Voyage en Russie (II)
Une semaine à Moscou en un parcours sans fausse note, et Saint-Pétersbourg
Deuxième volet faisant suite au Voyage en Russie (I). La ville de Tchaïkovski résonne-t-elle toujours en musique ? Où aller ? Que faut-il visiter à Moscou ? Bertrand Dermoncourt a séjourné dans la capitale russe à la recherche de ses nombreuses merveilles musicales.... Puis, en quelques photos, un autre lieu mythique : Saint-Pétersbourg, la deuxième ville du pays.
Première journée
Moscou n'est pas Saint-Pétersbourg. Le cimetière des grands hommes.
Au voyageur, les deux capitales russes procurent des impressions opposées : Saint-Pétersbourg séduit immédiatement par sa beauté et sa grandeur, puis se découvre avec le temps, par imprégnation. Moscou est plus directe, mais ne délivre, au premier abord, aucun charme. La ville de Staline, aux proportions monstrueuses et à l'architecture sans unité, au brouhaha incessant, aux boulevards à neuf voies que l'on ne traverse que par de rares et sinistres passages souterrains, ne semble pas faite pour l'homme. On s'y perd et on s'y sent étranger, avant d'apprendre à aimer Moscou pour ce qu'elle est, un concentré d'énergie. Dominique Fernandez le souligne dans son Dictionnaire amoureux de la Russie(Plon) : « Moscou au début du XXIe siècle évoque ce que Paris était à la fin du XIXe siècle, sans compter le surcroît de puissance qui résulte d'une population de près de quinze millions d'habitants. Délicats et rêveurs, s'abstenir », conclut, non sans raison, l'écrivain stupéfié par l'« arrogance de l'argent » dans cette ville qui concentrerait près de 80% de la richesse russe...
située Bolchaïa Nikitskaïa Oulitsa,
devant le Conservatoire où il enseigna jusqu’en 1978
parmi celles d’autres célébrités russes, au cimetière de Novodevitchi
Pour trouver le répit, de rares solutions s'offrent au promeneur : l'alternative consiste à s'engouffrer mille pieds sous terre dans le fameux métro ou à chercher refuge dans les nombreux monastères. Celui de Novodevitchi, par exemple, situé en périphérie, entre deux cités modernes et auprès de l'étang qui aurait inspiré à Tchaïkovski Le Lac des cygnes... L'espace fortifié du monastère jouxte un cimetière où ont été inhumés les héros de la nation. À l'entrée, lors de notre visite, deux chapelles ardentes, dédiés l'une à Boris Eltsine, l'autre à Mstislav Rostropovich, viennent rappeler qu'en ces lieux les artistes cohabitent pacifiquement avec les politiques. En Russie, ils furent pourtant leurs bourreaux ou leurs protecteurs — parfois les deux. Symbole de la fierté patriotique de l'URSS, le cimetière est abandonné aux herbes folles et à la bonne volonté de babouchkas qui en assurent bénévolement l'entretien. Comme il n'existe pas de plan, et que les tombes ne sont pas classées, si ce n'est par professions, il faut errer au hasard ou demander son chemin à ces vieilles habituées. Prononcer quelques noms suffit alors à voyager dans l'histoire du pays : Khrouchtchev, Richter, Chostakovitch, Stanislavski, Gogol, Eisenstein, Chaliapine, Prokofiev, Scriabine, Oïstrakh ou Tchekhov... Russie, terre de génies !
