L'Évangéliste
Pour ses Passions selon saint Jean et saint Matthieu, Bach a voulu une voix bien plus qu'un rôle.
Les voix chez Bach sont aussi porte-voix : mots de la liturgie, de l'Écriture, le message à ses yeux est plus essentiel que la performance des instruments. Il sait traiter ceux-ci : du temps des Brandebourgeois, chez son Prince amateur d'orchestre, il a appris à les mettre en valeur. Mais c'est Dieu qu'il sert désormais à Saint-Thomas de Leipzig, maître qui n'attend pas moins en qualité qu'à l'opéra. Si Leipzig avait eu comme Dresde un opéra, observe Harnoncourt, Bach en aurait fait. C'est dans ses cantates que les chanteuses allemandes jadis, au témoignage de Schwarzkopf, épelaient un vocabulaire amoureux, bon ensuite pour Mozart. Seule la vanité des chefs d'aujourd'hui fait qu'à présent on y entend des instruments et un chœur suprêmes, et des voix quelconques.
[Karl Erb : Saint Matthieu (SM)
Mengelberg (Naxos 1939)->http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Johann-Sebastian-Bach-Passion-selon-saint-Matthieu/Classique-Musique-Sacree-hors-Oratorio-Cantate/Willem-Mengelberg-Musique-Baroque//default/fiche_produit/id_produit-0636943188026.html] (Calig 1941)
Koloman von Pataky : SM, Weisbach (Preiser 1935). Saint Jean (SJ), Kleiber (Gebhardt 1938)
Walther Ludwig : SM, Karajan (Andante 1950)
Hugues Cuénod : SM, Scherchen (Westminster 1953)
Anton Dermota : SM, Furtwängler (EMI 1954).
Ernst Haefliger : SJ, Ramin (Berlin Classics 1954)
Fritz Wunderlich : SJ, Forster (EMI 1962). SM, Böhm (Myto 1962)
Mais pour « Es ist vollbracht », c'est une Kathleen Ferrier qu'il nous faut, un chant plus beau et éloquent que la gambe qui l'accompagne ! Et plus encore pour l'Évangéliste des Passions, à qui Bach demande plus difficile encore, le parlare cantando de Monteverdi en allemand, avec même liberté, plus l'émotion, les affetti, la puissance de sympathie, la projection nécessaires.
De l'objectivité, certes ; mais l'incolore, non ; la neutralité, sûrement pas. Ce témoin-là a pris parti, il a souffert avec Jésus, il est là pour convertir, par les larmes s'il peut. Le voile du Temple s'est déchiré, des traces de terreur sur la voix font preuve. Quand l'authenticité, la mode, ou les deux, ont voulu qu'on chante Bach, même ses Passions, plus réduit, moins projeté, on a pu croire de bonne foi que la voix de ténor resterait suggestive : par contagion elle s'est amaigrie, effacée aussi. L'Évangéliste fétiche de ces premières Passions a été Kurt Equiluz. Aux années 1950, quand Krauss, Furtwängler, Karajan dirigeaient les Passions, on l'aurait mis dans Pierre ou Pilate : une utilité encore. L'Évangéliste alors était Patzak, Tamino capable d'un Lohengrin, schubertien de race, le premier à avoir trouvé dans la Müllerin les couleurs hallucinées de cette promenade qui mène à la noyade. Ou l'un peu plus jeune Dermota, Ottavio incomparable, qui attendrissait sa voix jusqu'au soupir dans une extase compassionnelle. Vrais chanteurs d'opéra, sachant oublier leurs caractéristiques d'opéra, pour servir toute musique dans cela même qu'elle demande. L'accent ; l'expression ; la vérité.
Le modèle absolu, fondateur, fut Karl Erb. Son Évangéliste nous est conservé : live en 1939 avec Mengelberg et le Concertgebouw, où la Saint Matthieu du vendredi saint était comme Parsifal en Allemagne ; en studio en 1941 à Leipzig, vieilli mais toujours d'une intensité expressive, d'une force de pénétration inégalées. Et le charisme de son ténor suraigu y opérait encore. C'est un prodigieux Liedersänger qu'on entendait là, mais aussi un Tannhäuser, un Florestan qu'il n'aurait plus soutenus en scène mais dont la projection imaginative, le sens du drame par la seule voix étaient électrisés par ce texte le plus transportant de tous. Trente ans il fut sans rival. Des mozartiens de rang, Walther Ludwig puis Haefliger, Wunderlich et Schreier s'y mirent ensuite. Il faut entendre comment ces vrais chanteurs d'opéra soutiennent le texte, le communiquent, pour mesurer les limites expressives des « baroqueux », même les meilleurs. Très à part est Hugues Cuénod, baroqueux avant la lettre par le répertoire, la curiosité, le style. Rien ne nous reste de Patzak, référence absolue pour Harnoncourt. Mais on serait sans excuse de ne pas écouter Dermota chez Furtwängler (et avec lui Grümmer, Fischer-Dieskau) : il faut au moins avoir entendu ce qu'on prétend périmer.
Et qu'on coure alors chercher l'outsider, Koloman von Pataky, premier Ottavio de Glyndebourne, Florestan pour Toscanini, puccinien partout. Une double fortune nous a rendu sa Saint Matthieu de Leipzig d'abord ; puis sa Saint Jean, de Buenos Aires en 1938, avec Erich Kleiber, dans un son souvent en ruine, mais d'un pouvoir de suggestion, d'une qualité de mise en scène lyrique, d'une pure beauté enfin, qui prouvent que si le plus parfois peut le moins, le contraire n'est jamais vrai, et qu'un vrai grand beau chanteur d'opéra, dans aucun emploi vocal ça ne se remplace.
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