Fort d’une copieuse
discographie, l’Opus 90,
au-delà des versions
de référence, regorge
de trésors méconnus.
Ecoutez l’intégralité de l’écoute comparée en podcast et jugez-par vous même ! :
Pour cette nouvelle édition podcast, huit interprétations de la Troisième Symphonie de Brahms, commentées par Bertrand Dermoncourt, Eric Taver et François Dru.
L’ŒUVRE EN BREF
•Genèse et création : L’année de son cinquantième
anniversaire, six ans après sa Symphonie n° 2, Brahms
acheva sa Troisième à Wiesbaden pendant des congés
estivaux. On sait peu de chose du contexte de sa
composition. La création fut donnée, avec grand succès,
le 2 décembre 1883 à la salle des amis de la musique
par l’Orchestre philharmonique de Vienne, placé sous la
direction de Hans Richter. Les compléments de
programme étaient : l’ouverture des Hébrides de
Mendelssohn et le Concerto pour violon de Dvorák.
• Mouvements :I. Allegro con brio II. Andante III. Poco
allegretto IV. Allegro
• Durée : env. 35’.
• Les contraintes de l’interprétation : Les chefs
considèrent souvent cette partition à la douce conclusion
comme la plus complexe du cycle à agencer. L’architecture
en arche, avec un thème initial qui signera la fin de l’œuvre,
deux larges mouvements combatifs qui encadrent un
Andante d’une grande simplicité expressive et un étrange
et concis Allegretto plus près de la musique de chambre
que du discours symphonique sont des facteurs de
difficultés d’interprétation. La battue du premier mouvement construit à six temps, à l’instar du premier Allegro
du Concerto pour piano n° 1 ou de la « Rhénane » de
Schumann, engendre de grandes différences en termes de
choix de tempo. Et reste le problème de la couleur sonore
de l’orchestre, du délicat équilibre entre cordes et vents,
d’une sonorité qui ne doit pas devenir celle de Bruckner.
Durée : 194 min
Recenser les gravures
de la Symphonie
op. 90 de Brahms
n’est pas une mince
affaire. Même si
cette Troisième ne fut pas la plus
enregistrée des quatre symphonies
de Brahms, nous avons
pu toutefois dénombrer plus de
cent cinquante versions ! Face à
cette avalanche de parutions,
nous ne citerons donc que les
enregistrements essentiels ou significatifs
pour l’évolution esthétique
de l’interprétation…
Les héritiers de Brahms
Au regard de la chronologie, les
gravures historiques prennent
une importance considérable :
une grande partie des chefs cités
dans cette rubrique ont pu
côtoyer des témoins directs de
l’époque de Brahms ! En 1928,
le prolixe Leopold Stokowski, à
Philadelphie livra la première
gravure de la partition (Biddulph)
– il récidiva en 1959 à
Houston (Everest).
Témoignage
capital en 1930, avec le premier
enregistrement du Philharmonique
de Vienne, créateur de
l’œuvre, sous la direction de Clemens
Krauss (Preiser) – autre
version avec le LSO en 1949
(Arlecchino). Felix Weingartner,
le réformateur qui s’opposa aux
excès de la direction à la von
Bülow, donna sa lecture des faits,
sans ajouts, à Londres (EMI,
1938).
Deux années auparavant,
Bruno Walter, l’un des plus grands
interprètes de l’Opus 90 démontrait
à Vienne, dans la première
de ses trois gravures, le
feu et l’élégance classique de l’œuvre (Andante). Son enregistrement
de 1953 à New York
(réédité par Sony) est une pierre
angulaire de toute discothèque
respectable (mais l’ultime prestation
de 1960, pour Columbia,
est décevante).