Deuxième journée
Place des Théâtres et de l'Opéra
À l'hôtel, on croise Marc Minkowski. Le chef français répète Pelléas et Mélisande de Debussy dans une mise en scène d'Olivier Py. Drôle de destin que celui de cet opéra français à Moscou : il y a vingt ans, Manuel Rosenthal se vantait d'en avoir donné la première, alors que Svetlanov prétendait l'avoir souvent dirigé au Bolchoï... Minkowski, à son tour, se produit au théâtre Stanislavski qui vient de rouvrir après rénovation. C'est l'une des six salles d'opéra d'une ville qui compte des dizaines de théâtres en activité. Pour avoir une petite idée de cette effervescence, il faut se rendre dans le quartier de la place des Théâtres, proche de la Tverskaïa oulitsa, la grande rue commerçante, et de la Douma, le Parlement. Ce quartier regorge de curiosités pour l'amateur de musique : outre le théâtre d'Opérette, où Chostakovitch créa Moscou, quartier des cerises, on trouvera dans ce périmètre la fameuse Brioussov pereoulok, ruelle où vécurent, des années 1920 aux années 1940, les hommes de théâtre et les musiciens. Au n° 8-10 était installée l'Union des compositeurs et les appartements de Chostakovitch ou de Prokofiev, vastes prisons dorées aujourd'hui délabrées.
Malgré les nombreux échafaudages qui cachent actuellement les façades, la place des Théâtres impressionne. Y trône l'immense Bolchoï (« Grand », en russe) et ses orgueilleuses colonnes. Inauguré en 1780, reconstruit en 1856 après avoir brûlé, le temple de l'opéra et du ballet est en travaux jusqu'à la fin 2009. La rénovation et la construction de nouvelles parties techniques sont en quelque sorte la réponse moscovite au dynamisme du théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. Sous l'impulsion de Valery Gergiev, l'éternel concurrent du Bolchoï a fait la course en tête ces dernières années. La multiplication des tournées, des accords d'échange avec l'Opéra de Paris ou La Scala, et, surtout, l'inauguration d'une seconde salle ultramoderne en 2002 (« la Nouvelle Scène ») devraient permettre au Bolchoï de retrouver peu à peu sa place dans le monde lyrique.
En attendant la réouverture de la grande scène, la troupe propose dans la petite salle un mélange de classiques (l'Onéguine date de... 1944 !) et de nouveautés, comme L'Écrou, le ballet de Chostakovitch ou un Boris Godounov mis en scène par le cinéaste Alexander Sokourov. Comme partout dans les trente-quatre maisons d'opéra de Russie, le répertoire national et les artistes russes ont la priorité.
Troisième journée
Un temple : le Conservatoire
Moscou, la ville de Tchekhov, fut aussi celle de Tchaïkovski. L'auteur de Casse-Noisette enseigna au Conservatoire, où l'on forma Rachmaninov et Scriabine, où Chostakovitch fut professeur, Richter ou Rostropovich élèves, et qui reste une référence mondiale.
Les deux salles de concert du Conservatoire sont toujours les hauts lieux de la vie musicale locale, surtout la grande, dédiée à la musique symphonique et aux récitals. L'atmosphère y est à nulle autre pareille : sièges et peintures murales jaune clair, acoustique exceptionnellement chaleureuse et concentration maximale des spectateurs. Dans cette salle riche en histoire, on ne vient pas pour se montrer. Les nombreuses vitrines des foyers, où l'on présente les lauréats du conservatoire et où l'on célèbre les « grands hommes » de la vie musicale, à la manière des académies du XIXe siècle, montrent à quel point l'art, ici, est pris au sérieux. Public mélangé au concert, cette mixité d'origines et de conditions étant favorisé par le prix raisonnable des places, qui se maintient généralement à moins de 240 roubles (6,50 euros).
Chaque soir on trouvera un programme différent. Située non loin de Brioussov pereoulok et de la place des Théâtres, la Grande Salle du Conservatoire est donc un passage obligé si l'on visite Moscou et que l'on aime la musique.
Quatrième journée
Grands concerts et nouveaux riches
À la Philharmonie, on a collecté les programmes disponibles, ils sont nombreux et variés : une bonne dizaine d'orchestres se disputent les faveurs du public, tous les répertoires sont joués, même les plus rares, avec, là encore, une forte couleur nationale, et une place non négligeable donnée à la musique contemporaine russe. Aux formations « historiques » comme l'Orchestre de la Radio (rebaptisé « Tchaïkovski »), le Philharmonique de Moscou, jadis dirigé par Kondrachine, celles de Svetlanov ou de Rojdestvenski, il faut ajouter une pléiade de nouvelles phalanges. Parmi elles, l'unique formation privée, l'Orchestre symphonique de Moscou, a vu le jour en 1989 au moment de la perestroïka.
