Otto Klemperer
L'héritier malgré lui (Classica n°13 - juin 1999)
Portrait par Stéphane Friédérich
La stature en impose : près de deux mètres de haut, un verbe court mais acide. Otto Klemperer est promis au bel avenir de l'héritier germanique du répertoire romantique. Quelle ironie pour ce musicien, juif converti, qui n'a eu de cesse de soutenir la musique de son temps !
Otto Klemperer naît à Breslau, le 14 mai 1885. Il grandit dans une famille juive, de bons musiciens amateurs. Sa mère lui donne ses premières leçons. Dès l’âge de dix ans, il s’essaie à la composition. Il étudie au conservatoire de Francfort, puis à Berlin. Son maître est le compositeur et chef d'orchestre Hans Pfitzner. Klemperer éprouve un mélange d’admiration et de défiance à l'égard de cette forte personnalité. Dans la capitale allemande, il découvre les mises en scène de Max Reinhardt qui le fascinent. Ses études se passent sans histoire jusqu'à ce jour de 1906. Il remplace au pied levé le chef d'orchestre Oskar Fried, dans la production de l’opéra-bouffe d’Offenbach, Orphée aux enfers. En quelques heures, une vocation est née.
Les recommandations de Mahler
Un an plus tôt, en 1905, Klemperer dirige l'orchestre qui est en coulisses dans la Seconde Symphonie de Gustav Mahler. C'est la première rencontre avec celui qui deviendra l'âme de sa vie d'artiste. Il s'imprègne de la direction d'orchestre du compositeur dont tous les témoins s'accordent à reconnaître le génie. Le jeune musicien avoue : « Il faut abandonner cette profession si on n'arrive pas à diriger comme cela ». Klemperer ne sera toutefois jamais aussi proche de Mahler que Bruno Walter ne l'est. Pendant deux ans, il apprend le travail d'une maison d'opéra. En 1907, Mahler intercède pour que son protégé obtienne le poste de chef des chœurs à l’Opéra allemand de Prague. Rapidement, il en devient le chef permanent et se fait remarquer en dirigeant le Freischütz de Weber. Klemperer y reste trois ans. Il dirige avant tout des opérettes. Un beau jour, le directeur de l'opéra le licencie. Il prend pour prétexte que le chef d'orchestre est indirectement l'auteur des critiques dont il est l'objet dans la presse ! Une seconde fois, Mahler appuie la nomination de Klemperer, en tant que premier chef à l’Opéra de Hambourg. Nous sommes en 1910.
Errances et conversion
À Hambourg, les opérettes ne sont plus d'actualité et Klemperer dirige son premier opéra, Lohengrin, avec lequel il remporte un immense succès. Souffrant d’une dépression, un mal qui le suivra toute sa vie, il prend une année sabbatique. De retour à son poste, éclate un scandale qui le contraint à démissionner en 1912. Il a en effet une liaison avec une cantatrice, Elisabeth Schumann, et la réaction du mari est violente...
Entre 1913 et 1914, il dirige à Barmen. Durant ce purgatoire, il en profite pour élargir son répertoire. Le scandale oublié, il est nommé à l’Opéra de Strasbourg, alors sous administration impériale. Il y reste jusqu'en 1917. Il retrouve son ancien professeur, Hans Pfitzner, lequel est aussi médiocre chef d'orchestre qu'orgueilleux. Inévitablement, les deux hommes se brouillent. Après guerre, il devient directeur général de la musique, à Cologne, de 1923 à 1924. Il épouse la cantatrice Johanna Geisler, de confession protestante. Klemperer se convertit... au catholicisme. Il ne s'agit pas d'une conversion « opportuniste » comme cela fut le cas pour Bruno Walter ou Gustav Mahler face à la montée nazie. Klemperer commet un acte réfléchi. Il avoue avoir été fasciné par le culte catholique et l’impression que lui a laissé la Cathédrale de Strasbourg. À Cologne, il découvre la richesse du répertoire contemporain. Il crée notamment la Ville Morte (Die Tote Stadt) de Korngold en 1920, le Concerto pour alto d’Hindemith (1927), la Suite pour cordes de Schönberg, Irrelohe de Schreker et il donne des premières allemandes dont Jenufa de Janacek. Il occupe des fonctions similaires à Wiesbaden, de 1924 à 1927. Dans le souffle de liberté de la jeune République de Weimar, le musicien ne fait pas mystère de ses profondes sympathies pour les mouvements socialistes et communistes. Tout au long des années 20, il est régulièrement invité à diriger à Moscou, à Leningrad. Le Bolchoï se souviendra longtemps d'une production homérique de Carmen !
