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Pour cette nouvelle édition podcast, neuf interprétations du Concerto d’Aranjuez de JoaquÃn Rodrigo, commentées par Bertrand Dermoncourt, Eric Taver et Pierre Doridot.
L’OEUVRE EN BREF
• Genèse et création : Commandée en août 1938, en
Espagne, elle sera composée à Paris. La première eut lieu
à Barcelone le 9 novembre 1940, avec Regino Sáinz
de la Maza et l’Orchestre philharmonique de Barcelone
sous la direction de Cesar Mendoza Lasalle. Le succès
fut immédiat – Rodrigo fut porté en triomphe – et n’a
jamais été démenti depuis.
• Mouvements : I. Allegro con spirito. De forme sonate
classique, le premier mouvement est un fandango enlevé,
joyeux, de rythme 6/8 en ré majeur. Les deux thèmes
qui le composent n’interrompent jamais leur marche
trépidante.
II. Adagio. Ce mouvement en si mineur est de loin le plus
connu du concerto, et pour tout dire, de toute l’oeuvre
de JoaquÃn Rodrigo. C’est un adagio très émouvant,
élégiaque même, une pure merveille, qui développe
un mordant lentement exécuté. La mélodie, jouée au cor
anglais, et soutenue par la guitare, est une réminiscence
de la saeta, chant plaintif de la procession annuelle
de la semaine sainte en Andalousie, d’où l’aspect
religieux de ce mouvement.
III. Allegro gentile. Ce rondo en si majeur écrit dans un
style de danse de cour, alerte, termine l’oeuvre sur des
rythmes changeants, mélangeant des rythmes en 2/4
et 3/4. Il est suivi d’une courte coda de notes arpégées
à la guitare, soutenues par des cordes.
• Durée : env. 20’.
• Les contraintes de l’interprétation : La guitare, avec
une audace sans précédent, s’oppose à tout un orchestre
symphonique composé d’un piccolo, d’une flûte, d’un
hautbois, d’un cor anglais, de deux clarinettes, deux
bassons, deux cors, deux trompettes et le quatuor. La
guitare est soliste mais l’orchestre doit rester transparent,
scintillant, sans écraser, étouffer ni recouvrir la guitare.
Durée : 135 min
JoaquÃn Rodrigo (1901-
1999) était loin d’imaginer
le succès phénoménal que
connaîtrait son concerto
pour guitare et orchestre,
le
Concerto d’Aranjuez.
Cette œuvre répondait à une
commande du marquis de Bolarque,
grand amateur de musique,
rencontré fin août 1938 Ã
San Sebastián, lors d’un déjeuner
où se trouvait également le
guitariste Regino Sáinz de la
Maza : « Pourquoi n’écris-tu pas
un concerto pour guitare et orchestre ?
Regino te le jouerait plus
d’une fois ! » « C’est chose faite »
déclara JoaquÃn, euphorique, car
il avait écumé quelques verres
de bon vin. Le
Concerto d’Aranjuez
tient son nom de la fameuse
résidence royale située à 50 km
de Madrid. De nombreux canaux
entrelacés font de ce lieu un îlot
de verdure au milieu des paysages
arides de la sierra. Avec
ses espaces foisonnants de verdure,
plantés d’essences rares,
Aranjuez est « imprégné du parfum
des magnolias, du chant des
oiseaux et du jaillissement des
fontaines », impressions – et non
descriptions – que l’on retrouve
tout au long du concerto, œuvre
de musique pure, sans programme
aucun.
En la situant en
ce lieu, Aranjuez, Rodrigo a
voulu lui imprimer une époque :
la fin du XVIIIe et le début du XIXe
siècle, à la Cour de Charles IV et
de Ferdinand VII. C’est donc une
Espagne intérieure, éternelle, heureuse,
fantasmée, pas celle du général
Franco (mais on la reconnaîtra
peut-être dans l’adaptation
de Miles Davis à la trompette du
Concerto d’Aranjuez, d’une tristesse
infinie…). Cette « vision intérieure
» est bien celle de JoaquÃn
Rodrigo, frappé de cécité
depuis l’âge de trois ans.
Nous ne pouvons ignorer le caractère
biographique de ce
Concerto.
