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Brahms vu par...

Du témoignage élogieux de son mentor Schumann à son influence auprès d'écrivains, poètes et philosophes, l'illustre compositeur apparaît en littérature.

PAR Classica | PORTRAITS | 11 juin 2008
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Classica

Robert Schumann

« Il est arrivé, cet homme au sang jeune, autour du berceau de qui les Grâces et le Héros ont veillé. Il a nom Johannes Brahms. Il vient de Hambourg où il travaillait en silence et où un professeur excellent et enthousiaste l'instruisait des règles les plus difficiles de son art ; il m'a été présenté récemment par un maître estimé et bien connu. Il portait tous les signes extérieurs qui proclament : « Celui-là est un élu. » À peine assis au piano, il commença de nous découvrir de merveilleux pays. Il nous entraîna dans des régions de plus en plus enchantées. Son jeu, en outre, est absolument génial ; il transforme le piano en un orchestre aux voix tour à tour exultantes et gémissantes. Ce furent des sonates, ou plutôt des symphonies déguisées ; des chants dont on saisissait la poésie sans même connaître les paroles, tout imprégnés d'un profond sens mélodique ; de simples pièces pour piano tantôt démoniaques, tantôt de l'aspect le plus gracieux ; puis des sonates pour piano et violon, des quatuors à cordes, chaque oeuvre si différente des autres que chacun paraissait couler d'une autre source. Et alors il semblait qu'il eut, tel un torrent tumultueux, tout réuni en une même cataracte, un pacifique arc-en-ciel brillant au-dessus de ses flots écumants, tandis que des papillons folâtrent sur ses berges et que l'on entend le chant des rossignols.

Si, outre cela, il plonge sa baguette magique dans le gouffre où la masse des choeurs et de l'orchestre lui prête sa puissance, nous pouvons nous attendre à des aperçus plus merveilleux encore sur les mystères du monde des esprits. »

Robert Schumannn "Neue Bahnen" ("chemins nouveaux") in Neue Zeitschrift für Musik, 28 octobre 1853, cité par Claude Rostand, Brahms, Tome 1, Editions Le Bon Plaisir/Plon, p.11, 1954.

George Steiner

« Wittgenstein observa que, plus d'une fois, le mouvement lent du Troisième Quatuor de Brahms, l'avait retenu au bord du suicide. La musique autorise, invite à conclure que les sciences théoriques et pratiques, que l'investigation rationnelle ne dresseront jamais une carte exhaustive de l'expérience. Qu'il est des phénomènes « au centre » (la conscience elle-même peut être autre) qui dureront, infiniment vivants et indispensables, mais « extérieurs ». C'est, très directement, la preuve du méta-physique».

George Steiner, Errata, récit d'une pensée, Gallimard, Coll. Du monde entier, 1998, pp.109-110.

Hermann Hesse

« - Ne vous donnez pas tant de peine, dit Mozart avec un accent de raillerie terrible. Vous êtes probablement musicien vous-même ? Moi j'ai quitté le métier, j'ai pris ma retraite. Si je m'en occupe encore de temps en temps, c'est pour m'amuser.

Il leva les mains comme pour diriger un orchestre ; la lune ou quelque astre pâle se leva je ne sais où ; par-delà l'appui de la loge j'aperçus d'incommensurables profondeurs où passaient les nuages et les brouillards ; des monts et des mers se dessinaient, une plaine mondiale, pareille à un désert, s'étendait au-dessous de nous. Dans cette plaine, un vieux monsieur d'aspect vénérable, avec une barbe longue, conduisait mélancoliquement une procession formidable de quelques dizaines de milliers d'hommes vêtus de noir. Devant ce spectacle morne et désespérant, Mozart dit :

- Voyez ! c'est Brahms. Il aspire à la délivrance, mais il attendra encore un bon moment.

J'appris que les milliers de figures noires étaient les joueurs de notes et de voix, qui, selon le jugement divin, étaient superflues dans les partitions du musicien.

- Trop instrumenté, gaspillé trop de matériaux, expliqua Mozart. »

Hermann Hesse, Le loup des steppes (1927), Le livre de poche, 1997, pp.182-183.

Emil Cioran

« Brahms représenterait « die Melancholie des Unvermögens », la mélancolie de l'impuissance, si on en croyait Nietzsche.

Ce jugement qu'il a porté au seuil de son effondrement en ternit à jamais l'éclat. »

Cioran, Aveux et anathèmes, Gallimard, Coll. Arcanes, 1987, p.43.

Philippe Jaccottet

« En écoutant, au retour d'une promenade, quelques intermezzos de Brahms, il me vient à l'esprit pour l'un d'eux, que c'est comme si on frappait à un rideau de pluie pour que quelqu'un vînt vous ouvrir. (Pensée vague - frapper à un rideau ! - qu'il faut saisir et noter en passant ; c'est d'ailleurs ce que la musique même de Brahms me paraît, à tort ou à raison, avoir d'un peu flou qui, généralement, m'en détourne.) »

Philippe Jaccottet, La seconde Semaison, Carnets 1980-1994, Gallimard, 1996, p.123.

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