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La cigarière fatale se nourrit des dons de chacune de ses interprètes, sopranos et mezzos. Alors qui choisir ? Ce mois-ci, André Tubeuf nous livre ses préférences.

Par André Tubeuf

© Collection André Tubeuf


Emmy Destinn eut en 1906 l’honneur d’une première intégrale, en allemand (l’allemand va à Carmen, consonnes qui projettent, voyelles sans effets de sensualité). Grandissime soprano complet, Mignon comme Salomé (celle de Strauss), Aida unique, toujours éloquente, jamais émotionnelle. Geraldine Farrar fut Micaela d’abord, c’est dire si elle était soprano : mais star avant que le cinéma existe, assez pour que Cecil B De Mille en fasse sa Carmen muette.

Ninon Vallin aussi a pu être Alceste et Mignon et Manon : donc soprano à tout faire, soprano à couleurs, et Carmen complète, Carmen disante, jamais diseuse. La nuance est importante, on peut rêver Piaf en Carmen, pas Yvette Guilbert (quoique Bruno Walter ait voulu y mettre Fritzi Massary, reine de l’opérette berlinoise – un dire pointu, des consonnes qui portent).

Remarquons que les Carmen trop cherchées se sont plantées : Bréval à Paris, Ponselle au Met. Comment capter en scène la spontanéité de Carmen, son imprévisibilité ? « Je chante pour moi-même, et je pense. Il n’est pas défendu de penser… » : en étant soi-même désinvolte, flambeuse, cabocharde, et avant tout magique. Carmen est un charme. Une l’a su, mieux sans doute qu’aucune, avec sa voix de partout, cristal là-haut, sang et ténèbre en bas, et sa bonne humeur libre, son insouciance. Sa vitalité. Elle a su trente ans durant et dans le monde entier faire de son nom le synonyme de Carmen. C’était Emma Calvé.

Ni harengère, ni canaille !


La Carmen idéale survit à toutes ses interprètes, et se nourrit des dons, des trouvailles de chacune. Les intégrales du disque hélas, pour soigner l’affiche, pour vendre, additionnent des stars et produisent, fatalement, le composite. Et de plus en plus (syndrome Karajan) les grands théâtres : ainsi Vienne où même Carlos Kleiber épuise son génie avec une Obraztsova qui fait la canaille à la franco-russe. Immonde. Et Horne (Bernstein) est pire s’il se peut, harengère au lieu de cigarière. À côté d’une admirable Resnik (Decca), que font Del Monaco et Sutherland  ? Ou d’une Price aux couleurs séductrices le cirque sonore cosmopolite Karajan au complet ?

Quels regrets que deux artistes hors rang, Crespin et Callas, atypiques et décidées, crevant le disque comme on crève l’écran, aient enregistré Carmen avant de (ou sans jamais) la vivre en scène ! Dans les intégrales les plus honorables Los Angeles (Beecham), divine de voix, est soft de caractère  ; Berganza (Abbado), d’une beauté tragique sobre, se dévalue dans le dialogue ; Troyanos (Solti) et Bumbry (Frühbeck de Burgos) mezzos, puis Gheorghiu (Plasson), vraie soprano et n’ayant pas honte de l’être, seraient sans doute les meilleures : libres, désinvoltes, complètes.

Mais ne laissez dire à personne que sont démodées les modestes Carmen franco-françaises des années 1950 (Michel/ Cluytens, Juyol/Wolff) où vit à plein, avec ses limites et ses défauts, l’esprit du défunt (et seul vrai) Opéra-Comique. Ce sont ceux qui ont tué cet esprit qui le disent. Des trésors évidemment dans le live, et dans les sélections comme il en existait autrefois. Höngen (Böhm, Myto) est simplement fascinante, de tranchant, de sobriété efficace ; Farrar (Nimbus) accomplit le plein parcours dramatique de Carmen, de bout en bout ; et des moments de Ponselle sont d’une individualité mémorable.

On n’avait Christa Ludwig qu’en allemand, la voici enfin (Maazel, chez Orfeo) en français, complète de voix comme de caractère. Vivent ces grands mezzos à tout faire (c’est un compliment), elles ont la solidité, et la fantaisie : Simionato (deux live avec Karajan) ; mieux, la gigantesque Margarete Klose, pas chatte mais panthère, avec quelles griffes, quel coupant (scène finale inouïe, chez Preiser). Et recherchez (en EMI « Références ») le parcours Supervía, plus vraie leçon de vivacité, de fatalité, de gai savoir que nous donne aucune Carmen.

Lire Carmen (1/2) par André Tubeuf

 

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