Cecilia somnambule
Après un marathon Malibran à Paris, Cecilia Bartoli a réveillé la Somnambule quelques jours plus tard à Baden-Baden. Récit.
Entre le salon du matin (bleuettes romantiques, même avec Vadim Repin au violon et Lang Lang au piano), Cenerentola de Rossini en concert l'après midi et le gala du soir enfin (éblouissant retour à Mozart avec Exsultate et Clemenza, sublimes « Bel raggio » et surtout Saule de Rossini), c'était la qualité, l'abondance - et même la bombance.
Mais c'était, répartie sur la journée, la Cecilia qu'on connaît, plus visiblement à la fête seulement. Le couronnement différé de la soirée Malibran (24/03) à Paris, salle Pleyel, ç'a été à Baden-Baden (04/04). Cecilia dans un nouvel emploi, repris à Malibran, et magique. À côté de Norma (qu'elle ne tentera pas), Sonnambula du même Bellini constitue le bref âge d'or du bel canto, les années 1830.
Deux soirées seulement à Baden-Baden, et il fallait réserver tôt. On n'a pas fait une affiche avec diva, et rien autour : mais les Balthazar Neumann jouant comme des anges et leur propre chef, Hengelbrock, énergique et chantant ; des comprimarie de luxe, Maria Bengtsson pour l'intrigante Lisa, une Fiordiligi pour Dresde ; et pour la mère Daniela Sindram, un de nos récents Quinquin de Paris. En Comte, D'Arcangelo, pas moins, sensationnel de classe et de facilité (mais sa voix à grand timbre n'est pas encore chauffée pour son air, situé à son entrée). Et surprise, l'Elvino tout neuf, autrement mordant que Florez, avec des ré à gorge déployée au II, et tout le mérite qu'il y a, relativement débutant, à chanter les duos avec la diva dans son style et son phrasé à elle : Celso Albelo, qui nous vient de l'île même d'Alfredo Kraus.
Bartoli en Amina n'a besoin ni d'oripeaux ni de mise en scène mais entre, vit la musique du mouvement, du regard et de la démarche, et par son corps tout entier l'exprime et la fait rayonner, aussi parfaitement naturelle qu'elle est artiste ! Et comme elle chante Bellini ! L'impalpable (auquel elle se complaît parfois) ici garde substance, vibration, couleur et, on peut le dire, esprit. Rien n'est seulement décoratif, pas même les duos roucoulés. Dès son entrée (« Care compagne), une morbidezza lumineuse, indicible ; la mélancolie au bord des larmes d'« Ah ! non credea » a des couleurs de viole d'amour, ineffables (mais attendues).
Moins attendue, mais pierre de touche pour Amina, cette évaporation de la voix dans le magique, le nocturne à la scène même du somnambulisme. Dans « Ah ! non giunge » décorations et pointages Malibran avec effets de gorge, et envolées pourtant. Avec ce feu d'artifice final on a fait le tour des émerveillements. Et déjà de ce live enthousiaste on espère un pirate, le préférant d'avance (perversement peut-être) à la Sonnambula qu'on va nous lécher et empaqueter en studio, où tout le monde se surveillera. Ici on se lâchait. Et à quelle hauteur !
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