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Les artisans du disque
Le label Alpha (Classica n°70 - mars 2005)

Série : Les artisans du disque

Des disques qui sont de petits livres d’art, une famille baroque triée sur le volet, des prises de son d’une exceptionnelle limpidité, voici le label Alpha dirigé par Jean-Paul Combet… Cinquième épisode des « artisans du disque » de Xavier Lacavalerie.

PAR Xavier Lacavalerie | ARCHIVES CLASSICA | 26 août 2008
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Seules les personnalités hors du commun savent parfois prendre la musique en haine – voyez l’écrivain Pascal Quignard – et aspirer, un temps du moins, à l’ascèse du silence… Jean-Paul Combet, qui fut longtemps d’astreinte en tant qu’organiste dans les églises et qui exerça aussi le métier repoussoir de professeur de musique en lycées et collèges, connut un jour cette déclinaison-là de la passion. Un beau jour, ce n’était plus possible, voilà tout ; il a voulu prendre ses distances avec cette chose banalisée, industrialisée, obscène, mondaine, futile, inutile qu’était devenue la musique classique, pour essayer de la perdre ou de la retrouver, selon… Cette crise salutaire (ne jamais oublier que κρίσις (krisis), en grec ancien, signifie « décision ») engendre forcément de grandes choses. Pour Jean-Paul Combet, ce sera la fondation de la maison de disques Alpha, en juin 1999 et, dans la foulée, la direction d’une Académie Bach à Arques-la-Bataille, en Haute-Normandie, à quelques kilomètres de Dieppe – laboratoire, ou plutôt terrain expérimental in vivo pour « ses » artistes.

Le contexte était pourtant particulièrement morose : marché saturé, production discographique pléthorique et anarchique, disparition dramatique du réseau de disquaires. Quant aux banques, pas question de compter sur elles pour investir le moindre centime dans ce secteur réputé difficile (les start-up en ligne, qui ont perdu des milliards et des milliards d’euros, ça oui, au moins, c’était porteur !). Raison de plus pour insister : ce n’est que quand la situation est totalement désespérée qu’il est permis d’oser entreprendre…

Fort de ses trois francs six sous d’économies et de son expérience de gestionnaire glanée à droite et à gauche, Jean-Paul Combet se lance donc modestement dans sa petite entreprise, appelée tout simplement Alpha, comme la première lettre de l’alphabet grec, symbole universel, aurore d’un commencement. En franc-tireur. En marginal. « L’idée était simple, dit-il, prolonger, par l’enregistrement et le spectacle vivant, la prestation des musiciens que j’aime, tout en offrant aux discophiles un objet enchanté, qui les change de ce vulgaire produit banalisé qu’est devenu le disque compact. Avec l’espoir de fidéliser un public autour d’un véritable parcours, plutôt que de réussir des “coups” isolés, au petit bonheur ! »

Un bel objet nommé disque

Alpha, ou la qualité de l’excellence… Il faut d’abord souligner l’élégance des pochettes, qui relègue les vulgaires boîtiers plastiques ordinaires, illustrés sans mystères, au rang de produit archaïque, digne d’une économie kolkhozienne du siècle dernier. La principale collection d’Alpha ne s’appelle pas pour rien « Ut pictura musica » : comme la peinture est la musique ; toute la musique n’est que peinture. Un tableau, un détail, une scène de genre, une nature « coite » (comme on disait à l’âge classique pour parler d’une nature morte) suffisent pour camper l’atmosphère du disque. L’œil écoute, l’oreille regarde, tous les sens sont aux aguets, quand jouent les artistes maison, dans un répertoire choisi, qui court essentiellement de la Renaissance à la fin du XVIIIe siècle : L’Arpeggiata de Christina Pluhar, le Café Zimmermann, Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre, Les Folies Françoises de Patrick Cohën-Akenine.

Alpha, en chiffres, c’est à ce jour quatre-vingts disques référencés, à travers trois collections distinctes (« Ut pictura musica », « Les chants de la terre », « Voce humana »), vivotant au rythme de deux parutions par mois. Cinq personnes salariées travaillent à plein temps dans deux locaux situés à Paris, rue Crébillon dans le 6e arrondissement : un bâtiment purement administratif ; l’autre qui fait boutique, où se retrouvent les fidèles pouvant ainsi nouer de précieuses relations avec les artisans du label, comme les flâneurs occasionnels déambulant dans cette rue tranquille du cœur historique de la capitale.

Côté ventes, l’heure est plutôt à l’optimisme. Si le record de « La Tarantella », recueil de danses et de berceuses de l’Italie du Sud (SA 503) par l’ensemble L’Arpeggiata, reste à battre (40 000 exemplaires vendus à ce jour), chaque disque oscille en moyenne entre 3 000 et 10 000 exemplaires, parfois plus, avec des surprises comme cet enregistrement inattendu de l’obscur Philipp Heinrich Erlebach (1657-1714) qui a largement chatouillé depuis longtemps les 5 000 unités vendues (Alpha 018).

« Le seul problème d’Alpha, c’est celui de son développement », confie simplement Jean-Paul Combet, par ailleurs confronté comme tous les éditeurs indépendants au casse-tête de la distribution et à la logique infernale des supermarchés (Fnac, Virgin et autres grandes surfaces) souhaitant débiter au kilomètre et à la seconde des produits culturels de grosse consommation. Mais avec l’aide d’un distributeur combatif (Abeille Musique en France) et de contrats passés à l’étranger (65 % du chiffre d’affaires de la maison), l’avenir ne serait pas trop angoissant… s’il n’y avait l’étau de l’engrenage inhérent à toute réussite : produire plus de disques, donc espérer multiplier les ventes, donc avoir besoin à l’avance d’une trésorerie pour pouvoir ressortir les disques précédents et produire davantage. « Le cycle infernal », commente Jean-Paul Combet qui ajoute, dans un sourire, qu’il s’agit là de problème d’éditeur bien nanti. Et de conclure, mi-provocateur, mi satisfait de sa modeste marginalité : « Etonnant, non, d’être en pleine croissance dans un marché soi disant en pleine récession ? Et, probablement, de ne pas être le seul ! ».

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