Le premier mouvement
très joyeux est une évocation des
jours heureux que Rodrigo a
passés à Aranjuez avec sa fidèle
compagne mais aussi collaboratrice
de tous les instants, la pianiste
turque Victoria Kamhi lors
de leur lune de miel. Le deuxième mouvement, le célèbre
Adagio,
est en fait une supplication
adressée à Dieu : qu’il ne lui
prenne pas la vie de sa femme
Victoria, qui venait d’accoucher
d’une petite fille de sept mois
mort-née. Les trois mouvements
sont d’une grande sensibilité,
exprimant tout « l’espagnolisme
rodriguien », si particulier, un espagnolisme
qui ne tombe jamais
dans « l’espagnolade » ni dans la
trivialité. De ce point de vue, la
version « princeps » du créateur,
Regino Sáinz de la Maza, avec l’Orchestre
national d’Espagne dirigé par Ataúlfo Argenta (Doremi,
1948) laisse entendre, malgré le
pleurage de la bande, une interprétation
très objective, sans sentimentalisme déplacé. Nous
n’avons hélas pas pu écouter
l’autre version de Sáinz de la
Maza, avec l’Orchestre Manuel
de Falla, sous la direction de Cristo
bal Halffter (RCA Victor, 1962).
Les stars de la guitare
Comme on peut le concevoir, la
discographie est pléthorique : nous
avons recensé près de soixante-dix
versions. Place d’abord aux
guitaristes qui ont associé leurs
noms à ce best-seller planétaire.
Narciso Yepes a enregistré notre
concerto pas moins de six fois :
un record ! Pour ses deux premières
versions, il fut dirigé par
Ataúlfo Argenta avec l’Orchestre
de chambre de Madrid et l’Orchestre
national d’Espagne en
1956 et 1957 pour le label Alhambra. Son enregistrement avec

l’Orchestre symphonique de la
Radio-télévision espagnole, dirigé
par Odón Alonso (DG,
1969,
Téléchargez l’album), possède un charme et une
chaleur très particuliers. Vinrent

ensuite l’Orchestre philharmonique de Londres sous la direction
de Luis Antonio GarcÃa
Navarro (DG, 1979,
Téléchargez l’album), l’Orchestre
philharmonique d’Espagne et
Frühbeck de Burgos (Forlane,
1985), enfin l’Orchestre symphonique
de la RAI, sous la baguette
de Riccardo Muti (Fonit
Cetra, 1989). Nous préférons le
« tube » avec GarcÃa Navarro, du
fait de la notoriété de cette version,
qu’il sera intéressant de
confronter avec les autres candidats
à l’« investiture suprême ».
John Williams s’y est repris à quatre
fois : avec l’Orchestre de chambre
anglais, dir. Charles Groves, (CBS,
1968), puis avec un gros Orchestre
de Philadelphie, musclé, aux
ordres d’Eugene Ormandy, une
version sensuelle mais quelque
peu hachée (Sony, 1972), puis de
nouveau avec l’Orchestre de
chambre anglais et Daniel Barenboim,
où la prise de son dessert
une interprétation trop uniforme
(CBS, 1974), enfin avec
l’Orchestre philharmonique de
Londres dirigé par Louis Frémeaux,
version linéaire et bridée
(Sony, 1984).
On trouvera également
quatre versions de
Julian
Bream : avec l’Orchestre de
chambre Melos et Colin Davis
(RCA, 1964), mais surtout avec
l’Orchestre Monteverdi et John
Eliot Gardiner (RCA, 1975), avec
trois mouvements magnifiquement
gérés, une véritable fête orchestrale,
poétique et fiévreuse –
un beau candidat à l’écoute en
aveugle. Le guitariste reviendra
avec l’Orchestre de chambre
d’Europe, et le même chef anglais,
où la guitare est magnifique mais
où l’orchestre, trop gros, manque
de couleurs et de subtilités (RCA,
1983), puis avec le jeune Simon
Rattle alors à la tête d’un City of
Birmingham Symphony Orchestra
« hénaurme » – , la prise de
son n’arrange rien (les basses !)
–, totalement hors sujet (EMI,
1990).
