Ciné d'art et Dessay
Une salle d'opéra où l'on est bien assis, où l'on découvre chaque détail du spectacle, où l'on entend de partout, où l'on peut tousser sans être houspillé, où le dress code est casual... et où toutes les places coûtent 18 euros: qui dit mieux ? Telle fut la soirée du 26 avril dernier, pour quelques centaines de personnes, dans dix-sept villes de France. Des lyricophiles d'Angers, Lille, Lyon, Nice, Toulouse etc. se sont rendus dans leur Gaumont ou Pathé local, pour suivre en « direct absolu » une représentation de La Fille du régiment de Donizetti, au Met.
Pour ma part, j'ai testé pour vous le Gaumont Marignan, à Paris. Eh bien, sans mentir, voilà une de mes meilleures soirées lyriques depuis longtemps ! Grâce aux talents conjoints de CielEcran (pour l'image) et de France Musique (pour le son, qui le retransmettait sur ses ondes), j'ai passé trois heures à New York. Avouons toutefois que la réussite de l'événement tient beaucoup au spectacle lui-même. Venue de Londres, cette production est une usine à délices. D'une pochade cocardière pas toujours subtile, Laurent Pelly et Agathe Mélinand ont fait un tourbillon comique, dont chaque idée est visible en gros plan (on aimerait revoir tous leurs spectacles de la sorte).
Au centre d'une distribution impeccable, Natalie Dessay est sensationnelle. En un clin d'oeil, elle passe de la pisseuse hystérique à la vestale éthérée, comme si Louis de Funès se muait en Sarah Bernhardt ! Pour cela, elle n'hésite jamais à soumettre sa voix aux acrobaties (physiques) les plus extravagantes, sans y perdre une once de musicalité. Et seule sa pleine maturité vocale et artistique permet de tels tours de force, car il n'y a chez Dessay ni cabotinage ni complaisance, mais un professionnalisme remarquable et un sens de la scène qu'on a rarement senti plus urgent. À son côté, le Tonio de Juan Diego Flórez semble un rien balourd, mais son timbre rayonne de plénitude. Ses deux morceaux de bravoure (« Ah ! mes amis, quel jour de fête ! » et « Pour me rapprocher de Marie ») ont été ovationnés par les publics new-yorkais... et parisien ! Quelle voix ! Chaude, sensuelle, élégante, un rien désincarnée (il est moins acteur que musicien), mais l'auditoire en a pour ses lobes.
Le reste de la distribution était du même niveau : hilarant Sulpice d'Alessandro Corbelli (au français parfait !) ; ravageuse douairière de Felicity Palmer. Enfin, puissiez-vous voir les sourires du public, à la sortie. Leur leitmotiv ? « On aimerait ça tous les samedis ! » Aurait-t-on enfin trouvé un sens à la bâtarde expression « opéra populaire » ?
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