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Hélène Grimaud : « La musique trouve sa véritable transcendance dans le partage » (Classica n°57 - novembre 2003)

« Dans ce livre, je fais le récit d’une partie de mon enfance… mais qu’est-ce que l’enfance sinon un monde d’exagération ! » Interview-confidence d'Hélène Grimaud après la sortie de son autobiographie.

A l’occasion des dix ans du magazine, nous republions sur Qobuz dix interviews/rencontres parues dans Classica depuis 1998.

PAR Jérémie Rousseau | Classica Spécial 10 ans | 13 mai 2008
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Pourquoi avez-vous décidé d’écrire une autobiographie ?

Eh bien, on m’y a poussée ! En fait, l’idée ne m’en serait jamais venue toute seule : cela fait six ans que je connais Stéphane Barsacq, mon éditeur, et quatre que nous travaillons ensemble ; nous avons eu de longues conversations, et un jour il m’a demandé si je tenais un journal. C’était le cas, et je lui en ai fait lire certains passages ; il m’a suggéré de retravailler tout cela en vue d’une publication… Je lui ai répondu que ce n’était absolument pas le but de mes écrits, que jamais je n’allais trouver le temps d’écrire… Mais c’est quelqu’un de très tenace, et finalement, c’est devenu un jeu. Sa participation a été essentielle, il m’a guidée, m’a gardée de l’enlisement et aidée à faire le tri. Mon domaine de prédilection, c’est celui des pensées générales, abstraites, et les parties anecdotiques de ce livre m’ont coûté de grands efforts, notamment celles relatives à mon enfance. Je n’ai commencé ce journal que vers quinze ans, mais mon souvenir des périodes antérieures était bien vivace ; en outre, le simple fait de coucher les choses sur le papier a le don de réveiller la mémoire.

Ce travail d’écriture vous a-t-il procuré un sentiment de délivrance ?

Non, pas du tout. Peut-être tout simplement parce que je n’avais plus besoin d’être délivrée. Si ce projet n’avait pas été lancé dans un esprit ludique, jamais je ne l’aurais accepté : je ne suis pas masochiste. Je ne cherchais pas à m’atteler à quelque chose de pénible, me condamner à une sorte d’accouchement douloureux…

De quelle manière voyez-vous votre parcours aujourd’hui ?

Vous savez, je n’ai pas vraiment le temps de le contempler. Ça ne m’a même jamais tellement intéressée. Mes moments d’introspection sont plutôt voués au travail, et je suis essentiellement dans l’action. J’essaye d’avoir toujours le recul nécessaire, mais je n’en aurai jamais assez, si bien que je ne suis pas la mieux placée pour parler de mon parcours. Je le sais, j’ai eu beaucoup de chance ; j’ai beaucoup reçu. Pour être en paix avec moi-même, il me fallait trouver le moyen de rendre ce que j’avais reçu : la musique me l’a permis, et le Wolf Conservation Center aussi, car la musique n’était pas suffisante. Je ne pourrais envisager ma vie sans l’un ou l’autre.

Que vous inspire l’attitude de François-René Duchâble, pour qui jouer en public est devenu un tel supplice qu’il préfère « garder » la musique pour lui ? Imaginez-vous que cela puisse être le cas, un jour, pour vous ?

Non, mais je comprends ce sentiment. Il est évident que, si pour une raison ou pour une autre, je ne pouvais plus exercer ce métier physiquement, la musique continuerait de faire partie de ma vie. Mais je ne pourrais faire ce choix de mon plein gré, car la musique, selon moi, trouve sa véritable transcendance dans le partage. Malgré la sensation de compromis que l’on peut avoir dans le métier de musicien, avec tous ces voyages imposés, ces conditions de jeu pas toujours idéales, peu importe, c’est là que la musique trouve son expression la plus intense.

Referiez-vous certaines choses différemment aujourd’hui ?

Non… On a toujours le désir de traverser sa vie en faisant le moins de mal possible autour de soi. Dans son passé, on aimerait rectifier des choses, du mal fait par maladresse, des manquements à ce que les autres pouvaient exiger de vous… Mais on ne peut vivre honnêtement, en étant soi-même, sans laisser derrière soi quelques regrets ici et là, sans avoir causé du mal à telle ou telle personne.

