Enrico Caruso, fils du soleil
Star adulée, bête de studio, Enrico Caruso a incarné comme aucun autre le ténor d’opéra. Retour sur un mythe.
Il était né en 1873, Napolitain, donc avec du soleil dans la voix et des occasions de faire briller ce soleil : sur le port, à l’aubade ou à la sérénade ; dans les églises ; dans les brasseries mode, avec l’orchestrina delle dame viennesi. Enrico était pauvre, la famille
nombreuse, la voix à Naples est un gagne-pain. Il se faisait appeler Caruson (chez lui, affectueusement, ç’avait été plutôt Carusiello) lorsqu’en 1897, à peine dégrossi, il fut à Monte Carlo – premier pas hors pays et dans un théâtre de luxe – Arturo dans une Lucia où brillait encore une Patti dans son glorieux déclin mondial. Brève rencontre, sans lendemain ni avenir, entre deux âges de l’opéra. Le bel canto s’éteint, le vérisme va naître. Avec lui, un tout neuf siècle, le XXe. Et
déjà balbutie l’instrument qui va changer la face de l’écoute, le disque. Que de coïncidences ! C’est ainsi que s’écrit l’Histoire.
Faiseur de tubes
Svelte jeunot, il annonçait déjà quelque chose de trapu : poumons costauds, cou fort qui bientôt ne fera qu’un avec la mâchoire, cavité buccale hors norme où loge un gros œuf. Caruso n’a dû qu’à la nature son timbre royal, lumineux sans mièvrerie, qui caresse en vibrant et qui mûrira (bronzera) bien ; l’émission simple comme bonjour ; et une soudure telle entre les registres qu’on ne peut parler d’eux au pluriel. Sa chance historique fut d’être porté sur la nouvelle vague lyrique : mélodies à qui une phrase suffit, sans se construire en aria ; le timbre, la note (et bientôt le cri) qui font plus d’effet que la ligne. Bref le vérisme.
À 22 ans Caruso avait chanté Cavalleria et Manon Lescaut, à 23 Pagliacci, à 24 La Bohème, il surfait sur la vague. Se succéderont désormais des premières mondiales : L’Arlesiana, Germania, Iris, Fedora (1898), Adriana Lecouvreur enfin (1902). Fedora était prévu pour le couple roi du vérisme, Gemma Bellincioni
et son mari Roberto Stagno, créateurs de Cavalleria. Stagno mourut : ainsi Caruso fut le premier à chanter «Amor ti vieta», d’emblée un tube, un tune, un hit. Tel est le vocabulaire du succès à l’anglo-saxonne.
Si le disque diffusa Caruso à l'infini, c'est Caruso qui fit le disque.
Fred Gaisberg, talent scout de Gramophone (futur HMV), était à l’affût, il fit graver à Caruso dès 1902 ses premiers disques, qui exposent à nu la franchise de la voix, sa jeune beauté radieuse. Cette même année 1902 s’ouvrait à lui Covent Garden, Mecque de l’opéra gratin. Or par le chant en tout cas Caruso était élégant : dans Les Pêcheurs de
perles, dans L’Élixir l’égal en style de l’autre Napolitain, Fernando De Lucia, avec la consistance, la masse de voix en plus. Il y chanta son seul Mozart : Ottavio pour (on rêve) l’Anna de Destinn ; (un an plus tôt, pour Toscanini, il avait chanté à Buenos Aires Lohengrin, son seul Wagner) ; et Rodolfo pour Melba, Turiddu pour Calvé, toute l’école Marchesi convertie au vérisme triomphant. Le Metropolitan le voulait beaucoup, cela ne se fit qu’en 1903. Là sera son port d’attache : en 18 saisons, 607 représentations de 37 opéras (dont sa seule création puccinienne, La Fanciulla) et toutes les ouvertures de saison, sauf en 1906 Roméo monté pour Farrar de retour au pays. Seule vraie excursion de répertoire : Armide en 1910 (Toscanini) avec Olive Fremstad. Carmen, Faust, Samson (dans un français montrable) c’était le quotidien du meilleur ténor italien de répertoire in the world, qui alterne Rigoletto et Aida, Gioconda ou L'’Élixir selon que sa prima donna est Sembrich, Destinn ou Hempel, lui-même ne cherchant même pas à déguiser ce qu’il est : le grand Caruso. Parcours sans faute clos en 1920 avec La Juive, où se révélait un chanteur de scène concerné et concentré. La
pleurésie le tua à 48 ans.
L’entrée en cuisine
New York ne s’était pas d’emblée rendu. Une autre mode, un autre style y faisaient la loi, tout autant qu’à Covent Garden : là Jean De Reszké, le beau idéal, Roméo né, régnait sur Lady de Grey ; ici sur le Diamond Horseshoe. On s’habillait, se parfumait comme lui, il donnait le ton : un ton châtié, aristocratique. Mais Jean se retirait, Puccini montait, et les enfants du paradis, à New York tous Italiens, changeaient la donne. Et le gramophone naissait, qui voulait un parrain. Ce parrain fut Caruso. Grâce à lui, au même titre Mattinata et l’air de L’Élixir enchantaient votre cuisine, et la mienne ; et des millions de gens qui n’auraient pas osé se payer l’opéra avaient Caruso chez eux. De ces disques Victor (avatar local de Gramophone, qui plus tard sera RCA) inonda l’Amérique, coast to coast, et de là le monde. Il n’est ainsi pas exagéré de dire que si le disque multiplia et diffusa Caruso à l’infini, Caruso en plus d’un sens fit le disque. Autorisant le disque à le représenter, l’assoluto mondial le consacrait. Jean De Reszké, lui, cassait les essais qu’on faisait de sa voix et de son art, il les interdisait, trop chic, trop classe pour se répandre. Caruso était bon enfant, Caruso était grand public. Il y a gagné ce statut mondial resté unique. Et presque sans contre-ut ! Il demandait à Puccini de lui épargner celui de La Bohème, d’ailleurs non écrit. Au diable la note ! Chez Caruso la voix tout entière était star.
L’intégrale des enregistrements du ténor, « The Complete Enrico Caruso » est disponible en un coffret de 12 CD RCA (Sony/BMG).
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