Le « Kroll de Klemperer » ou le bolchévique de la culture
À Berlin, après 1918, coexistent deux opéras « traditionnels ». L’idée de bon nombre d'artistes est d’en créer un troisième qui se consacrerait davantage à la musique contemporaine et qui tenterait de rajeunir les mises en scènes du grand répertoire. Klemperer est appelé à la direction du Kroll Oper de Berlin. Sous sa direction, de 1927 à 1931, l'institution devient un des hauts lieux de la musique en Allemagne. La structure est celle d'un opéra moderne : il réunit des courants et des esthétiques d’avant-garde. Klemperer impose une cohérence artistique bien différente des autres maisons d'opéras : il choisit des chanteurs-acteurs, plutôt que des voix pures, il engage de remarquables assistants, dont Alexander von Zemlinsky. Le Kroll Oper symbolise pour la bourgeoisie, un repère bolchévique, le Berlin de l'insolence, de la provocation. Klemperer a appris de Mahler, la patience et l'acceptation de courants qui lui sont parfois étrangers. Il soutient moins l’Ecole de Vienne (Schönberg, Berg, Webern) que les post-romantiques ou les néo-classiques. D'ailleurs, il ne comprend pas la musique de Webern qui ne reflète qu’une époque et est donc condamnée à disparaître. Stravinski, Hindemith, Milhaud, Janacek le passionnent.
L’indépendant
Nous sommes en 1928 et Klemperer écrit : « Je suis sur le point d’acheter une voiture et j’ai l’intention d’apprendre la conduite automobile. Jusqu’à présent, je ne me suis guère spécialisé que dans l’inconduite, mais avec le temps, j’arriverai bien à me débarrasser du “in“ ». Au Kroll Oper, il est seul maître à bord. Il y crée une multitude de partitions, d’Œdipus Rex de Stravinski (1928) aux Nouvelles du jour, et le Concerto pour alto d’Hindemith (1929). Il présente pour la première fois Erwartung de Schönberg, Cardillac d’Hindemith, La Maison des morts de Janacek... Son autoritarisme dérange les metteurs en scène, toujours en conflit de pouvoir avec le chef d’orchestre. Il lui arrive de détester des solistes et des chanteurs mais il sait aussi s’en faire de mortels ennemis. En 1928, il demande un nouveau congé sans solde, souffrant d'une nouvelle dépression. Le climat est de plus en plus sulfureux. La plupart des compositeurs dont les œuvres sont créées au Kroll Oper sont juifs. Nous sommes en 1931 et l’Allemagne bascule progressivement dans les ténèbres. En 1931, le Kroll Oper met la clef sous la porte. Les raisons sont multiples. La programmation, trop avant-gardiste, fait fuir le public qu'il est sensé « éduquer », les subventions sont alloués au compte-goutte et les meilleurs musiciens d'orchestre sont “réservés” aux nobles institutions. Après cet échec cuisant, Klemperer reçoit la co-direction du Staatsoper. De 1931 à 1933, il doit « composer » avec ses concurrents directs, Wilhelm Furtwängler et Erich Kleiber... L'honneur de diriger au Staatsoper lui a fait perdre son pouvoir de décision, notamment sur les metteurs en scène. Il ne peut le supporter et le conflit avec l’intendant de l’opéra débouche sur un procès que Klemperer perd. 1933, c'est l'arrivée au pouvoir des nazis.