Un autre immense
brahmsien, Eugen Jochum
inaugura une trilogie discographique
essentielle de cette
œuvre à Hambourg en 1939
(Lys). L’enregistrement réalisé
avec le Philharmonique de Berlin
(DG, 1956), alliant équilibre
architectural et puissance expressive,
fait partie des grandes heures de la mono. Son dernier
témoignage, en stéréo et avec
le London Philharmonic, est à
redécouvrir (EMI, 1975).
Wilhelm
Furtwängler revêtait Brahms avec
les habits de l’ultime héros romantique
: ses interprétations fiévreuses
et profondes de la Troisième imposent
un grand respect.
Des quatre versions rééditées,
toutes avec le Philharmonique
de Berlin, se distinguent la gravure
officielle de 1949 (EMI) et
la prestation radiophonique de
1954 (DG), celle que vous trouverez
sur le CD de Classica ce mois-ci.
À l’opposé, doté d’une
lecture radicale, sans pathos, aux
contours bruts, la lecture d’Arturo
Toscanini fut enregistrée en
concert à six reprises de 1941 à
52. Il faut distinguer le sommet
NBC de 1941 (Naxos. Téléchargez l’album) et l’inattendue
expérience londonienne
avec le Philharmonia (Testament).
Toujours avec la même
formation, le bouillonnant fils
spirituel du petit maestro, Guido
Cantelli en enregistra une version
fiévreuse (Testament, 1955).
Variations sur un thème germanique
Faut-il préciser que ce recensement
discographique pourrait
être résumé par Germania
contre le reste du monde ? Les
nombreuses gravures allemandes
sont imposantes et arborent
un Brahms à l’expression
puissante et virile. Citons
celles de Hermann Abendroth à
Leipzig (Berlin Classics) ou
Hans Knappertsbusch à Berlin
en 1942 (Tahra). Otto Klemperer
n’était guère intéressé par les
larmes de l’Allegretto et sculpta
cette symphonie, avec rage, dans
un bloc de granit à la tête du
Philharmonia (EMI, 1957).
Tout
en exploitant les capacités du
Philharmonique de Berlin, Rudolf
Kempe se perdait dans les
dédales d’un combat titanesque
mais archaïque. Une lecture
avec pathos sérieusement datée
pour notre temps présent
(Testament, 1960). Vint enfin,
dans la deuxième moitié du
XXe siècle, celui qui s’affirma
comme le spécialiste de la sonorité
brahmsienne, apôtre discographique
du discours de ce
compositeur qui concluait le romantisme
allemand : Herbert von
Karajan, auteur de quatre versions
de légende (un pirate berlinois
fut édité – Hunt, 1968).
Pour son premier essai, avec le
Philharmonique de Vienne
(Decca, 1960), il jouait avec
facilité et bonheur de la généreuse
sonorité des cordes si caractéristiques,
accentuait les
contrastes d’éclairages des différents
épisodes pour un récit
fluide, alerte, empli de passion.
De manière étrange, en ce
temps, Karajan privilégiait l’élan
à la réalisation technique.
Chaque version berlinoise demeure
une réussite implacable :
perfection sonore, palette de
couleurs somptueuses, maîtrise
de la narration sont les caractéristiques
de ces références inaltérables,
avec un caractère frôlant
l’hédonisme pour l’ultime
enregistrement (DG, 1964, 1978
et 1988. Téléchargez l’album).
Avant Karajan, un
jeune prodige âgé de 29 ans faisait
rougir le fer berlinois, avec
invention et fougue, dans un
Brahms plus près de Schumann
que de Bruckner : Lorin Maazel
(DG, 1959), qui disposait encore
des couleurs instrumentales
connues par Furtwängler
et donnait une version étonnante.
Après une première gravure
fougueuse mais à l’aspect
inachevé à Dresde (DG, 1972),
Claudio Abbado et les Berliner
Philharmoniker, en 1989 (DG. Téléchargez l’album),
préparaient l’après-Karajan. La
sonorité demeure puissante
mais le chef italien teinte la
symphonie d’une palette automnale
aux éclairages subtils
et doux. Il osa faire chanter les
lignes mélodiques, dans un réel
climat passionato. Le résultat ?
