Leif Öve Andsnes, la force tranquille
Le pianiste norvégien vient de sortir deux disques : Concertos 17 & 20 de Mozart et Les dernières sonates de Schubert. Portrait d'un virtuose...
On l’avait entendu en disque, on l’avait à l’oeil: de la poigne dans Brahms, et de la patte aussi, avec quelque chose d’incisif et tranché pourtant, - une combinaison qui ne se trouve pas réunie en beaucoup, à la fois quelque chose d’Arrau (la pâte, la profondeur, le sérieux) et de Serkin (la griffe, la décision, le sérieux). Et chantant, avec ça. A pas encore trente ans c’est la quadrature du cercle, et presque trop de promesses. Comme on avait peur qu’il se gâte, que la carrière plutôt le gâte ! Mais il est de là-haut au nord, on le savait ; son pays de fjords et d’à pics, de lumière et de froid (et de lumière par le froid) préserve. Un peu loin, un peu hors des circuits. On se dit que le pianiste (la Norvège n’en produit pas tant), s’étant chauffé les doigts et le cœur à un peu de Grieg dans une maison et sous un ciel que Grieg aurait pu connaître, va s’emplir les poumons d’air pur ensuite, se défoncer et ressourcer à skis. Folklore facile, certes. Mais d’où viendraient, sinon, ce calme lisse, cette santé souriante (avec un pli au front pourtant, qui marque la présence, le souci de l’âme) au jeune athlète poète qui aligne ses disques sans faute, parfaits toujours, toujours se gardant d’aller plus loin que promis, montrant de très enviables doigts dans Rachmaninov (qui le permet sans compromettre) et osant ses tout premiers Schubert, comme si Schubert était sa fatalité, sa nécessité : une grande et terrible sonate après l’autre, calme toujours, sans rien relâcher pourtant ni laisser aller, avec un contrôle et une sévérité d’un autre âge. Et Schumann ! La sonate en fa dièse mineur, contre toute loi du marché ! Et au centre d’elle, l’ineffable : cette aria, où un homme, avec toute sa sensibilité mais aussi son silence, ose n’être que ce que Schumann expressément lui prescrit d’être, senza passione, ma espressivo. Quelle leçon pour nos doigts français et nos sensibilités schumaniennes femelles. Et quel goût racé, supérieur, de ne pas vouloir principalement plaire.
DES YEUX QUI ECOUTENT
Et puis on l’a rencontré. Il revenait des USA, faisait escale, le temps d’un déjeuner. Janvier était étonnamment bleu, lumineux. Obliquement par la fenêtre basse le soleil éclairait notre table, l’éclairait, lui. Ses yeux. Bleus, gris, je ne sais plus. Mais des yeux autrement rares : des yeux qui écoutent. Il reste de l’enfant, un enfant attentif et pieux, chez ce grand solide jeune homme en caban qui pourrait au physique jouer les Pilotes de quelque Vaisseau Fantôme wagnérien, ou ce marin de Tristan là-haut qui tend l’oreille, et boit la mer des yeux. Il écoute. Et il raconte. Son festival là-haut au pays. Cette presque île, ces îlots émiettées autour, ce soir qui n’en finit pas d’être soir, cette lumière qui n’en finit pas de n’être pas vraiment lumière. Ce n’est pas loin, pas sauvage, ce n’est pas le bout du monde : mais assez en dehors des circuits (même touristiques) pour qu’on soit entre soi. Des musiciens conviviaux, stars ailleurs, mais qui ici oublient qu’ils le sont, contents d’accompagner une clarinette dans quelque œuvre à faire découvrir. Je crois entendre Serkin quand il me pressait d’aller à Marlboro, où même le plus grand apprend à être second violon. Et si je venais ?
GRAND SERVITEUR
J’y suis allé. Trois pleins jours (entracte surnaturel) je ne me suis plus connu aucune raison de désespérer de la musique. Tant qu’il y aura des îles, et quelques-uns qui s’y isolent et retrouvent, tout reste possible. Maître de maison, Leif Öve s’effaçait, mais faisait que Bach et Schubert soient servis au plus haut. Dans un temple à la fois baroque et sévère, doré et ascétique, Matthias Goerne chantait la Müllerin, et certes ineffablement bien, mais c’est dans les yeux de son pianiste que se passait le miracle : l’immersion sans réplique, inévitable, une eau qui monte vraiment, dedans, parce que la Müllerin raconte l’histoire qu’elle raconte, et que le pianiste pour une fois écoute, entend. Et voici : c’est à lui qu’il arrive de sombrer avec le meunier, à la place de son chanteur qui, lui, s’il se laissait ainsi envahir, n’aurait plus de voix pour nous raconter la fin. Miracle de connivence. Avec le partenaire. Avec Schubert. On s’embarquait ensuite, en barcasse, sur le fjord, à la poursuite de l’impossible nuit. Auf dem Wasser zu singen ? Non. Schubert et le chant sont finis. Mais pas le silence qui suit, pas la nature qui enveloppe, qui sont encore du Schubert. Merci, l’hôte.
TOMBE LA VESTE
Chaque fois que je peux je vais l’entendre. Mais à peine s’il se pose. Il joue si peu. Il n’aime pas les lieux chic et courus où il se voit en photo dans les vitrines. Il aime la discrétion, où tout se prémédite ; la solitude, où tout prend forme et se met à bouger, dedans. Avec ses copains du nord, de son piano, les dirigeant, il nous a donné les Mozart les plus bouleversants et ravigotants à la fois, les plus salubres, les plus pleins à la fois de rires et de larmes (c’est un peu la même chose chez Mozart) qu’on ait entendus depuis Serkin. Sans façons – et on le lui a reproché : tomber la veste pour jouer Mozart !! A Paris la rumeur est là, qui commence à l’attendre. Ses salles se remplissent, et même apprennent à suspendre leur souffle. C’est doublement rare. Mais comment Paris l’aimerait vraiment ? Il est si sévère et strict et pur, tellement sans concession. De Serkin (que je ne suis pas sûr qu’il ait entendu, même en disque) il a appris cette leçon essentielle, que Schubert se joue, si possible, plus strict et inflexible encore que Beethoven, et tant pis pour les apitoiements attendus. Un Roi des Aulnes serre à la gorge. Ceux qui consentent, ceux qui suivent, ah comme ils sont emportés alors, jamais lâchés ni relâchés, comblés et vides en même temps. Ici la vue est libre. L’air est plus pur. Ils n’ aiment pas ça vraiment, les hôtes de la mythique Caverne . Avoir les yeux (les oreilles) ouverts de force fait mal. Mais qui a dit que Schubert était là pour faire plaisir ? Lui, en tout cas, ose nous le rappeler.
Mozart. Piano concertos 17 & 20. Norwegian Chamber Orchestra. EMI Classics. Sorti le 4 février 2008.
Schubert. Late piano sonatas. D850, D858, D859, D860. EMI Classics. Sorti le 11 février 2008.
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