique ait englouti sous sa gloire et sa puissance le drame éponyme de Victorien Sardou.
Callas/Di Stefano/Gobbi/De Sabata (EMI)
La Bohème
Création : Turin, Teatro Regio, 1er février 1896
Ce doit être, tout théâtre confondu, l’opéra le plus joué au monde aujourd’hui. La recette ? De l’action, du rythme, des caractères, des sentiments, un orchestre qui dit tout, mais d’abord une inépuisable richesse mélodique. De ses sept grands opus, La Bohème porte le mieux cette marque du génie puccinien, tant dans le style narratif, d’une liberté totale dès le lever du rideau, que dans les arias et les duos, qui s’insèrent avec fluidité au sein des scènes d’ensemble. Cette sève mélodique se propage avec un naturel contagieux, étreint l’auditeur dès que ténor et soprano entament leur ascension vocale, tout en courbes et en crêtes (« Sì. Mi chiamano Mimì »). Enfin, faut-il avouer que même sans connaître l’intrigue, l’impact charnel de la musique fait qu’elle se suffit à elle-même ?
Freni/Pavarotti/Karajan (Decca/Universal)
Pluie de rééditions
Madame Butterfly
Création : Milan, 17 février 1904
Après Manon, Mimi, Tosca, Puccini s’intéresse à Cio-Cio San, parangon de ce qui deviendra la « petite femme puccinienne », modèle de vertu et de sacrifice, écrasée par l’homme et la société. On taxa ici le musicien de redite, et le sujet, extrêmement sentimental (une toute jeune fille est séduite puis abandonnée par un officier américain) fut d’abord mal accueilli à sa création, condamnant Puccini à six années de silence. Injustice ! Car la couleur orientale (le Japon du début du XXe siècle) sert de toile de fond à un portrait de femme d’une rare justesse dans sa complétude, Puccini traduisant dans une subtile gamme de sentiments la pureté naïve de la geisha âgée de 15 ans, l’expression de l’amour et de son désir pour Pinkerton, l’angoisse insupportable de l’attente, la prémonition d’une catastrophe, et enfin le drame final.
Scotto/Domingo/Maazel (Sony BMG)
La fanciulla del West
Création : New York, Metropolitan Opera, 10 décembre 1910
Familier de David Belasco dont il a adapté la Butterfly, Puccini retourne piocher dans la production du scénariste américain et s’empare, pour le public new-yorkais, de sa Girl of Golden West. Ou comment la tenancière de saloon Minnie, amourachée du bandit Dick Johnson, brave l’autorité du shérif Jack Rance pour obtenir gain de cause. Le tout en Californie à l’ère des cow-boys et chercheurs d’or, dans un décor qui fleurira, trente, quarante ans plus tard, dans les épopées de John Ford ou Cecil B. de Mille. Puccini, précurseur du western hollywoodien ? Écoutez donc le lever de rideau de La fanciulla, un générique à lui seul ! Ou bien, après les bagarres du I, la partie de poker du II, estomaquant resserage de l’action, façon champ/contrechamp. La fanciulla del West ou le spectaculaire puccinien en technicolor.
Neblett/Domingo/Milnes/Mehta (DG/Universal)
Le Triptyque
Création : New York, Metropolitan Opera, 14 décembre 1918
Et si le si méconnu Triptyque résumait le mieux les visages de Puccini ? Trois heures, trois opéras, trois univers dont on sort lessivé, mais convaincu qu’ils sont ce que le musicien a écrit de plus dense, de plus cohérent et de plus... indivisible. En effet Puccini, qui avait articulé sa dramaturgie, appréciait peu que les volets de son œuvre soient représentés séparément : d’abord le drame vériste, avec son prélude à la Debussy, ses harmonies nocturnes, sa violence et sa vocalité exacerbées (Il Tabarro), puis la tragédie psychologico-mystique de Suor Angelica, ornée de mélodies planantes, ouvrage le plus écorné à sa création — mais celui auquel allait toute la tendresse de Puccini ; enfin Gianni Schicchi, farce grinçante à l’orchestre ravageur tirée de L’Enfer de Dante, émaillé d’arias anthologiques - « O mio babbino caro » de Lauretta. Quand le Triptyque trouvera-t-il la place qu’il mérite ?
Domingo/Scotto/Cotrubas/Gobbi/Maazel (Sony BMG)
Turandot
Création : Milan, Scala, 25 avril 1926
L’ultime ouvrage, inachevé, et à la genèse complexe, nous dit encore mieux que les autres quel génie de l’orchestre Giacomo Puccini était. Alors, qu’en as du leitmotiv, Puccini fait de son orchestre l’acteur essentiel de Tosca ou de Butterfly, son utilisation dans Turandot dépasse de loin la simple fonction de levier de l’action, par l’ampleur de la palette déployée et la richesse des textures instrumentales, à rendre jaloux un Rimsky-Korsakov ou un Ravel ! Gongs, xylophones, célesta, harpes et glockenspiel se relaient pour évoquer la Chine ancienne de Gozzi, dans le cadre duquel, loin d’avoir disparu, les flambées de lyrisme s’élèvent au dessus de nuées de thèmes pentatoniques et d’accord bitonaux - histoire de rappeler que le péplum puccinien, en plus de sa luxuriance orchestrale, s’aventure aussi dans des zones harmoniques osées.
Nilson/Corelli/Scotto/Molinari-Pradelli (EMI)
Et aussi
Des deux premiers opéras de Puccini, Le Villi (1884) et Edgar (1889) s’échappent, bien qu’à l’état embryonnaire, quelques grandes vertus des chefs-d’œuvre à naître. Et, si le jeune compositeur trahit évidemment ses influences — Thomas, Gounod, Wagner, Verdi surtout – certains airs (« Torna ai felici di », de Roberto au II du Villi) révèlent déjà la main de maître. Quelques romances seulement — dont l’exquis « Chi bel sogno di Doretta » — voilà ce qu’on retiendra aussi de La Rondine ; l’ouvrage en effet, qui appartient à la maturité puccinienne (Monte-Carlo, 1917), trahit de rares pannes d’inspiration mélodique.
■ En CD : Scotto/Domingo/Maazel/Sony BMG (Le Villi)
Scotto/Bergonzi/Queler/Sony BMG (Edgar)
Alagna/Gheorghiu/Pappano/EMI (Rondine])
Puccini à l’affiche
■ Tosca : Angers-Nantes Opéra (Nantes, les 30/09 et 02/10 ; Angers, les 10 et 12/10), Opéra de Bordeaux (22/01 au 04/02/09), Opéra de Paris-Bastille (20/05 au 05/06/09), Reims (07, 09, 11/11), Tourcoing (28/10 au 05/12)
■ Madame Butterfly : Opéra Bastille (29/01 au 04/03/09)
■ La fanciulla del West : Opéra de Limoges (20 et 22/03/09)
■ La Rondine : Opéra de Nice (05 au 09/12)
■ Turandot : Opéra de Massy (16 au 18/01/09)
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