C’est un autre visage de la soprano Mireille Delunsch que nous présente
Alain Duault : celui de la poète.
Mireille Delunsch est une chanteuse rare, une chanteuse qui ne se repose pas sur la beauté de sa voix mais cherche passionnément
à dépasser ce seul hédonisme vocal pour aller creuser en elle, puiser en
elle cette matière expressive qui lui permet de transfigurer ses rôles – ce qui fait que tous les metteurs en scène qui veulent inventer, donner une dimension théâtrale à l’opéra, aiment travailler avec elle. Ses études de musicologie, sa pratique instrumentale, son rapport continu avec la psychanalyse, sa passion de la lecture sont quelques-uns des
éléments qui peuvent expliquer son originalité dans le monde lyrique d’aujourd’hui.
Mais Mireille Delunsch va plus loin et n’hésite pas à se plonger dans l’écriture, et dans la poésie qui en est la face la plus exigeante, n’hésite pas à s’y mettre à nu, à s’y révéler (au sens photographique). Répondant à l’injonction de Kafka, elle se livre dans l’écriture avec la violence d’« une hache pour la mer gelée qui est en nous », c’est-à-dire avec la volonté de briser les « convenances amères », les « platitudes peintes » : en résultent des poèmes d’une beauté tendue qu’elle donne à lire pour la première fois – dans Classica.
À l’affiche
Mireille Delunsch chantera Louise de Charpentier à l’Opéra-Bastille les 2, 5 et 8 juillet 2008 puis Harawi de Messiaen
avec Michel Béroff au Festival Messiaen au Pays de la Meije (18 juillet) et au Festival de Verbier (20 juillet).
Après La Voix humaine de Poulenc à São Paulo (septembre 2008), elle incarnera Didon dans Didon et Énée de Purcell au
Grand-Théâtre de Bordeaux (à partir du 24 septembre 2008), Eurydice dans Orphée et Eurydice de Gluck à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées (le 24 octobre 2008), puis, de nouveau, au Grand Théâtre de Bordeaux, la Gouvernante dans The Turn of the Screw
de Britten (à partir du 24 novembre 2008).
À partir du 24 janvier 2009, elle incarnera Yvonne dans le nouvel opéra Yvonne, princesse de Bourgogne de Philippe Boesmans à l’Opéra-Bastille.
Sept poèmes par Mireille Delunsch
“Craintes levées débordantes de rouge
Mes élans irradient en brumes virtuelles
Des dentelles me poussent de désir en sueur
La peau pas moins lissée de splendeurs révérées
Mon amant dévorant dont l’évocation mange
L’apparente présence de mon corps apaisé
Toutes teintées sont œillades échappées de mes cils
Filigranées d’étreintes et de langueurs nouées
Si encore le baiser à ta lèvre fleuri
Imprime ses torpeurs à ma paupière lasse
Berce là les émois au ventre de la femme
Craque du dos la tige, massacre les pétales
Laisse crier mes branches au firmament du ventre
Et retendre mon âme vers tes regards plissés”
“Regarde ma main courbée au virage du ventre
Regarde mes doigts encrés au parfum de ton corps
Lisser de leur émoi les végétations
Et blêmir et trembler d’en être autorisés”
“Parler contre évidences, débusquer les prudences,
Percer le drame jauni de transes punitives,
Le rien et le pardon nous prêchent leur désert ;
Pourquoi tant convoiter ces doigtés du désir,
Délirer sur l’armure embrumée et concave
Des convenances amères, des platitudes peintes ;
Comment sont nos passions imprimées en corolles
Réprimées en leurs griffes, rétractées et distantes,
Que défigurent encore d’étrangères défiances”
“Au détour d’un regret tu m’apparus brillant
Sous l’onguent pernicieux affairé au silence
Éteint de tout son long aux brisures du désir
Si doux et si précieux, puni de charités
La bonté n’est pas là où le mensonge abonde
Elle se traduit en loques de politesses grises
En hontes imparfaites en orgueils ravaudés
Et n’ose plus briller de fiertés éreintées
Notre argile est plus douce que le marbre poli
Nos peaux avides et lentes entrevues à l’ourlet
Raconteront l’orage aux cieux bleus de nos yeux
Et rendront à nos cœurs enchevêtrés d’ardeurs
Les raisons d’abdiquer leurs pouvoirs convenus
À nos bleus authentiques libres de démence”
“Mon amour ma gangue
Mon péché mon harnais
Ma monture ma montagne
Pas mien du tout mais possédé
Au creux de mes ivres d’images
Enclos au sein de tous mes bras de mer
De mère en femme toute envie d’effluves
L’humeur d’amour éméchée de ton vin
Me parcourt et me draine vers mes mers lyriques
Et le sang et l’ardeur y meurt de ses complaintes
Pas mien du tout et pourtant possédé
À l’aplomb de mon œil, aux rouages des regards
Je vois le passant blême hérissé de TES brumes
Ou sa pulpe animée bernée par ton allure
Pas mien du tout et si bien possédé
Par l’engeance de l’idée époumonée d’ardeurs
Pas mien du tout et pourtant tout à moi
Pour qu’amour fleurissant donne ses fruits mûris
De suavités peintes en grappes et cascades
Pas mien du tout”
“Apparente apaisante effarante effusion
Pas d’erreur ces ardeurs sont sans solution
Pas de paix pure après ces belles attractions
Nous n’aurons du renom aucune tentation
Crépitantes et craquantes se font mes oraisons
Au creux de ton oreille, ornière de mes passions
Fulgurantes fusions à l’affût des poisons
Des pépites poudrées feront illusion
Violente et volante la voilure en tension
Chuchote cherche et charme de ses attentions
La lumière lente et lasse du regard hameçon”
“D’attentes en absences
Voguant aux marées calmes
J’abonde à ton port lent
Dès que nos vents m’y poussent
Qui lancinent et sourient
D’images cavalières”
Depuis quand écrivez-vous ?
