Angelin Proljocaj, l'esthète
Retour sur les trois ballets du choréagraphe programmés en mars au Théâtre de la Ville.
Il faut être doté d'un esprit imaginatif et légèrement tourmenté pour se délecter de certaines partitions de Stockhausen qui, pour des oreilles ordinaires, relèvent plus de la caserne de pompiers au moment de l'alerte que de la salle de concert. Mais, on le sait, Angelin Preljocaj est un chorégraphe rêveur et prolixe, capable de mettre en danse n'importe quelle cacophonie sans (trop) ennuyer ses spectateurs. En dépit des plaintes électroniques douloureuses de Sonntags - Abschied (oeuvre du compositeur allemand dans laquelle Preljocaj entend mystérieusement l'écho du paradis perdu), son ballet Eldorado présenté en mars au théâtre de la Ville à Paris s'est révélé agréable à regarder : interprètes (très déshabillés) de qualité, gestuelle sobre, ensembles bien réglés, fluidité des portés... Tout cela composait un tableau lascif et esthétique, et on pouvait à la rigueur se laisser hypnotiser par ces voix synthétiques aériennes et ce monde de mutants symbiotiques. Mais tout de même, se disait-on, où diable était passée l'émotion ?
Les deux autres oeuvres du chorégraphe au programme étaient plus anciennes et plus convaincantes. Conçu autour du Magnificat de Vivaldi (agrémenté de cris d'enfants joyeux), Annonciation (1995), pas de deux lesbien pour une jolie Marie et une belle ange, se développait en une succession de pulsions orageuses et de tendres voluptés d'où émanait une sensualité réjouissante et bien peu catholique. Centaure (1998), duo viril de deux hommes, torse nu et crâne rasé, rétablissait l'équilibre des sexes en jouant sur l'ambiguïté du double dans une chorégraphie inspirée des postures antiques : corps qui s'entremêlent, s'indifférencient, se dissocient, s'affrontent, passent de l'humain à l'animal, dans une lutte ininterrompue pour trouver une improbable identité. Contrairement au précédent, ces deux pièces-là ne sacrifiaient pas le fond à la forme, et prenaient de la hauteur, au-delà du simple divertissement. Ce qui prouve, s'il en est besoin, que pour faire un bon ballet, il faut certes une belle esthétique et une gestuelle inventive, mais aussi un propos signifiant, et surtout ce petit quelque chose en plus, cette petite flamme, sans doute ce qu'on appelle un « supplément d'âme. »
En vidéo, son ballet Les Quatre Saisons :
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