Une des plus grandes versions
modernes de l’œuvre.
Les réalisations
de Kurt Sanderling, à
Dresde (RCA, 1971) et avec le
Symphonique de Berlin (Capriccio,
1990) furent louées à
leurs parutions mais l’on peut
s’interroger sur le caractère
inexorable, dénué de sentiments,
proche de Bruckner de
ces versions titanesques. Optique
identique pour Wolfgang
Sawallisch, à Londres, avec un
LPO en méforme (EMI, 1991. Téléchargez l’album).
Réussite plus flatteuse pour la
gravure avec le Symphonique
de Vienne (Philips, 1959).
La
prometteuse alliance, très Mitteleuropa
entre le Philharmonique
de Vienne et Rafael Kubelík
(Decca, 1957) attend
toujours une digne réédition.
Toujours à Vienne, la flamboyante
comète István Kertész
(Decca, 1973) offrit une lecture
qui, par sa passion et sa superbe
sonorité, pourra surprendre.
L’imprévisible Sergiu Celibidache se distingua de ses confrères,
apportant à l’orchestre de
Brahms, clarté et légèreté. La
beauté lyrique et le raffinement
de la version de la Radio de
Stuttgart surprendra (DG,
1976), plus que la version munichoise
de 1979, à la prise de
son déplorable, sans compter
un douteux live 1959 avec la
RAI de Milan.
Parmi les parutions
qui bouleversèrent la discographie
figurent les deux
concerts de Günter Wand avec la
NDR de Hambourg (RCA,
1983 et 1995). Des moments
d’une grande finesse et d’une
riche rhétorique alternant entre
des références à Beethoven et
Mendelssohn. (Une première
version avec le Gürzenich de
Cologne est en attente de réédition.)
Il faut enfin évoquer
une terrible déception à la réécoute
de la gravure viennoise
du grand Karl Böhm (DG, 1975) :
phrasés emphatiques, lourdeur
pachydermique des tempos, lecture
hors sujet.
Sérénades hollandaises
Willem Mengelberg avait lancé à
Amsterdam une imposante tradition
brahmsienne (Andante,
1932). Eduard Van Beinumlivra une
intégrale (Philips, 1956) qui ouvrait
une voie vers une autre vision
de Brahms, à la pâte sonore
allégée, sans grandiloquence (première
lecture avec le LPO pour
Decca, 1946). Bernard Haitink (Philips,
1970) reprit cette tradition
en donnant, toutefois, un ton
élevé et noble (lire l’interview exclusive de Bernard Haitink : « Sur Brahms ».) Mais le Finale trop brucknérien
et une petite harmonie défaillante
firent de cette Troisième
le point faible de cette intégrale
réputée.
Riccardo Chailly (Decca,
1991) approfondit les travaux de
ses prédécesseurs en donnant un
son clair, sans s’appesantir sur les
graves, à l’impeccable balance
entre vents et cordes. Un discours
frais, plus proche de Schumann,
qui régénéra notre vision d’un
compositeur souvent alourdi.
Sans oublier la vivifiante version
mono de George Szell (Decca,
1951), logique implacable et
preste conduite, ni un enthousiasmant
concert de Dimitri Mitropoulos
(Orfeo, 1958).
La filière américaine
Après Stokowski, il fallut attendre
l’année 1944 pour retrouver
un orchestre américain
dans cette partition : Boston et
Serge Koussevitzky (Pearl). Toujours
avec le BSO, Erich Leinsdorf
apporta sa contribution (RCA,
1965) mais c’est Bernard Haitink,
pour sa deuxième version, qui
créa la surprise en livrant une
interprétation inattendue (Philips,
1993) : ton noble, phrasés
aérés, cohésion et brillant de l’orchestre
firent de cette lecture le
chaînon manquant à la première
et imposante intégrale néerlandaise
(Haitink III à Londres ne
parvint pas à retrouver cette
réussite, LSO Live, 2004).