Il y a la souffrance passée des autres en effet, mais aussi la vôtre, très aiguë…

Chacun voit à travers son propre filtre… Dans ce livre je fais le récit d’une partie de mon enfance… mais qu’est-ce que l’enfance sinon un monde d’exagération ! Une blessure devient vite un leitmotiv, une obsession, dans ce monde-là. Aussi, quoi que j’ai traversé, j’ai bien voulu le traverser. J’ai toujours pensé qu’à partir d’un certain niveau de vie et d’une certaine décence matérielle, on fait de sa vie ce que l’on souhaite en faire. On ne peut cacher le fait que, si l’on est malheureux, c’est qu’on a une certaine complaisance dans le malheur. On a toujours la possibilité de transformer le cours de son existence pour que ce ne soit pas le cas. A partir du moment où vous êtes en bonne santé, que votre entourage l’est aussi, le reste est affaire de volonté. C’est pourquoi je mettrais, me concernant, le mot « souffrance » entre guillemets : c’était sans doute quelque chose dont j’avais besoin à ce moment-là, et dans laquelle je trouvais un certain plaisir, une résistance formatrice, bénéfique.

On a l’impression que votre souffrance disparaît à partir du moment où vous entrez en contact avec les Etats-Unis. Dans la dernière partie de votre livre, où vous abordez New York et des sujets pourtant toujours très durs, on ne ressent plus du tout ce poids du début…

Effectivement. Ce poids, c’était celui d’une âme adolescente, en recherche d’elle-même. On met du temps à devenir ce que l’on est, quant à devenir ce que l’on souhaiterait être, c’est une autre paire de manches !

Alors, êtes-vous devenue celle que vous souhaitiez être ?

Pour ce qui est du quotidien, non ! Mais dans les grandes lignes, oui, ça peut aller. Au jour le jour, on peut reprendre des choses, modifier leur cours, faire autrement. Je suis loin de vivre dans un état de béatitude et de contentement permanent, mais je trouve une certaine harmonie dans ma vie, globalement.

Peut-on dire que par vos épreuves, vous avez effectué une sorte de psychanalyse, sans passer par le divan ?

Sans aucun doute : au lieu de subir les choses, je les ai provoquées. Je n’ai jamais fait l’expérience de la psychanalyse par moi-même, mais d’après mes lectures sur le sujet, il y a certains exemples assez saisissants de vies totalement transformées, de prises de conscience salutaires. Si la prise de conscience ne peut s’établir que par le dialogue avec une personne qui vous fasse mettre le doigt sur des faits pour vous les révéler, je trouve ça très positif.

Revenons aux Etats-Unis : ils ont eu un grand impact sur votre évolution personnelle. Croyez-vous aujourd’hui que d’autres pays auraient pu avoir un effet semblable ?

Pendant longtemps, j’ai été tentée de m’installer en Allemagne, car c’était le pays où je me sentais le mieux, sans doute à cause de mes prédilections en matière de musique et de littérature. C’est un des premiers pays d’Europe où je me suis produite. Je suis quasiment certaine aujourd’hui que quel que soit le pays choisi, j’aurais pu y construire quelque chose de positif. Cela dit, aux Etats-Unis, si vous avez une idée, si vous savez mobiliser votre énergie, et par la vertu de l’élan, mobiliser celles des autres pour votre projet, beaucoup de possibilités s’offrent à vous. C’est évidemment une perception assez naïve de la notion de liberté… et il y aurait encore beaucoup à dire à ce sujet, surtout après les évolutions politiques de ces deux dernières années. Mais cela reste néanmoins une réalité.

Dans votre livre, vous pointez le fardeau des traditions de la « vieille Europe » et leur absence aux Etats-Unis, qui vous fut salutaire.

Effectivement. Si j’étais partie aux Etats-Unis et que l’aventure avait tourné à l’exil, je l’aurais certainement vécue différemment. Mais dans la mesure où je n’ai jamais cessé de venir en Europe, au moins une ou deux fois par mois, j’ai eu le privilège de profiter aussi bien des atouts de l’un et de l’autre côté de l’Atlantique. Jamais je ne me suis sentie privée de ce que l’Europe avait à offrir. J’y viens essentiellement pour des concerts, et rend visite mes parents autant que possible.

