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Carmen (1/2)
Classica Répertoire

Par André Tubeuf | CLASSICA | HISTOIRE D’UN RÔLE | 30 avril 2008
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Cette importune trop souvent suscita les contresens. Revenons sur l’esprit du rôle.


« A quoi bon tout cela, que de mots superflus !.. » La Carmen de Bizet est toujours celle de Mérimée, coupante et décidée, simplificatrice. Elle tranche, et élimine : circonstances, inconvénients, amants. Seules ses promesses lui sont sacrées, elle les tient. Elle parle peu, mais tient parole, laconique toujours. Aucun babil de femme, rien surtout du parlez-moi d’amour qui aux héroïnes d’opéra est seconde nature. Elle est à part et seule, dans sa façon de chanter, dans sa façon de faire.

Héroïne elle est, mais d’opéra-comique, l’étage du dessous, une déclassée. Première d’entre elles, elle est restée la reine. Dans le monde lyrique bien futile des « petites femmes », Carmen est une irruption. D’emblée elle y a détonné, et détoné. Elle vient de la rue, de la route, nu-pieds, elle est terrestre, vraie, prolétaire (imaginez ouvrières Manon, même Mignon !), malapprise. Le charme qu’elle exerce sur les hommes a un nom, c’est le sex-appeal. Pas d’artifices de toilette, à peine un châle, est-elle seulement jolie ? De toute façon ce n’est pas les regards qu’elle attire. On la désire, et c’est neuf au lyrique.

Tous, les ouvriers, le corps de garde – « mais c’est assez pour une bohémienne ». Elle donne si elle veut, parce que ça lui chante, et d’abord elle dissuade : « Peut-être demain, mais pas aujourd’hui, c’est certain. » Et qu’un capitaine n’imagine pas l’impressionner avec ses galons ! Mais elle peut craquer pour le brigadier (un brigadier jeune premier d’opéra !) occupé à son aiguillette, pas dérangé qu’un œil noir le regarde.

Celui-là, elle le prendra : à son devoir de soldat, à la religion de sa mère, à sa blonde à nattes tombantes. Tout un mois, elle l’attend ; tout un autre, elle l’aura dans la peau. Sans dépendance toutefois : sa patrie, c’est le grand air ; sa vie, la vie errante. Libre elle est née, libre elle se donne et se reprend. Et mourra. Carmen est fatale, mais pas pour un peu de rimmel sur son œil noir, pas par des œillades, ni pour tous ces mâles-là qui brament. Mais parce qu’à quiconque elle touche elle signifie sa fatalité en le rappelant à sa loi première : qu’il ne suffit pas de désirer pour avoir, de courir pour tenir.

Elle qui dédaigne de plaire, dérange et déçoit


Nietzsche a adoré, quasi divinisé ce personnage près du sol, amoral mais pas sans justice, équitable. Carmen le rinçait des poisseuses déesses d’opéra qui grossissent la voix, et les sentiments d’abord. C’était son antidote à Kundry, et autrement fatale. Il l’aimait d’être sans gras, laconique ; qu’elle s’esquive, corde aux poignets ou pas, imprenable, de naissance échappée ; qui secoue sa chaîne dans un rire, rejettera sa bague dans un défi. Elle a promis d’attendre José, et l’attend ; mais n’a pas promis, ne promettra jamais, à lui ni personne, de le garder. Son torero l’amuse : simple passade (et lui ne veut pas davantage). Mais parler trop, et d’abord parler d’amour, roucouler, cela l’assomme. À l’opéra, spectatrice (fût-ce de Carmen), elle baillerait, puis fuirait.

À qui doit-on la faire ressembler, cette importune, cette atypique ? À quoi, surtout, ne faut-il pas qu’elle ressemble ? À rien qui soit lourd, épais. On la reconnaît à ses pieds légers, selon Nietzsche seul signe du divin. C’est vrai de son allure, de son geste. Mais de sa voix aussi.

On a pu pointer le rôle pour le mettre à la portée d’une soprano pure. N’importe. Toute bonne chanteuse qui comprend le caractère et assume le type peut, matériellement, chanter Carmen. Éliminons les voix extrêmes, qui font les chanteuses trop prisonnières de leurs moyens, pas assez libres dans leurs pointes, leurs teintes. Trop de poids lourds vocaux, trop d’appuyées s’y sont mises, altos surtout, dès le temps du 78 tours, et seulement parce que Carmen vend bien !

Des Azucena, des Erda. Ou, pour prendre dans le répertoire français apparemment voisin, des Dalila. C’est haïssable. C’est réduire Carmen au plus trivial des pouvoirs de séduction, elle qui dédaigne de plaire, et dérange, déçoit ! Elle qui se dégage ! Il a fallu à Sigrid Onégin son réel génie plastique et dramatique pour faire oublier qu’elle était alto, et opulente.

Mais au fait, Onégin était d’école Viardot à travers Aglaia Orgeni, dont elle tenait le trille et les allégements qui ont fait d’elle la dernière Fidès qui vaille. Elle savait chanter svelte. Plus svelte encore (jusqu’au léger grelot vocal) fut la légendaire Supervía, ibère (sinon gitane), rossinienne, du vif-argent dans la voix. Pour chanter sa chanson (la Habanera n’est pas autre chose), pour aller jusqu’au bout des mots cinglants de sa scène finale, il suffit d’un bon soprano, on l’a dit, et même quelconque. Mais corsé (de timbre, qui pénètre ; pas de grave, qui pèse), agile aussi (d’accent, d’inflexion, pas de vocalises).

Seul l’Air des cartes est grave, mais plus par l’idée que par la tessiture. Ah ! comme on a rêvé d’y entendre, avec son accent de gorge, sa raucité propre, sa fatalité… Édith Piaf !

Lire Carmen (2/2) par André Tubeuf

 

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