L'opéra s'éclate
Olivier Desbordes est ambitieux. En trois soirées, il exhume un chef-d'oeuvre d'Offenbach (Le Roi Carotte), une merveille des années folles (Dédé de Christiné et Willemetz) et un chapelet de chansons d'avant-guerre (Cabaret interlope).
Le projet est de taille et il faut tout l'engagement de la troupe Opéra éclaté pour servir de ficelle à un si colossal rôti. Depuis vingt-cinq ans, ces chanteurs-acteurs-danseurs sillonnent la France pour monter hors des théâtres imposés les incontournables du répertoire (Mozart, Puccini, Verdi). Le théâtre Silvia Monfort les accueille jusqu'au 20 avril.
Le Roi Carotte est une pochade antigouvernementale, savamment tricotée par Victorien Sardou, au lendemain du désastre de Sedan. Olivier Desbordes en propose une version « de chambre », car cette oeuvre de 1872 est une des plus vastes d'Offenbach : personnages, décors, tout cela foisonne ! On pourra donc se sentir frustré de voir cette rareté en portion congrue, mais avis aux directeurs de théâtre. Signe des temps : le metteur en scène a truffé son spectacle d'allusions poussives aux frasques sarkoziennes. Offenbach s'est toujours suffi à lui-même et les références bling-bling n'apportent rien à son art.
Délibérément futile, Dédé, cette opérette de 1921 qui fit la gloire de Maurice Chevalier, est une merveille d'élégance désuète et d'érotisme corseté. Là encore, Desbordes tire sur la corde des gros effets, quand cette musique est une dentelle. Mais il n'est pas toujours aidé par une distribution inégale, où la musique est parfois malmenée. Il est loin le temps des chanteurs-acteurs (Gabin, Préjean, Pills et Tabet, et bien sûr Chevalier) et l'on se prend à grincer des dents. Même l'extraordinaire Michel Fau semble mal à son aise, parlant plus qu'il ne chante. C'est du théâtre, me direz-vous, mais c'est aussi de la musique ; et le livret aurait gagné à être un poil élagué.
La meilleure partie de ce triptyque reste le {{Cabaret interlope.}} Monté comme une revue de music-hall, ce récital de chansons des années 1930 à 1950 est un petit bijou. Mistinguett, Fernandel, les zazous, les réalistes, Francis Blanche... tout le monde est au rendez-vous de ces cinq chanteurs déjantés. Ici, toutes les outrances sont justifiées par une formidable tenue vocale et un humour ravageur. On hoquette de rire devant ces hommes travestis en Sévillanes et ces douairières grimées en nymphettes. La nostalgie bât son plein, et l'on est saisi par cette formidable liberté de ton qu'avaient nos aînés. Ah, l'avant-guerre...
Nicolas d'Estienne d'Orves est écrivain, journaliste au Figaro Magazine et chroniqueur à France Musique.
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