Depuis que je sais écrire !… Non, sérieusement, mes premiers poèmes datent de mon adolescence, comme pour beaucoup de gens… Ils me
permettaient de me sentir exister dans un monde différent de celui qu’on m’imposait en me vautrant dans une mélancolie poisseuse, comme
tous les adolescents qui dramatisent leur vie, pour ne pas en ressentir le vide. Puis de loin en loin, un conte, des comptes rendus faits à moi-même sur des impressions fortes, des exutoires d’amours
déses pérées, le genre de circonstances qui peut faire écrire n’importe
qui… Puis, il y a quelques années, une amie illustratrice m’a demandé de composer, pour fêter ses vingt ans d’illustration, un poème court
avec une contrainte de taille : il fallait que la lettre Py soit la plus présente possible. Je m’y suis mise en pensant me limiter à trois vers de
mirliton, mais l’exercice m’a tenue éveillée plusieurs heures, et, m’y remettant le lendemain, dans un état d’exaltation grandissant, je m’arrêtai après soixante-dix vers, et qui parlaient vraiment de mon amie, malgré la contrainte… J’ai réalisé alors qu’une fois dans cet état particulier, une sorte de machine s’emparait de moi qui me prenait tout entière et déployait un imaginaire étrange. J’ai aussi tenu une sorte de journal attaché à ma fille, depuis sa conception, et les pages écrites autour de la naissance ont une force incroyable, liée à l’actualité brûlante de ces instants. De là à rêver d’une vie d’ermite passée à écrire, il n’y a qu’un pas…
À quel besoin répond pour vous l’écriture, et singulièrement l’écriture poétique ?
Cela peut me prendre, me saisir n’importe quand. Mais on ne peut pas parler de « besoin » ; c’est plutôt un « état », pas tellement compatible
d’ailleurs avec l’activité de musicienne, mais celui-ci peut être « appelé
» pratiquement n’importe où et n’importe quand ; il suffit d’une idée, d’une émotion et le moteur peut se mettre en marche ; une fois amorcé ce moteur peut me tenir en haleine longtemps, ça fait presque peur… Mais, au-delà de la poésie, j’ai le projet d’un livre qui parlerait de mon métier au grand public, sous une forme romancée.
En quoi l’écriture prolonge-t-elle pour vous le geste du chant ?
Le chant ne demande pas du tout les mêmes états ; pour être capable de chanter, aucun abandon n’est possible, puisqu’il faut maîtriser sa respiration, calculer les hauteurs, compter, suivre le chef. La musique est, bien sûr, fondamentalement liée au temps. Cependant il y a des moments où une curieuse schizophrénie devient possible, qui peut trouver une parenté avec l’écriture : je veux parler des moments où le chant devient « réflexe » et que le sentiment (qui n’a pas, lui, la notion du temps, mais se développe en marge des mots et de la musique) prend davantage de place que la musique. Ce sont des moments où l’on se sent « flotter » et où l’on crée, ou plutôt recrée, un sentiment purement personnel et totalement sincère. C’est ce qui me fait dire que seule la petite part de création qui est la nôtre dans ces rares moments m’intéresse et me motive. Alors, on peut dire que tout se rejoint ? !…
Quelle est la plus grande impudeur : chanter ou écrire ?
Les deux sont d’égale impudeur. Quand il m’arrive de me voir chanter sur certaines vidéos ou DVD, je suis sidérée de voir à quel point je parle
de moi ; pourtant seul mon personnage est là. Pour ce qui est de l’écriture, il y a là simplement une autre manière d’exprimer les mêmes choses, sans aucune contrainte, cette fois ; les mots me fascinent depuis l’étude des grands poètes, au lycée, de même que les cours de philosophie m’ont ouvert une nouvelle fenêtre sur le monde et les multiples façons de le penser. La psychanalyse aussi m’a montré à quel point nous sommes nos mots, nous pensons avec les mots qui nous habitent, les mots peuvent nous rendre malades ou nous guérir… Leur approximation est plus belle que nos idées…
Rêvez-vous de chanter un jour vos poèmes mis en musique ?
J’y ai pensé bien sûr, mais ça équivaudrait à un huis clos bien prétentieux…
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