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Glenn Gould joue Bach

Le pianiste, atypique et souvent contesté, a exercé une influence indéniable sur ses contemporains...

PAR Jacques Bonnaure | LES ENREGISTREMENTS MYTHIQUES | 27 mars 2008
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Classica

Peu de pianistes du xxe siècle auront été aussi contestés. Et même contestables (l'approche gouldienne de certaines sonates de Mozart ou de Beethoven est en effet pour le moins... atypique !). Peu également ont exercé sur leurs contemporains et les plus jeunes une telle influence. Il y eut dès les années 1950, aux États-Unis, une « gouldomania » chez les intellectuels. « Si vous étiez jeune dans les années 1950, écrivait ainsi Tim Page, biographe de l'interprète légendaire, et si vous appréciiez les films de Bergman et Fellini, étiez accros de John Coltrane, Miles Davis et autres jazzmen contemporains, il était plus que probable que vous fussiez aussi un fan de Gould. »

Au départ, il ne s'agit que d'un petit Canadien surdoué. Rien d'extraordinaire, sinon une virtuosité étourdissante qui aurait pu lui assurer des succès à la Horowitz ou à la Cziffra dans un répertoire très digital, ce répertoire qu'il refusera précisément de jouer : Chopin, Liszt et Rachmaninov, très peu pour lui. Au lieu de cela, il se spécialise dans les oeuvres de Bach qu'il aborde, à la suite de Rosalyn Tureck, d'une manière très personnelle. Peu de pédale, peu de legato, rien qui puisse rappeler l'expressivité romantique, et surtout une extrême attention portée à la clarté des lignes polyphoniques (ce qui paraît normal pour un compositeur aussi polyphoniste que Bach mais ne l'était pas forcément il y a cinquante ans). De toute manière, à l'époque, surtout en Amérique, Bach était peu connu et joué surtout dans les arrangements et transcriptions de Liszt, Busoni et bien d'autres. Il fallait de l'audace pour fonder une part importante de sa carrière sur son oeuvre. Cela dit, Gould, ce n'est pas seulement Bach. Il défendra avec conviction des répertoires inattendus et mêlés auxquels il conférera une nouvelle jeunesse : des transcriptions de Byrd ou de Sweelinck, des oeuvres rares de Bizet ou de Grieg, de Sibelius, de Richard Strauss, les Sonates de Hindemith. Et puis bien sûr l'école de Vienne, mais là, on comprend mieux puisque Schoenberg et ses disciples ont clairement assumé l'héritage de la polyphonie des vieux maîtres.

Glenn Gould eut le mérite de repenser en termes modernes l'enregistrement et le concert. Ses enregistrements publiés sont les produits de nombreux montages et n'ont rien à voir avec la spontanéité du direct. Quant au concert lui-même, il en remit si bien en cause l'ordonnancement, l'aspect social, mondain et spectaculaire, qu'à 32 ans, en pleine gloire médiatique, il décida de n'en plus donner, sans pour cela mettre fin à sa carrière. À partir de ce moment, il enregistrera dans son studio personnel des produits ultra-sophistiqués.

Sur Gould, plus que sur quiconque, les anecdotes pullulent. C'était un être bizarre. On sait qu'il utilisa pendant toute sa carrière une minuscule chaise, qu'il présentait comme « un membre de sa famille » et dont il disait se sentir plus proche que de la musique de Bach. Cette chaise, déglinguée, inutilisable fut rafistolée tant bien que mal mais ne le quitta jamais, l'obligeant à une tenue peu orthodoxe, sa tête dominant à peine le clavier. Son attitude au piano était curieuse, concentrée, extatique. Surtout, il chantonnait en jouant, ce qui ne faisait pas l'affaire des preneurs de son. S'il ne jouait que d'une main, il dirigeait de l'autre un orchestre invisible. Il était susceptible, frileux, instable. On a doctement prouvé qu'il souffrait d'un syndrome d'Asperger, forme adulte de l'autisme. Peut-être. Il fut aussi qualifié de « dernier puritain », ce qui est assez bien vu car son intransigeance musicale et la nature même de ses interprétations sont d'un artiste rigoureux plus que d'un esprit fantasque.