Vous sentez-vous plutôt de nationalité française ou américaine?

Ni l’une ni l’autre. Si je devais néanmoins en choisir une, ce serait avant tout la nationalité française. Je serai toujours plus française que quoi que ce soit d’autre. D’ailleurs je n’ai pas la nationalité américaine : cela fait maintenant suffisamment d’années que j’ai la carte verte pour pouvoir demander cette nationalité ; j’étais partie pour, mais depuis ces deux dernières années j’ai sérieusement reconsidéré la question.

En quelle langue lisez-vous aujourd’hui ?

En anglais essentiellement. Pour pouvoir affiner et réactualiser le contenu du programme éducatif, je dois lire beaucoup d’écrits scientifiques, et je ne les trouve qu’en anglais. Ce n’est donc pas vraiment par choix personnel, mais plutôt par nécessité. Evidemment je garde tous les ouvrages français qui m’ont accompagnée et nourrie auparavant.

Pas de risque de perdre votre langue, donc…

Non, je n’imagine tout simplement pas cette possibilité – même s’il arrive parfois qu’un mot me vienne plus facilement en anglais qu’en français, ce qui est très frustrant ! Ici je n’ai jamais l’occasion de parler français, pas même avec mon compagnon, qui me tarabuste sans cesse pour que je la lui apprenne !

Vous êtes-vous fixé un quota de jours d’absence à ne pas dépasser ?

Pas vraiment. J’essaye de ne pas être absente plus de deux tiers du temps, au maximum. C’est toujours trop. Et ce rythme de vie semble accélérer l’existence, puisqu’on a déjà du mal à vivre l’instant présent ! C’est un peu absurde d’avoir son calendrier déjà bouclé pour les trois ou quatre années à venir… Naturellement, une limite s’impose, car au-delà d’un certain nombre de jours d’absence, cela n’a plus de sens, et l’art lui aussi s’en ressent. Il est important d’avoir des moments de ressourcement, et c’est ici que mon potentiel d’énergie peut se recharger, grâce à mes autres activités sur place. Dans ce cadre, le concert est pour moi une aventure émotionnelle : en faire un exercice trop régulièrement répété revient à créer inévitablement un effet mécanique de routine. C’est ce que je veux éviter à tout prix. Je veux vivre l’expérience de chaque concert comme s’il ne devait pas avoir de lendemain, afin de lui donner une force vive et fraîche, urgente, spontanée. La prise de risque sur scène est ce qui rend la musique si précieuse à mes yeux, et si salutaire. Si on l’exerce sans jamais vouloir se départir d’un certain contrôle, c’est nier sa mission, nier le propre de l’aventure musicale : autant rester chez soi à écouter des disques. On peut tout calibrer à la perfection, présenter un travail techniquement impeccable, musicalement irréprochable, cohérent, parfait, mais si cela ne vit pas de l’intérieur, si ce n’est pas à fleur de peau, on passe à côté du miracle. Il faut se départir d’un certain sens du confort.

Une façon qui doit nécessairement avoir des incidences sur votre travail ici.

Sur la préparation, oui. On m’a parfois fait remarquer que je semblais me détacher des œuvres difficilement : c’est vrai, et c’est surtout que j’en suis incapable ! Il y a quelques années, j’apprenais les œuvres très rapidement, je les jouais une ou deux fois, et après il était impossible de me les faire travailler sur la longueur, je devais absolument passer à autre chose. Aujourd’hui je suis tout l’opposé : peu m’importe si j’ai déjà joué cette œuvre, et depuis combien de temps, car j’y trouve toujours du nouveau. Ma méthode de travail a, elle aussi, changé : au lieu de reprendre le programme d’un concert une semaine en avance – ce dont je suis incapable à présent – je reprends l’œuvre, la démantèle, mets tout à plat, et reconstruis tout. Il importe peu que je ne prenne pas, finalement, une nouvelle option de phrasé puisqu’en musique toute option est valable : c’est ce qui précède et ce qui suit qui donne sens à l’option choisie ainsi que la manière dont cela est projeté. Mais si je choisis de nouveau une couleur, une pulsation déjà vues, je veux le faire en connaissance de cause, et non par réflexe acquis. Ce seul travail me prend un temps fou : autant de temps que je ne peux pas accorder à l’étude d’une œuvre nouvelle. Je dois faire attention, comme certains de mes collègues me l’ont suggéré, à ne proposer qu’un programme de récital et deux concertos par an, pour me concentrer là-dessus.

