Suite du feuilleton d’André Tubeuf consacré aux grands personnages d’opéra au disque.
Le premier rôle star écrit pour une basse, et sans doute
le plus beau : beau par le chant ; mais plus encore si c’est possible par le
caractère, peut-être bien le premier caractère complet d’homme adulte, incarné,
palpable à l’opéra, avec ses passions et ses tourments, tout le contraire des
figurines chantantes d’avant Verdi. Un caractère qui se révèle et s’illumine,
s’expose, par le chant, mieux qu’en aucun théâtre parlé. Verdi a eu ce génie de
sembler n’avoir réuni sur la scène de Don Carlos tous les prestiges
possibles de l’opéra, toutes ses facticités, ses artifices, son superflu, que
pour produire cette minute de vérité, qui suffit à donner au théâtre lyrique un
autre visage. À l’acte IV, c’est l’aube pour un homme seul, qui a froid ; dans
ses mains un portrait, dans son coeur un visage, celui de l’amour qu’il
n’a pas su gagner, ou donner ; et quelque part, des violoncelles. C’est comme
si Verdi n’avait composé trois premiers actes avec autodafé, bal masqué,
étiquette de cour, que pour introduire cela : le silence, la solitude, le
froid.
Sans Schiller, ce n’était pas possible. Verdi lui a déjÃ
emprunté Masnadieri,
Luisa Miller. Don Carlos lui doit
plus encore : une épaisseur morale, un sérieux introspectif que même la
fréquentation de Shakespeare n’inspirera pas à l’opéra italien. Outre son grand
monologue, Philippe II a deux scènes fabuleuses, absolus affrontements par le
choc des mots et le serré des situations, avec quelques lenteurs ou silences
soudain où retentissent des maximes qu’on pourrait croire de Pascal ou de
Salluste : une avec Posa au jardin, une avec le Grand Inquisiteur. Qu’on écoute
son entrée, elle dit tout : la silhouette en noir, apparition plus qu’homme, la
canne qui frappe au sol, rappelle à l’ordre, et crée autour de lui le silence.
Il sera difficile même à la plus géniale des basses de chanter et s’incarner
scéniquement ensuite, à la hauteur de ce silence et cette apparition-là .
Aussi sur les meilleurs interprètes de Philippe II faut-il qu’on
sente l’onction d’En Haut. L’immense Chaliapine (au Met) n’a fait qu’y
décalquer ses colères, crises et hallucinations de tsar. Kipnis (à Berlin ou
Vienne) a fait un peu pareil, mais avec des moyens faits à Wagner, une ligne
faite à Mozart et parfois un Bruno Walter devant lui. Don Carlos a été
un des favoris de la Verdi Renaissance initiée en Allemagne par Busch, Kleiber
puis Krauss. Mais hors Kipnis qui en avait le vrai poids vocal on distribuait
Philippe II à des Wotan, ou même des Hunding : Manowarda, Hofmann, Schipper,
Jerger. L’Italie goûte médiocrement un opéra où ténor et soprano sont si peu
flattés.
Tournant du siècle, bascule. Désormais dans Don
Carlos l’histoire et les caractères théâtraux (pas seulement la
vocalità ) fascinent et le rendent aussi public (sinon populaire) que
Rigoletto ou Aïda. Une autre génération arrive. Hotter en
Allemagne (trop peu : il sera l’Inquisiteur idéal). Rossi-Lemeni en Italie,
intelligent et sobre, indemne des histrionismes russes, mais un rien terne de
voix. Siepi, héros de la recréation au Met puis de la création à Salzbourg avec
Karajan (1958), svelte de ligne (mozartien) et intérieur comme évidemment aucun
Italien. Boris Christoff héros de Londres 1958 (Visconti : la consécration pour
Don Carlos) et qui saura oublier le Boris selon lequel son Philippe se
modelait d’abord. Éminemment Ghiaurov qui s’empara du rôle tout jeune, quand
ses très jeunes aînés en avaient déjà poli l’idée et affirmé la spiritualité.
Portrait scénique et vocal exemplaire, partout au monde, sur un grand quart de
siècle. À côté d’eux les autres, Raimondi, Ramey, Van Dam, malgré tout le
sérieux qu’ils y ont mis, l’aura qu’ils sauront dégager, simplement ne font pas
le poids.
À ce roi est interdit, de par sa fonction royale, ce que
l’Inquisiteur appelle avec dédain le commerce des sentiments. Mais là à l’aube
il n’est plus roi que de ses douleurs. Dans un monde lyrique où basse voulait
dire bouffe, ou barbe, il fait entrer l’âme, une âme schillérienne, douloureuse
et élevée. S’il n’est humain que dans sa solitude, c’est que là seulement il
lui est permis de ne pas être roi. D’autant plus homme alors. Affaire de
hauteur de vues, de profondeur de vibration. Âmes communes, voix seulement
belles, acteurs aussi, s’abstenir. Heureusement il y en a eu quelques-uns.
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Les meilleurs Philippe II au disque
1950 Siepi (Björling, Stiedry, Myto)
1954 Christoff (Gobbi, Santini, EMI)
1958 Siepi (Jurinac, Karajan, Orfeo DG)
1958 Christoff (Gobbi, Giulini, Myto)
1970 Ghiaurov (Fischer-Dieskau, Giulini, Decca)
1977 Ghiaurov (Freni, Abbado, Myto)

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