À Chicago,
Fritz Reiner avait imposé
son sérieux et sa rigueur (RCA,
1957). Une conception élevée et
tonitruante partagée par Georg
Solti (Decca, 1978), Daniel Barenboim (Erato) et James Levine (RCA).
À Cleveland, seul l’incisif
George Szell, pour une deuxième version (Sony, 1965), trouva le ton juste entre engagement
et probité, à la différence de ses
successeurs : Ashkenazy (Decca), Dohnányi (Teldec), Maazel
II (Scribendum). Du côté de
Philadelphie, Riccardo Muti (EMI,
1978) restait persuadé que
Brahms était un grand romantique
et déclenchait des tempêtes
dignes du théâtre tandis qu’à
New York, Leonard Bernstein I
(Sony, 1964), déversait sans ambages
des flots de passion, tout
en sachant conserver distinction
et profondeur sauf dans l’Allegretto
où le pathos rejoignait le
mélo. Une deuxième lecture
avec Vienne, aux antipodes de la passion américaine, ralentit
tous les tempos. Une gravure
austère (DG, 1983. Téléchargez l’album).
Brahms allégé
Le trublion Roger Norrington fut
le premier au disque, sans grande
réussite, à vouloir recréer les
conditions d’écoute d’un Brahms
à l’authentique avec ses London
Classical Players (EMI, 1995).
Beaucoup de bruit pour rien. Il
fallut attendre Charles Mackerras
et le Scottish Chamber (Telarc,
1997) pour être persuadé
que la réduction des effectifs
étaient nettement profitables à
la compréhension du discours
de Brahms. La nouvelle tentative
de Paavo Berglund avec l’Orchestre
de chambre d’Europe (Ondine, 2000) ne portait pas la
réussite artistique de Mackerras.
Autre expérience : celle de Nikolaus
Harnoncourt avec l’Orchestre
philharmonique de Berlin
(Teldec, 1997) : le dégraissage
sonore détruisit toute envergure
et toute volonté dynamique pour
une version atone.
Surprises
Qui aurait parié sur Ernest Ansermet ?
En attendant la réédition
de la gravure avec l’Orchestre
de la Suisse romande
(Decca, 1963), un tempétueux direct,
donné avec la Radio bavaroise,
à Munich (Orfeo, 1966) surprendra
ceux qui pensent
confiner ce chef à la seule musique
française. Qui se souvenait
de l’intégrale viennoise de John
Barbirolli enregistrée au Musikverein
(Angel, 1967) ? Vision de
gentleman hors du temps, d’un
raffinement sonore somptueux
avec un caractère nostalgique
et automnal très Sehnsucht.
Il faudrait
ressortir les critiques qui accueillirent
la parution de la version
de Colin Davis à la tête de la
Radio bavaroise (RCA, 1988) :
l’orchestre est sublime et développe
une virtuosité et une force
herculéenne, mais aussi d’une
rare délicatesse dans le deuxième
mouvement. La direction sobre,
retenue mais avec une profonde
intensité dramatique, fait du chef
anglais un brahmsien inattendu.
Autre découverte avec Antal Dorati
qui livrait avec le brillant LSO
(Mercury, 1963) une lecture radicale,
antiromantique à des années-
lumière des codes d’interprétation
allemands. Une vision
Urtext nécessaire.
La tenue d’une discographie suscite
des découvertes, à l’exemple
d’un concert sauvé par des bandes
radios captées à Oslo : on y entend
Mariss Jansons (Simax, 1999)
donner une véritable leçon d’interprétation,
tout en conjuguant
envergure du discours et retenue
expressive. Un chef qui laisse
jouer son orchestre, tout en donnant
le coup de rein nécessaire.
Une sonorité claire et élégante,
bien éloignée des rugissements
teutons, qui pourrait charmer bien
des auditeurs…