{{ Comment se déroule ici une journée type ?}}

Là est le problème, je voudrais bien qu’il y en ait une ! En général, elle commence assez tôt – bien malgré moi car je me couche souvent tard et je voudrais ne pas avoir à me lever à huit heures tous les jours, avec les ouvriers (ndlr : un nouvel enclos est en cours de construction). Le matin, je dois régler des problèmes de logistique avec l’Europe, pour l’organisation de mes voyages. L’après-midi est davantage consacrée au Centre et au travail qui m’est imparti ; le soir va à la musique, durant quatre ou cinq heures.

J’ai lu que vous travailliez au milieu de vos loups… est-ce au piano ?

Oh non ! C’est un travail strictement mental, avec eux. L’enclos est l’endroit idéal pour ça : pas de téléphone qui sonne, pas de réponse à donner pour ci ou ça, seulement l’isolement et la tranquillité. C’est un climat propice à une heure ou deux de travail en pensées, sans autre sollicitation que celle des loups.

Vous restez longtemps auprès d’eux ?

Pas autant que je le souhaiterais ces temps-ci. Mais une fois entrée dans leur enclos, je ne veux pas que ce soit un moment passé à la va-vite. Quand je ne dispose que d’une vingtaine de minutes, je préfère me priver du plaisir de les voir plutôt que de nous mettre, eux et moi, dans une situation extrêmement frustrante, qui ne permet pas de passer le stade de la prise de contact et de l’action. A cette phase-là, pour gratifiante et dynamique qu’elle soit, je préfère la suivante, plus intéressante, lorsqu’ils vous oublient et commencent à vaquer à leurs occupations.

Techniquement, comment travaillez-vous au piano ?

Je travaille tous les jours, mais pas uniquement assise au piano. C’est même une grande partie de mon travail, car il faut travailler aussi sur l’image mentale de l’œuvre, ce qui est possible à partir d’un certain niveau de connaissance de cette œuvre : on peut le faire n’importe où, et c’est une pratique que j’entretiens depuis que j’ai quinze ans. Le déclic s’est d’ailleurs produit pour mon concours d’entrée en troisième cycle au CNSM : c’est à ce même moment que j’ai commencé à tenir mon journal.

Ce fut la prise de conscience d’une sorte de mémoire…

Exactement.

Comment abordez-vous une œuvre nouvelle ?

Cela varie. Si cette œuvre s’est immiscée en moi dès mon enfance, si elle m’est familière malgré moi pour l’avoir entendue sous d’autres doigts, je commence en général à la travailler loin du piano. Si je la connais suffisamment pour en avoir une idée assez précise, je commence à pointer mes radars dessus sans l’aide de l’instrument. Si c’est une œuvre qui m’est plus étrangère, je commence à la regarder sur la partition, mais je me mets au piano assez vite, et le travail mental prend le relais. Je n’ai pas de règles, et le travail a sa propre vie et vous guide aussi.

Quand estimez-vous que le travail d’interprétation a atteint un stade suffisant pour proposer l’œuvre en concert ?

Techniquement je ne saurais répondre. A vrai dire, quand je ne peux pas exprimer ce que je veux exprimer, c’est que je n’ai pas fini d’apprendre. Mais j’apprends assez vite. Je m’arrime pour toujours à une œuvre, je n’aurai jamais fini avec elle. L’apprentissage proprement dit est plutôt rapide.

Dans quelle mesure avez-vous été influencée par vos maîtres dans votre manière de penser la musique ?