L'autre monde et la maladie
Avant de partir pour les États-Unis, et de rejoindre les musiciens tel Kurt Weill qui « ont cédé à la tentation matérialiste de gagner de l’argent dans de médiocres films », selon Klemperer, il dirige, à Vienne, Béla Bartók, soliste de son Second concerto pour piano. L'expérience le marque profondément. De 1933 à 1939, il prend la direction de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles, qu’il cumule avec celle de l’Orchestre Symphonique de Pittsburgh (1937-1938), dont il dirige les concerts de la création. Il obtient la nationalité américaine en 1940. Arnold Schönberg accepte de lui donner des conseils en composition. Klemperer étudie avec lui les Motets de Bach... sans jamais évoquer la musique sérielle. Après avoir dirigé autant d'œuvres en Europe, son regard sur la musique américaine est sans appel. Quant à Gershwin, le seul compositeur qu'il admire, il se souvient de leur première rencontre, alors qu'il allait diriger la Rhapsodie in blue : « Je ne sais pas si vous maîtrisez bien mon style...», lui dit Gershwin et Klemperer réplique aussitôt : « Je n’en sais rien non plus, mais je m’en suis bien sorti avec Beethoven, alors cela devrait marcher » *.
En 1939, il subit une opération d’une tumeur au cerveau qui le laisse partiellement paralysé. L’Orchestre de Los Angeles rompt sans état d'âme le contrat qui le lie avec son directeur musical. Klemperer replonge dans une dépression. Il compose la plupart de ses œuvres durant cette période. Après guerre, il reprend ses activités de chef invité, mais il semble qu’il ait fait preuve de comportements extravagants qui dissuadent les orchestres de l'inviter. Les séquelles de son opération de 1939 sont indélébiles : il en oublie parfois sa propre identité et se retrouve à errer dans les rues. En 1947, on lui propose la direction de l’Opéra de Budapest. Trois ans plus tard, ulcéré par les pressions des soviétiques, il quitte la Hongrie. La musique de Schönberg, « peu propice à élever les masses », y est prohibée. Il refuse également les concerts en URSS, lorsque ce pays et le Pacte de Varsovie font cause commune contre Israël. Comble de malchance, il fait une chute à l'aéroport de Montréal, en 1955. Elle accentue son infirmité.
La résurrection Philharmonia
En 1954, Klemperer rencontre Walter Legge, le directeur artistique de Columbia, qui a créé dix ans auparavant l’Orchestre Philharmonia de Londres. Le chef titulaire est Karajan que Klemperer admire tout en regrettant sa propension à soigner son image (« Quelle est cette soif d'applaudissements ? » dira-t-il agacé à l'issue d'un concert du chef autrichien). Il entame une collaboration régulière avec le Philharmonia et l'industrie du disque, alors en plein essor. Klemperer est y nommé chef à vie en 1959. À partir de 1961, il dirige également chaque année au Covent Garden de Londres. En 1964, Walter Legge provoque la rupture en voulant dissoudre le Philharmonia. Klemperer reprend la direction de l’orchestre qui s’appelle dorénavant le New Philharmonia.
Les paradoxes oubliés
Sa maladie, principalement, a accentué le ralentissement de ses tempos, qu’il faut comparer à ceux, des périodes allemandes et hongroises, qui étaient très rapides. Il n'a pas cessé de composer et il laisse une centaine de lieder, un opéra, das Ziel, des oratorios, une messe, six symphonies, neuf quatuors à cordes. Il admire Pierre Boulez auquel il reproche déjà de trop diriger : « le seul homme de sa génération à être à la fois un chef d’orchestre et un musicien remarquable ». À Londres, Klemperer n'a pas cessé d'être intéressé par la musique de son temps. Or, sa discographie repose avant tout sur le grand répertoire romantique. Il n'aime pas ses enregistrements, à l'exception de ceux consacrés à Mahler. Le style de Klemperer est l'opposé de ceux de Wilhelm Furtwängler et de Bruno Walter. Il admire Toscanini, bien qu’il le critique « C’est une folie de diriger aussi vite et sans partition » . En 1970, il accepte la citoyenneté israélienne. À la fin de sa vie, il se sent plus religieux que juif ou catholique. Son répertoire évolue, les quelques symphonies de Mahler qu'il accepte de diriger sont supplantées par celles de Bruckner. Ces fresques sonores correspondent à son tempérament austère. Il cesse de diriger en 1972. Otto Klemperer meurt à Zürich, le 6 juillet 1973.
* in Ecrits et entretiens avec Peter Hayworth, ed. Hachette
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