Exclusif : les souvenirs d’Eliette von Karajan (FIN)
Après les trois extraits, en exclusivité et en accord avec les Editions de l'Archipel, Qobuz publie le quatrième et dernier extrait du livre de la veuve du chef d'orchestre.
ACCORD FINAL
Page après page, j’ai tissé du fil de mes souvenirs le portrait de l’homme que j’ai tant aimé. Rien ne pouvait m’émouvoir davantage. Au bout de ce cheminement rétrospectif, avant de prendre congé du lecteur, je voudrais encore évoquer un dernier moment, gravé à jamais dans mon cœur – l’accord final sans lequel ce récit ne saurait s’achever. En musique, un accord est l’association de plusieurs notes entendues simultanément. Les accords forment l’essence même de l’harmonie, qui s’emploie à les former et à les enchaîner de la manière la plus ingénieuse possible. Ce qui est vrai en musique l’est aussi dans la vie : sans accord, point d’harmonie ! Ce dernier terme, pris au sens figuré, désigne en effet la cohésion entre les différentes parties d’une œuvre ou d’un événement, et qui donne à l’ensemble sens et beauté. Cette sensation de pure harmonie, jamais nous ne l’avons éprouvée aussi profondément qu’au cours des dernières apparitions de Herbert à New York, dans la salle légendaire du Carnegie Hall, en février 1989. Pendant toutes ces années passées à ses côtés, j’ai suivi plusieurs centaines de concerts : aucun ne m’a procuré autant de frissons, aucun ne m’a bouleversée à ce point. Chaque soir, le public était différent ; chaque soir, le prodige se renouvela. Herbert paraissait sur scène ; aussitôt, les spectateurs se levaient pour l’accueillir dans un tonnerre d’applaudissements, qui laissait bientôt place à un silence recueilli. Tous communiaient alors dans une même ferveur mystique. L’émotion se faisait palpable, chacun la ressentait à fleur de peau : tout au long du concert, l’état de grâce se prolongeait et s’amplifiait, jusqu’à ce que le dernier son s’éteigne.
Répondant à une invitation des Amis américains de l’Orchestre philharmonique de Vienne, Herbert avait élaboré avec le plus grand soin deux programmes alléchants et parfaitement adaptés aux Wiener Philharmoniker. Le premier, donné les 25 et 28 février 1989, présentait la Symphonie « Inachevée » en si mineur de Schubert, puis un florilège de valses viennoises ; le second (26 février) était entièrement consacré à cette fresque monumentale qui vient couronner toute la musique romantique : la 8e Symphonie en ut mineur d’Anton Bruckner. Si invraisemblable que cela puisse paraître, et ce bien qu’ils aient parcouru ensemble le monde entier, jamais les Wiener Philharmoniker et Karajan ne s’étaient produits à New York. Plusieurs mois avant l’arrivée des musiciens, ces trois concerts affichaient déjà tous complet. On savait que la salle fourmillerait de célébrités ; journalistes et télévisions du monde entier avaient fait le déplacement, n’entendant rater l’événement sous aucun prétexte.
Cette pression médiatique n’entamait pas le moins du monde la bonne humeur de Herbert. Rarement l’ai-je vu aussi détendu que pendant ces répétitions, plaisantant à l’envi avec ses musiciens. Malgré son âge (il s’apprêtait à fêter ses quatre-vingt-un ans !), il n’entendait pas renoncer aux trois heures de répétition quotidiennes qu’il avait lui-même fixées. En soi, ce rythme n’avait rien d’exceptionnel pour les musiciens de l’orchestre ; il devait pourtant laisser pantois d’admiration les jeunes collègues accourus pour écouter le maestro. Daniel Barenboïm (né en 1942), Kurt Masur (en 1927) et Seiji Ozawa (en 1935), en effet, lorsqu’ils avaient eu vent de cette tournée exceptionnelle, n’avaient pas hésité à bouleverser leur emploi du temps afin de pouvoir assister à l’une de ces répétitions. Bien des années plus tard, ces trois chefs devaient me confier tout ce que cette expérience inoubliable leur avait apporté, et quel enrichissement ils en avaient retiré. Pour la première de ces trois soirées, Arabel et moi devions prendre place dans la loge d’honneur, en compagnie de Henry Kissinger, ex-ministre des Affaires étrangères de Nixon, et l’illustre ténor Plácido Domingo. À cette époque, notre cadette poursuivait ses études à Boston, il lui serait donc facile de faire un saut pour nous rejoindre à New York. Je m’en réjouissais car, en somme, nous n’avions que rarement l’occasion de nous voir.
Comment traduire l’extraordinaire émotion suscitée par ces trois soirées ? Même des hommes d’expérience tels que Kissinger ou Domingo ne cherchaient pas à dissimuler leurs larmes. La Symphonie « Inachevée » déploya tout son mystère ; chaque détail, finement ciselé, devenait un miracle en soi. Les valses de Strauss pétillaient d’esprit et de malice, exhalant une énergie toute sensuelle mêlée d’une indicible mélancolie – comme si Herbert pressentait que cette dernière tournée à New York précéderait de peu son ultime adieu aux Wiener Philharmoniker. De l’avis unanime, Karajan fit ce soir-là pleinement honneur à son titre de maestro.
Le lendemain, les musiciens surent insuffler à la 8e Symphonie en ut mineur de Bruckner (donnée dans l’édition de Haas) une ampleur, une ferveur spirituelle qui ne pouvait qu’embraser le public. Les critiques ne furent d’ailleurs pas en reste. « Il s’en est fallu de peu que cette belle salle ne s’écroule sous le fracas des applaudissements et des clameurs enthousiastes, écrivait l’éminent Klaus Geitel dans le Berliner Morgenpost. À peine l’accord final avait-il retenti qu’un immense cri de jubilation jaillit en même temps de toutes les gorges serrées par l’émotion ; d’un seul élan, tous les spectateurs se dressèrent pour saluer la prestation exceptionnelle de l’orchestre et de leur chef par des ovations frénétiques, qui portèrent l’exaltation jusqu’au délire. De mémoire d’auditeur, jamais le Carnegie Hall n’avait connu de triomphe aussi éclatant. » Comment ne pas souscrire à ce compte rendu, qui reflète fidèlement la magie de cette soirée ? Une chose est sûre : depuis ce jour, cet accord final n’a jamais cessé de résonner dans mon cœur.
Eliette von Karajan: A ses côtés, traduction de Bertrand Vacher, Editions de l’Archipel. Sortie le 20 mars 2008.
Lisez le premier extrait d’A ses côtés, consacré à Henri-Georges Clouzot
Lisez le deuxième extrait d’A ses côtés, consacré à Leonard Bernstein
Lisez le troisième extrait d’A ses côtés, consacré au Philharmonique de Berlin
Le site officiel des Editions de l'Archipel
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