Sharon Isbin a enregistré
l’œuvre trois fois, d’abord avec l’Orchestre symphonique métropolitain
de Tokyo, dirigé par
Hideomi Kuroiwa (Denon, 1981),
avec l’Orchestre de chambre de
Lausanne, sous la direction de Lawrence
Foster, avec un orchestre
inégal et des baisses de tension
(Virgin, date non précisée,
Téléchargez l’album), et avec
le New York Philharmonic et José
Serebrier, version majeure que
nous réservons pour notre discographie
comparée (Warner,
2004).
Angel Romero, d’abord avec
Victor Alessandro et l’Orchestre
symphonique de San Antonio,
confond douceur et sirupeux,
énergie et hystérie (Philips ou
Mercury, 1968). Sa version avec
le LSO et André Previn est pénalisée
par une prise de son
lourde, peu définie (Philips, 1977,
Téléchargez l’album).
Pepe Romero, Neville Marriner et
l’Academy of St. Martin-in-the-Fields ont abordé le concerto deux
fois au disque (Decca et Philips,
1979 et 1992, réédité en 2005 avec
un DVD biographique très intéressant,
« Shadows and light »,
en anglais seulement, sous-titré
en espagnol, ou inversement, selon
les séquen ces). Nous retenons
la deuxième version pour son orchestre
magnifique, aux couleurs
hispanisantes superbes, d’une
grande sensibilité lyrique (
Téléchargez l’album).
Alexandre Lagoya, Antonio de Almeida
et l’Orchestre national de l’Opéra
de Monte-Carlo ont quant à eux
livré une version sereine, techniquement
irréprochable, version
retenue pour notre écoute en
aveugle (Philips, 1972,
Téléchargez l’album).
Les stars de la baguette
Plusieurs chefs célèbres ont
voulu graver le
Concerto d’Aranjuez
afin d’avoir ce tube discographique
à leur catalogue. Rafael Frühbeck de Burgos, avec
l’Orchestre national d’Espagne,
a ainsi choisi
Alirio Diaz comme guitariste : beaucoup d’intensité,
mais qui sombre dans la criardise,
de plus les solistes – le cor anglais ! – sont médiocres (EMI,
1968).
Charles Dutoit, avec
Carlos Bonell et l’Orchestre symphonique
de Montréal (Decca,
1981) impose une vigueur très
sèche. Dommage que l’orchestre
montre ses gros bras dans un
post-romantisme de mauvais
aloi : version idéale pour hôtel
de luxe à Marbella, beau de son
mais sans âme. On retrouve
d’ailleurs Bonell avec l’Orchestre
de chambre anglais, sous la direction
de Steuart Bedford, avec
un orchestre désordonné – et la
prise de son est cotonneuse (Collins,
1989).
Autre enregistrement
pénalisé par sa prise de son,
celui où Andrew Litton dirige le
Royal Philharmonic Orchestra.
La guitare de
Christopher Parkening
semble énorme. Dommage,
les musiciens sont très engagés,
presque violents (EMI,
1992).
À l’inverse, Erich Kunzel
et le Naples Philharmonic Orchestra
écrasent la guitare de
David Russell, qui est de toute façon
sirupeuse (Telarc, 1997).

Plácido Domingo et le Philharmonia
ne nous engluent pas dans le
même sirop, mais l’orchestre est
tout de même trop gros, lent, et
les instruments solistes (le cor, ridicule !) n’ont pas la même hauteur
de vue que le soliste,
Manuel
Barrueco (EMI, 1995,
Téléchargez l’album).
Seules deux
versions « de chef » seront retenues
pour notre audition en
aveugle. Avec
Marco SocÃas Casquero,
Josep Pons et le Granada City Orchestra offrent un dosage
guitare-orchestre magnifiquement
équilibré – et l’Adagio est une référence
(Harmonia Mundi, 2003).
Même superbe équilibre entre le
soliste et l’orchestre, qui n’est rien
moins que le LSO, avec
Alfonso Moreno et Enrique Bátiz (EMI/
Brilliant, 1981), idiomatiquement
« rodriguiens ». Curieusement,
l’autre enregistrement de Moreno
est un des pires de la discographie,
en raison d’un orchestre particulièrement
lamentable, l’Orchestre
symphonique Carlos
Chavez dirigé par Fernando Lozano
(Novalis, date non précisée).
