Isabelle Faust, un pacte avec Stradivarius
Méphistophélique, la violoniste allemande ? Certainement pas ! Isabelle Faust, jolie, directe, chaleureuse et la trentaine épanouie, a tout pour plaire... Elle vient d'enregistrer le Deuxième Concerto pour violon de Bohuslav Martinů : de l'émotion et du kitsch, assure-t-elle. Rencontre.
C'est courageux d'enregistrer ce rare concerto, une œuvre – et un compositeur ! – assez mal connus...
- 1972
Naît à Esslingen (Allemagne), le 19 mars.
- 1987
Obtient le 1er prix au Concours international Leopold Mozart à Augsbourg.
- 1993
Est couronnée au Concours Paganini de Gênes.
- 1997
Reçoit le titre de « Young Artist of the Year » décerné par Gramophone. -
- 2001
Crée l'oeuvre de Jörg Wildmann, Insel der Sirenen.
- 2001
Crée le Concerto pour violon de Werner Egk.
[Rires.] Oui, je sais, c'est une musique qui n'est pas toujours évidente et qui n'est pas encore vraiment sortie du petit cénacle des spécialistes. Mais ce Deuxième Concerto pour violon est pourtant passionnant de bout en bout, dans sa façon de combiner savamment la science du rythme et l'émotion pure. Une jubilation rythmique permanente, qui commence dès les premières mesures, avec, d'entrée, cette large cadence initiale, comme une respiration. Quand la musique se calme un peu et commence à devenir un peu « kitsch », ça repart toujours de plus belle. Un vrai bonheur pour une instrumentiste...
« Kitsch ! » : je note que c'est vous qui avez prononcé le mot !
Oui. [Rires] Il faut le reconnaître. Un peu, parfois ! Mais c'est aussi une musique faite pour le cœur, généreuse, remarquablement bien ficelée, qui mérite plusieurs écoutes tant elle est riche et variée. Une musique « violonistique » au superlatif, si je puis me permettre ce néologisme, profondément originale, même dans le dernier mouvement, particulièrement virtuose et assez périlleux à jouer pour l'interprète. Depuis longtemps j'ai eu envie d'enregistrer une œuvre de Martinů. J'ai hésité entre les deux concertos qu'il a écrits pour le violon. Aussi, quand le chef d'orchestre Jirí Belohlávek, spécialiste incontesté de Martinů, a conçu ce programme et m'a demandé si je voulais faire avec lui le deuxième, je n'ai, bien sûr, pas hésité. Même si je savais au départ que ce programme n'était pas forcément facile. Le côté parfois naïf et paysan du compositeur, tout autant que ses interrogations d'intellectuel tourmenté et ses élans profondément religieux, déroutent encore le grand public, assez peu concerné par cette sensibilité à fleur de peau et cette rugosité d'un musicien de l'Europe de l'Est...
Vous semblez pourtant particulièrement en osmose avec ce répertoire des musiques nationales du XXe siècle et les compositeurs des pays de l'Est. Votre premier disque consacré à Bartók, par exemple, ou encore le Concerto de Dvořák avec Jirí Belohlávek...
Le premier disque dont vous parlez, cette fameuse Sonate pour violon de Béla Bartók, c'était une sorte de dette que je payais à un vieux violoniste hongrois, un musicien merveilleux qui m'a fait un jour découvrir cette œuvre quand j'avais l'âge de 11 ans. L'un de mes plus merveilleux souvenirs ! Vous savez, cette sensation de plénitude et de bonheur absolu, ce sentiment que cette œuvre était faite et jouée uniquement pour moi ! Longtemps j'ai été poursuivie par son écho lointain et par cette musique, à la fois sévère et radieuse et tellement dansante ! Il était donc tout à fait normal que j'aie envie de l'enregistrer en priorité...
Et Dvořák dans tout ça ?
C'est une toute autre histoire. Il s'agit de ma première rencontre avec le chef d'orchestre Jirí Belohlávek. Nous avons été mis en mis en rapport presque par hasard. Le courant est passé entre nous, tout de suite. Un déclic. Une sorte de miracle. Dès le premier contact, dès le premier filage, je me suis sentie en osmose parfaite avec lui et l'orchestre, « son » orchestre, ces musiciens carrés, disciplinés, jouant bien en place et toujours ensemble. Quand nous avons enregistré l'œuvre à Prague, tout a été bouclé au bout d'une journée seulement, alors que deux étaient initialement prévues ! Mais non, on ne peut pas dire que je cherche à me spécialiser dans tel ou tel type de répertoire ou même dans la musique du XXe siècle. Comme tous les violonistes je joue surtout Beethoven, Schubert, Mendelssohn, Tchaïkovski ou le Concerto d'Alban Berg, les grands classiques, quoi ! Même si les hasards m'ont aussi portée vers les œuvres du XXe siècle de Ligeti, Lutoslawski ou Takemitsu.
Vous faites aussi des expériences musicales, en jouant par exemple parfois sur un instrument monté avec des cordes en boyaux...
[Rires]. C'est une façon de me mettre un peu en danger. Les cordes en boyaux sont parfois tellement capricieuses ! Ça dépend du climat, de l'humidité ambiante. Parfois ça siffle, ou ça produit des drôles de bruits parasites. Un vrai supplice. Mais j'aime les sensations qu'elles procurent, une attaque différente de la note, des dynamiques davantage contrastées, des sonorités plus profondes et plus mystérieuses, qui conviennent mieux au répertoire ancien. C'est d'autant plus compliqué pour moi que mon violon Stradivarius de 1701, un instrument gracieusement prêté par la L-Bank du Baden-Württemberg, n'est pas le mieux adapté pour mener ce type d'expérience, puisqu'il est réglé pour des cordes uniquement en métal. Mais justement, c'est formateur, cette contrainte. Je peux travailler avec des musiciens qui ont un style et une approche différente de la mienne, comme le Concerto Köln ou Andreas Staier. Avec eux, on a vraiment l'impression de perpétuellement redécouvrir les œuvres, même les plus rabâchées.
Au fait, pourquoi ce violon s'appelle-t-il La Belle au bois dormant ?
Parce que, comme la princesse du conte, il a dormi pendant un bon siècle et demi. On l'a retrouvé au début des années 1900, presque par hasard et le luthier londonien spécialiste des Stradivarius qui l'a expertisé lui a donné ce joli surnom. Contrairement à ce que l'on pouvait craindre, ce long sommeil ne l'a pas du tout endommagé. J'y vois là un signe. La longévité dans l'excellence n'est-elle pas le rêve secret de tout interprète ?
Vient de paraître : le Concerto pour violon n° 2 de Bohuslav Martinu (Harmonia Mundi).
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