Pour Fidelio, son unique opéra, Ludwig van Beethoven a créé un rôle de ténor à nul autre pareil.
C’est comme s’il secouait un songe, une prostration méditative. Aucun monologue d’opéra n’a cette longue introduction d’orchestre, murmurante, mystérieusement pleine du sentiment de l’imminence. Quelque chose va arriver, se manifester. Aucun, ayant eu pareil prélude, ne connaît pareil incipit, invocation qui explose : « Gott ! » Dès l’éveil Florestan en appelle à Dieu. Peu de personnages d’opéra sont pareillement enjeu du moins réaliste, mais trop réel combat entre bien et mal, entre une fragilité humaine héroïque et une force, trop humaine, mais inhumaine aussi. Tout au long du I, il n’a été (à mots couverts) question que de lui : clandestinité que concrétise ce cul-de-basse-fosse au début du II, oubliettes s’il en est. Nul ne doit savoir qu’il croupit ici sans pain, sans eau ou presque. Seule nourriture, seul réconfort, l’Espérance. Pas l’humaine, mais la théologale, celle qui prend son sens et sa racine dans la Foi, en Dieu, et persiste, et peut triompher, là où tout motif humain d’espoir, toute raison d’espérer, a cessé. C’est comme si à peine éveillé l’homme prisonnier rassemblait ses forces, se recueillait. Il n’y a pas plus maxime, plus moral (cornélien), que ce récitatif qui constate, et ne juge pas. Il fait sombre, le silence est glaçant, l’épreuve est lourde. Encore ne dit-il pas que ça fait deux ans que ça dure. Mais il ne gémira pas. À Dieu seul de dire le pourquoi et le jusqu’où de nos peines. L’orchestre n’a cessé d’entrecouper le piano de forte comme de brefs sursauts. Le monologue aussi finit par une chute (la troisième du Christ ?) après d’incroyables tensions, qui sont des refus, des défis. Le « Gott ! » qui l’attaquait est d’une force mâle inouïe. Il est d’un athlète du devoir et de la volonté. Sur des épaules morales qui ne flancheront pas, il éploie un « Mass der Leiden » intraitable, qui jetterait au sol Samson.
Évocation alors des jours de jeunesse où l’on a choisi le devoir contre la facilité - Péguy dira : le regret contre le remords. Et le regret ici est poignant, sévère, de ligne tenue. Une énergie abattue ne chante pas cela, ni ainsi. Au théâtre on colle au prisonnier une grande barbe pour bien montrer qu’il est là depuis deux ans. Maigre réalisme ! Il faudrait alors le faire chanter affamé, hypoglycémique. Or c’est la plénitude du courage qui parle en lui, et le courage mange d’un autre pain, et chante d’une autre voix. Il faut entendre, après une brusque modulation, comment la prison littéralement s’illumine. Car l’ange apparaît, le nourricier, Leonore, vision fidèle, et qui n’a pas manqué ; l’Espérance, seul pain pour l’âme, théologal. La voix s’exalte à cette évocation. Loin de s’étrangler sur ses si naturels, elle s’ouvre, devient lumière, flamme. Jamais même Verdi n’osera si véhémente progression, récitatif, aria puis strette (ou cabalette). Le seul Beethoven génialement ici d’un coup inscrit l’identité d’un personnage ; son destin et ce qu’Aristote appelle sa vertu propre : ce que lui seul saura faire ; ce dont sans lui et lui seul on n’aurait pas idée.
Dans ces termes on n’a connu qu’un Florestan, un seul. Quelques-uns ont approché : René Maison avec Walter et Flagstad, sans pouvoir pousser à son extrême chacune des données spirituelles et vocales de cette dizaine de minutes de chant sans précédent ni suite ; Melchior sans doute - mais que faisait-il de la strette ? Urlus sûrement, qui fut aussi bien Tristan, et l’Évangéliste de Bach. Patzak s’y est illustré par son refus d’aller aux extrêmes, intériorisant avec intensité, comme il aurait fait pour Tamino ou Hoffmann, avec donc une dimension en moins. King y fut régulièrement héroïque, mais unidimensionnel. Vickers hélas y déparait des moyens d’une plasticité idéale en outrant (surmaquillant, grimant) les contrastes, extase et défaillance, s’y faisant en outre la tête de Beethoven. Kaufmann très tôt est déjà très bien. Mais seul Helge Rosvaenge a pu y mettre l’enthousiasme volubile de la strette après la tenue sculpturale classique de l’air, le « Gott ! » initial ayant été à dresser les cheveux sur la tête, et la « Mass der Leiden » soutenue et mieux que déployée, tendue à bout de bras, avec une énergie surnaturellement mâle dont on ne sait aucun autre exemple vocal où et par qui que ce soit.

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