Cette importune trop souvent suscita les contresens. Revenons sur l’esprit du rôle.
« A quoi bon tout cela, que de mots superflus !.. » La Carmen
de Bizet est toujours celle de Mérimée, coupante
et décidée, simplificatrice. Elle tranche, et élimine :
circonstances, inconvénients, amants. Seules ses
promesses lui sont sacrées, elle les tient. Elle parle
peu, mais tient parole, laconique toujours. Aucun
babil de femme, rien surtout du parlez-moi d’amour qui
aux héroïnes d’opéra est seconde nature. Elle est à part et
seule, dans sa façon de chanter, dans sa façon de faire.
Héroïne elle est, mais d’opéra-comique, l’étage du dessous,
une déclassée. Première d’entre elles, elle est restée la reine.
Dans le monde lyrique bien futile des « petites femmes », Carmen
est une irruption. D’emblée elle y a détonné, et détoné.
Elle vient de la rue, de la route, nu-pieds, elle est terrestre,
vraie, prolétaire (imaginez ouvrières Manon, même Mignon !),
malapprise. Le charme qu’elle exerce sur les hommes a un
nom, c’est le sex-appeal. Pas d’artifices de toilette, à peine un
châle, est-elle seulement jolie ? De toute façon ce n’est pas
les regards qu’elle attire. On la désire, et c’est neuf au lyrique.
Tous, les ouvriers, le corps de garde – « mais c’est assez pour
une bohémienne ». Elle donne si elle veut, parce que ça lui
chante, et d’abord elle dissuade : « Peut-être demain, mais
pas aujourd’hui, c’est certain. » Et qu’un capitaine n’imagine
pas l’impressionner avec ses galons ! Mais elle peut craquer
pour le brigadier (un brigadier jeune premier d’opéra !) occupé
à son aiguillette, pas dérangé qu’un œil noir le regarde.
Celui-là, elle le prendra : à son devoir de soldat, à la religion
de sa mère, à sa blonde à nattes tombantes. Tout un mois, elle
l’attend ; tout un autre, elle l’aura dans la peau. Sans dépendance
toutefois : sa patrie, c’est le grand air ; sa vie, la vie errante.
Libre elle est née, libre elle se donne et se reprend. Et
mourra. Carmen est fatale, mais pas pour un peu de rimmel
sur son œil noir, pas par des œillades, ni pour tous ces mâles-là
qui brament. Mais parce qu’à quiconque elle touche elle
signifie sa fatalité en le rappelant à sa loi première : qu’il ne
suffit pas de désirer pour avoir, de courir pour tenir.
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