Tous les pédagogues que j’ai rencontrés, notamment mon tout premier professeur de piano, Jacqueline Courtin, ont été fantastiques. J’ai eu la grande chance de croiser sur mon chemin des hommes et des femmes qui ne cherchaient jamais à imposer ce qu’ils pouvaient penser être « la » vérité, mais qui savaient faire affleurer et révéler le meilleur de vous-même.

Et aujourd’hui, vous avez gardé une oreille extérieure, pour qui vous jouez régulièrement ?

Cela dépend des périodes. En ce moment je n’en ai pas. J’imagine que tôt ou tard j’en aurai besoin, et alors je saurai chez qui aller. Ce métier est fondé sur les rencontres et sur l’échange, et que ce soit volontaire ou non, ils se produisent naturellement. Lors des Proms à Londres, en juillet, j’ai rencontré après mon concert Stephen Kovacevich : nous avons discuté, parlé musique, échangé nos idées ; à la fin d’une telle conversation, on est déjà autre. Parfois, la seule formulation de vos propres convictions peut suffire à les éclairer d’un nouveau jour.

Y a-t-il des chefs d’orchestre qui vous ont donné une impression assez neutre, et avec lesquels vous n’avez pas eu envie de travailler ?

Je dois dire que non. Touchons du bois ! Je n’ai pas encore rencontré de chef qui me rebute, ou qui m’ait paru obnubilé par son ego. Je dirais même que les expériences les plus enrichissantes et touchantes ont été celles où le travail avec le chef ne semblait pas commencer dans l’harmonie, mais dans le contraste, l’incompréhension ou le scepticisme. Avec certains chefs, on n’a pas besoin de discuter de quoi que ce soit, et le courant passe immédiatement. Cela procure un plaisir intense de travailler sans avoir besoin de dire.

Dans votre livre, vous parlez avec beaucoup de flamme de Brahms, de Rachmaninov, mais aussi de Chopin. Pourtant, vous ne jouez pas beaucoup ce compositeur…

Je l’ai beaucoup joué à une époque, mais à l’heure actuelle il ne fait pas partie de mon répertoire public, et cela fait dix ans qu’il en est sorti. Mais il a tenu une grande place dans ma vie, il a été en quelque sorte le leitmotiv de mon adolescence : les Sonates, les Scherzos, les Ballades, les Préludes, les Etudes. L’étroitesse et l’intimité de cette relation m’inclinent à penser qu’il est possible, voire inévitable que j’y revienne. Mais pas pour le moment.

Mais d’autres compositeurs doivent aussi mûrir, sans que vous ayez envie de les jouer publiquement…

Vous savez, il y en a peu que je n’aie jamais abordé ! En privé, je passe plus de temps à jouer les pièces que je ne joue pas en concert, que l’inverse. En public, pour les années à venir, je compte donner plus de place à Bach et à Schubert. Schubert m’accompagnait bien avant que je n’arrive au Conservatoire de Paris, quand j’étais encore à Aix, avec seulement trois ans de piano derrière moi. Tous figurent à mon patrimoine privé.

Bach vient très tard chez vous, non ?

Le choix des compositeurs pour un pianiste relève de l’éternel dilemme, une vie ne suffit pas pour visiter à fond tout le répertoire. Un compositeur est comparable à un langage : peu importe que vous ayez un accent à couper au couteau, si vous avez quelque chose à dire dans cette langue, il faut la dire. J’ai l’impression de jouer certains compositeurs avec un accent assez prononcé, et d’autres, vers lesquels je suis naturellement portée me sont plus organiques. Si on a la sensation d’aborder un compositeur avec un regard d’étranger, il faut laisser à son regard le temps de se modifier, avant d’y venir en public. C’est peut-être ce qui s’est passé, pour moi, avec Bach. Un enfant est très impressionnable, au sens propre du mot, et très perméable dans sa perception des choses : à mes débuts, Pierre Barbizet m’avait dit : « Bach, peu importe si tu n’y viens qu’à soixante-dix ans… »

Y a-t-il des compositeurs qui vous sont chers, que vous ne jouerez pas ?

