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Sœur Marie Keyrouz

Entretien réalisé par Jérémie Rousseau

Artiste missionnaire, chanteuse au service de la parole de Dieu, Sœur Marie Keyrouz ne s'était, jusque-là, exprimée que par la voix sacrée de l'Orient. Aujourd'hui, dans son nouveau récital, elle fait se côtoyer Bruckner, Gounod, et la Nativité selon la tradition des Eglises orientales.

PAR Jérémie Rousseau | ARCHIVES CLASSICA | 8 août 2008
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Rencontrer Sœur Marie Keyrouz, c'est croiser un regard clair, intense, partager un enthousiasme, une gentillesse, une présence chaleureuse. Toute sa vie est tournée vers Dieu. « Je chante Dieu », confessait-elle il y a quelques années dans le récit touchant de sa vie*. Les savantes recherches qu'elle ne cesse de mener sur les chants des premiers siècles du christianisme ont toujours trouvé écho dans une pratique musicale engagée, visionnaire. Ainsi, l'artiste a mis en lumière et rendu plus accessible tout un pan de « répertoire » qui ne vivait plus que couché dans de vieux manuscrits orientaux. Ici, elle nous parle de son parcours, de sa croyance, seule raison de sa « mission » d'artiste, et nous explique son voyage musical de l'Orient à l'Occident.

Le pays

« Je suis libanaise, de religion basilienne-chouérite. “Basilienne” car nous suivons les principes de saint Basile le Grand, le grand père de l'Eglise orientale. Saint Basile et sa sœur, durant les quarante années de leur vie passée au Moyen-Orient, prirent la décision de fonder des monastères un peu partout ; lui créa des monastères pour les hommes – les Basiliens – et elle fut chargée des Basiliennes. Les Basiliennes d'Alep en Syrie sont des Basiliennes-Alépines, celles d'Egypte des Basiliennes-Salvatoriennes, et celles du Liban, des Basiliennes-Chouérites, du nom de Chouer, un petit village situé dans les montagnes libanaises. À Notre-Dame-de-l'Annonciation fut créé un monastère pour les moines basiliens-chouérites, et à Notre-Dame-de-l'Assomption deux monastères pour les religieuses, qui devaient rester cloîtrées. À partir de 1935, l'initiative fut prise de suivre intégralement les principes du grand missionnaire saint Basile et de passer de la vie de religieuses cloîtrées à celles de religieuses missionnaires. Ainsi, beaucoup de sœurs travaillent dans des écoles et dans des universités, car notre congrégation accorde beaucoup d'importance à la culture et à l'éducation. Nous avons une vingtaine d'écoles, de la maternelle à la terminale, et sommes environ cent soixante-dix religieuses. Même si notre ordre a été fondé et vit toujours au Liban, nous nous sommes répandues un peu partout dans le monde. Si nous avons cette mission éducative et artistique – l'art, enseigné dans les écoles par la musique ou l'iconographie –, nous sommes aussi très présentes dans les hôpitaux et les œuvres humanitaires. »

Artiste missionnaire

« C'est l'une de mes activités. Je vis à Paris dans une communauté religieuse française – les sœurs de Saint-Thomas-de-Villeneuve – avec deux autres religieuses de ma congrégation et d'autres communautés, qui viennent ici pour des études. Une grande partie de mon temps est consacrée à l'enseignement, à l'Institut International de Chant Sacré, où se côtoient des cours sur l'histoire des religions, sur les langues liturgiques – le syriaque, l'hébreu, le grec, le latin – sans limites précises… Une autre classe, très importante, est spécialisée dans le chant oral, c'est-à-dire dans le chant qui était enseigné au premier siècle du christianisme – le chant maronite, le chant syriaque, le chant byzantin – et transmis oralement : cela n'exige pas de connaissances musicales très fortes ou extrêmement poussées en solfège, mais de la patience et beaucoup d'écoute. Je retourne dans mon pays deux ou trois fois par an, pendant deux mois environ, où je donne également des cours de musique sacrée à l'université. »

Le chant sacré comme vœu de foi

« Toute jeune je me suis intéressée au chant sacré. Mes travaux de thèse, qui portaient sur le chant cultuel dans les Eglises orientales, m'ont permis de me pencher tout particulièrement sur cette époque-là : j'ai pu ainsi mesurer le sens du chant et du mode, le rôle du rythme, de la métrique, etc. J'ai établi un peu le parallèle avec ce qui se passe aujourd'hui et j'ai trouvé que dans notre musique actuelle – que l'on croit orale –, on respecte sans le savoir ces anciennes traditions. Dans mon recueil de musiques byzantines par exemple, le Magnificat que j'avais enregistré et composé moi-même était basé sur des échelles et des modes beaucoup plus anciens que la musique byzantine elle-même : il s'agissait de musique utilisant huit modes.