Connus pour leurs 160 disques réalisés pour le label Naxos, ces musiciens, venus notamment du Bolchoï ou du Conservatoire, assurent une saison complète en plus de leurs autres activités. Régulièrement sollicitée par Hollywood, cette formation moscovite a son siège... aux studios Mosfilm, l'ancien monopole d'état consacré au septième art. On est ici au royaume de la passion et de la débrouillardise. Rien à voir avec la richesse ostentatoire des dernières phalanges soutenues par le Kremlin et la nouvelle nomenklatura, comme l'Orchestre National de Russie lancée par Mikhaïl Pletnev ou l'Orchestre Philharmonique National de Russie, récemment monté par Vladimir Spivakov.
Une nouvelle salle de 1750 places, aux marbres ostentatoires, le Moscow International Performing Arts Center, construite le long d'une autoroute, sert de lieu de parade à cet ensemble d'élite qui n'a pourtant pas encore fait ses preuves. De toute façon, la vraie culture a-t-elle encore sa place au pays des nouveaux riches ?
Cinquième journée
Le temps des regrets
Tout va très vite à Moscou, mais il faudrait des mois pour en épuiser toutes ses richesses culturelles. Pas le temps de tester les nouveaux restaurants (il s'en ouvrirait, dit-on, un par jour). Ni de visiter les musées Scriabine et Chaliapine, ou encore la maison Tchaïkovski à Kline, à 80 km au nord-ouest.
C'est là que le vainqueur du fameux concours Tchaïkovski donne son premier récital, le 7 mai, anniversaire du jour de la naissance du musicien (en 1840). Un bel endroit pour se reposer de l'agitation parfois violente de la capitale, de se ressourcer dans la contemplation de la campagne, tellement vaste qu'elle finira, elle aussi, par nous engloutir.
Merci à Kevin Kleinman et à M. et E. Levine
À Saint-Pétersbourg, l'œil écoute
Opéras, théâtres, musées...
Bien sûr, en journée, on arpente les perspectives de la ville sur les traces de ses compositeurs. Et le soir venu, on se pose ! Il y a tant à entendre, ne serait-ce qu'au Mariinski (plus de 250 représentations d'opéra et de ballet par an, sans compter les concerts) ou à la Philharmonie...
La musique à Saint-Petersbourg, c'est simple : deux places concentrent l'essentiel de la vie locale. La place des Arts, avec la Philharmonie et le Théâtre Maly, et la place des Théâtres, avec le Conservatoire [ci-contre, avec la statue de Rimski-Korsakov] et le théâtre Mariinski.
Un autre lieu musical : la Capella ou « Académie de chant Glinka ». Elle fut fondée par Pierre le Grand, mais l'actuelle salle a été construite en 1880 sur les plans de l'architecte Léonti Benois, au fond d'une cour d'honneur située sur le quai de la Moïka, non loin du musée de l'Ermitage (qu'il ne faut pas manquer d'aller visiter). La salle de concert, située au n° 20, est séparée de la rue par une grille en fonte. Une partie des bâtiments abrite l'Institut français.
Le musée de l'Ermitage, construit entre 1754 et 1762 — palais d'hiver d'Elisabeth 1er — renferme un merveilleux petit théâtre, qui s'inspire du théâtre olympique de Vicence en Italie.
DOSSIER SPÉCIAL RUSSIE sur Qobuz :
■ Lire l'article Voyage en Russie (I)
— L'âme d'un peuple : la musique comme on respire
— Valery Gergiev : « Le chaos est derrière nous »
■ Voyage en Russie (II)
— Une semaine à Moscou, un parcours sans faute
— Saint-Pétersbourg : L'œil écoute
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