Hélène Grimaud : Ma part de silence
Elle a quitté la compagnie des loups, sans jamais perdre celle du public. Elle a laissé New York, retrouvé l’Europe, et su préserver ce silence intérieur qui nourrit l’artiste, rappelle André Tubeuf.
On ne peut pas durablement être seulement pianiste. Le monde tourne plus vite qu’à l’époque où Brahms composait, et même quand plus tard Rubinstein courait le monde. Notre respiration au quotidien, donc notre souffle (notre tension intérieure, notre grand arc) pour la musique n’est plus le même. Ni notre oreille hélas, agressée elle aussi au quotidien, faite de naissance à la rumeur, au vrombissement, au fond sonore. Notre part de silence, cette part où l’on puise pour en faire de la musique, elle n’est plus à conquérir, comme il a toujours fallu faire.
Mais à reconquérir, au quotidien aussi, avec une sorte d’acharnement ou de désespoir qui ne sont pas le meilleur gage pour ce qui doit venir après.
Dates
1969
Naît le 5 novembre à Aix-en-Provence.
1979
Débute l’étude du piano au Conservatoire d’Aix.
1985
Obtient le 1er Prix au CNSM de Paris et enregistre son premier disque.
1991
S’établit aux États-Unis.
1999
Cofonde le "Wolf Conservation Center" à South Salem.
2002
Signe un contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon.
2007
Publie le Concerto «L’Empereur» de Beethoven.
Alors le pianiste, voué au de plus en plus difficile affrontement (avec son piano) ou tête-à-tête (avec les compositeurs), se réfugie dans la confrontation. Le voilà chambriste. Et les textes qu’il trouve à servir étant sublimes, on peut croire qu’il (ou elle) le fait pour plus de musique. Nous permettra-t-on de penser qu’il (ou elle) le fait surtout pour s’étourdir ? Meubler la vacance, le désarroi ? N’être pas seul, ni sans la musique, ni même (hélas) avec ? Avant d’être l’enfer qu’on dit, sûrement les autres sont d’abord une ressource. Ayons la franchise de dire : un alibi. Comment être pianiste aujourd’hui, durablement ? N’être que ça ? En vivre d’âme ? Et matériellement aussi ?
Vous permettrez qu’on ait rappelé ces vérités d’aujourd’hui, hélas premières. Elles expliquent la différence, qui est ancienne, qui peut sembler hautaine, où Hélène Grimaud s’est, elle, non pas réfugiée pour finir et par lassitude, mais d’emblée installée, par prévoyance, lucidité, choix. Chambriste elle n’a pas été d’emblée. Non qu’elle ait préféré la compagnie des loups à celle de camarades instrumentistes – ou simplement des humains. Mais elle a divisé en bonne intendante ses ressources affectives, ses capacités d’investissement, d’action, de passion aussi. Non pas en cherchant de la musique encore là où la musique n’est pas ni ne peut être, ni en la passant à d’autres (des secrets de fabrique à des disciples ; ce qu’on donne au public suffit, et il n’y a pas à le donner tout le temps) ; mais en cherchant hors de la musique quelque chose qui demande une qualité et une profondeur égales d’écoute intérieure, de silence, de passion. Ostensiblement il y a eu les loups, c’est-à-dire la forêt, la neige, la montagne, le Nord, et ce regard qu’eux seuls ont, bleu ou doré, porteur d’un Ailleurs, d’une transcendance qui sans doute ne valent pas la Hammerklavier, et où il ne faut pas chercher la même chose, mais ne demandent pas pour qu’on les soutienne une moindre présence et hauteur d’âme. Plus secrètement, depuis, il y a eu cette autre ascèse, cette autre solitude, qui ne communique avec rien, sauf du papier : écrire. Et dans ce qu’elle écrivait, il n’est pas étonnant qu’ait transparu un tout autre univers, lumineux et beau, mais d’une autre beauté et lumière que Brahms : une Toscane des cloîtres, une Ombrie franciscaine. Autre part de silence. Autre lieu de l’âme.
On s’est un peu mépris sur elle au début, la belle fille saine et nette et vive et ne se cachant pas de l’être, postsoixante-huitarde née libérée et grandie libre. On l’a crue pressée parce qu’elle est leste, agile, désencombrée. On l’a crue m’as-tu vu parce que la photo lui va naturellement bien, et qu’elle a très facilement des doigts pour ce qui est spectaculaire, Rachmaninov, ou superbement périlleux, Brahms. Elle aura mis longtemps à faire accepter qu’elle est une lente, une contemplative, une silencieuse. Dans une éblouissante polémique d’il y a bien longtemps déjà (Pourquoi des philosophes ?) Jean-François Revel établissait, contre tout establishment, les docteurs, les spécialistes, qu’on ne sera sûrement pas philosophe si on s’enferme dans la philosophie, se fermant à tout le reste. Hélène Grimaud a ouvert. Les grands espaces, d’abord. S’y sont engouffrés (ou cru engouffrer) avec elle des milliers, des millions qui peut-être n’auront pas une oreille, pas un instant pour la musique, épatés seulement par l’idée décalée, cross-over, qu’une pianiste fasse quelque chose d’aussi spectaculairement loin du piano. Et puis ont acheté un, deux disques d’elle. Et puis se sont engagés à la suite de quelque autre (et probablement tout autre) exotisme. Par l’écriture elle a ouvert autre chose, et beaucoup moins, croyait-on, l’y suivraient.
Or ses lecteurs, miracle, ont décuplé son audience. Pourtant ce qu’elle ouvrait, c’est l’espace, bien différemment grand, des paysages à cyprès et des cloîtres. Le château de l’âme. Autre source, d’où se ravive et va rajeunir toute musique, même celle que depuis vingt ans on sait et joue par cœur. La même musique, mais selon une autre projection, et procédant d’une autre écoute. L’itinéraire est absolument singulier : être star pour pouvoir ne pas l’être. Il est plein de malentendus. Mais il est d’une cohérence, d’une intégrité rares. Il n’y a pas d’autre chemin pour la plénitude du son, la plénitude du sens. En musique, au piano comme ailleurs. Et cela se paye au prix fort, comme toute individualité voulue.
Fil d'actualités
-
00:05Qobuz | Sur les traces d'Amalia...
-
hier
-
hierQobuz | Alexander le Bienheureux
-
jeu.
-
jeu.
-
jeu.Qobuz | Archie birthday !
-
mer.
-
mer.
-
mer.
-
mer.Qobuz | La Roque d'Anthéron au sommet
-
mer.
-
mer.Qobuz | Parlez-vous Françaix ?
-
mar.
-
mar.Qobuz | Bee Gees aphones
-
lun.Qobuz | Une pause Café-Qobuz à Musicora
-
lun.
-
lun.Qobuz | Teodora Gheorghiu en récital
-
lun.
-
lun.
-
lun.
-
lun.Qobuz | QIBUZ / Lundi 21 mai 2012
-
lun.L'Express | Robin Gibb, le chanteur des Bee Gees, est mort
-
lun.L'Express Styles | Coup de cœur pour Nick Waterhouse
-
lun.Qobuz | L’âme à deux
-
dim.L'Express Styles | "Shape Shifter", le 36e album de Santana !
-
dim.L'Express Styles | Le crooner Richard Hawley signe son grand retour
-
dim.
-
dim.
-
dim.Qobuz | Rose algérienne
-
dim.L'Express Styles | 2 choses à savoir sur "MA" de Ariane Moffatt







