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Les artisans du disque
Ricercar (Classica n°79 - février 2006)

Série : Les artisans du disque

Ce label aux consonances italiennes a pris racine dans les Ardennes belges sous la conduite de Jérôme Lejeune, défricheur patient et passionné.

PAR Xavier Lacavalerie | ARCHIVES CLASSICA | 1 août 2008
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Classica

L’usage du pluriel a parfois quelque chose de bien singulier ! Quand Jérôme Lejeune, fondateur il y a à peine plus de vingt-cinq ans du label Ricercar, parle de sa petite entreprise, il dit volontiers « nous » : « nous » allons enregistrer ceci ou cela… « nous » sommes distribués par un tel ou un tel… la situation est difficile mais « nous » n’allons tout de même pas « nous » plaindre comme devant le Mur des lamentations… Sauf que la collectivité ainsi convoquée est purement imaginaire et que ce « nous » se réduit à sa plus simple expression, à la seule et unique personne de Jérôme Lejeune, qui cumule, de fait, tous les métiers du disque. « Mais… “nous” sommes très bien organisés ! » glisse ce dernier, très pince-sans-rire avec son discret accent belge et son humour forcément de la même provenance géographique.

L’histoire de Ricercar commence en 1980 à Liège, autour d’une table. Imaginons une taverne enfumée où la bière coule à flots, aux meubles culottés par les ans et aux vitres laiteuses en verre dépoli, comme dans un roman fantastique de Jean Ray. Un groupe assis complote dans un coin. Il y a l’organiste Bernard Foccroulle, le violiste Philippe Pierlot, le compositeur Philippe Boesmans, le chef d’orchestre permanent de la Philharmonie de Liège, Pierre Bartholomée, les membres de l’ensemble Musica Aurea – autant dire tout ce que la ville compte d’acteurs importants de la vie musicale locale et nationale – sans oublier, naturellement, Jérôme Lejeune, professeur d’histoire de la musique au conservatoire, violiste de gambe et producteur d’émissions sur la RTB.

Tous expriment, à des titres divers, un même et simple souhait : pouvoir réaliser un disque, sans passer sous les fourches caudines des grandes firmes d’alors qui tenaient le marché et dictaient leurs lois artistiques et commerciales. L’ensemble Musica Aurea venait de réaliser à ses frais un enregistrement, une sélection de Terpsichore de Prætorius, mais aucun des grands éditeurs contactés ayant pignon sur rue n’était intéressé par son exploitation : interprètes pas assez connus, répertoire trop confidentiel, non-sens économique et fiasco assuré, on connaît le refrain habituel…

Jérôme Lejeune comprit qu’il était peut-être temps de prendre le taureau par les cornes et de sauter le pas. Editeur de disques, pourquoi pas ? Son métier d’enseignant lui assurait ses arrières… et lui garantissait assez de liberté pour mener à bien d’autres projets. Sur le plan matériel, il lui suffisait de transformer sa maison d’Anloy – petit village des Ardennes belges ravitaillé par les corbeaux, endroit plutôt improbable pour établir le siège social d’une société à vocation internationale ! – en bureau polyvalent, milieu de vie, mi-studio d’enregistrement. Restait enfin à trouver le nom du nouveau label. Ricercar s’imposait à l’évidence, terme musical d’origine italienne évoquant cette forme nouvelle inventée à la Renaissance dans le domaine instrumental, fondée sur l’esprit de recherche, l’imagination et la liberté. Trois mots en forme de manifeste, qui allaient donner le ton au label.

Les premières recherches témoignent en tout cas d’une sacrée prise de risque artistique : l’édition de Terpsichore de Prætorius par Musica Aurea, une anthologie de l’orgue liégeois par Bernard Foccroulle, la première mondiale de Chôros XII d’Heitor Villa-Lobos par l’Orchestre philharmonique de Liège, ou l’enregistrement d’ Attitudes de Philippe Boesmans. À l’image de Picasso proclamant fièrement « Je ne cherche pas, je trouve ! », Ricercar et Jérôme Lejeune découvrent des pans entiers délaissés du répertoire, comme les cantates et la musique de chambre du baroque allemand, la musique polyphonique franco-flamande, l’orgue nord-allemand avant Johann Sebastian Bach ou l’héritage de Monteverdi dans l’Italie du XVIIe. Sans oublier le patrimoine de Belgique et des anciens Pays-Bas, dont certains musiciens (Lassus, Du Mont, Grétry, César Franck) rayonnèrent dans l’Europe entière…

De grandes intégrales (l’œuvre d’orgue de Johann Sebastian Bach par Bernard Foccroulle) en disques à thèmes (« Doulce amie », chansons de trouvères et danses de ménestrels), le minutieux travail de défrichage se poursuit inlassablement par des artistes dont le nom reste indéfectiblement associé au label : l’ensemble La Fenice et Jean Tubéry, le Chœur de chambre de Namur, le Ricercar Consort, l’ensemble Millenarium, La Pastorella de Frédéric de Roos, Les Agréments… On aurait même pu ajouter le Collegium vocale de Gand et la Chapelle royale de Philippe Herreweghe, qui signa son tout premier enregistrement pour Ricercar, consacré à des pièces de Palestrina, si le Gantois n’avait pas succombé aux sirènes provençales d’Harmonia Mundi.

Vingt-cinq années d’existence, deux cent cinquante références (rééditions comprises), des succès pérennes (les cantates de la famille Bach avec Henri Ledroit, vendues à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires) et des intégrales qui feront date, Jérôme Lejeune continue son petit bonhomme de chemin. Une petite enveloppe annuelle de 37 000 euros allouée par le ministère de la Culture belge et reconductible pour cinq ans permet de doper la trésorerie et de planifier quelques projets. Pour le reste… « Nous sommes une toute petite maison dont la politique éditoriale et l’identité sont fortement marquées et qui a su fidéliser les mélomanes », résume sobrement Jérôme Lejeune, le premier étonné mais très fier du chemin parcouru, « Nous ferons longtemps bonne figure, même dans le contexte morose d’aujourd’hui ». Mâle et fière déclaration, qui requiert, à l’évidence, l’utilisation du pluriel… de majesté !

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