Avertissement : ces enregistrements historiques ont été restitués avec le plus grand soin, afin d’en préserver le naturel et la présence. Les bruits parasites résiduels sont inhérents aux supports et aux techniques de l’époque.

Partita n° 5 en sol majeur (BWV 829)

La partita (pièce divisée en morceaux) est l’autre nom de la suite. Dans les deux cas, il s’agit d’une oeuvre structurée, composée d’une série de six ou sept pièces généralement issues des danses populaires de cour. Bach a publié six partitas pour clavecin entre 1726 et 1731. L’ensemble fut intégré dans la première partie d’un recueil intitulé Clavierübung (La pratique du clavier).

Praeambulum. La partita s’ouvre sur un assez bref Praeambulum à trois temps, de caractère très brillant.

L'Allemande est également vive. La variété rythmique ne doit pas faire négliger la richesse du contrepoint.

La Courante est très rapide, est ici de type italien, exigeant une grande agilité digitale.

La Sarabande possède son caractère habituel de danse grave et compassée. On notera cependant que la richesse des modulations lui confère un caractère très expressif.

Le Tempo di minuetto perd son caractère galant pour devenir une étude sur les déplacements rythmiques.

Le Passepied est également vif, et d’une robustesse plus campagnarde. Il se fonde sur un motif mélodique très bref.

La Gigue finale est en forme de fugue synthétise les principales caractéristiques de la partita : allégresse, vigueur et complexité rythmique, richesse du contrepoint.

Le Clavier bien tempéré (fugues extraites du livre II)

La Fugue en fa dièse mineur (BWV 883) est fondée sur trois sujets de caractère très différent : le premier mélodique, le deuxième énergique et martelé. Le troisième, plus fluide, compose la section centrale. Les trois se superposent à la fin.

La Fugue en mi majeur (BWV 878) se fonde sur un sujet en valeurs longues, de caractère hymnique, traité à quatre voix, dans une ambiance grave et recueillie.

Partita n° 6 en mi mineur (BWV 830)

La grande Toccata tripartite commence et se termine par une sorte d’improvisation encadrant une fugue à trois voix. L’ensemble est plus structuré et plus sévère que les toccatas et fugues de jeunesse par exemple.

L’Allemande de style français, d’un caractère très réservé et sérieux, évoque certaines Allemandes signées Couperin.

La Courante est d’une écriture parfois scarlatienne mais avec une harmonie insaisissable. Comme du vif-argent.

L’Air, très bref, vigoureux et populaire, présente cependant un contrepoint savant.

La Sarabande évoque, par son harmonie et le caractère méditatif de son thème, certaines pièces de l’école française de viole.

Le Tempo di Gavotta ressemblerait plutôt, avec ses tourbillons de triolets, à une gigue étourdissante.

Voici la véritable Gigue (à deux temps) : elle ne possède pas le caractère sautillant de nombreuses pièces analogues mais, au contraire, un style grave et savant, dû à la polyphonie à trois voix. La deuxième section présente le sujet initial inversé.

Inventions à 3 voix

Inventions n°2 à 15. En 1723, alors qu’il était maître de chapelle à Cöthen, Bach publia un recueil de trente pièces pédagogiques (Inventions) dont chacune résout aussi des problèmes d’écriture savante. Bach les a lui-même présentées : comme un Guide honnête qui enseignera à ceux qui aiment le clavecin et tout particulièrement à ceux qui désirent s’instruire, une méthode claire pour arriver à jouer proprement à deux voix, puis, après avoir progressé, à exécuter correctement trois parties obligées. Les quinze premières sont à deux voix, les quinze suivantes, généralement intitulées Sinfonias,à trois voix. Glenn Gould les a enregistrées ici, lors d’un concert moscovite en 1957, dans un ordre différent de celui de la publication. Curieusement, la première manque.

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