Oui, Debussy. J’adore l’écouter. J’ai joué dans les années 1987-1989 les Cahiers d’images et les Préludes… Mais quand je vous disais que j’avais parfois l’impression d’avoir un accent, cela s’appliquerait bien ici ! Chez Debussy, il me semblait arriver avec mes gros sabots ! J’ai toujours aimé la sensation d’être physiquement au fond de l’instrument, et la couleur pour la couleur n’a jamais été ma doctrine. Si bien que Debussy ne me paraît pas être le compositeur que je puisse servir le mieux !

Et y en a-t-il que vous n’aimiez pas ?

(Gros silence…) S’il faut vraiment en citer un, ce serait Carl Maria von Weber, que je n’affectionne pas particulièrement. Mais aucun pour lequel j’éprouve une réelle antipathie !

Pourquoi n’enregistrez-vous pas de musique de chambre ?

J’ai toujours souhaité le faire, et j’en ai le projet. Je rêve d’enregistrer les Quintette de Schumann, de Brahms, et le Concertino de Janacek. J’aime beaucoup ce compositeur, notamment L’Affaire Makropoulos ; il y a une fibre un peu viscérale dans cette musique, et j’aime son côté folklorique et terrien, la force de l’élément cinétique.

Vous jouez certaines pièces de Brahms depuis longtemps maintenant, et vous pouvez décrire votre évolution dans leur connaissance et leur interprétation ; vous avez le sentiment qu’elles vous seront toujours des sources inépuisables d’inspiration…

C’est même ma seule certitude !

Mais Brahms par Hélène Grimaud, vous l’écoutez ?

Oh non, je n’écoute jamais mes propres disques, même les plus anciens.

Pourquoi ?

Vous aimez vous regarder dans un miroir, vous ?

Mais on peut progresser en s’écoutant…

Sûrement. Ce n’est pas que j’évite mes disques, mais je ne cherche pas à les entendre. C’est toujours douloureux, on voudrait avoir joué différemment. Il faudrait d’ailleurs que le temps soit réduit entre l’enregistrement du disque et sa sortie, pour ne pas être en révolte contre le résultat ! Pourquoi se soumettre à endurer cela volontairement… Mais le Premier Concerto est peut-être le disque avec lequel je vis le moins difficilement, et les Opus 116 à 119 publiés chez Erato. Tout le reste serait à refaire… Sauf peut-être le Deuxième Concerto de Rachmaninov, non que j’en sois particulièrement satisfaite, mais parce qu’il correspond à une certaine évolution personnelle.

Vous êtes-vous demandée quel autre art aurait pu vous correspondre ?

Non, la musique m’apparaît comme l’art le plus complet qui soit. Plus que les autres, elle fait appel non seulement aux sens, mais à une mémoire collective, à une très forte communication d’une intériorité à une autre. Mais j’aime beaucoup la poésie, qui est musique aussi. Pendant mon enfance, mes parents m’ont abreuvée de poésie, alors mon affection se porte aussi bien sur Rilke que sur Prévert ; mais Rimbaud est ma fascination.

La poésie est sens et musique, mais la musique, elle, n’a pas de sens…

Je dirais les choses autrement : si la musique n’a pas un sens en elle-même, du moins en donne-t-elle, et c’est ce dont nous manquons.

Vous qui parlez de Wagner dans votre livre, comment expliquez-vous, plus généralement, la récupération de la musique à des fins barbares et inhumaines ?

Vous savez, la musique, pour moi, c’est la seule rédemption qui soit. Quand vous observez les différentes espèces animales, vous pouvez mentionner le rôle de chaque espèce. Difficile en revanche, de comprendre celui de l’espèce humaine : elle se comporte en virus, en tumeur presque ; elle n’est pas en harmonie avec ses ressources ; elle se reproduit de manière totalement désordonnée et démesurée. En même temps, ce qui la rachète, ce qui justifie presque son existence, c’est l’art. Et la musique s’expose évidemment aux pires récupérations, comme les autres arts, parce que, comme eux, elle est absolument universelle.

Etes-vous croyante ?

Oui je le suis. J’aurais du mal à définir de clairement ce en quoi je crois. Mais je crois en la présence de l’esprit sacré en toutes choses.

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