Cheryl Studer Une assoluta incarnée
Dans les années 1990, la soprano américaine fut au disque une star absolue.
Grandeur et décadence d'une artiste surdouée.
L'hommage de André Tubeuf.
Un âge d'or avec elle semblait n'avoir pas voulu nous quitter. Du côté de Munich, on a repéré au début des années 1980 une Américaine, formée et prête comme sont les seuls Américains partis conquérir l'Europe, mais qui saura devenir européenne de style et de culture, et le rester à plein. Un allemand parfait ; un sens de l'expression, une justesse musicale approfondis auprès de Hans Hotter ; l'appoint inappréciable du travail en troupe, à Darmstadt puis Berlin, Première Dame de la Flûte, simple Walkyrie parmi huit autres. S'imposait d'emblée ce qui se faisait rare déjà, rarissime bientôt : un soprano liquide et lumineux, substantiel, promis à plus d'ampleur encore ; un timbre, un vrai, avec son métal (argent doré), son lait ; plus l'énergie, la disponibilité à l'infini de l'ambition artiste. Et c'est allé vite. On l'a découverte, quasiment dernière recrue de l'époque Sawallisch à Munich, Irène dans Rienzi : rôle mineur, où la mettaient hors pair la lumière du timbre, la splendeur plastique de la ligne.
Rien d'étonnant si Bayreuth la demandait presque aussitôt : Elisabeth à 30 ans juste, en 1985, Elsa en 1988. C'est presque clandestinement que Paris la découvrait, Pamina à l'Opéra-Comique, au Châtelet dans un Freischütz imagé par Freyer : on n'oubliera pas de si tôt la ligne de sa prière d'Agathe chantée à genoux, « Und ob die Wolke » d'un frémissement lunaire, magique. Les quelques années qui suivent, on a revu Cheryl Studer partout. À peine si Chicago puis le Met (Micaela dans les deux cas) étaient curieux de l'enfant du pays devenue le type même du soprano allemand, et résolument antiglamour. Elle chantait, ne paraissait pas. Mais l'Europe, la meilleure, se l'arrachait, ne voulait plus qu'elle. Riccardo Muti le premier ! Il était patron à la Scala désormais, dans Don Giovanni mis en scène par Strehler elle alternait Anna avec une Gruberova au sommet de sa virtuosité ; suivirent à la Scala trois 7 Décembre de rang, Mathilde de Guillaume Tell, la Duchesse Hélène des Vêpres, Attila enfin. D'aucuns maugréaient ces grands soirs-là : mais quelle voix latine auraient-ils pu citer, capable de cet engagement, de cette véhémence dans l'emploi, de cette tenue ? Y manquait pour Attila la couleur italienne, une rudesse aussi, étrangère à cette voix essentiellement bien tenue, civilisée. Ce qui ne lui manquait pas en revanche, c'est la capacité de sauter, prête, dans un Requiem de Verdi d'absolu gala que Muti donnait à la Scala avec Pavarotti, Margaret Price se désistant au dernier moment. C'est ainsi qu'une soprano « allemande » s'est trouvée au top des meilleurs emplois italiens.
Et, pour son malentendu et bientôt son malheur, DG dévorant (craignant sans doute qu'EMI ne le lui demande) lui a aussitôt offert à tort et travers le raisonnable et le déraisonnable. Débutant à Salzbourg (1989, Chrysothémis avec Abbado) elle faisait voir Rysanek remplaçable : fallait-il que Salomé suivît, pour le disque seulement ? Consacrée à la fois par Bayreuth, Salzbourg et la Scala, rare à la scène et ne s'y usant pas, Studer se trouva du fait du disque dans la spirale d'un forcing insensé. Elle fut Reine de la Nuit pour Marriner : elle en avait les notes ; et Salomé certes pour Sinopoli : elle en avait le style et même, vocalement, la volupté, comme une Caballé bis moins exotique. C'est surtout chez EMI qu'il y eut de l'incontestable : la Kaiserin avec Sawallisch, Sieglinde pour Haitink et, dans un français divin, bouleversant de pureté, Marguerite de Faust pour Plasson. Ailleurs cependant se multipliait l'inutile ou aberrant : Gilda, Violetta, Lucia...
Là est le paradoxe d'une carrière unique : sans en rien démériter, Studer a multiplié tellement d'incarnations d'elle-même qu'elle s'est faite indifférente. Il est arrivé qu'elle essaye en scène ce qu'elle ambitionnait au disque : on a vu sa Semiramis à Bonn, aussi valide qu'aucune. Mais son image de scène s'effaçait, en sorte que même à Salzbourg dans ses rôles les plus légitimes, Fidelio et surtout la Kaiserin (tous deux avec Solti), Elettra dans Idomeneo (avec Ozawa) elle ait l'air passe-partout. Elle chantait encore admirablement la Maréchale, lors du jubilé des 75 ans du Festival : mais la mise en scène assassine de Wernicke réussissait ceci, que les valeurs musicales et vocales ne fissent plus prime. Studer y paraissait comme une vaincue de la mode. Rien n'était usé dans cette voix divine, que rien ni personne ne nous a remplacée. C'est l'image qui était usée. Plus exactement, il n'y avait plus d'image. La boulimie d'un patron de DG avait réussi ce crime. Heureusement, nous retrouvons intacte, au DVD, la voix star des années 80/95. Hier encore, sur quelque youtube, tel lied de Strauss venu d'Espagne recommençait la merveille. Reviendra-t-elle ?
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Des Strauss sublimes, mais aussi Wagner, Floyd...
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Star du disque, victime du disque. Pléthore naguère, tôt disparus, curiosité aujourd’hui le plus souvent. Il est devenu très facile de se repérer dans sa discographie. Oublions tout ce qu’elle a gravé par simple pouvoir de le graver (encore qu’elle y ait été constamment impeccable) : Enlèvement au sérail, Flûte, Semiramis, Contes d’Hoffmann, Traviata évidemment. Otello a Domingo, mais aussi Chung. Mais retenons la Susannah de Floyd, les mélodies de Barber et une Veuve Joyeuse (avec Gardiner !) d’un charme réel ; et Fierrabras de Schubert et même le Voyage à Reims. Surtout sachons qu’avec Faust nous tenons une merveille absolue ; que tous ses Strauss sont recommandables, Kaiserin au sommet, et Chrysothémis, Salomé ; et qu’en Wagner une Elisabeth, une Sieglinde, une Eva bien chantantes, déjà ça ne courait plus les rues du disque ! Peu de pirates : le marché officiel était assez saturé ! Mais des captations de Vienne, Salzbourg ou Bayreuth nous la font voir dans Elisabeth de Tannhäuser, Elsa (deux fois : Abbado/Domingo, Herzog/Frey) ; au-dessus de tout Frau ohne Schatten (Solti) simplement mémorable. Les trois ouvertures de saison existent en Edition Scala : Tell, Vêpres, Attila (Muti). Une Aïda de Covent Garden récemment retrouvée (Opus Arte, voir nos pages DVD) fait valoir un frémissement de la cantilène, un piano et pianissimo qui font rêver...
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