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Philippe II
Classica Répertoire

Par André Tubeuf | CLASSICA | HISTOIRE D’UN RÔLE | 19 février 2008
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Suite du feuilleton d’André Tubeuf consacré aux grands personnages d’opéra au disque.


Le premier rôle star écrit pour une basse, et sans doute le plus beau : beau par le chant ; mais plus encore si c’est possible par le caractère, peut-être bien le premier caractère complet d’homme adulte, incarné, palpable à l’opéra, avec ses passions et ses tourments, tout le contraire des figurines chantantes d’avant Verdi. Un caractère qui se révèle et s’illumine, s’expose, par le chant, mieux qu’en aucun théâtre parlé. Verdi a eu ce génie de sembler n’avoir réuni sur la scène de Don Carlos tous les prestiges possibles de l’opéra, toutes ses facticités, ses artifices, son superflu, que pour produire cette minute de vérité, qui suffit à donner au théâtre lyrique un autre visage. À l’acte IV, c’est l’aube pour un homme seul, qui a froid ; dans ses mains un portrait, dans son coeur un visage, celui de l’amour qu’il n’a pas su gagner, ou donner ; et quelque part, des violoncelles. C’est comme si Verdi n’avait composé trois premiers actes avec autodafé, bal masqué, étiquette de cour, que pour introduire cela : le silence, la solitude, le froid.

Sans Schiller, ce n’était pas possible. Verdi lui a déjà emprunté Masnadieri, Luisa Miller. Don Carlos lui doit plus encore : une épaisseur morale, un sérieux introspectif que même la fréquentation de Shakespeare n’inspirera pas à l’opéra italien. Outre son grand monologue, Philippe II a deux scènes fabuleuses, absolus affrontements par le choc des mots et le serré des situations, avec quelques lenteurs ou silences soudain où retentissent des maximes qu’on pourrait croire de Pascal ou de Salluste : une avec Posa au jardin, une avec le Grand Inquisiteur. Qu’on écoute son entrée, elle dit tout : la silhouette en noir, apparition plus qu’homme, la canne qui frappe au sol, rappelle à l’ordre, et crée autour de lui le silence. Il sera difficile même à la plus géniale des basses de chanter et s’incarner scéniquement ensuite, à la hauteur de ce silence et cette apparition-là.

Aussi sur les meilleurs interprètes de Philippe II faut-il qu’on sente l’onction d’En Haut. L’immense Chaliapine (au Met) n’a fait qu’y décalquer ses colères, crises et hallucinations de tsar. Kipnis (à Berlin ou Vienne) a fait un peu pareil, mais avec des moyens faits à Wagner, une ligne faite à Mozart et parfois un Bruno Walter devant lui. Don Carlos a été un des favoris de la Verdi Renaissance initiée en Allemagne par Busch, Kleiber puis Krauss. Mais hors Kipnis qui en avait le vrai poids vocal on distribuait Philippe II à des Wotan, ou même des Hunding : Manowarda, Hofmann, Schipper, Jerger. L’Italie goûte médiocrement un opéra où ténor et soprano sont si peu flattés.

Tournant du siècle, bascule. Désormais dans Don Carlos l’histoire et les caractères théâtraux (pas seulement la vocalità) fascinent et le rendent aussi public (sinon populaire) que Rigoletto ou Aïda. Une autre génération arrive. Hotter en Allemagne (trop peu : il sera l’Inquisiteur idéal). Rossi-Lemeni en Italie, intelligent et sobre, indemne des histrionismes russes, mais un rien terne de voix. Siepi, héros de la recréation au Met puis de la création à Salzbourg avec Karajan (1958), svelte de ligne (mozartien) et intérieur comme évidemment aucun Italien. Boris Christoff héros de Londres 1958 (Visconti : la consécration pour Don Carlos) et qui saura oublier le Boris selon lequel son Philippe se modelait d’abord. Éminemment Ghiaurov qui s’empara du rôle tout jeune, quand ses très jeunes aînés en avaient déjà poli l’idée et affirmé la spiritualité. Portrait scénique et vocal exemplaire, partout au monde, sur un grand quart de siècle. À côté d’eux les autres, Raimondi, Ramey, Van Dam, malgré tout le sérieux qu’ils y ont mis, l’aura qu’ils sauront dégager, simplement ne font pas le poids.

À ce roi est interdit, de par sa fonction royale, ce que l’Inquisiteur appelle avec dédain le commerce des sentiments. Mais là à l’aube il n’est plus roi que de ses douleurs. Dans un monde lyrique où basse voulait dire bouffe, ou barbe, il fait entrer l’âme, une âme schillérienne, douloureuse et élevée. S’il n’est humain que dans sa solitude, c’est que là seulement il lui est permis de ne pas être roi. D’autant plus homme alors. Affaire de hauteur de vues, de profondeur de vibration. Âmes communes, voix seulement belles, acteurs aussi, s’abstenir. Heureusement il y en a eu quelques-uns.

 

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Les meilleurs Philippe II au disque

1950 Siepi (Björling, Stiedry, Myto)

1954 Christoff (Gobbi, Santini, EMI)

1958 Siepi (Jurinac, Karajan, Orfeo DG)

1958 Christoff (Gobbi, Giulini, Myto)

1970 Ghiaurov (Fischer-Dieskau, Giulini, Decca)

1977 Ghiaurov (Freni, Abbado, Myto)

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