À l'époque, il y avait une sorte de méthode dans le chant sacré, une certaine “recette”. Ce n'est pas un chant qui est fait “comme ça”, il a une fonction bien précise. Il y avait toute une philosophie qui “servait” quelque chose, qui était utile, pour que ce message aille encore plus loin, pour que le chant sacré ait un effet bien particulier, et c'est malheureusement ce que l'on a tendance à oublier de nos jours… Du temps de Platon, on avait souvent recours à l'improvisation, qui pouvait parfois dépasser deux octaves et demi d'étendue vocale ! Voilà pourquoi j'ai pensé à refaire de l'improvisation et des développements mélismatiques ; cela avait un certain sens, c'était une sorte de lien avec la musique des astres. Je suis partie d'une certaine conception du chant sacré. Le chant sacré, c'est la vie de la foi : c'est la foi vécue, exprimée. Bien sûr, j'ai le droit de garder ma foi pour moi, mais en tant que baptisée je dois faire passer quelque chose. Si je mets tous ces arguments et toutes ces méthodes au service de cette foi et de cette parole, alors je crois que ça en vaut la peine… »

De l'Orient à l'Occident

« Les programmes pour mes concerts et mes disques, je les travaille dans des couvents et dans des monastères au Liban ; je me suis aussi rendue plusieurs fois en Grèce dans de vieux couvents orthodoxes. Je collabore également avec quantité de professeurs et de chanteurs. Par le passé, j'ai exclusivement enregistré des chants orientaux. Mais depuis quelque temps mon désir était d'aborder à nouveau le répertoire sacré occidental, que j'avais chanté durant mes études. C'est ce que ce double album de chants sacrés orientaux et occidentaux me permet enfin de réaliser. Un Ave Maria, un Pietà, Signore de Stradella, par exemple, sont des pages de toute beauté qui n'ont jamais été chantées comme elles auraient dû l'être. Au Liban, nous avons vécu au carrefour de plusieurs cultures et avons les deux styles de musique dans l'oreille. Pour ne pas faire d'amalgames, il faut vraiment connaître, initier l'oreille, savoir ce qui se passe dans le larynx pour ensuite pouvoir le traduire en musique ; ça ne vient pas tout de suite, ce n'est pas automatique. Je pense vraiment être revenue au temps où la musique était au service du texte. C'est ce qui est important dans le chant sacré, comme dans tous les chants liturgiques : tout faire pour aider la compréhension du texte.

Je mets tout, absolument tout, au service de Dieu. Si j'ai l'art, alors tant mieux, je remercie Dieu, mais je le mets au service de ma mission de religieuse. Cela, je ne dois absolument jamais l'oublier. C'est pourquoi je pratique toujours l’“auto-contrôle” : c'est le public et l'impact sur le public qui sont mes contrôleurs. Que ce soit dans les concerts, dans les messes ou à l'église pendant l'office, pour moi, tout est pareil. On peut écrire des petites mélodies anodines tous les jours, mais pas des cantates. C'est, je crois, ce qu'a répondu un jour Haendel à quelqu'un : “Je ne peux pas faire un Messie tous les jours.” Pour chanter le sacré, il faut accumuler quantité de choses pour que ce qu'on appelle l’“art musical” se mette au service de cette parole, pour que cela devienne digne de la parole de Dieu. Que l'on soit croyant ou non, il y a quelque chose de très élevé et de très haut. Et si l’on veut parler de quelque chose de très haut avec des mots ordinaires, je crois que le message n'arrivera jamais. C'est ce que j'avais dans la tête et dans le cœur en choisissant d'aller jusqu'au bout dans mes études musicologiques, historiques, religieuses, anthropologiques, etc. : tout cela ne sert à rien si ça n'atteint pas un but très précis, celui d'être cette messagère. Je travaille avec l'art, mais je mets l'art au service de cette parole, de cette mission… Sinon, je crois que ça n'aurait pas de sens… »

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