Outsiders et ratages
Eduardo Fernández, Miguel Angel Gomez Martinez et l’Orchestre
de chambre anglais proposent
une version sans cohérence, sans
tension ni mystère (Decca, 1986).
Mais l’enregistrement de Fernández
avec Adrian Leaper et l’Orchestre
d’Ulster est surprenant :
apaisé, sans ostentation, doté d’un équilibre guitare-orchestre impeccable,
il fait un bel outsider
pour notre écoute en aveugle
(BBC Music, 2002).
Goran Söllscher,
vif léger, offre lui aussi une
version idéale avec l’Orchestre
de chambre Orpheus (DG,
1989), retenue pour notre écoute
en aveugle.
Turibio Santos, lorsqu’il
joue avec Roland Douatte
et le Collegium Musicum de Paris,
est hors sujet (Accord, 1974),
mais sa version avec l’Orchestre
de l’Opéra national de Monte-
Carlo, dirigée par Claudio Scimone,
est plus réussie, rêveuse
sans tomber dans le sirop. Elle
manque cependant cruellement
de tension (Erato, 1978).
Segre/Noseda sont captés dans une
prise de son d’un incroyable amateurisme
: la respiration du soliste
devient l’instrument soliste
(Claves, 1994).
Autres prises de
son disqualifiantes ou « bizarres » :
Tampalini/Orizio, aux terribles
effets de zoom sur la guitare (Fonit
Cetra, 2005 ?),
Orlandini/del
Pino Klinge, avec un orchestre
énorme et invraisembable (VMS,
2001) – Orlandini commettra une
version moins ridicule dirigée
par Adrian Leaper (Arte Nova,
2006) –,
Gallén/Valdes (Naxos,
2002),
Kraft/Koizumi (CBC Enterprises,
1987) – Kraft remettra laborieusement sur le métier
accompagné par Nicholas Ward
(Naxos, puis Sony, 1992).
Pierri/Dessaints présentent des
moyens trop limités face aux
grandes références (Analekta,
1997). Ils ne sont pas les seuls :
on ajoutera, dans cette catégorie,
Kircher/Machado (Madacy
Records, 2001),
Quevedo/Dunand
(Madrid Music, 1978),
Zaradin/
Barbier (EMI, 1972),
Zsapka/
Warchal (Brilliant, 2005),
Muraji/
Pérez (Decca, 2008),
Yamashita/
Yamaoka (RCA, 1979), Yamashita/
Paillard (RCA, 1986),
Kubedo/Ferrer (Belter, 1970).
Restent enfin quelques ratages
notables, que les collectionneurs
pourront rechercher :
Brabec/ Tylsar,
tristounets et sans nerf, lentissimes
(Supraphon, 2002) ;
Conn/ Lubbock, creux et vides,
appliqués et sans contenance
(IMP, 1987) ;
Jouanneau/Raytchev, poussifs, piétons, sombrant
dans la caricature (Frémeaux,
1993) ;
Dyens/Siranossian qui
confondent Rodrigo avec Borodine
ou la sierra espagnole et les
steppes de l’Asie centrale (L’Empreinte
Digitale, 1997). Mais la
palme revient Ã
Juan Carlos Laguna
et Fernando Lozano. Ils
sont certes bien timorés, mais il
faut surtout écouter le Carlos
Chavez Symphony Orchestra,
qui nous refait le miracle de la
« multiplication des pains ». La
prestation du violoncelle vaut, Ã
elle seule, la palme du nanar de
cette discographie (Forlane ou
Novalis, 1994).
Les introuvables
On regrettera que certains
concerts n’aient pas été enregistrés
– à notre connaissance – ou tout au moins n’existent pas
en CD (Markevitch/Yepes, mais
aussi Stokowski l’ont interprété !).
Nous regrettons surtout
de n’avoir pu écouter quelques
versions qui ont certainement
leur intérêt : pour l’orchestre –
le Philharmonique de Berlin,
rien que cela ! –, la version
Siegfried
Behrend/Reinhard Peters
(DG, 1966) ; pour le soliste,
Paco
de Lucia/Edmon Colomer et
l’Orchestre de Cadaques (Philips,
1992).
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